Vieilles Histoires du Pays Breton

Part 8

Chapter 83,707 wordsPublic domain

Il entra alors dans les détails de son plan, développant point par point les notes jetées sur le petit papier crasseux.

Premièrement, il s'entendrait avec les corsaires de Paimpol qui faisaient les voyages de Jersey et de la Grande-Ile (de l'Angleterre).

Secondement, les marchandises seraient débarquées à l'île Verte, à l'embouchure du Trieux. Des bateaux de Loguivy et de Lanmodez les transporteraient, de nuit, en rasant la côte le long des landes pierreuses et désertes de Plourivo et de Quemper-Guézennek, au souterrain qui, partant du château de la Roche-Jagu, venait déboucher sur la rivière.

Les habitants de ce château transformé en simple ferme étaient pauvres et besogneux. Ils ne demanderaient pas mieux que de participer aux bénéfices de l'association. A l'aube, les charrettes pleines quitteraient la cour du manoir et se dirigeraient sur Kercabin, l'entrepôt central. Les douaniers n'y verraient que du feu. Comment suspecter de paisibles tombereaux qui paraissent chargés de betteraves, de patates ou de blé, et qui cheminent au pas de leur attelage, conduits par un brave homme de paysan, à mine bonasse, le fouet à la main et la pipe aux dents?

--Car tu pourras fumer ta pipe, Gohéter-Coz, conclut Margéot, si toutefois tu consens à être ce conducteur. Ne sera-ce pas plaisir pour toi, vieux flâneur de grandes routes, de t'en aller ainsi au joli petit soleil du matin, criant hue! à tes bonnes juments, écoutant siffler les merles dans les haies, et «bonjourant» d'un air cordial messieurs les gabelous?

Pour le coup, Gohéter-Coz fut conquis. Comme le loup de La Fontaine cet idéal de félicité le fit presque pleurer de tendresse.

Margéot n'eut plus qu'à distribuer les autres rôles. Il fut convenu que Clerc Chevanton, l'homme débrouillard, se fixerait à Loguivy, à portée de Paimpol. Pipi Luc se bâtirait un ermitage à l'île Verte, et Fanch-Ann-Tign s'engagerait soi-disant comme domestique à La Roche-Jagu, pour monter la garde à l'issue du souterrain.

Quant à Margéot, inutile d'ajouter que, en sa qualité de bailleur de fonds et d'organisateur, il se réservait la direction suprême de l'entreprise.

VI

Après avoir été le coupe-gorge des marchands, Kercabin devint leur lieu de rendez-vous. Toute la contrée fut inondée de colporteurs. Il était rare qu'une journée se passât, sans qu'on vît arriver au bourg de Plouëc deux ou trois de ces batteurs de pays. A l'auberge où ils descendaient, ils faisaient mine de s'informer des principales maisons de la commune.

En première ligne on leur désignait Kercabin.

Ils s'y rendaient, de l'air du monde le plus naturel.

Il faut croire qu'il y trouvaient à faire affaire avec le maître du lieu, car ils y restaient parfois de longues heures et ne s'en allaient qu'à moitié gris, chantant sur tous les tons la louange de Margéot, de Monsieur Margéot, «le mieux accueillant et le plus conciliant des acheteurs!»

Ce qu'ils ne disaient pas, mais ce qu'on aurait pu remarquer sans peine, c'est qu'ils sortaient de Kercabin avec plus de marchandises qu'ils n'en avaient en y entrant.

Le lecteur l'a déjà compris, tous ces colporteurs n'étaient que des agents de Margéot. C'est par leur intermédiaire qu'il déversait sur tout l'arrondissement de Guingamp, et même au delà, les mille objets de contrebande emmagasinés dans ses caves et dont la provision était sans cesse renouvelée par de continuels arrivages.

Ce pirate de Margéot avait le génie de l'organisation. Deux mois lui avaient suffi pour créer et mettre en branle tous les rouages de cette singulière entreprise. Trois goëlettes paimpolaises, affrétées par lui, sillonnaient pour son compte la Manche et même la mer du Nord. De temps en temps il en venait une mouiller dans les eaux du Trieux, à l'entrée de la rivière, jouxte l'île Verte. Là, dans les ruines d'un ancien couvent, Pipi Luc attendait. Un canot abordait à l'île, y débarquait de lourds ballots. A la tombée de la nuit, Pipi Luc grimpait sur une roche et y allumait un feu de brande. Les douaniers de la côte disaient en se moquant: «Allons! voilà l'ermite d'_Enez Glaz_[9] qui fait cuire ses patates en plein vent.» Pipi Luc n'était plus connu que sous ce nom. Il avait pris à tâche de le justifier, ne se montrant jamais que vêtu d'un froc de moine qu'un chapelet à gros grains serrait à la ceinture. Il avait là-dessous d'humbles airs confits, à tromper le Pape en personne. On eût difficilement trouvé une tête d'une niaiserie plus béate. Aussi commençait-on à lui faire dans le voisinage, à Lanmodez, à Pleubian, à Ploubazlanec, une réputation de sainteté. Vous pensez si Clerc Chevanton et lui s'en donnaient des gorges chaudes, à chacune de leurs rencontres. Or, dès que Clerc Chevanton voyait luire le feu de Pipi Luc, il accourait, dans une de ces fines embarcations de Loguivy qui semblent raser l'eau comme des mouettes. Quatre gars robustes maniaient les avirons, car on voguait à la rame, sans jamais hisser la voile qui eût éveillé l'attention des gabelous. A l'île, on cassait le cou à quelques litres de rhum, pur Jamaïque, tout en procédant au chargement; puis, avec la marée montante, on mettait le cap sur La Roche-Jagu, où l'on arrivait toujours avant l'aube. Ce repaire féodal avait été aménagé en véritable dock. Fanch-Ann-Tign, qui en était le directeur, s'acquittait consciencieusement de sa fonction. Le fermier et ses fils remplissaient l'office de débardeurs. Au point du jour, par les routes détournées, à travers les landes de Botloï et les _mezou_[10] qui dominent Pontrieux, on entendait claquer le fouet de Gohéter-Coz. Le vieux chenapan était devenu un parfait charretier. C'était plaisir de le voir cheminer à côté de son attelage, causant avec ses bêtes, comme un personnage d'églogue rustique.

[9] Ile Verte.

[10] Hauts plateaux livrés à la culture.

Tout allait pour le mieux. Les bénéfices étaient énormes. A chaque fin de mois, Margéot, homme probe, en faisait la répartition au _prorata_ des services.

Une prospérité jusque-là inconnue, se répandait dans la contrée. Le seigneur de Kercabin, de jour en jour plus riche, se montrait aussi de plus en plus libéral. Sa gloire éclipsait déjà celle de ses légendaires devanciers. Il vivait en nabab breton, faisait à tous les pauvres qui se présentaient à sa porte des largesses quasi royales, dotait les jeunes filles, tenait table ouverte, y réunissait les débris de tous les partis et de tous les régimes, renippait avec une délicatesse de gentilhomme d'anciens émigrés nécessiteux, hébergeait pendant des semaines entières des jacobins hirsutes, invitait à ses chasses toute l'administration impériale du département, faisait restaurer à ses frais la si jolie chapelle de Belle-Église et construire pour le recteur de Plouëc un magnifique presbytère, se créait, en un mot, la plus extravagante des popularités.

Le préfet avait sollicité pour lui la croix. Le peuple le bénissait. Qui sait? il allait être élu membre du Corps législatif, sans doute. L'Empereur, «qui se connaissait en hommes», l'eût promptement distingué, l'eût attaché à sa fortune. Ce bandit bas-breton ne pouvait manquer de plaire par le côté pittoresque et quelque peu condottière au grand capitaine Napoléon, le seul capitaine de son temps qui lui inspirât du respect, le seul chef sous lequel il eût volontiers accepté de servir. L'avenir de Margéot s'annonçait plein de promesses. Les extraordinaires prédictions des tireuses de cartes qui s'arrêtaient parfois à Kercabin semblaient près de se réaliser.

Brusquement, tout s'effondra.

Ne fallait-il pas que la morale se vengeât de ce soudard qui l'avait si souvent et si brutalement souffletée?

Saluons-la. La voici qui entre en scène sous l'habit vert, l'honnête habit d'un gabelou.

VII

Un matin, Gohéter-Coz, après avoir remisé sa charrette dans la grange de Kercabin, s'en vint d'un air soucieux trouver le maître.

--Quoi donc? demanda Margéot. Ton voyage s'est-il fait à vide, que tu aies si mauvaise figure?

--Je t'apporte au contraire un fût bien plein, un énorme foudre de _gin_ qui a failli défoncer la voiture.

--Et c'est cela qui te rend maussade?

--Pas précisément.

Gohéter tenait dans sa dextre sa pipe éteinte, une vieille pipe crasseuse aussi noire que son âme. A petits coups, il heurtait le fourneau renversé contre la paume de sa main gauche. Lorsque le culot se fut enfin détaché il continua:

--Je ne sais: mais, depuis quelques jours, je me croise en route avec un bonhomme qui ne me dit rien de bon.

--Tu ne le connais pas?

--Non. C'est un nouveau-venu dans le pays. Mais ou je me trompe fort, ou c'est un _ambulant_[11].

[11] On appelait ainsi des douaniers qui, le jour, portaient des vêtements bourgeois et qui étaient comme la police secrète de la douane.

--Bah! est-ce que tous les gabelous ne sont pas à notre dévotion? Nous les payons assez cher, fichtre!

--Je te dis ce que j'ai vu. Écoute mon conseil. Méfie-toi.

--C'est bien, on se méfiera. Est-ce tout?

--La barrique que j'ai apportée n'était pas facile à dissimuler, poursuivit Gohéter-Coz, en tirant ses mots par les cheveux.

--Explique-toi donc enfin, vieille brute! s'écria Margéot impatienté.

--Eh bien! oui, là! l'homme m'a interpellé d'un ton goguenard. «Voilà une belle charretée de fumier!» m'a-t-il dit, «il y aura de quoi moissonner après ça!» Je lui eusse volontiers fendu le coffre, mais tu as défendu les coups.

Cette fois le vieux Gohéter avait craché toute sa phrase en un seul bloc. Margéot arpentait la salle à grands pas. C'était signe chez lui de graves préoccupations. Il avait les mains derrière le dos et faisait craquer les os de ses doigts avec le bruit sec d'un fusil qu'on arme.

--Cette barrique est dans la grange? grogna-t-il, au bout d'un instant. Va dire qu'on l'amène ici... Oui, triple bête, ici où nous sommes!

... Quand Margéot prétendait avoir acheté tous les gabelous de la région, il exagérait. D'abord, il n'eût pas commis la sottise de vouloir corrompre les chefs. En supposant même qu'ils eussent accepté un marché de ce genre, c'eût été se mettre à leur merci. A quoi bon d'ailleurs? Il n'avait rien à faire avec les chefs. Ce ne sont pas eux qui montent les gardes de nuit, dans les petits sentiers de falaise, au long des flots. Non. Il avait tout bonnement désintéressé quelques employés subalternes, quelques pauvres hères, qui ne pouvaient trouver de profit à faire leur devoir qu'à la condition d'y manquer sans cesse. C'étaient pour la plupart des malheureux chargés de famille. Ils servaient tant bien que mal le gouvernement, qui les payait à peine; ils fermaient les yeux sur les agissements de Margéot qui leur donnait l'aisance.

Un d'eux, un sous-patron, avait reçu de l'avancement, une quinzaine de jours auparavant, et avait dû rejoindre dare-dare son nouveau poste. Un jeune homme l'avait remplacé, un Français de l'Est, une petite frimousse imberbe, mais résolue. Margéot avait été prévenu de cette mutation par un de ses _amis_ de Pontrieux. Mais le billet de l'ami ajoutait: «Rien à craindre; c'est un blanc-bec, un enfant, presque une fille». Margéot, dès lors, ne s'en était pas autrement soucié. En quoi il eut tort.

Les plus forts ont de ces vertiges. On ne saurait penser à tout.

C'est ce que Margéot se disait, le soir du jour où il eut avec Gohéter-Coz la conversation relatée plus haut.

Il pouvait être environ neuf heures. Soudain un paysan, le garçon d'écurie, se précipita dans la cuisine en poussant un cri d'alarme:

--Les gabelous!

D'un coup de poing, Margéot l'abattit sur le sol.

--Imbécile! murmura-t-il entre ses dents, cela t'apprendra à te mêler de ce qui ne te regarde pas.

Et, calme, il prit une chandelle sur la table de la cuisine, pour éclairer ces «messieurs de la douane».

--A quoi dois-je l'honneur de cette visite tardive?

Ils étaient une vingtaine d'_habits verts_, presque tous des stipendiés du maître de Kercabin. Mais à leur tête s'avançait crânement le nouveau sous-patron. Il avait, en effet, la mine blanche et menue d'une fillette. On lui eût donné seize ans, tout au plus. Les yeux seuls étaient d'un homme: des yeux noirs qui regardaient droit devant eux, des yeux virils, aux prunelles énergiques.

Il s'inclina légèrement.

--Monsieur, répondit-il, je soupçonne fort cette maison d'être un dépôt de recel pour des marchandises de contrebande. Pas plus tard que ce matin, il a été transporté un foudre d'alcool. Je me vois dans la nécessité de procéder à une perquisition domiciliaire. Je vous serai reconnaissant de me faciliter cette tâche; au besoin, je vous en requiers.

--Je croyais que ma maison et moi devions être au-dessus de semblables soupçons, dit Margéot. Ce n'est pas d'hier que j'habite le pays. Je n'y suis pas, comme vous, un nouveau venu. Faites, monsieur. Toutes les portes vous sont larges ouvertes. Mais d'abord, je vous prie, commencez par cette pièce.

Cette pièce, c'était la vaste salle à manger du château.

A peine Margéot en eut-il poussé les battants que le sous-patron s'arrêta, interloqué. D'un geste machinal, il se découvrit.

Au milieu de la salle, un grand catafalque était dressé. Les lignes du cercueil se dessinaient sous le drap mortuaire aux plis amples dont les franges traînaient à terre. De vieilles femmes étaient agenouillées de-ci de-là; l'une d'elles récitait les longues prières de la mort, les autres marmonnaient les répons.

--Voulez-vous que je renvoie momentanément ces femmes? demanda Margéot d'un ton pénétré.

--Non, monsieur, répartit le douanier. C'est chose sacrée que la mort. Je n'ai rien à voir ici.

Il fit néanmoins quelques pas dans l'appartement, mais ce fut pour prendre la branche de buis qui trempait dans une assiette pleine d'eau bénite, au pied du catafalque, et pour en asperger le drap funéraire.

--Merci, monsieur, prononça Margéot. Celui à qui vous venez de rendre cet hommage fut le plus loyal des serviteurs. Je le vénérais à l'égal de mon père.

Sur les joues du maître de Kercabin deux larmes coulèrent lentement.

Le jeune sous-patron se retira fort ému. Il visita les autres chambres, par acquit de conscience, avec une hâte visible d'en finir, peut-être même avec le regret d'avoir commencé. Margéot le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue, après lui avoir vainement offert de le faire véhiculer jusqu'à Pontrieux.

--Bien joué, les vieilles! s'écria ledit Margéot, en rentrant dans la salle à manger. Mais voilà assez de patenôtres. Nannik, enlève le couvert!...

Bénitier, cierges, drap mortuaire, bière de chêne et croix d'argent, en un clin d'oeil tout eut disparu. Et, dans la pièce immense, resta seule en sa nudité ventrue l'énorme barrique, cadavre d'un délit qui n'avait pu être constaté, prestigieux cercueil en qui vivait l'âme terrible du _gin_, la triste empoisonneuse des derniers Bretons. Margéot fit percer la tonne. Jusqu'au lendemain la liqueur blonde coula. Lèvres d'hommes, lèvres de femmes y burent à même, comme au jet d'une fontaine.

Ce fut la suprême soûlerie dont Kercabin ait gardé la mémoire.

On ne joue pas impunément avec l'_Ankou_[12].

[12] Personnification de la mort en Basse-Bretagne.

Introduite à Kercabin pour y faire un personnage de farce, la Mort prit son rôle au sérieux. Elle ne quitta désormais la maison qu'après y avoir fait place nette.

VIII

Le corps de garde des douanes, à Pontrieux, est situé à l'extrémité du quai, hors ville.

En 1805, il n'y avait sur ce quai qu'une auberge--un bouge plutôt,--dont l'enseigne était un calembour: A L'ANCRE NOIRE.

Neuf heures de nuit. Le couvre-feu venait de sonner. Un cavalier mit pied à terre au seuil de l'auberge. L'hôtelier parut dans le cadre de la porte, élevant un fanal au-dessus de sa tête, pour reconnaître le nocturne voyageur.

--C'est donc vous, maître Margéot? fit-il joyeusement. J'en étais sûr. Demandez à ma femme. Je lui disais à l'instant: «Il n'y a qu'un cheval pour avoir ce trot de velours.» Depuis la tournée de Guingamp, voyez-vous, rien qu'au bruit de son pas je divine Awellik... Ah! c'est une fameuse bête!... N'est-ce pas, ma mie, que nous sommes une fameuse bête?

Il avait pris la bride et, tout en jasant, il tapotait le poitrail d'Awellik.

--Veille à ce qu'elle ne se refroidisse point dans ton affreuse écurie, et fais-lui donner un picotin d'avoine. Sois prompt, Dollo! j'ai à te parler.

Laissant son cheval aux mains de son ancien aide de camp, Margéot entra. «Madame Dollo»--comme on disait à Pontrieux--l'introduisit dans un étroit cabinet, dans une espèce de cellule interlope, qu'une table et deux bancs suffisaient à remplir. Il y fut bientôt rejoint par l'ex-routier.

--Dollo, commença Margéot, quand ils furent seuls, tu m'écrivais il y a quelques jours: «... Le nouveau sous-patron? rien à craindre, une fille!» Tu n'y vois pas clair, mon brave. Cette «fille» est capable de venir à bout de moi, si je n'y mets ordre. Comment l'appelles-tu, ce gringalet?

--Metzu.

--Est-il en ce moment au corps de garde?

--Je le crois.

--Va le trouver et prie-le de t'accompagner ici. Dis-lui que Margéot, de Kercabin, désirerait l'entretenir.

Peu après, Dollo amenait le douanier. Margéot et celui-ci se saluèrent cérémonieusement.

--Monsieur, dit Margéot, étant de passage à Pontrieux ce soir, j'ai tenu à vous rendre votre visite de l'autre jour... Croyez qu'il n'y a aucune ironie dans mes paroles. La première fois que j'ai eu l'honneur de vous rencontrer, j'ai été absolument conquis par la correction de votre attitude, par la délicatesse de votre procédé.

Dollo s'était esquivé, Margéot et le sous-patron demeuraient seuls en tête à tête. Le maître de Kercabin reprit:

--Trinquons ensemble, monsieur, à la mode de Bretagne.

Puis, brusquement, dès qu'ils eurent choqué leurs verres:

--Je vous demande votre amitié. Voici la mienne.

Il jetait sur la table une bougette de grosse toile où tintèrent des pièces d'or.

Le douanier leva sur Margéot son regard d'une fixité et d'une acuité étranges.

--Monsieur, prononça-t-il avec netteté, d'une voix tranquille où perçait cependant quelque mépris, nous ne sommes pas en foire; en tout cas, je ne suis pas à vendre.

Margéot devint pourpre. Une poussée de sang monta de son cou de taureau à sa large face congestionnée. Il dressa son poing, son formidable poing, lourd comme la masse d'un forgeron et le laissa retomber sur le crâne du gabelou. Le jeune homme s'affaissa. En un soupir plaintif, son âme légère d'adolescent s'exhala de ses lèvres. Ce coup d'assommoir l'avait tué. Mais quand Margéot se pencha sur lui, ses yeux noirs, dilatés, attachaient encore sur l'assassin leur regard d'une limpidité troublante. Sans savoir pourquoi, Margéot tressaillit. Il appela Dollo.

--Ramasse cette bourse, lui dit-il, en lui montrant la bougette. Celui-ci n'en a pas voulu. D'ailleurs elle ne lui servirait plus de rien. Il a son compte. Si on vient chez toi réclamer le gabelou, tu diras que tu nous auras vu sortir ensemble, ce qui ne sera point un mensonge.

Margéot, soulevant le cadavre, venait, en effet, de le jeter en travers sur ses puissantes épaules.

Qui aurait été cette nuit-là sur la route de Pontrieux à Lanvollon et de Lanvollon à Saint-Brieuc se fût signé d'épouvante et n'eût pas manqué d'affirmer, le lendemain, qu'il avait vu passer le cheval du Diable, rapide comme l'éclair et mystérieux comme la nuit.

IX

Margéot fut deux jours absent de Kercabin. Le troisième jour, il parut au bout de l'avenue, monté sur Awellik, sa bête de prédilection. Il trouva les gendarmes installés chez lui et feignit une vive surprise. Le juge d'instruction aussi était là. Dans un coin Nannik pleurait.

--Monsieur Margéot, dit le magistrat, en y mettant les formes, vous êtes accusé de meurtre. On a trouvé avant-hier, dans l'écluse d'un moulin en amont de Pontrieux, le cadavre du sous-patron des douanes Metzu, avec qui vous avez passé la soirée de vendredi, à l'auberge de l'_Ancre Noire_, s'il faut en croire le témoignage des hommes de service, cette nuit-là, au corps de garde, corroboré par celui du cabaretier lui-même.

--Il est exact, monsieur le juge, que j'ai passé avec le sous-patron Metzu la soirée de vendredi, entre neuf heures et quart environ et neuf heures et demie. Nous avons bu ensemble chez le cabaretier Dollo. Metzu, au sortir de l'auberge, me proposa de m'accompagner jusqu'à ce que je fusse hors ville. Nous nous séparâmes très cordialement, à l'amorce de la route de Lanvollon. Il me souhaita bon voyage. J'allais à Saint-Brieuc, d'où j'arrive. C'est tout ce que je puis vous dire.

--Faites venir le meunier de Milin-Gwern, commanda le juge d'instruction à l'un des gendarmes.

La porte de la salle s'ouvrit, le meunier entra.

--Reconnaissez-vous cet homme? lui demanda le juge en lui montrant Margéot.

--Je vous l'ai dit. Il n'y a que Margéot pour avoir cette force. Il a fait tourner le douanier au-dessus de sa tête et l'a lancé au beau milieu de l'étang. D'ailleurs, je suis sorti en entendant le plouf! du cadavre dans l'eau, et j'ai parfaitement vu le large dos de Margéot qui remontait la colline pour regagner la route. J'ai regardé à l'horloge du moulin. Il était juste dix heures vingt minutes.

--Cette déposition est accablante pour vous monsieur Margéot, observa le juge.

--Mon Dieu, monsieur le juge, vous interrogerez mon hôtesse de Saint-Brieuc. Je descends toujours à la _Pomme d'Or_... Comme j'arrivais à la porte, Mme Verry priait les consommateurs de quitter l'estaminet, parce que les douze coups de minuit venaient de sonner et que c'était l'heure de la fermeture réglementaire.

Margéot fit preuve d'un flegme imperturbable. Pas un instant, il ne se départit de son calme. Tel il s'était montré le jour de ce premier interrogatoire, tel il demeura jusqu'à la fin du procès, tel il fut à la cour d'assises. Mme Verry, l'opulente hôtesse de la _Pomme d'Or_, et les quelques buveurs qui étaient attablés chez elle le soir du crime attestèrent que, à minuit sonnant, Margéot faisait son entrée dans l'estaminet. L'avocat de l'accusé ne prit même pas la peine de plaider.

--Messieurs les jurés, dit-il, on ne peut vous poser qu'une question. La plupart d'entre vous êtes des éleveurs. Pensez-vous qu'un cheval, si merveilleusement doué qu'on le suppose, puisse abattre de dix heures vingt à minuit les quinze lieues qui séparent Milin-Wern de Saint-Brieuc?

Margéot fut acquitté haut la main.

Les habitants de Plouëc lui firent une ovation.

Mais à peine rentré à Kercabin, son premier soin fut de renvoyer tout son monde. Il ne garda près de lui que Nannik. L'entreprise qu'il avait montée s'émietta. Il vécut désormais inabordable, en proie à une mélancolie farouche.

Le jour anniversaire de la mort du jeune douanier, il trépassa. Il s'était fait préparer une tombe dans le jardin, avait prié le recteur de la bénir. On y coucha son cercueil immense, par une nuit de tempête et d'éclairs.

En même temps que Margéot, disparut Awellik.

On crut encore l'entrevoir quelquefois, bondissant au loin, la crinière au vent, hennissant une longue plainte d'âme en détresse.

... C'est lui dont on continue d'entendre le pas sonore dans la cour de Kercabin. Il vient sans doute y chercher son maître, son maître Margéot, mort de tristesse pour avoir tué le gabelou aux yeux noirs.

II

AUX VEILLÉES DE NOËL

NÉDÉLEK

(LA FÊTE DE NOËL CHEZ LES BRETONS)