Vieilles Histoires du Pays Breton
Part 7
--C'est bien... Que Jean Derrien donne le signal! répondit le prêtre, déjà revêtu de son surplis.
Peu après, un hou! strident, prolongé, d'oiseau de nuit retentit dans le vaste silence. Des formes d'hommes, de femmes, d'adolescents et de fillettes, surgirent en foule des profondeurs sombres.
--Entrez, entrez, disaient maître Jean et Mar'Yvonne: il y aura place pour tout le monde.
La grange ne tarda pas à s'emplir.
Dans le fond, les vaches, réveillées, soulevaient avec étonnement leurs mufles graves.
Dom Karis, se tournant vers l'assistance, lui rappela en quelques brèves paroles la solennité de la grande fête pascale. Puis la messe fut célébrée. Le petit pâtre faisait les fonctions d'enfant de choeur et donnait les répons à l'officiant. Un groupe de jeunes filles entonnèrent l'_Alleluia_. Un recueillement doux planait. Toutes les tristesses de l'époque présente étaient oubliées. La lumière fleurie des anciens dimanches de Pâques rayonnait sur les visages et dans les âmes, malgré l'heure obscure et la pauvreté du décor.
A l'Élévation, le gardeur de vaches fit tinter la clochette de fer qui pendait d'ordinaire au collier des chevaux du moulin, et la communion commença.
Grands et petits défilèrent tous un à un, pour recevoir l'hostie des mains du vieux prêtre. Il les bénit, puis d'une voix que l'émotion faisait trembler:
--Vous m'êtes témoins, prononça-t-il, que j'ai toujours tâché de faire ce qui dépendait de moi pour assurer l'oeuvre de votre salut... J'ignore ce que l'avenir me réserve... Que ma mémoire vous soit douce et que la volonté de Dieu s'accomplisse!... Allez en paix.
Resté seul avec le meunier, il lui dit:
--Tu vas m'accompagner, maître Jean; j'ai encore un devoir à remplir, qui est de relever de sa garde l'homme que j'ai mis en sentinelle sur le sommet de Roc'h-Vrân.
Et, comme Jean Derrien se récriait:
--Il le faut... Marchons!... Sinon, avant ce soir, ton moulin serait en cendres, toi-même et les tiens massacrés!...
Une blancheur d'aube se dessinait vaguement au fond du ciel.
Quand ils furent arrivés sur la crête du promontoire de granit, ils trouvèrent le sergent tapi à côté de la poterne et luttant avec effort contre le sommeil.
--Eh bien? demanda avec un sourire Dom Karis.
--Je n'ai rien vu, rien entendu, grogna le soudard.
Et, remarquant le sourire du prêtre:
--Te serais-tu moqué de moi, par hasard?
Ses doigts jouaient autour de la gâchette de son fusil à pierre.
--Non. Je t'ai promis de te livrer Dom Karis, tu vas être satisfait... Mais, donnant, donnant, s'il te plaît... Où sont les mille francs?
Le soudard sortit de sa poche un papier crasseux.
--C'est bien, remets cet argent à cet homme, continua le recteur, en désignant le meunier.
Et, comme le soudard hésitait, étonné, sans comprendre:
--Je suis dom Karis, articula tranquillement le vieux prêtre.
Puis, se tournant vers Jean Derrien qui assistait à cette scène, muet et blême comme un mort, il lui dit en breton:
--Prends en souvenir de moi, et plus tard, quand des temps meilleurs seront revenus, fais édifier une croix de pierre à la place où je serai tombé.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On vous la montrera cette croix de pierre, sur le bord de la grande route qui mène de Lannion à Plouaret, à l'angle d'un champ dont les talus se constellent, chaque année, aux approches de Pâques, de primevères couleur de sang. Elle est massive, fruste, ne porte aucun nom, aucune date, mais les gens de Ploubezre ne passent jamais devant elle sans s'y agenouiller pieusement: ils l'appellent _Kroaz Dom Karis_[8], et plus d'une vieille du pays s'imagine que le recteur-martyr y fut réellement crucifié.
[8] La croix de Dom Karis.
LA LÉGENDE DE MARGÉOT
I
A gauche de la route qui mène de Plouëc à Pontrieux, s'élève la gentilhommière de Kercabin. Ce n'est aujourd'hui qu'une grande maison d'un caractère tout moderne. Ce fut jadis un manoir d'importance, à en juger par la splendide avenue qui y conduisait et qui subsiste encore. Les seigneurs de Kercabin passaient pour de joyeux viveurs, un peu détrousseurs de routes, mais surtout grands trousseurs de jupons. Ainsi nous les représente une vieille chanson populaire dont quelques couplets seulement ont survécu. Les jeunes filles, en ce temps-là, ne se risquaient guère aux abords du château.
Non, je n'irai pas toute seule, A Kercabin, prendre du feu. Car le seigneur est à la maison Qui me lèverait mon tablier...
Il est vrai que, quelques vers plus loin, la même chanson ajoute crûment:
Il n'y a pas une fille en Plouëc Qui n'ait à Kercabin couché.
Le «vieux de Kercabin et ses gars» étaient, paraît-il, de terribles séducteurs. Aussi magnifiques d'ailleurs que violents. Il y avait chez eux «une chambre toute remplie d'anneaux d'argent et d'anneaux d'or». Kercabin et ses fils y faisaient entrer le matin leurs maîtresses de la nuit, et leur permettaient de puiser au tas, à mains pleines. Les jolies paysannes d'alentour rêvaient dans leur lit clos, sous le chaume, de cette chambre merveilleuse; elles en causaient entre elles tout bas, au lavoir, quelquefois à l'église. Le «trésor» de Kercabin exerçait une sorte de fascination sur tout le pays, à sept lieues à la ronde. A Plouëc, à Plouézal, à Guingamp même, quand on voyait passer une fille de peu avec un châle rouge ou violet sur les épaules et une croix d'argent au cou, on disait:
--En voici une qui revient pour sûr de Kercabin!
II
Pendant la Révolution, le manoir et le vaste domaine qui en dépendait furent vendus comme biens nationaux. C'est sans doute à cette époque qu'ils passèrent aux mains de mon grand oncle Margéot. Ce farouche ancêtre a laissé derrière lui une légende fantastique dont je vais entretenir le lecteur. M. Luzel, dans ses _Veillées Bretonnes_, en a donné un intéressant chapitre. C'est une restitution à peu près intégrale que je voudrais tenter.
... Il y a quelque deux ans, j'eus le plaisir d'être l'hôte des propriétaires actuels de Kercabin. L'un deux, esprit très cultivé, réalise pleinement le type, aujourd'hui malheureusement trop rare, du _gentleman farmer_ bas-breton. Il dirige en personne l'exploitation de ses terres et engrange lui-même ses gerbes. Il mène la vie rude et simple de son nombreux domestique. Il se rend aux champs avec les journaliers, guide et surveille leurs travaux, parle volontiers leur langue, et ne dédaigne pas de s'asseoir au milieu d'eux, devant l'âtre énorme de la cuisine, quand viennent les longues soirées d'hiver, mères des longues causeries.
--Çà, lui demandai-je un jour, est-il encore bruit dans la contrée du fameux «cheval de Margéot»?
--Interrogez mes gens. Vous n'en trouverez pas un qui ne vous affirme l'avoir entendu.
C'est, en effet, de quoi je pus me convaincre. Les garçons, les servantes, le petit pâtre furent unanimes dans leurs réponses. Voilà: on est tranquillement à se chauffer au coin du feu, ou bien on vient de s'étendre au lit, quand tout à coup, dans la nuit sonore, au loin, retentit le galop effréné d'un cheval. Dip-a-drap! Dip-a-drap! Dip-a-drap! Cela fait un train d'enfer. A mesure que le fracas se rapproche, on perçoit le sifflement des coups de cravache cinglant éperdument la bête. Le cavalier nocturne ne cesse d'exciter sa monture que lorsqu'il est arrivé à Kercabin. Dans la cour, il fait halte. On l'entend qui met pied à terre, tandis que le cheval halète avec force. Se trouve-t-il dans le personnel de la ferme quelque domestique gagé récemment ou qu'on a oublié de mettre sur ses gardes, il ne manque jamais de se lever. «C'est apparemment un hôte inattendu», se dit-il, et il s'empresse, pour aller débrider la bête et lui faire place à l'écurie. Grande est sa surprise, en constatant que la cour est déserte, qu'il n'y a là ni cheval ni cavalier. Lorsque le lendemain il raconte la chose, ce sont les autres qui s'étonnent de son étonnement.
--Ah! vous ne saviez donc pas! mais c'est le cheval de Margéot!...
III
Margéot, «Tonton Margéot» comme l'appelait mon grand-père, était une espèce de géant à tête carrée, avec un cou de taureau et des muscles d'athlète. On citait de lui des exploits incroyables. Par exemple il renversait un boeuf sur le dos en l'empoignant par les deux cornes. D'un coup de pied, il défonçait un fût plein jusqu'à la bonde. Ayant manqué un lièvre à la chasse, il en conclut que sa pierre à fusil était mauvaise et l'écrasa entre ses doigts comme une noisette. Bref, c'était une brute superbement douée et qui eût figuré avec honneur parmi les héros d'Homère. Ses colères étaient épouvantables. Et la moindre contrariété le mettait hors de lui. Sa face alors devenait pourpre, et ses veines gonflées ressemblaient à ces grosses racines qui se tordent dans nos chemins creux. Il ne connaissait en fait de loi que celle de ses appétits et de ses convoitises. De la morale commune il ignorait le premier mot. Adolescent, on voulait faire de lui un prêtre. Il prit des mains de sa mère l'argent destiné à payer les frais d'étude, se rendit à Tréguier où était le collège, y passa une nuit à boire avec des matelots du port, apprit d'eux un certain nombre de refrains obscènes, et rentra chez lui le lendemain en disant qu'il n'avait pas besoin de s'instruire davantage et qu'il en savait désormais assez.
--C'est bien, mon garçon, grogna le père Margéot, tu tâteras donc de la charrue!
Il en tâta, en effet. C'est-à-dire qu'il détela le meilleur des chevaux de labour, l'enfourcha prestement et s'en alla au diable quérir fortune. C'était le temps des premières fusillades entre Blancs et Bleus. La dure discipline des troupes républicaines ne pouvait convenir à Margéot le fils. Il essayera de la chouannerie. Mais un freluquet de royaliste l'ayant un jour réprimandé pour avoir fait rôtir un poulet, dans l'église de Coatascorn, avec des copeaux empruntés à une statue en bois de saint Fiacre, Margéot souffla sur le petit royaliste qui s'évanouit, et, dégoûté du commerce des chouans, il se mit à guerroyer pour son propre compte, tout seul d'abord, puis à la tête d'une bande de pillards qui sollicitèrent l'honneur de «travailler» sous ses ordres.
La pacification de la Bretagne le rendit à la vie privée. Il vint s'établir en son manoir de Kercabin qu'il avait acheté au rabais, parce qu'il avait pu le payer en beaux écus sonnants. Il y installa près de lui ceux de ses routiers qui s'étaient distingués par leur audace et surtout par une complète absence de scrupules. Kercabin devint de la sorte une colonie de brigands. Sans doute, le temps était passé des grandes razzias où, dans une semaine, on pouvait rançonner tout un canton. Mais Margéot avait un génie souple qui se pliait aisément à la nécessité de combinaisons nouvelles. Il transforma Kercabin en un coupe-gorge. Le lieu s'y prêtait. Pas d'habitation dans le voisinage; l'avenue, immense, solitaire avec des arbres aux frondaisons gigantesques qui y entretenaient une perpétuelle nuit, la route enfin toute proche et fréquentée à toute heure par les voyageurs qui de Lannion, de Bégard ou de Guingamp, se dirigeaient sur Pontrieux. Tous, désormais, durent payer péage au maître de Kercabin ou à ses associés. On leur prit la bourse toujours, et quelquefois la vie par-dessus le marché.
Le coup fait, c'étaient, à l'intérieur du manoir, de formidables soûleries. On y conviait--souvent de force--des filles d'alentour, les arrières-nièces de celles que les anciens sires de céans menaient le matin faire visite à la chambre dorée. Margéot présidait ces agapes, avec sa brutale jovialité de reître. Lorsqu'un des compagnons roulait à terre, ivre-mort, il riait d'un énorme rire à faire trembler les poutres; il était heureux! Quant à lui, il buvait douze heures sans désemparer, et se levait de table, les jambes solides, la tête saine. Par exemple, il ne touchait jamais aux femmes. La tradition le dit expressément: ce barbare mourut vierge.
IV
Un soir, un des malandrins de la bande revint blessé, la figure en lambeaux, le corps lardé de coups de poignard. Son sang pleuvait autour de lui en larges gouttes.
Margéot, qui jamais ne paraissait dans ce genre d'expéditions, afin de se ménager une apparence d'honorabilité et d'en pouvoir couvrir ses compères, le cas échéant, Margéot donc fronça le sourcil et demanda durement au misérable près de défaillir:
--Qui est-ce qui t'a mis dans cet état?
L'homme, après avoir craché quelques dents mêlées à quelques caillots, trouva la force de raconter son aventure. Il avait eu vent du passage d'un riche marchand de cochons. Il avait voulu l'arrêter à lui seul, pour ne pas laisser perdre une aussi bonne aubaine. Mais il avait eu affaire à trop forte partie.
--Et le bourgeois? gronda Margéot.
--... Est reparti à toute bride dans la direction de Pontrieux.
--C'est bien. Va te coucher... Hé! Nannik!
Une vieille servante, à la peau rugueuse et plissée comme une écorce de chêne, accourut à l'appel du maître.
--Conduis-moi cet imbécile au lit et badigeonne-le des pieds à la tête avec tes onguents de sorcière.
Tandis que Nannik emmenait le blessé par une porte, Margéot sortait par l'autre, une lanterne sourde à la main. Il suivit l'avenue, courbé en deux, les yeux fixés à terre, promenant la lumière de son fanal à droite et à gauche, inspectant les herbes fraîchement foulées et où des taches rouges se montraient çà et là. Il marcha ainsi jusqu'à la barrière qui s'ouvrait sur le grand chemin. Là, il se redressa et se mit à siffloter un vieux air breton aux finales mélancoliques. De loin, on eût dit quelque petit pâtre inoffensif sifflant ses bêtes; c'était le terrible Margéot qui sifflait ses bandits. Il se fit un bruit de branches froissées, puis de respirations haletantes. Des formes noires s'approchèrent en rampant sur le ventre avec mille précautions.
--Il faut rentrer, dit Margéot. Nous avons à causer.
Un quart d'heure plus tard, tout le monde était réuni dans la grande salle du manoir; le chef seul était assis; les autres se tenaient debout, les mains derrière le dos ou les bras croisés sur la poitrine, en silence. Margéot commença:
--Voici de quoi il retourne. Cet animal de Kadô-Vraz s'est laissé saigner comme un simple porc par un marchand de cochons. A l'heure qu'il est, le marchand de cochons qui a gagné Pontrieux a sans doute déjà porté plainte. Il faut nous attendre à une visite des _enfants de Marie Robin_ (des gendarmes). C'est d'autant plus désagréable que Kadô-Vraz a eu soin de semer son sang tout le long de l'avenue; on va faire une descente de justice à Kercabin. Si j'étais soupçonné, moi, vous tous, vous seriez perdus. Il faut à tout prix, dans notre commun intérêt, que je sorte indemne de ce mauvais pas. Je pense du moins que c'est votre avis?
--Certes! s'écrièrent les hommes.
--Clerc Chevanton, reprit Margéot, en interpellant l'un d'eux, toi qui as une superbe écriture de tabellion, sieds-toi à mon côté. Voici papier, plume et encre. Écris.
Les bandits se penchèrent en avant, tendirent l'oreille pour mieux écouter.
Margéot dicta:
«Au citoyen procureur, à Guingamp.
«CITOYEN-MAGISTRAT,
«Ce jourd'hui, 15 floréal an IX, le nommé Kadô Vraz s'est présenté sur les dix heures de nuit en ma maison de Kercabin. Il m'a dit avoir eu en route une vive altercation avec un passant. De quoi faisaient foi les blessures multiples qu'il avait tant à la tête que dans le reste du corps. Je l'ai hébergé, ainsi que me le commandait l'humanité, sans lui demander aucune explication autre que celle qu'il jugeait à propos de me donner. Au coup de minuit ma servante m'est venue annoncer qu'il avait rendu l'âme. J'ai cru qu'il était de mon devoir de t'informer immédiatement de ce fait; j'attendrai tes ordres, avant de procéder à l'inhumation.
«Citoyen-magistrat, je t'envoie mon salut fraternel.
«MARGÉOT.»
Margéot se tourne vers l'assistance.
--Avez-vous compris? interrogea-t-il avec un gros rire, enchanté de sa ruse.
--Oui, répondit un des hommes, tu livres à la justice Kadô-Vraz.
--Et je le livre mort, afin qu'il ne lui prenne pas fantaisie de nous dénoncer. Il suffira de quelques coups de couteau de plus. Dans le nombre, cela ne paraîtra point.
Les bandits s'extasièrent.
Margéot leur apparut grandi de plusieurs coudées.
--Donc, reprit-il, que l'un de vous monte là-haut et qu'il l'achève. Que cela se fasse vite et proprement!
Quelqu'un s'éclipsa, mais pour revenir presque aussitôt.
--Ça y est! dit-il.
Le clerc Chevanton se leva. Quoiqu'il eût tourné le dos au séminaire, il était resté dévot. En petit comité, on l'appelait _person Kergabinn_ (le recteur de Kercabin). Il récita le _De profundis_, à voix haute. Margéot cependant remettait le pli, dûment cacheté, à un robuste gaillard, son aide de camp.
--Il importe que tu sois à Guingamp avant l'aube, Dollo. Prends Awellik, le bon cheval qui va comme le tonnerre.
Dollo parti, le _De profundis_ terminé, Margéot congédia les bandits. Il ne garda près de lui que Chevanton. Comme il l'avait prévu, au point du jour les gendarmes de Pontrieux firent irruption dans la cour du manoir. Il se rendit au devant d'eux, les reçut sur le perron, leur souhaita la bienvenue. Les gendarmes, qui croyaient le surprendre, furent quelque peu décontenancés.
--Tu nous attendais donc? demanda le maréchal des logis.
--N'est-ce pas le citoyen procureur de Guingamp qui t'envoie?
... Ce fut une scène du meilleur comique. Margéot la prolongea par plaisir. C'était un fantaisiste.
--Les traces de sang conduisent chez toi. C'est péremptoire.
Ainsi parlait le «maître des archers».
--Je ne le nie pas, répondait ce brigand de Margéot.
--C'est donc que le chenapan que nous cherchons est ici.
--A qui le dis-tu?
--Livre-le.
--Suivez-moi.
Margéot précéda les gendarmes dans l'escalier; au premier étage, il ouvrit une porte. Dans la chambre, sur un grabat, était étendu Kadô-Vraz. Au chevet du lit, Nannik égrenait un rosaire.
--Le voilà, votre chenapan! prononça Margéot avec flegme.
--Mais il est mort! s'écria le maréchal des logis.
--Dieu ait pitié de son âme! conclut Chevanton.
--Ça se complique, murmura un des _enfants de Marie Robin_, en remarquant la perplexité de son chef.
Alors seulement Margéot exposa comme quoi il avait déjà adressé un exprès au citoyen procureur. Il finissait à peine de parler qu'un galop de cheval retentit. Dollo était de retour. Il annonçait la proche arrivée du magistrat. Vers les huit heures, celui-ci parut. Il eut pour le maître de Kercabin des effusions de tendresse, promit de faire connaître sa «noble conduite» au Premier Consul. Ce matin-là, il y eut au manoir un déjeuner fin, d'où le procureur s'en alla en se pourléchant les lèvres; quant aux gendarmes, nonobstant leur maintien compassé, ils titubèrent. Il s'en fallut de peu que le marchand de cochons ne fût poursuivi pour avoir causé mort d'homme. Les funérailles de Kadô-Vraz furent célébrées en grande pompe. Le recteur de Plouëc prononça sur la fosse un véritable sermon où le mort était représenté comme un martyr, mais où étaient surtout exaltées la charité, la générosité, la magnanimité et toutes autres vertus en _té_ de Margéot. D'excellentes femmes pleurèrent d'émotion. Le camarade, qui avait porté à Kadô-Vraz le dernier coup, s'en félicita comme de la meilleure action qu'il lui eût été donné d'accomplir. Bref, ce fut une fête régionale que cet enterrement. Elle finit à Kercabin, en une véritable orgie qui dura jusqu'au lendemain. Des tonneaux de vin d'Espagne y coulèrent comme des fontaines. On en but à pleine chopine. La rosée du matin perla, le long des douves, sur des corps d'hommes ou de filles qui n'avaient pu gagner un gîte. Nannik elle même, si sobre, goûta de la _boisson_ cette nuit-là, et s'endormit sur l'âtre, le nez dans la cendre.
V
Seul, Margéot ne s'était enivré ni de son succès ni de son vin. Allongé sur un lit de camp, il réfléchissait, se démontrait à lui-même que les temps de pêche en eau trouble étaient passés, ébauchait des plans pour l'avenir, ruminait mille projets et, en véritable homme d'action, ne consentit à s'endormir qu'après avoir irrévocablement fixé son choix.
Le lendemain, dès son réveil, de sa grosse écriture lourde il arrêta sur le papier les lignes essentielles de son nouveau programme.
Plus de banditisme! C'était trop compromettant et pas assez fructueux.
Il rassembla ses hommes dans la cuisine, toutes portes closes, et leur tint à peu près ce langage:
--Camarades, c'est fini. Il faut nous séparer. Le métier que nous avons fait ensemble jusqu'à ce jour ne nous rapporterait plus rien qui vaille. Que chacun coure son bord. Mais, auparavant, à chacun son dû. Tendez vos mains!
Il distribua entre tous une dizaine de mille francs en or. A mesure qu'il allait de l'un à l'autre, il demandait:
--Que comptes-tu faire de cette somme?
Celui-ci répondait:
--Ma foi, je vais me soûler jusqu'à ce qu'il n'en reste plus.
Celui-là:
--Telle métairie est en vente. Je l'aurai peut-être pour ce prix.
Un troisième:
--J'ai promis mariage à Loïzaïk la couturière. C'est de quoi payer notre noce.
La plupart, grisés par cette fortune, n'aspiraient qu'à en jouir au plus tôt. Trois ou quatre seulement s'étonnèrent, regardèrent Margéot avec des yeux où la stupeur était mêlée de courroux.
--Pourquoi nous renvoies-tu? demanda l'un d'eux.
--Je ne vous renvoie point, vous, répondit Margéot. Il me plaît au contraire que vous restiez près de moi. Mais ceux qui se tiennent pour satisfaits, qu'ils s'en aillent!
Et il les congédia d'un air hautain.
Demeuré seul avec les autres, il sortit de sa longue houppelande verdâtre le papier crasseux sur lequel il avait rédigé son plan d'avenir.
--Or çà, dit-il, Pipi Luc, Cloarec Chevanton, Fanch Ann Tign, et toi, notre ancien à tous, Gohéter-Coz, vous êtes de francs gaillards. Puisque votre avis est que nous continuions à travailler ensemble, topez là. Je suis votre homme. Mais d'abord entendons-nous bien. De nos équipées passées il ne saurait plus être question. Je veux finir dans mon lit, honorablement, et non pas épouser «Marie-Guillotine» à l'article de la mort. Le sage doit changer d'habit selon le temps. Nous serions des sots de nous obstiner à vouloir gagner notre vie dans les douves des grands chemins. Il y a désormais trop de gendarmes. Je ne vois plus pour nous qu'un métier...
Margéot s'interrompit un instant. Les quatre truands dressèrent l'oreille.
--C'est un métier paisible, reprit-il, et qui, pour être bien fait, n'exige qu'un peu de force et beaucoup d'adresse. Les profits sont grands, les risques légers. Pas de relations incommodes avec la gendarmerie. Tout au plus quelques explications, à de rares intervalles, avec les gabelous qui sont gens faciles à convaincre...
--Pardieu! s'écria Clerc Chevanton qui comprenait vite, tu veux faire de nous des «fraudeurs». C'est une belle idée, ma foi. Vive «la fraude»!
--Est-ce aussi votre sentiment? demanda Margéot aux trois autres. Qu'en dis-tu, Gohéter-Coz?
Gohéter-Coz ne semblait pas très enthousiaste de la proposition. Il souleva des objections grincheuses. Métier pour métier, pourquoi ne s'en tenir point à celui qu'on exerçait depuis si longtemps et qui ne portait malheur qu'aux imbéciles, comme Kadô-Vraz? A son âge, c'était dur de recommencer sa vie. Puis, quels avantages y trouverait-on? Au lieu de guetter le voyageur, en fumant la pipe, tranquillement allongé, comme un cantonnier qui se repose, dans l'herbe ou les feuilles sèches, il faudrait grelotter le long des grèves, s'étendre sur la dure dans les roches mouillées, se crever l'oeil à épier une voile qui souvent se ferait attendre plusieurs nuits, attraper le _mal froid_ (les rhumatismes), s'en revenir à moitié perclus, et tout cela pour quelques brasses de dentelles, pour quelques paquets de tabac!!! En vérité, était-ce la peine?
Margéot le laissa dire jusqu'au bout. Quand le vieux eut fini de bougonner:
--Gohéter, prononça le maître de Kercabin, avec toute ton expérience grisonnante, tu n'es qu'une bête.