Vieilles Histoires du Pays Breton

Part 5

Chapter 53,738 wordsPublic domain

L'intendant devint tout pâle.

Sa femme reprit, après avoir soufflé avec force:

--Tu ne saurais croire comme il a encore changé. Il ne reste plus de lui de quoi remplir un cercueil... Quand il est descendu de son carrosse, il m'a semblé voir apparaître l'_Ankou_...

Ils s'acheminèrent vers le château dont les fenêtres innombrables étincelaient comme d'énormes escarboucles au resplendissant soleil de juillet. Guillaume Guégan s'était recomposé un visage, lorsque le valet en livrée noire qui le guettait du haut du perron l'introduisit dans le salon d'honneur où l'attendait, debout et la tête inclinée sur sa poitrine, le marquis de Locmaria.

--Bienvenue à vous, monsieur le marquis! dit-il dès le seuil.

Et, s'étant avancé de quelques pas, il mit un genou en terre.

D'ordinaire, «Monsieur Charles» l'attirait à lui, lui donnait affectueusement l'accolade, le traitait en ami d'enfance, presque en égal.

Il ne lui tendit même pas la main, cette fois, et dédaigna de répondre à son salut.

Il y eut entre eux plusieurs minutes d'un silence pénible.

Enfin le marquis parla.

--Prenez connaissance de cette lettre, prononça-t-il d'un ton dur. Vous me direz ensuite si ce qu'elle renferme est exact.

La lettre ne portait aucune indication de date ni de provenance; elle était signée Rita Dongui: Guillaume Guégan la lut avec lenteur, posément, sans trahir aucune émotion.

--Eh bien? demanda le marquis.

--Il n'y a là-dedans rien qui ne soit vrai.

Les traits de M. de Locmaria se contractèrent douloureusement, et ce fut d'une voix sourde, tremblante d'une fureur mal contenue, qu'il articula:

--Ainsi, vous, mon homme-lige, le serviteur-né de ma maison, vous n'avez pas craint de vous faire, contre moi, le complice de cette drôlesse?

Deux grosses larmes jaillirent des yeux de l'intendant et coulèrent dans sa barbe rude. Il ne se départit pourtant pas de son calme.

--Il ne m'appartenait pas, répondit-il, d'interdire l'entrée du château à celle qui, portant votre nom, était en ces lieux légitime souveraine et maîtresse.

--Certes... et cette arrivée clandestine, en mon absence, presque au lendemain de mon départ, vous sembla, n'est-ce pas, la chose du monde la plus naturelle? Vous ne vous êtes pas douté un instant que cette femme venait ici, non pour me rejoindre, mais pour me fuir?

Le marquis persiflait, les lèvres serrées, la voix sèche et coupante.

--Faites excuse, Monsieur Charles, riposta, toujours impassible, Guillaume Guégan. Le soir même de son arrivée, la marquise avait jugé à propos de m'en instruire.

--Ceci est parfait, en vérité!... Et vous avez accepté de faire le jeu de cette aventurière!... Vous l'avez reçue, hébergée, cachée sciemment... Et vous vous gaussiez entre vous, j'imagine, de mes angoisses, de mon désespoir!... Car, pendant qu'elle se riait, à l'abri de ces murs, du plus farouche hiver qui ait désolé le siècle, moi je courais l'Europe à sa recherche, en poste, à cheval, en traîneau, battu de la neige et du vent, suivant à la trace de ville en ville, de bourgade en bourgade, les troupes de Tziganes errants, criant son nom dans les auberges, dans les bouges, dans l'écho des montagnes, dans le silence glacé des plaines, et cela, jour et nuit, sans repos ni relâche, le corps moulu, l'esprit égaré, le coeur en détresse, achevant de me tuer pour elle et, d'ailleurs, y réussissant, n'est-il pas vrai, maître Guillaume? Je rapporte à Plégat mon cadavre. Vous devez être content!

Il n'en put dire plus long; ses jambes se dérobaient sous lui. Il se fût affaissé sur le parquet, si l'intendant ne s'était précipité pour le maintenir et le faire asseoir dans un fauteuil. Une toux violente le secouait jusque dans les fibres profondes de son être. Il donnait l'impression de ces arbres qui n'ont plus de vivant que l'écorce et que la moindre rafale suffirait à déraciner.

--Maître, murmura Guillaume, avec l'accent de la prière la plus humble, condamnez-moi, si vous voulez, sans m'entendre; mais, pour Dieu, ne vous mettez point en ces états.

Le marquis tira de sa poche un flacon, huma quelques gouttes d'un élixir brunâtre et, ranimé, reprit:

--Je suis venu, au reçu de cette lettre, vous demander les explications qu'on vous a, paraît-il, chargé de me fournir. Allez! je suis prêt à tout entendre et je prétends tout savoir.

Et, comme Guillaume Guégan restait muet, les yeux fixés à terre:

--Eh bien! qu'attendez-vous?

L'intendant joignit les mains, supplia:

--Pas maintenant, de grâce!... Vous n'êtes pas assez fort... Cette révélation peut vous donner le coup mortel.

--J'admire vos scrupules, répliqua le marquis. Mais ne vous embarrassez point pour si peu... Ce coup mortel n'atteindra qu'un mort. Parlez.

Il n'y avait plus à tergiverser. D'un geste grave, le paysan se signa, puis entama le cruel récit, à voix résignée, mais ferme. Il dit d'abord l'arrivée de la marquise, dans la nuit sombre, sous l'orage. Elle l'avait appelé par son nom et, de crainte qu'il ne fît difficulté de lui ouvrir, lui avait présenté une commission apostillée de la signature et scellée du sceau du roi, laquelle ordonnait à tout sujet du royaume, sous peine des châtiments les plus sévères, d'avoir à traiter avec les plus grands égards, la féale amie de Sa Majesté, Mme de Locmaria, marquise de Guerrande.

Le marquis sursauta.

--Ah! elle avait eu la précaution de se munir d'un passe-port?

--Un passe-port, peut-être, acquiesça l'intendant, ou mieux une attestation écrite du cas que le roi faisait d'elle.

Il proféra ces derniers mots d'un ton presque honteux. Puis, s'exaltant tout à coup:

--Ah! ce roi... la malheureuse!... si seulement elle ne l'avait pas connu!

--Hein? s'écria M. de Locmaria, livide... Goujat, que veux-tu dire?

L'autre poursuivit, indifférent à l'insulte.

--C'est lui qu'elle fuyait, encore plus que vous. C'est pour échapper à ses assiduités qu'elle venait chercher en cette demeure lointaine, au fond de ce pays inaccessible, une retraite qu'elle savait sûre, parce que nul, à la Cour, n'ignorait qu'elle avait toujours refusé à vos instances de s'y rendre, parce que le roi l'ignorait moins que personne.

L'intendant fit une pause, et, baissant le front, comme si c'eût été lui le coupable, soupira:

--Il était du reste trop tard!

--Pourquoi trop tard?... Va donc, voyons, va donc! hurla le marquis, les doigts crispés à son siège, le buste raidi en avant, les yeux dilatés et striés de fibrilles rouges.

Guillaume Guégan dit:

--Faites de moi ce que vous voudrez... Pour l'honneur des Locmaria, dont les portraits nous regardent, j'ai cru qu'il était de mon devoir de bon serviteur d'aider cette infortunée à cacher sa honte... Prévenu par un avis de moi, vous seriez accouru... C'était, alors, le scandale public, l'opprobre sur votre nom, le sang peut-être dans votre demeure... J'ai accepté sciemment, comme vous dites, de veiller et de me taire. Bien plus, ma femme a servi de matrone, et j'ai poussé, moi, la complaisance jusqu'à procurer la nourrice...

Il s'interrompit brusquement, frappé de l'immobilité du marquis, épouvanté de la fixité de son regard, de la rigidité de ses traits.

M. de Locmaria ne l'entendait plus. Il s'était évanoui.

Guillaume bondit vers la porte, se suspendit à la cloche du vestibule pour appeler les domestiques, et cria au valet de chambre:

--Vite, vite! Monsieur se trouve mal.

Il n'y avait de chirurgien qu'à Morlaix. Le premier soin de l'intendant fut d'expédier un exprès à cheval vers cette ville, puis il fit avertir Clauda. A eux deux, ils déshabillèrent, couchèrent le marquis et, installés à son chevet, attendirent... Les heures de la soirée tintèrent l'une après l'autre, sinistrement monotones. Enfin, vers minuit, le galop d'une monture résonna dans l'avenue. L'homme de l'art arrivait.

Il palpa le malade et hocha la tête.

--C'est un corps usé, dit-il. Je vais le saigner à tout hasard, mais je ne réponds de rien.

Contrairement à sa prévision, le sang jaillit avec force. Le marquis soupira, rouvrit les yeux et les referma presque aussitôt, en marmonnant du bout des lèvres des mots vagues, inintelligibles. Le coeur s'était remis à battre.

--Pour l'instant, il n'a besoin que de repos, opina le praticien.

--Notre présence est-elle nécessaire? demanda messire Guillaume.

Il avait hâte de se retirer; il craignait que sa vue, en réveillant la mémoire du marquis, ne provoquât une nouvelle crise. Aussi éprouva-t-il un vif soulagement à s'entendre répondre par le chirurgien:

--Faites à votre gré. En tout cas, vous ne pouvez m'être d'aucune utilité.

Il emmena sa femme et, de tout le reste de la semaine, ne reparut pas au château. Clauda, seule, allait aux informations. De jour en jour, l'état du malade s'améliorait. Dès qu'il eut repris possession de lui-même, son premier acte fut de congédier le médecin et de le renvoyer à sa clientèle morlaisienne.

--On dirait, ma parole, qu'il m'en veut de l'avoir sauvé, jeta celui-ci à Guillaume, au moment de franchir la grille.

Autant l'hiver avait été rude, autant l'été se montrait délicieux. On entrait en août. La campagne fromenteuse, les landes, les monts lointains, tout vibrait dans une ardente lumière d'or. Une vie éclatante animait les choses, sous le resplendissement du soleil. Et, le soir, quand l'astre, s'éteignant comme à regret, plongeait dans la mer, c'était une douceur, un calme, un apaisement infinis. Des groupes de moissonneurs, la faucille sur l'épaule, s'en revenaient à la lueur des étoiles, en chantant. Leurs voix, au lieu de rompre le silence, s'harmonisaient avec lui et, en quelque sorte, le solennisaient. Ils clamaient, sur le ton d'une mélopée paysanne et semi-liturgique, la _Chanson des Coupeurs de blé_:

Garçon, filles, à bas la veste et le justin, Car il est mûr, le blé jaune! Iou!...

Meunier, graisse ton moulin; Fournier, chauffe ton four; Vous aurez de l'argent plein la main! Iou!...

Il y aura du pain pour les riches, Il y en aura pour les pauvres, Car il est fauché, le blé jaune! Iou!...

Messire Guillaume Guégan continuait à surveiller la moisson dans les terres de Guerrande, comme si, entre son maître et lui, rien ne se fût passé. Mais, chaque fois que sa femme venait lui apporter à manger aux champs, il ne manquait pas de lui demander:

--Il n'a rien fait dire, Clauda?

--Rien encore, répondait-elle.

Ils s'attendaient, d'un jour à l'autre, à ce que le marquis les mît dehors, sans autre forme de procès. Ils avaient même pris leurs dispositions en conséquence. Ils iraient vivre auprès des «vieux», à Kerguntul, en Plestin-les-Grèves, d'où ils se félicitaient de n'avoir pas ramené les marmots. Mais les desseins de M. de Locmaria demeuraient impénétrables.

--Les comptes du moins sont en règle, disait l'intendant, le soir, en tombant au lit, harassé de fatigue... Je ne lui aurai fait tort ni d'une minute ni d'un liard.

Au fond, et quoiqu'il n'en laissât rien paraître, la pensée de quitter Guerrande le navrait dans l'âme. Là il était né, là il avait grandi; là reposaient, dans l'étroit cimetière, à l'ombre du clocher de Plégat, les ossements vénérés de ses ancêtres. Aussi haut qu'il pouvait remonter dans l'humble lignée des Guégan, tous avaient vieilli, tous étaient morts au service des Locmaria... Et puis, se séparer de «Monsieur Charles»! Vraiment, cela était-il dans l'ordre des choses possibles?

--Je serai comme un lierre arraché, songeait-il, et je me flétrirai de même. On ne transplante pas son coeur.

Il s'attendrissait au souvenir des années anciennes, se remémorait les bontés du marquis, leurs causeries presque fraternelles dans la salle couleur de lune, les promenades où ils s'attardaient ensemble, sous le ciel embrumé d'automne, et les demi-confidences auxquelles s'abandonnait parfois le maître avec son serviteur, comme avec le plus sûr des amis.

Guillaume remuait ces choses dans sa tête, tout le long de la nuit, sans pouvoir en détacher son esprit, et restait, les yeux ouverts dans les ténèbres, à pleurer en silence, immobile, de peur de réveiller Clauda.

Si, vaincu par la lassitude de ses membres, il s'endormait aux approches du matin, le sommeil ne lui versait pas l'oubli. Ses rêves ne faisaient qu'ajouter des tortures nouvelles aux angoisses de la réalité.

Cette situation commençait à devenir intolérable. Il aspirait fiévreusement à être enfin fixé sur les intentions du marquis, tout en redoutant une rupture qui l'eût atteint aux sources mêmes de son être, dans ce qu'il avait de plus cher au monde et de plus sacré.

Puis, il n'y avait pas que lui en cause. Il y avait encore l'_autre_, celui qu'il appelait le «petit» ne sachant de quel nom le nommer, et qui poussait, ma foi, robuste et dru, comme un beau rejeton de plante saine, à Garen-Dreuz, là-haut, dans le grand air des monts...

De la marquise, Guillaume Guégan s'inquiétait moins. Dans l'éloignement où elle s'était enfuie, son image avait pâli, n'était plus qu'une forme vague, incertaine, à demi effacée. Il ne l'entrevoyait guère que comme à travers la brume d'un songe, perdue qu'elle était presque aux confins de la terre, par delà des espaces immenses, en des pays dont elle lui avait, la première, révélé l'existence et dont les aspects lui demeuraient inconnus.

VII

L'aube du dimanche se leva,--une aube rose et fraîche, comme une lèvre qui sourit.

Les cloches de la basse messe tintaient à l'église de Plégat. L'intendant achevait de s'habiller pour s'y rendre, lorsque le valet de chambre du marquis se dressa sur le seuil de la maison de garde.

--On vous réclame au château, maître Guillaume.

--Le temps de passer ma _chupen_, répondit-il.

En se retrouvant devant M. de Locmaria, il fut pris d'un tremblement et dut s'appuyer au premier meuble que ses mains rencontrèrent. Il était en face, non d'un convalescent, mais d'un spectre. Le marquis semblait moins un homme qui revient à la vie qu'un défunt qui sort de la tombe. Sa constitution, déjà minée par les soucis antérieurs, paraissait avoir subi, en quelques jours, le travail de tout un siècle. Dans les orbites excavées, les yeux brûlaient d'une flamme mystérieuse, de cette pâle et fixe clarté funéraire qu'a, dit-on, le regard des morts.

Il reçut toutefois le régisseur avec une aisance tranquille, comme s'ils se fussent quittés amicalement la veille, et ce fut d'une voix un peu grave, mais qui n'avait rien de sépulcral, qu'il demanda:

--M'avez-vous dit où était l'enfant, Guillaume? C'est, je crois bien, la seule chose dont je n'aie pas gardé souvenir.

--Il est chez ma soeur, Monsieur Charles..., chez ma soeur Margod, à Lannéanou.

--Ah! très bien. Veuillez faire atteler. Nous nous mettrons en route dès que vous serez prêt.

Là se borna leur conversation. Et, dans les heures qui suivirent, durant tout le trajet, ils n'échangèrent pas une parole. Ils arrivèrent au Garen-Dreuz, comme les gens de la ferme rentraient de la grand'messe.

--Margod est sortie au _Sanctus_, dit Lanascol, le beau-frère; elle doit être dans «la chambre de la tourelle».

Il grimpèrent l'escalier à vis. Sur le palier de pierre, par la porte large ouverte, Guillaume Guégan montra à M. de Locmaria, dans le jour doré de la fenêtre, sa soeur Marguerite en train d'allaiter un poupon superbe, à la peau mate, au crâne déjà couronné d'une fine toison de cheveux crépus où le soleil de midi allumait des reflets d'or fauve.

--C'est lui! murmura-t-il.

Le marquis entra, et, comme la jeune femme faisait mine de se lever, il la contraignait de se rasseoir.

L'enfant, qui, aux trois quarts repu, avait abandonné le sein, tourna la tête et, curieusement, dévisagea le nouveau venu dont la grande perruque ondulée l'amusait. M. de Locmaria le contempla quelques instants en silence.

--Tu as ses traits, dit-il enfin, comme se parlant à lui-même, tu as ses yeux de ténèbres, ses yeux sans fond, ses yeux sans âme; un peu de sa magie est en toi. Comme elle, tu feras souffrir et mourir. C'est dans les destins de ta race... Mais puisqu'il t'a été donné de naître, vis heureux.

Il se dépouilla du cordon de soie auquel était suspendu le sceau des Locmaria, marqué à leurs armes, et le passa, comme un hochet, autour du cou de l'enfant de l'adultère qui, paisible, s'était remis à téter.

Pendant le retour, le marquis resta aussi muet qu'à l'aller. Roulé dans son manteau et les paupières closes, il ne sortit de cet espèce d'assoupissement que lorsque les toits de Plégat étincelèrent dans le fouillis des verdures, aux rayons du soleil couchant.

--Guillaume, s'informa-t-il, l'enfant est baptisé, je suppose?

--Ondoyé seulement, Monsieur Charles... Le recteur, sur ma prière, vint au château...

--Il figure au registre de la paroisse?

--Oui et non... Le vénérable Dom Mathias a fait pour le mieux.

--Vous arrêterez au presbytère.

Une demi-heure plus tard, ils pénétraient, sur les pas du vieux desservant, dans la sacristie au plafond bas, aux boiseries de chêne lustré, toute parfumée encore, depuis vêpres, d'une odeur de cire et d'encens. Dom Mathias posa sur une table la chandelle qu'il portait, prit un cahier cousu de grosse ficelle et, après en avoir feuilleté les dernières pages d'une main qui tremblait, dit:

--Voici, monsieur le marquis:

On lisait:

«Cejourd'hui, quatrième d'avril, nous, Efflam Mathias, recteur de Plégat, avons administré le saint sacrement de baptême à..., fils légitime et naturel (_legitimus ac naturalis_) de... et de très haute et noble dame Rita Dongui..., né au château de Guerrande la nuit d'hier, sur les deux heures de relevée. Ont été parrain et marraine...»

--Vous voyez, il y a des blancs, fit ingénûment observer le prêtre.

--Permettez que je les remplisse moi-même, répondit le marquis.

Et, d'une écriture forte et droite, il compléta l'acte de naissance de «Louis-Dieudonné Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de Guerrande, fils légitime et naturel de Charles-Louis-François, chevalier de l'ordre de Saint-Louis, commandeur de Malte, capitaine garde-côtes au service de Sa Majesté... etc.»

Puis, ayant zébré la page du fier paraphe des Locmaria:

--Vous voudrez bien signer comme parrain, dit-il à Dom Mathias.

Et il ajouta, s'adressant à messire Guillaume:

--Toi, ta femme signera comme marraine.

Le recteur et l'intendant se regardaient sans mot dire, les yeux en larmes.

--C'est bien ainsi, n'est-ce pas? interrogea le marquis.

Le prêtre lui montra du geste un crucifix accroché à la muraille, entre deux armoires contenant les ornements sacerdotaux.

--Si celui-là pouvait parler, monsieur le marquis, il vous répondrait: «Oui, c'est bien ainsi!»

Pour regagner la voiture, M. de Locmaria dut accepter l'aide de Guillaume Guégan. En le quittant, dans le vestibule du château, il lui chuchota:

--Tu la reverras sans doute, Guillaume. Dis-lui que je l'ai aimée jusque dans le fruit de sa faute.

Le surlendemain, des cimes de l'Arrée aux grèves trégorroises, les cloches carillonnaient le grand glas et Dom Efflam Mathias, recteur de Plégat, ensevelissait Charles-Louis-François, marquis de Guerrande, dans la paix suprême et le suprême oubli.

* * *

L'histoire, telle qu'elle m'a été contée, ne dit pas ce qu'il advint de la marquise. Il faut croire cependant que, prévenue sans doute par maître Guillaume Guégan, elle revit la terre d'Ouest, et la tombe de son mari, et le berceau de son fils. Ce fut même, paraît-il, son châtiment, son expiation, ou, pour parler comme en Bretagne, son purgatoire. Elle eut, en effet, à souffrir comme mère des douleurs comparables à celles que, femme, elle avait fait souffrir. Le «fruit de sa faute» ne lui fut pas clément.

Autant la mémoire du marquis Charles-François est restée chère aux habitants de Plégat, autant le souvenir de Louis-Dieudonné, _An aotrom brunn_, le «seigneur aux crins roux,» y est un objet d'exécration et d'horreur. Les jeunes filles se signent, si l'on prononce son nom devant elles, et les vieillards grommellent en hochant la tête:

--Le «bâtard du roi»? Hum! Dites plutôt le bâtard du démon.

Les sangs qui se mêlaient en lui en avaient fait, d'après la chronique locale, un être monstrueux, une sorte de composé des plus étranges, quelque chose de cynique et de séduisant tout ensemble, de brutal et de raffiné, de magnanime et de pervers.

Les _gwerziou_ qui se chantent au pays de Plégat, tantôt célèbrent sa générosité, tantôt flétrissent ses débauches et le vouent, en termes indignés, à l'opprobre des peuples.

La liste de ses crimes est infinie. Il en est un qui revient sans cesse et dont voici, pris entre mille autres, un exemple[7]:

[7] Cf. Gwerziou Breiz-Izel, II, 473 et sqq. _Le clerc de Lampaul._

Fiecca Le Calvez passait, à juste titre, pour la plus jolie fille qu'il y eût de Plestin-les-Grèves à Morlaix. Elle aimait un fier paysan, le «clerc de Lampaul», qui, pour elle, avait renoncé à l'Église. Ils étaient fiancés. Leurs noces devaient avoir lieu au printemps. Sur les entrefaites, le terrible marquis de Guerrande rencontre Fiecca, un jour qu'elle sortait du four banal où elle faisait cuire son pain. Il s'enflamme pour elle d'une passion furieuse, s'informe de son nom, de sa demeure, et, le lendemain, se rend chez le vieux Calvez.

--Où est Fiecca, votre fille?

--Elle est à l'aire-neuve, monsieur le marquis, au manoir de Kerhallon.

Le marquis tourne bride, pique des deux vers Kerhallon où les danseurs battent l'aire nouvelle, au son des hautbois et des binnious. Il reconnaît, parmi les couples, le clerc de Lampaul à sa veste grise et Fiecca Le Calvez à son justin blanc.

--Clerc, dit-il, assez de danses! Une aire-neuve est surtout faite pour lutter. Jetons bas nos pourpoints et que la belle qui est à ton côté soit l'enjeu!

Le clerc lui répondit du même ton hautain:

--Les luttes sont bonnes pour nous autres, paysans. Vous êtes gentilhomme: je vous ferai raison avec l'épée.

Le duel s'engage, haletant et farouche. Mais le marquis se sent faiblir.

--Trêve! s'écrie-t-il, et soyons amis!

Le clerc, confiant, laisse tomber son épée, et le marquis, éclatant d'un mauvais rire, lui passe la sienne à travers le corps.

Tels étaient les exploits coutumiers du bâtard de Locmaria. En revanche, on vous citera du même homme des traits admirables de mansuétude et de pitié.

Un matin qu'il revenait de quelque équipée nocturne, son cheval se cabra devant un paquet de haillons couché en travers de la route et d'où s'exhalait un gémissement indistinct. Le fougueux marquis mit immédiatement pied à terre et secoua, non sans rudesse, le monceau de loques.

--Damnation! qu'est-ce qui vous prend de barrer ainsi le chemin, au risque de vous faire écraser?

La voix gémissante balbutia:

--Je ne peux plus me traîner.

C'était une pauvre vieille aux trois quarts morte.

Le «seigneur aux poils roux» la souleva avec précaution, l'assit sur la selle et, la maintenant d'un bras, tandis que, de l'autre, il conduisait pédestrement la bête, il l'amena ainsi jusqu'au château.

Vous pensez si les gens de Plégat écarquillèrent les yeux devant ce cortège. D'aucuns s'approchèrent et, après avoir dévisagé la pauvresse:

--Malheur à vous, monsieur le marquis! Lâchez vite cette femme au nom du Christ! C'est la Lépreuse!

Il les regarda d'une façon qui les fit taire.

Non seulement il ne lâcha point cette triste guenille humaine que rongeait un mal redoutable, mais il l'étendit dans son propre lit, baigna lui-même ses plaies, pansa ses ulcères et, trois nuits durant, la veilla. Elle trépassa au bout de ce temps et ce fut encore lui qui la mit au linceul.

* * * * *

Voici qui n'est pas moins typique.