Vieilles Histoires du Pays Breton
Part 4
Là-dessus finit l'entretien des deux époux. Ils n'avaient devant eux que quelques heures de repos jusqu'à l'aube. Ils durent dormir profondément, s'il est vrai qu'une bonne conscience fait le lit moelleux et paisible le sommeil.
IV
L'hiver, cette année-là, fut particulièrement rigoureux. Ce furent d'abord des averses continuelles qui noyaient les campagnes, couraient en cascades par les chemins creux changés en lits de torrents et croupissaient dans les champs labourés, entre les digues des talus, en de vastes nappes d'une eau boueuse où l'on voyait nager les sarcelles comme sur des étangs. Puis le vent d'est se mit à souffler, chassant les pluies vers la mer. Tout gela, même les sources, même la fontaine sacrée de Saint-Égat, ce qui, de mémoire d'homme, ne s'était pas encore produit. Les vieilles «pèlerines par procuration», qui viennent y chercher un remède souverain contre la fièvre, durent emporter l'eau salutaire sous la forme de menus glaçons.
Puis des brumes arrivèrent du nord, si épaisses que les «longs-courriers» de Morlaix affirmaient n'en avoir pas rencontré de plus impénétrables dans les parages les plus voisins du Pôle. Et ces brumes se condensèrent en d'énormes flocons de neige qui tombèrent, tombèrent sans relâche pendant des jours, des semaines, des mois. A la fin de janvier la terre en était encore toute couverte. On ne distinguait plus ni routes, ni fossés, ni vallons, ni plaines. Ce n'était, aussi loin que le regard pouvait atteindre, qu'un immense désert blanc, d'une solitude et d'une immobilité mortuaires, avec, çà et là, des fûts d'arbres d'un noir de suie, qui semblaient les piliers calcinés de quelque église jadis consumée par les flammes.
Toute vie naturellement était suspendue. Les paysans restaient calfeutrés chez eux, sous leurs chaumes, n'allaient plus aux marchés ni aux foires, hésitaient même à se rendre au bourg le dimanche, pour la messe. Un silence funèbre enveloppait toutes choses, entrecoupé seulement par le lugubre croassement des corbeaux qui traversaient le ciel en bandes farouches, criant la faim.
Il y eut des paroisses où le recteur autorisa ses ouailles à enterrer les morts dans les courtils, près des demeures, tellement les communications avec le cimetière du village étaient devenues impraticables.
Messire Guillaume Guégan et sa femme, Claude Riou, étaient, selon toute apparence, les seuls humains à se congratuler de la persistance de ce temps affreux. Grâce à lui, l'étroite surveillance qu'ils avaient organisée aux alentours du parc de Guerrande, afin d'en écarter tout rôdeur indiscret, s'était trouvée simplifiée plus qu'ils n'auraient cru. C'est à peine si, à de rares intervalles, un mendiant ou quelque chercheur de bois mort se présentait devant la grille. Clauda lui faisait l'aumône, soit d'une miche de pain, soit d'un fagot de ronces, et l'homme s'éloignait bien vite, uniquement occupé de suivre à rebours, dans la neige, l'empreinte incertaine de ses pas.
Le château, à l'extrémité de la longue avenue, avait son aspect habituel de veuvage et de solitude, si même il n'offrait pas aux yeux quelque chose de plus désert encore et, pour ainsi dire, de plus sépulcral. Quel passant, voyant de loin sa façade aux hautes persiennes hermétiquement closes, eût soupçonné la présence d'êtres vivants derrière ces murs silencieux et mornes, scellés comme un tombeau?
Tout le jour, cependant, des colonnes de fumée se balançaient dans la bise, au-dessus des sveltes cheminées de granit. Mais ce n'était point là, pour les gens de Plégat, un indice que le château fût habité. Chacun savait, dans le pays, que les régisseurs avaient mission d'entretenir du feu dans la plupart des pièces. Au cours des précédents hivers, Clauda avait plus d'une fois invité ses amies du bourg à venir faire la veillée avec elle devant ces vastes brasiers. Comme elle ne les y conviait plus, cette année, une d'elles lui en fit la remarque.
--Pour Dieu, ne m'en parle pas, répondit l'intendante dont la sagesse inquiète avait tout prévu... On m'offrirait les monceaux d'or que le château a coûtés que je ne consentirais pas à y mettre les pieds après la tombée de la nuit...
Et à mots couverts, d'un ton mystérieux, elle entama une histoire de fantômes dont elle avait, d'avance, arrangé les principaux épisodes dans son imagination de Bretonne, créatrice de mythes.
--Figure-toi... J'entrais sans penser à rien... Je me penche pour allumer le feu... Tout à coup, brr! Une haleine glacée me parcourt la nuque... Je me retourne. Et, derrière moi, dans la glace, je vois une dame parée d'atours magnifiques qui me dévisage, la bouche fendue en un rire effrayant, le rictus d'une tête de mort, ma pauvre chère!...
--En vérité, Clauda! C'est donc que la maison est hantée?
--Ne divulgue pas ceci, au moins... Le marquis nous chasserait.
--Sois tranquille, ma bonne.
Est-il besoin de dire que, le lendemain, tout Plégat en était informé? Et c'est bien à quoi s'attendait l'ingénieuse Clauda. Un rempart surnaturel protégeait désormais la marquise. L'intendante venait de dresser autour de sa maîtresse un mur isolateur, le plus infranchissable de tous, le mur d'airain de la superstition.
--Vous voilà élevée à la dignité de fantôme, dit-elle à Mme de Locmaria, vous n'avez plus rien à craindre pour votre sécurité.
Des rapports presque affectueux s'étaient établis entre les deux femmes, quelque grande que fût la distance sociale qui les séparait. Non seulement Clauda avait abjuré tout parti-pris à l'égard de la marquise; mais, à la fréquenter chaque soir, à vivre avec elle sur un pied de respectueuse intimité, elle en était venue à s'attacher à elle d'un lien puissant à la force duquel elle ne cherchait plus à se dérober.
Aux premières ombres du crépuscule, elle se dirigeait vers le château.
Vanda, la jeune Hongroise, qui remplissait les fonctions de soubrette, l'introduisait incontinent dans la salle couleur de lune où la marquise se tenait de préférence, brodant ou lisant à la clarté d'un flambeau de cire. Mme de Locmaria la faisait asseoir près d'elle sur un tabouret et lui disait de sa jolie voix chantante:
--Contez-moi n'importe quoi, dame Claude. Je suis comme les recluses et les pestiférées: j'ai besoin d'entendre le son des paroles humaines.
Et Clauda, obligée de se surveiller avec les gens du dehors, donnait libre carrière à sa langue, flattée au fond qu'une personne si distinguée prît plaisir à ses bavardages rustiques.
Un chapitre qui semblait intéresser particulièrement la marquise, c'était celui des enfants. L'intendante ne tarissait pas sur les siens. Elle abondait en menus détails sur ses grossesses, ses couches, la peine qu'elle avait eue à nourrir celui-ci, à sevrer celui-là. La marquise écoutait, plongée en une vague rêverie, absente en apparence, très présente en réalité, ses doigts de fée occupés à de fins ouvrages qui ressemblaient, à s'y méprendre, à des langes de nouveau-né.
Ces belles batistes de Hollande, où l'on eût dit que Mme de Locmaria dessinait en nobles arabesques les caprices de ses songes, n'étaient pas sans intriguer Clauda Riou.
Elle n'osait interroger la soubrette, encore moins la marquise, mais un soupçon commençait à lui traverser l'esprit. Elle se mit à observer de plus près.
La taille de sa gracieuse maîtresse s'épaississait visiblement, s'alanguissait. Puis, c'était tantôt de brusques lassitudes, tantôt des plaintes sourdes, des tristesses inexpliquées.
Une nuit que la marquise l'avait congédiée tout à coup, bien avant l'heure accoutumée, l'intendante ne put se retenir de communiquer à son mari ses impressions:
--Sais-tu, Guillou? Héritier ou héritière, il y aura d'ici peu du nouveau dans la seigneurie de Guerrande.
--Possible! fit-il de son ton calme.
Et il ajouta, feignant de réfléchir à l'importance de cette nouvelle:
--Puisses-tu dire vrai! Ce sera pour Monsieur Charles une joie si vive!
A partir de ce moment, Clauda ne se contenta plus d'aimer, de vénérer la marquise; elle affecta vis-à-vis d'elle une dévotion spéciale, comme envers un être sacré.
Les jours passèrent et, à la suite des jours, les nuits. Aux approches de mars, il se produisit dans l'atmosphère une détente subite. Les vents tournèrent, sans transition appréciable, de l'est à l'ouest. La mer souffla sur les campagnes bretonnes la douceur de l'haleine atlantique. Les brumes remontèrent peu à peu vers le septentrion. Un soleil pâle se montra, toucha mystérieusement la terre et la fit tressaillir. Les neiges, liquéfiées, s'écoulèrent en ruisseaux; des brins d'herbe surgirent de ci de là, s'entrelacèrent en guirlandes, coururent en festons sur la face rajeunie du monde. Les sources rouvrirent leurs yeux divins, heureuses d'avoir à refléter un ciel pur.
Un matin, messire Guillaume Guégan, qui avait le soin des écuries et des étables, dit à sa femme, en rentrant au château:
--La marquise désire te voir. Reste à sa disposition jusqu'à mon retour. J'ai à m'absenter.
--C'est bien, répondit Clauda.
Les commères de Plégat, quand elles virent, des marches de leur seuil, déboucher sur la place le véhicule qui emportait l'intendant, ne manquèrent point de crier à celui-ci:
--Déjà en route, maître Guégan!
Ah! si elles s'étaient doutées!...
V
La journée finissait.
Le vieux Bohémien aux airs de patriarche, de roi pasteur, que la marquise appelait Ropardi, avait recommandé à l'intendante de demeurer, avec sa fille, dans la pièce qui précédait immédiatement la chambre occupée par Mme de Locmaria.
--Vous ne viendrez qu'à mon appel, lui avait-il dit d'un ton bref, en tirant derrière lui la porte.
--Votre père est donc médecin, Vanda? s'informa dame Claude, quand elle fut restée seule avec la jeune fille.
--Il n'est point de science dont le docteur Ropardi n'ait pénétré les plus secrets arcanes, répondit Vanda, non sans un éclair d'orgueil dans ses grands yeux limpides que voilaient d'une ombre bleuâtre ses longs cils.
Chez nous, dans la tribu, les gens prétendent que ses connaissances sont infinies. Il n'y a que la steppe ou que la mer, affirment-ils, qui soient aussi vastes que son esprit. Il entend le langage des vents et celui des étoiles. Les herbes lui ont révélé, dans les nuits de lune, leurs vertus salutaires ou malfaisantes. Il serait, s'il le voulait, aussi puissant pour le mal que pour le bien. Mais, en même temps qu'une intelligence incomparable, il porte en lui un sentiment divin. C'est une âme de lumière, vivifiante et douce comme le soleil. Jamais il n'a fait usage de son prestigieux génie que pour soulager, pour guérir. Rita Dongui, notre maîtresse est en bonnes mains...
Une plainte continue s'élevait de l'autre côté de la cloison.
--Quelles sont, en pareille occurrence, les habitudes de votre pays? interrogea la Hongroise.
--Nous prions, fit l'intendante en se mettant à genoux.
--Sur les rives de la Tisza, l'on chante.
Et, tandis que Clauda Riou invoquait à mi-voix la Vierge-Mère et sainte Brigitte, patronne des femmes en couches, elle commença de fredonner doucement, dans son idiome barbare, une chanson en mineur, qui tantôt se traînait en notes graves et lentes, tantôt courait, rapide, sur un rythme allègre et précipité.
Soudain, la porte de la chambre où la marquise souffrait les douleurs de l'enfantement s'entre-bâilla pour donner passage à la tête léonine de Ropardi.
--Venez, dit-il en s'adressant à Clauda.
En même temps, il jetait à sa fille:
--Les astres ne m'avaient point trompé: c'est un garçon.
C'était un garçon, en effet, de formes à la fois élégantes et robustes, et qui visiblement ne demandait qu'à vivre. Dame Claude ne lui eut pas plutôt entr'ouvert les lèvres pour lui faire avaler, selon la coutume bretonne, une cuillerée de vin sucré, qu'il l'ingurgita d'un trait «comme un petit homme», à la très grande joie de l'intendante extasiée.
--Il a la peau merveilleusement dorée de sa mère, songeait-elle, en le dodelinant devant le feu pour apaiser ses premiers cris.
Elle s'ingéniait, d'autre part, à lui trouver des ressemblances avec le marquis, avec «Monsieur Charles». Et, sa pensée allant à son maître, elle s'étonna tout à coup qu'il ne parût point en une circonstance aussi solennelle, quoiqu'elle fût habituée désormais à ne se plus étonner de rien, tant cette atmosphère d'étrangeté, de mystère et de circonspection, où elle était confinée depuis près de cinq mois, l'avaient comme blasée sur les choses les plus extraordinaires et les événements les plus imprévus.
A peine venait-elle d'évoquer le souvenir de M. de Locmaria qu'un bruit résonna dans l'escalier. Elle tressaillit.
Si c'était lui, pourtant!
Ce fut Guillaume Guégan qui se montra sur le seuil.
--La nourrice est là, dit-il à voix basse au vieux Ropardi qui avait marché à sa rencontre.
Celui-ci murmura:
--C'est bien. Faites ce qui est convenu.
Et, se tournant vers l'intendante, il lui fit signe de se lever avec l'enfant.
--Suis-moi, Clauda, prononça messire Guillaume.
Avant de s'éloigner, il demanda au vieux:
--Et la marquise?
--Voyez, elle repose.
Par l'ouverture des rideaux, dans la pénombre de l'alcôve, on apercevait la tête pâle et fine de la jeune femme, noyée dans les ondes brunes de ses beaux cheveux épandus. Elle semblait dormir d'un sommeil enchanté.
--Avant trois jours, reprit le majestueux vieillard, elle sera sur pied, comme toutes les filles de notre race.
L'intendant et sa femme descendirent aux appartements du rez-de-chaussée, précédés de Vanda qui les éclairait. Clauda tenait le nouveau-né soigneusement enveloppé dans des linges magnifiques aux dessins compliqués et multicolores, ceux-là-mêmes que la marquise avait passé l'hiver à broder, bercée aux bavardages de la Bretonne.
Ils enfilèrent une longue suite de corridors et de salles jusqu'à cette partie du château que M. de Locmaria avait aménagée à dessein pour être, selon sa propre expression, le «paradis de ses enfants». Car il avait pensé à tout, le marquis, sauf à la fatalité qui était entrée dans sa vie sur les pas de la «Bohémienne».
Plantée gauchement au milieu de la pièce, dont le parquet luisant réfléchissait en raccourci sa robuste silhouette, une paysanne en coiffe attendait, debout, les mains croisées sous son tablier et l'oreille aux écoutes. Clauda la dévisagea d'abord sans la connaître. Puis, avec un cri joyeux:
--Hé! _ma Doué_[6], Guillaume, mais c'est ta soeur Margod!
[6] Mon Dieu!
--A quelle autre aurais-je pu me fier? répliqua l'intendant. Heureux encore que Marguerite se soit trouvée nourrice et qu'elle ait consenti, par obligeance, à nous rendre service en cette occasion!...
Trois jours plus tard, ainsi que l'avait prédit le «docteur» Ropardi, ni dans ses traits, ni dans son allure, la marquise de Locmaria ne portait trace de la crise qu'elle venait de traverser. Sa taille avait recouvré sa sveltesse onduleuse, ces longs mouvements serpentins qui étaient chez elle d'une grâce inexprimable, d'une séduction infinie. Accoudée à une des hautes croisées de sa chambre, qu'elle avait ouverte toute large, elle buvait avec avidité l'air du soir, parfumé d'une capiteuse odeur de printemps naissant.
Le soleil d'avril se couchait au fond de l'espace, dans un admirable ciel d'or, de vert et de pourpre. Sous cette lumière mourante, les feuillages encore tendres des futaies du parc houlaient, nuancés de teintes merveilleuses, comme les vagues d'une mer. Les angélus des villages bretons se répondaient à travers la sonorité des campagnes. De mélancoliques sons de _corn-boud_ retentissaient, mêlés aux beuglements des troupeaux. Un charme doux et triste émanait de toutes choses.
--Il eût pourtant fait bon vivre ici! soupira la marquise... Que ne m'a-t-il d'abord emmenée en ces lieux?... Ce qui est n'eût peut-être pas été.
Des larmes lui montaient aux yeux. Elle les essuya d'un geste brusque.
Un doigt discret heurtait à la porte.
--Vous m'avez mandé, madame? dit messire Guillaume Guégan.
Et, remarquant la fenêtre ouverte:
--Vous voulez donc vous tuer?... Ignorez-vous que la fraîcheur peut vous être mortelle?
Elle eut un sourire énigmatique:
--Oh! fit-elle, le grand air me connaît... Je suis née sous une tente, messire Guillaume, une tente dont les lambeaux mal assujettis claquaient au vent des steppes. Et j'ai grandi au hasard des routes... Savez-vous ce qu'elle disait la première chanson que j'aie retenue? Écoutez-la d'abord: je vous la traduirai ensuite.
Elle se mit à chanter dans la langue des Romanichels. Sa voix, forte et pure, éploya ses ailes, se balança, comme un oiseau qui prend son vol. Et, dans le silence du crépuscule de Bretagne, devant le pacifique décor des bois et des collines sur qui commençait à planer la solennité muette de la nuit, la musique de cette voix étrangère avait quelque chose de mystérieux et d'inquiétant.
--Vous rendriez jalouses les sirènes de la mer, dit l'intendant subjugué.
--Le sens est celui-ci, continua la marquise:
Le monde est grand: plus grand que le monde est le rêve;
Le ciel est vaste: plus vaste que le ciel est le désir;
Les roues des chariots ont grincé; le chef a dit: «En route!»
«En route!» répète la tribu. Il faut aller, aller sans trêve.
Les passereaux ont des nids; les hommes éphémères se bâtissent des demeures;
Mais la race, fille de l'air, comme l'air mouvant est mobile;
Le vent la soulève: elle part. Le vent la chasse devant lui;
L'ancienne cendre n'est pas éteinte, qu'elle allume un foyer nouveau;
Ne t'attache à rien, tout est périssable... Il faut aller, il faut aller...!
Elle répéta d'un ton résolu et comme s'intimant à elle-même un ordre:
--Oui, il faut aller!
Elle ajouta presque aussitôt:
--Cet entretien est le dernier que nous avons ensemble, messire Guillaume. Tout est concerté, tout est prêt pour le départ. Prévenus par Ropardi, les compagnons dont je vais de nouveau partager quelque temps la vie errante s'arrêteront cette nuit même devant la grille. Mêlée à eux, perdue dans leurs rangs, je pourrai, j'espère, sortir de France sans encombre et regagner à petites journées la terre hongroise que j'aurais dû ne quitter jamais...
Elle s'interrompit pour tirer de son sein un pli scellé d'un sceau rouge.
--J'ai voulu tout prévoir, même l'improbable, même l'impossible... Gardez par devers vous ce papier. Il contient des renseignements qui vous permettront de me retrouver, à quelque moment que ce soit, tant que Rita Dongui sera de ce monde... Je n'ai, d'ailleurs, rien de plus à vous dire que ce que vous savez. J'emporte de vous un souvenir qui ne périra qu'avec moi. Vous m'avez été indulgent et doux. Recevez ce diamant; il me rappelle ma honte. Vous l'échangerez contre de l'or honnête qui assurera la dignité de vos vieux jours et constituera une aisance à chacun de vos fils.
Sa voix tremblait. Encore plus ému qu'elle, l'intendant, baissant la tête et faisant effort sur lui-même, demanda:
--Et le vôtre, madame?... La petite créature innocente qui est votre sang et qui peut-être ne vous connaîtra jamais, aurez-vous donc le coeur de partir sans l'avoir vue, sans l'avoir embrassée?...
La marquise ne répondit pas, mais elle fit de la tête un geste qui disait: Non!
Arrivée à Guerrande par une nuit de tempête, elle s'en éloigna par une nuit d'apaisement et de calme. Dans l'azur assombri du ciel, piqué de nuages qu'enflait comme des voiles le souffle d'un vent léger, la lune voguait, traînant derrière elle un long sillage pailleté d'une écume d'argent.
Une troupe de saltimbanques, de baladins, de jongleurs, qui, depuis près d'un mois, courait les foires et les _pardons_ d'alentour, était venue camper à la brune, dans un terrain vague, à l'entrée du bourg de Plégat. Ce fut en compagnie de ces truands que Mme de Locmaria, marquise de Guerrande, de Lezmaës et autres lieux, quitta la somptueuse demeure édifiée à sa gloire par le dernier rejeton d'une des plus antiques familles d'Occident. Elle était, du reste, méconnaissable. Elle avait repris la jupe courte, les bottes de cuir rouge, l'ample chemise de laine et le voile de soie voyante de la Bohémienne d'antan. Les beaux seigneurs, qui, naguère, papillonnaient autour d'elle à Versailles, eussent difficilement deviné, sous cet accoutrement farouche, celle que, dans leurs conversations de l'OEil-de-Boeuf, ils nommaient entre eux, avec des mines pâmées, la «houri de Mahon», la «perle orientale», la «fleur des jardins du Levant». Sa beauté n'avait pas changé, si ce n'est qu'à la voir ainsi vêtue on lui trouvait un je ne sais quoi de plus étrange et de plus rare, quelque chose d'irrésistible et d'indomptable tout ensemble, qui attirait et qui faisait peur. Il ne fut donné à messire Guillaume Guégan de la contempler dans ce costume que l'espace d'un instant et à la lueur d'une lanterne de corne; c'en fut assez néanmoins pour lui faire comprendre la passion subite dont le marquis s'était féru pour cette femme et le mal effrayant, le mal sans remède, dont, pour avoir voulu la posséder, il se mourait.
Quand dame Claude et lui eurent regagné à pas lents la maison de garde sous les grands ormes déjà feuillus, ils s'attardèrent tous deux, d'un accord tacite, sur les marches du péristyle, à écouter les cahots de plus en plus lointains des chars qui emportaient leur maîtresse.
Ils assistaient encore, par la pensée, à toutes les péripéties de ce départ. Le vieux thaumaturge Ropardi avait fait monter la marquise avec lui, dans la voiture de tête. Debout à l'avant du chariot, il avait récité à haute voix, dans sa langue, une sorte d'oraison. Puis il avait fait entendre un glapissement guttural, cri d'adieu peut-être, signal de route en tout cas, car la caravane vagabonde aussitôt s'était ébranlée.
Lorsque le dernier grincement des lourds véhicules se fut évanoui dans la direction de Plestin, l'intendant et sa femme se décidèrent enfin à rentrer dans leur logis désert.
--C'est égal, opina Claude Riou, je suis heureuse qu'elle nous soit venue; et, d'autre part, j'eusse préféré ne la point connaître, puisque cependant nous ne devons plus la revoir.
Messire Guillaume répondit avec une gravité triste:
--Qui sait? La volonté de Dieu est grande, Clauda.
Le lendemain, un char-à-bancs attelé d'un bidet gris-fer roulait à travers le pays montueux de l'Arrée, sur la route royale qui menait en ces temps-là de Plégat à Morlaix et de Morlaix à Carhaix, en passant par Lannéanou. Chaque fois qu'un pâtre, qu'un bouvier, qu'un laboureur croisait la voiture, l'homme soulevait son chapeau, du plus loin qu'il apercevait la bête, et criait au conducteur, d'un ton jovial qui n'allait pas sans une nuance de respect:
--Salut et bon voyage, messire Guillaume!
C'était, en effet, le régisseur de Guerrande qui reconduisait sa soeur Margod à son manoir de Garen-Dreuz, paroisse de Lannéanou. La femme tenait étroitement fermés les pans de sa mante brune d'où s'échappaient par intervalles les vagissements du nourrisson couché en travers sur ses genoux.
--C'est une terrible responsabilité pour nous, Margod, disait messire Guillaume... Tu auras bien soin de lui, n'est-ce pas?... Ce n'est pas un enfant ordinaire. Il se peut que de grands destins l'attendent... Après tout, tu as droit de savoir la vérité maintenant, à la condition de la garder pour toi seule: c'est plus que le fils d'un marquis... C'est le bâtard d'un roi.
VI
La moisson commençait à peine, dans le terroir de Plégat. On fauchait les seigles à Guerrande. Maître Guégan allait et venait, surveillait les travailleurs dont les chemises de chanvre, moites de sueur, faisaient çà et là des taches grises parmi la mer frissonnante des hauts épis barbelés. Soudain un faucheur se redressa pour lui crier de l'autre bout du champ:
--Ohé, maître! Voici Clauda qui accourt hors d'haleine et qui vous fait signe!
Il s'empressa au devant d'elle. Elle le saisit par la manche de sa veste, l'entraîna à l'écart, dans l'ombre verte des coudriers, contre les talus, et trouva juste assez de voix pour soupirer:
--Ah! mon pauvre homme!... Imagine-toi qu'_il_ est arrivé... qu'_il_ est là... qu'_il_ veut te voir à l'instant!...