Vieilles Histoires du Pays Breton
Part 3
[2] Chemineur de pays, batteur de routes.
--Ma foi! j'ai bien envie de n'y point aller voir.
--Si cependant c'était un courrier venant de la part du marquis?... Depuis une semaine qu'il nous a quittés, j'ai la tête hantée d'idées tristes... Ce départ si brusque, son air nerveux, agité, cette lettre qu'il froissait entre ses doigts en te disant: «Je suis rappelé à Paris en toute hâte», la façon dont il jeta au postillon: «Crevez les chevaux, si c'est nécessaire, mais brûlez la route!»... vois-tu, je ne serais pas surprise qu'il lui fût arrivé quelque chose, un accident, par exemple,... ou peut-être pis.
La cloche carillonnait de nouveau, secouée cette fois avec rage.
--Allume-moi le fanal, dit l'intendant à sa femme dont les pressentiments lugubres l'avaient manifestement bouleversé de fond en comble.
Et il se précipita dans l'obscurité.
Il n'était pas sorti depuis deux minutes que dame Claude entendit les battants de la porte grillée rouler en grinçant sur leurs gonds, et tout aussitôt Guillaume reparut hors d'haleine.
--Vite, vite, Clauda, cours au château et prépare une bonne flambée dans la salle couleur de lune.
Il ne s'expliqua pas davantage, et sa femme n'eut du reste pas le loisir de lui en demander plus long: il s'était replongé dans les ténèbres. De son côté, laissant là, devant leurs écuelles, les marmots ahuris par tout ce branle-bas, elle s'empressa vers le château dont la majestueuse silhouette érigeait une ombre plus noire dans le noir indistinct de la nuit. Pour couper plus court, elle prit à travers les pelouses, bondissant par-dessus les corbeilles de plantes rares, au risque de les écraser. Elle se sentait en proie à une espèce d'affolement. Son coeur faisait dans sa poitrine le bruit d'un marteau sur une enclume. Elle murmurait, à demi suffoquée par le vent qui entravait sa course:
--Qu'y a-t-il, mon Dieu?... Qu'y a-t-il?
Quelque chose d'extraordinaire, évidemment, mais quoi?... Quand, après avoir franchi le vestibule immense, elle pénétra dans la salle couleur de lune, elle trouva l'atmosphère de la pièce quasi tiède encore du séjour du marquis. C'est là qu'il avait coutume de passer les soirées, tout le temps que durait sa présence dans ses terres de Guerrande; il y veillait fort avant dans la nuit, parfois même jusqu'au petit matin, les jambes étendues à la flamme d'un brasier dont la lueur suffisait à éclairer toute la chambre, mais dont la chaleur, hélas! si ardente fût-elle, ne parvenait point à ranimer le sang de son coeur, glacé par les poignants dédains d'une femme inhumaine.
--Dieu me pardonne! grommelait dame Claude, tout en rassemblant les débris de bûches carbonisées qui gisaient épars dans la cendre, je veux que ces murs s'écroulent à l'instant sur ma tête, si la Bohémienne de malheur n'est pas encore de moitié dans cette aventure!... Pourvu, du moins, qu'elle n'ait pas fait égorger son mari et que ce ne soit pas le pauvre Monsieur Charles qu'on nous ramène changé tout à fait en cadavre!...
Elle venait d'entendre une voiture s'arrêter devant le perron.
Très émue, elle saisit une brassée de copeaux qu'elle avait apportée dans son tablier et la répandit sur le feu qui commençait à prendre. Puis, l'oreille aux écoutes, elle attendit.
Les tentures en fil d'argent qui tapissaient les parois de la salle s'avivaient peu à peu, à l'éclat grandissant du foyer, d'un frisson de lumière magique, d'une douce et mystérieuse clarté lunaire. Sur les dalles de marbre du vestibule glissa le frôlement d'un pas léger mêlé au froufrou d'une robe, et Clauda, stupéfaite, vit surgir dans le cadre de la porte la plus délicieuse apparition féminine qu'il lui eût jamais été donné de contempler.
Par deux fois, elle s'essuya les yeux du revers de sa manche, se croyant le jouet d'un rêve.
L'inconnue s'était arrêtée au milieu de l'appartement pour promener autour d'elle un regard curieux. Les hautes glaces de Venise disposées de place en place contre les parois, de façon à multiplier et à prolonger le décor en des perspectives infinies, semblaient prendre plaisir à se renvoyer de l'une à l'autre l'image de cette femme, comme séduites par les lignes harmonieuses de son corps, par tout ce qu'il se dégageait d'elle d'impérieuse, et d'étrange, et d'inexprimable beauté.
Quant à dame Claude, elle la buvait littéralement des yeux, figée en extase, les mains jointes, et bredouillant à mi-voix, sur le ton de la prière:
--_Ma Doué!_ qu'elle est donc belle... belle à faire peur, Jésus-Maria-credo!
D'un mouvement de la nuque, la nouvelle venue avait rejeté en arrière le capuchon du vêtement de fourrure qui l'enveloppait toute et dont les plis traînaient sur ses talons avec l'ampleur d'un manteau royal. On voyait pointer sa gorge, fine et rebondie, et son cou se mouvoir en de lentes ondulations, et son fier visage, au profil énergique, luire d'une splendeur mate, d'une splendeur de jaune ivoire que tempérait une patine d'or bruni. Ses cheveux crêpelés, qu'un cercle de métal enserrait à la hauteur du front, s'échappaient en cascades massives et bleuâtres jusqu'à noyer les épaules. De longs cils vibrants ombrageaient les yeux et en amortissaient l'éclat. Les lèvres s'entr'ouvraient, rouges et comme saignantes.
--Quelle est cette princesse merveilleuse? Quelle est cette fée? se demandait l'intendante, immobile et charmée.
Au même moment, maître Guillaume Guégan, répondant à sa pensée, lui criait du seuil de la pièce:
--Salue madame, Clauda: c'est la marquise!
Il se reprit aussitôt, craignant sans doute de s'être servi d'une formule trop familière, et ce fut avec une sorte de solennité qu'il ajouta:
--Notre très haute et très puissante maîtresse, madame la marquise de Locmaria, de Lezmaës, de Langolvez et de Guerrande. Dieu lui donne de longs jours et, après les joies de ce monde, celles du paradis en l'autre!
--Est-il possible! s'exclama dame Claude, d'un accent où il y avait autant de frayeur que de surprise.
Et, au lieu de s'incliner, comme l'y invitait son mari, devant celle qu'ils n'appelaient entre eux que _la Bohémienne_, elle demeura, stupide, à la dévisager, les bras tombés le long du corps, les yeux écarquillés par l'étonnement et par la peur. Le diable en personne lui fût apparu, qu'elle n'en eût pas été impressionnée plus désagréablement, et Dieu sait si la très chrétienne Clauda professait une belle horreur pour le diable!
La marquise de Locmaria ne fut sans doute pas sans remarquer la singularité de cette attitude; mais, loin de s'en fâcher, elle sourit le plus aimablement du monde et dit à Clauda d'une voix chantante qui semblait un clair gazouillis d'oiseaux:
--Voilà une visite à laquelle vous ne vous attendiez guère, n'est-ce pas? Je vous connais; le marquis m'a souvent entretenue des soins précieux qu'il trouvait auprès de dame Claude... Quand vous me connaîtrez à votre tour, je suis persuadée que vous m'aurez en quelque affection et que je n'aurai qu'à me louer de vos services. Au reste, ne craignez rien: je serai la moins exigeante des maîtresses... Voulez-vous toutefois vous charger dès à présent de mettre au courant de la maison les gens que j'ai amenés et qui sont ici aussi étrangers que moi-même?
L'intendante se sentit tout ébranlée par la fraîcheur mélodieuse de cette voix qui s'exprimait avec tant de condescendance, de douceur et de simplicité.
--En vérité, pensa-t-elle, ceci me trouble et me déconcerte... Il se peut que cette femme soit un démon, mais elle a toutes les séductions d'un ange.
Elle trouva juste assez de présence d'esprit pour répondre:
--Je suis aux ordres de madame la marquise.
Et, instinctivement, elle accompagna ces mots de la plus accorte des révérences.
Comme elle se dirigeait vers la porte, la marquise, qui achevait de se débarrasser de sa mante, la rappela:
--J'oubliais, dame Claude!... Tout mon domestique se compose d'un vieillard qui s'entend à confectionner des plats de mon pays, et d'une soubrette, sa fille, laquelle est un peu ma «soeur de lait», comme vous dites, je crois, en Basse-Bretagne... Ils ne sont guère rompus aux finesses du parler de France: ils viennent d'une patrie lointaine et sortent d'une autre race... S'ils ne vous comprenaient pas toujours très bien et s'ils se faisaient encore plus mal comprendre de vous, soyez-leur indulgente, je vous prie; je vous en saurai gré, car ils me sont chers. Ce sont des exilés, comme moi; ils me rendent présente aux yeux la terre qui m'a vue naître; ils sont de mon pays, de mon village, presque de ma parenté. De les avoir auprès de moi, je me sens moins seule: ils savent les chants qui, toute petite, m'ont bercée et, quand ils me regardent, je crois voir onduler dans leurs prunelles les plaines sans fin de ma Hongrie où parmi des océans d'herbes, dorment de grands fleuves d'argent... Vous qui êtes une Bretonne, Clauda, je gage que ces choses ne sont point pour vous surprendre.
Clauda l'écoutait comme en rêve. Le son de cette voix céleste, d'un timbre si pur, aux inflexions si molles et si caressantes, agissait sur elle comme un charme.
--Certes non, madame la marquise! fit-elle avec élan... Moi, s'il me fallait quitter Plégat et la Bretagne, j'aimerais mieux la mort.
Subitement, son front se rembrunit.
Elle venait de réfléchir que ces gens vers qui l'envoyait sa maîtresse et qu'elle lui recommandait en termes si chaleureux, c'étaient, de son propre aveu, des Hongrois, autrement dit des bohémiens comme elle, des artisans de maléfices peut-être, à coup sûr des mécréants. Elle se souciait médiocrement de se rencontrer seule à seule avec cette espèce, et, clignant de l'oeil du côté de son mari qui, debout derrière la marquise, pétrissait consciencieusement son chapeau de feutre entre ses doigts:
--Si Guillou m'accompagnait, m'est avis que nous leur expliquerions mieux...
La marquise l'interrompit vivement:
--J'ai prié maître Guillaume de veiller avec moi... Et, à ce propos, ne m'en veuillez pas si je l'accapare une bonne partie de la nuit: nous avons à causer ensemble... Allez, dame Claude, je suis convaincue d'avance que tout ce que vous ferez sera bien fait.
Ainsi congédiée, l'intendante s'éloigna.
Dès que le bruit de ses sabots se fut perdu dans la profondeur des corridors qui conduisaient aux cuisines, la marquise de Locmaria dit à messire Guillaume Guégan:
--Ayez l'obligeance d'allumer les candélabres. Je suis des pays du soleil. J'aime la clarté.
Elle ajouta:
--Qu'il fait donc froid dans vos contrées d'Occident! En route j'ai failli périr.
Puis, au bout d'un moment, quand la flamme des chandelles se fut mise à brûler longue et droite:
--C'est très beau ici, soupira-t-elle. On se croirait en quelque chambre enchantée du palais des Mille et une Nuits.
Elle s'était laissée tomber dans un fauteuil devant le feu et, le buste incliné vers l'âtre, tendait, pour les réchauffer, ses mains menues et délicates que des mitaines de dentelle noire voilaient à demi. Ses ongles diaphanes, vus en transparence, ressemblaient à de fins pétales de rose.
--Et maintenant, madame? demanda l'intendant, très embarrassé de sa personne dans ce mystérieux tête-à-tête.
--Maintenant, seyez-vous là.
Elle lui montrait un siège en face du sien.
--Approchez-vous davantage, davantage encore, insista-t-elle. Je désire que vous m'entendiez bien... J'ai fait cent cinquante lieues tout d'une traite pour arriver jusqu'à vous, à l'extrémité de cette terre de l'Ouest qui passe, dans les traditions de mes ancêtres, pour être le purgatoire du monde, un lieu de pénitence, un séjour de lamentation et de deuil. Que de fois votre seigneur et le mien ne m'a-t-il pas suppliée à genoux de l'y suivre! Obstinément, je répondais: Non!... Et voici que je suis venue! Vous vous doutez bien qu'il a fallu qu'un impérieux besoin m'y contraigne. J'ai tergiversé aussi longtemps que j'ai pu... Plus tard, il eût été trop tard. Le jour même où le marquis m'annonçait par lettre son retour à Versailles, je me suis mise en chemin pour Guerrande, certaine désormais qu'il n'y serait plus. J'avais intérêt à ne rencontrer ici que vous seul. Pourquoi? Je vais vous l'apprendre... Mais d'abord, messire Guillaume, soyez franc: vous me détestez, n'est-ce pas, autant que vous aimez votre maître? Pas de faux-fuyant, s'il vous plaît! Je suis une bohémienne des routes: on peut--surtout quand je la réclame--me dire la vérité.
Messire Guillaume Guégan jugea que, interpellé de la sorte, il n'avait pas le droit de mentir. Il prononça donc d'une voix nette et ferme:
--Si je n'aimais pas mon maître comme je l'aime, je vous aurais moins haïe pour tout le mal qu'il souffre par vous.
--A la bonne heure, repartit avec une gravité triste la marquise de Locmaria, vous êtes bien l'homme que je pensais... Je puis tout vous dire, car vous êtes digne de tout entendre...
III
Dame Claude, cependant, après avoir «piloté» les gens de la marquise à travers les appartements réservés à leur maîtresse et qu'elle allait occuper pour la première fois, après leur avoir fourni, d'assez mauvaise grâce d'abord, et finalement avec une obligeance à peu près apprivoisée, les renseignements les plus complets et les plus minutieux sur les habitudes de la maison, dame Claude était rentrée chez elle, sous la nuit sombre où les arbres du parc, animés par l'ouragan d'une vie effrayante, poussaient des plaintes lugubres et se tordaient en des convulsions désespérées.
La superstitieuse paysanne songeait:
--Mme de Locmaria nous arrive escortée par la tempête. C'est signe que de tout ceci il ne résultera rien de bon.
Au logis, elle trouva les quatre marmots qui dormaient à poings fermés, les coudes sur la table. Elle les coucha, saisit son tricot et s'installa près du foyer, à la lueur d'une chandelle de résine, pour attendre le retour de Guillaume Guégan.
Une curiosité fiévreuse la travaillait; elle brûlait d'impatience de connaître les impressions de son mari, à la suite du mystérieux entretien qu'il avait en ce moment même avec la marquise. Que pouvait-elle avoir à lui confier de si important, au débarquer d'un si long voyage, avant d'avoir pris aucune nourriture, aucun repos? Pourquoi son arrivée coïncidait-elle, à huit jours près, avec le départ de son mari? Le marquis savait-il, en roulant sur Paris, que sa femme faisait à rebours la même route, s'acheminant vers la Bretagne? S'il le savait, pourquoi n'en avait-il rien dit à Guillaume? Pourquoi ne l'avait-il pas avertie, elle, Clauda, d'avoir à tout préparer en vue de cette visite imminente? La lettre qui le rappelait, et qui l'avait troublé si fort, l'avait-elle donc bouleversé au point de lui faire oublier, sinon la venue de sa femme, du moins les dispositions à prendre pour la recevoir comme il convenait?...
Ces questions, et d'autres encore, Clauda les agitait dans sa tête obstinée de Bretonne, au bruit sauvage de la rafale, qui, dehors, allait grossissant.
En vain avait-elle interrogé, ce tantôt, le vieillard et la jeune fille qui formaient toute la suite de la «Bohémienne». Elle n'avait pu obtenir d'eux aucun éclaircissement.
De singuliers personnages, d'ailleurs, ces domestiques, et combien différents des gens de même condition à qui l'intendante était accoutumée d'avoir affaire, durant les séjours du marquis en son château de Plégat!
Le vieux, avec sa grande crinière de lion dont les mèches venaient se perdre jusque dans les flots étalés de sa barbe blanche, avait la majesté d'un patriarche biblique, l'air solennel et triste d'un souverain détrôné. Une houppelande verte, à brandebourgs noirs, l'enveloppait des pieds à la tête et le faisait paraître d'une taille démesurée. Il parlait peu, par phrases brèves, graves comme des sentences. Dame Claude, à son aspect, s'était sentie vaguement intimidée; et, après s'être promis de traiter de très haut cette «engeance de saltimbanques», elles les avait promenés, lui et sa fille, de chambre en chambre, avec une complaisance quasi déférente, comme si elle leur eût fait les honneurs du château.
La «petite», en revanche, l'avait mise à l'aise. C'était une adolescente de seize ans à peine, presque une enfant encore, au teint mat, délicatement ambré, aux clairs yeux de source qui semblaient renvoyer l'éclat d'un soleil lointain. Elle avait le port svelte et la souple démarche d'une biche. Entre ses lèvres d'un rouge vif, ses dents de nacre riaient d'un rire étincelant. Toute sa gracieuse personne respirait la santé, la joie, une franchise heureuse, quelque chose d'ailé, d'imprévu, avec des brusqueries soudaines, des effarouchements d'oiseau qui craint la glu.
Dame Claude avait cherché à se renseigner auprès d'elle sur ce qu'il lui eût tant agréé de savoir.
Mais elle n'en avait obtenu que des réponses insignifiantes, soit que la jeune fille fût peu dans les confidences de sa maîtresse, soit qu'elle feignît une ignorance qui lui était peut-être commandée.
En somme, Clauda avait tout simplement appris que la marquise avait nom Rita, qu'elle était de noblesse très illustre, qu'elle comptait des rois parmi ses ancêtres et qu'il n'eût tenu qu'à elle d'être reine là-bas, elle aussi, au pays des plaines immenses qu'arrosent les plus beaux fleuves de la terre et que féconde un printemps éternel.
--Pourquoi donc au titre de reine a-t-elle préféré celui de marquise de Guerrande? avait demandé, non sans ironie, l'intendante agacée.
Le vieux avait riposté de sa voix profonde:
--Il est dans le destin de la plume d'aller où le vent la porte.
--Au moins n'y a-t-elle rien perdu... Elle a un mari qui l'adore. Ce palais, auprès de qui l'église même de Plégat n'est qu'une misérable crèche, savez-vous qu'il l'a construit exprès pour elle, pour être leur maison d'amour, leur maison du bonheur?... Et, à ce propos, d'où vient, s'il vous plaît, qu'elle y mette les pieds aujourd'hui pour la première fois, et lorsque le marquis en est absent?
A quoi le serviteur à la barbe vénérable avait répondu:
--Les secrets de notre maîtresse n'appartiennent qu'à elle seule... L'aiglonne a, dans les gyres de son vol, des caprices qui déroutent vos lourds oiseaux de mer... Et quel palais, je vous prie, vaut le libre espace, les horizons ondoyants comme la lumière qui les dore, et la terre douce, la terre enchantée, la terre ineffable de la Patrie?
Les prunelles sombres du grand vieillard lançaient des éclairs. Clauda n'avait plus insisté.
Assise maintenant au foyer de sa demeure close, où, derrière elle, du fond d'un lit à étages, s'exhalait la tranquille respiration de ses quatre chérubins, elle s'efforçait de récapituler en elle-même les événements de la soirée, tout en supputant, d'un mouvement machinal des lèvres, les points de son tricot et en piquant de temps à autre dans ses cheveux, contre la tempe gauche, les aiguilles dont elle n'avait plus à faire usage.
Sa hâte de revoir Guillaume et de connaître les résultats de sa conférence avec la marquise la tenait éveillée. Les heures s'écoulaient lentes et longues, rythmées par le tic-tac d'un coucou. Les orgues déchaînées du vent ronflaient dans les ténèbres, avec des mugissements sinistres. Minuit sonna. Fidèle aux traditions de sa race, l'intendante suspendit sa tâche[3], jeta un fagot d'ajoncs dans le feu qui commençait à pâlir, et tirant son rosaire, se mit à réciter des oraisons.
[3] Dans les croyances bretonnes, c'est une impiété de poursuivre le travail au-delà de minuit. A partir de cette heure jusqu'au premier chant du coq, les vivants doivent faire place aux morts.
Enfin la porte s'ouvrit, et messire Guillaume Guégan se montra sur le seuil.
--Ah! tout de même! s'écria dame Claude qui en était à son dixième _De Profundis_ pour les âmes du purgatoire, les funèbres _Anaon_.
Elle ajouta:
--Tu dois être glacé. Veux-tu que je te chauffe un peu de _flip_[4]?
[4] Sorte de grog, fait de cidre, d'eau-de-vie et quelquefois d'hydromel mélangés.
Il s'assit devant l'âtre sans répondre. Il paraissait las, exténué, Clauda fut frappée de l'altération de ses traits. A ses paupières rouges, elle vit qu'il avait pleuré.
--Qu'as-tu, au nom de Dieu? lui demanda-t-elle... Parle enfin!... Qu'est-ce qu'il y a?
Il soupira profondément, mais sans desserrer les lèvres.
Alors, elle, reprise par ses pressentiments et aussi par ses rancunes:
--Un malheur est sur nous, n'est-ce pas?... J'en étais sûre... Mes _avertissements_ ne me trompent jamais... Allons, qu'a-t-elle encore machiné, cette gueuse?
L'intendant tressaillit:
--Clauda, prononça-t-il d'un ton sévère, n'insulte pas celle qui est ta maîtresse et la mienne. Sache qu'elle est plus à plaindre qu'à blâmer.
--Tu as bien changé d'opinion sur son compte, Guillaume!
--Tu feras de même, Clauda.
--Explique-toi donc... Je t'écoute.
--Non. Pas ce soir, ni demain, ni après-demain, pas avant que le moment soit venu... Ne m'interroge pas: je ne pourrais te répondre. J'ai juré de me taire... Sur un point seulement il importe que tu sois renseignée.
Messire Guillaume Guégan se recueillit quelques instants; puis, montrant du geste le lit à étages:
--Les petits dorment?
--Comme des anges, les pauvrets.
--Eh bien! voici Clauda... Tu es une bonne femme et une femme de tête. Je sais que je puis compter sur toi comme sur moi-même... Apprends donc que ce n'est pas une visite de passage que nous fait aujourd'hui la marquise. Elle va nous rester longtemps, quatre mois, six mois peut-être. Or, entends-moi bien, il faut que personne ici ni dans la contrée ne soupçonne sa présence au château, personne hormis nous deux et les domestiques qui l'accompagnent. Les arbres qui peuplent le parc sont discrets et les murs qui l'entourent sont hauts. Il faut que nous soyons muets comme les arbres et fermés comme les murs. Le plus innocent bavardage aurait les pires conséquences. Nous sommes les gardiens d'un secret terrible. Tu devras, sans le connaître, veiller jour et nuit avec moi à ce qu'il ne s'ébruite point... Mon Dieu, il ne tient qu'à nous de perdre la malheureuse qu'hier encore nous détestions si cordialement l'un et l'autre: elle est venue d'elle-même se mettre à notre merci. D'un mot nous la vouons à la plus lamentable des infortunes. Le voudrais-tu, Clauda?
--Oh! Guillaume, murmura l'intendante, je ne suis pas une païenne, j'imagine.
Il continua:
--D'ailleurs, il n'y a pas qu'elle qui soit en jeu. Il y va également du salut de Monsieur Charles et, je crois bien, du nôtre, puisque cependant la fatalité nous mêle à ces tragiques événements.
--A la grâce de Dieu, mon ami! dit dame Claude en se signant par trois fois, pour écarter les mauvais présages.
Ils demeurèrent silencieux à regarder les étincelles jaillir des tisons et s'engouffrer sous le manteau de la cheminée où grondait en sourdine la grosse voix du vent.
Tout à coup, Clauda reprit:
--Tu n'as pas d'imprudence à craindre de ma part. Mais nos enfants, y as-tu songé?
--Précisément. J'ose à peine te demander ce sacrifice, et, pourtant, je ne vois guère d'autre moyen...
Dame Claude acheva elle-même la pensée de son mari:
--Soit. Nous nous en séparerons. Ma mère sera enchantée de les avoir, et, quant à eux, ils seront ravis de passer un hiver chez leur _mam-goz_[5]. L'hiver, à la ferme de Kerguntul, c'est le temps des belles histoires, des contes merveilleux et des châtaignes qu'on mange au coin de l'âtre, en buvant du cidre bouilli... Tu attelleras Mogis au char-à-bancs, et je les conduirai là-bas, dès le petit jour... Si les commères de Plégat s'informent de ce qu'ils sont devenus, je dirai que je les ai envoyés à Kerguntul apprendre à lire. L'on m'annonçait justement, avant-hier, qu'un maître d'école ambulant vient de se fixer à Plestin-les-Grèves pour toute la durée des _mois noirs_. Les marmots n'auront qu'une demi-lieue de route à faire pour aller de temps à autre écouter ses leçons.
[5] Grand-mère.
--Merci, Clauda. Ton esprit est aussi avisé que généreux ton coeur.