Vieilles Histoires du Pays Breton

Part 2

Chapter 23,759 wordsPublic domain

Celle-ci resta quelque temps encore debout sur la plate-forme du rocher, le dos appuyé à l'arbre de la croix. Mais ce n'était plus la mer qu'elle regardait. Ses yeux limpides, d'où les larmes coulaient doucement comme une ondée printanière, ses yeux couleur de ciel d'avril suivaient à l'horizon la ligne onduleuse des bois. Le soleil venait d'apparaître. Une pluie d'or s'égouttait au loin, ruisselait en lumineuses cascades sur tout le versant, des cimes les plus éloignées aux frondaisons les plus proches. C'était un spectacle magique. L'haleine bleuâtre de la forêt montait, odorante, comme une vapeur d'encens. Des choeurs d'oiseaux s'éveillaient, s'appelaient, se répondaient, et toutes les allégresses de la terre chantaient dans leurs voix. Cela donnait l'idée d'une sorte de résurrection universelle. Toutes choses, à la venue du soleil, semblaient sortir de la nuit comme d'un tombeau. Et la Charlézenn, elle aussi, dégagée de ses projets de mort, se signa devant la lumière comme devant la plus adorable des divinités. D'un pas qui sonnait gai sur la pierre elle descendit vers les Rannou. Triomphalement, ils s'acheminèrent ensemble par le sentier tout humide de rosée qui, à travers landes, menait au coeur des bois. Gaïd Charlès marchait en tête. Le chemin, eût-on dit, lui était déjà familier. Entre ses lèvres fines elle sifflait, elle sifflait comme un merle. Les Rannou suivaient à distance; il y avait dans cette vierge sauvage un prestige qui les troublait.

Kaour murmura:

--C'est la fée de la forêt que nous escortons!

Et ses deux frères répondirent à voix basse:

--En vérité, oui! c'est elle-même.

IV

La Charlézenn si fort sifflait Que chêne feuillu s'effeuillait...

Ainsi débutait une complainte _levée_ à la Charlézenn par un clerc du pays de Saint-Michel-en-Grève, depuis qu'elle était devenue la «petite soeur» des Rannou. Dans les autres couplets on énumérait ses crimes. Elle y était représentée comme une fille sans vergogne, comme une création de Satan.

Fille qui siffle et la vipère Ont toutes deux Satan pour père.

C'est de quoi témoignait sa beauté même, la transparence de ses yeux si clairs, la grâce de tout son corps, mais plus que tout le reste la couleur étrange de ses cheveux.

Gaïdik Charlès a l'oeil pur, Couleur d'avril, couleur d'azur;

Gaïdik Charlès est souple et belle Comme une sainte de chapelle.

On la croirait fille de Dieu, N'était son poil couleur de feu...

Venait alors l'histoire du premier forfait:

Cloarec Rozmar allait être Avant dix mois ordonné prêtre.

La Charlézenn--forfait premier!-- Le pendit au long d'un pommier.

En Basse-Bretagne, les légendes poussent robustement comme en leur terroir naturel. Deux ans à peine s'étaient écoulés depuis la mort de Cloarec Rozmar. Et déjà c'était la Charlézenn qui l'avait pendu!!... Suivait le deuxième «forfait, terrible à imaginer».

La cloche tinte, tinte, tinte... Une âme d'homme s'est éteinte!

La cloche noire tinte; hélas! C'est pour l'Aîné de Keranglaz.

Et le poète reconstruisait à sa façon la scène tragique de la hutte. Marguerite Charlès avait attiré le jeune homme dans un guet-apens. Elle l'avait endormi à l'aide d'un philtre, puis, traîtreusement, elle l'avait assassiné...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... La jeune fille, cependant, vivait avec les Rannou de leur belle existence errante dans la forêt du Roscoat. Kaour ne lui avait pas menti. Dans ces profondes et verdoyantes solitudes, entourée par les trois frères d'une sorte de vénération naïve, elle avait vu s'évanouir l'un après l'autre tous les mauvais souvenirs de son passé. De Nann, du fils de Keranglaz, de tant de misères et d'humiliations, à peine lui restait-il de vagues images: encore eût-il fallu qu'elle les allât chercher tout au fond d'elle-même. Les journées se déroulaient pour elle avec une monotonie apaisante et grandiose. Dès le matin, les frères partaient. Pour quelles aventures? Elle n'avait souci de le savoir; eux, de leur côté, s'en taisaient avec elle soigneusement. Ils rentraient à des heures irrégulières. Souvent ils avaient des taches de sang à leurs vestes: du sang de bête, peut-être aussi du sang d'homme. D'ordinaire on soupait tous ensemble, aux premières étoiles. C'était le moment des causeries, la veillée en commun sous les hautes ramures à travers lesquelles les astres brillaient, comme de claires chandelles lointaines. A vrai dire, il n'y avait guère que la Charlézenn qui causât. Les Rannou étaient des taciturnes. Puis, ils aimaient mieux entendre Gaïdik, la petite soeur. Dès que l'un d'eux ouvrait la bouche, les deux autres lui disaient: «Laisse parler Gaïdik!» Et Gaïdik parlait. Elle les entretenait de ses courses, de ses vagabonderies durant le jour, les amusait avec des riens. Elle leur racontait des histoires merveilleuses, comme à des enfants, ou bien leur chantait _gwerzes_ et _sônes_, seul héritage qu'elle sût gré à la vieille Nann de lui avoir transmis. Ils l'écoutaient, suspendus à ses lèvres. Sa voix caressait délicieusement leurs âmes de barbares. Quand le serein commençait à tomber, elle souhaitait le bonsoir aux trois frères. Ils lui avaient dressé une «couchée» sous la table d'un dolmen que ne soutenait plus qu'un de ses supports. Là elle couchait comme une reine des âges primitifs, avec des peaux d'animaux sauvages pour rideaux et, pour lit, un moelleux entassement de couvertures dont quelques-unes, fruit du pillage, avaient été tricotées sans doute par des doigts savants de châtelaines.

A la nuit bien close, deux des Rannou disparaissaient de nouveau, retournaient à leur besogne mystérieuse. La Charlézenn, avant de s'endormir, les écoutait s'éloigner. Le troisième demeurait pour la garder, étendu sur une jonchée de fougère près d'un feu de bivouac. Chacun la veillait ainsi, à tour de rôle. Une nuit que c'était le tour de Kaour, il sembla à la jeune fille qu'elle l'entendait sangloter.

Elle l'appela doucement:

--Kaour!

--Qu'est-ce, Gaïdik?

--C'est à toi qu'il faut le demander. Pourquoi pleures-tu?

--Je ne sais. Cela m'arrive quelquefois, à propos de rien.

--Dis-moi ta peine. Approche-toi.

Il se traîna jusqu'à elle, en rampant, comme un chien qui a peur d'être battu.

--Est-ce peine d'esprit ou peine de coeur? Je veux que tu me le dises.

--C'est peine de coeur, Gaïdik. Tu devines toutes choses. Tu es une sorcière, comme la vieille Nann, seulement tu es une sorcière du bon Dieu, toi.

--N'essaie donc pas de me rien cacher.

--Aussi bien j'aurais déjà dû te le dire. Voilà, Gaïdik. Je t'aime follement. Veux-tu que nous soyons mari et femme?

Il avait fallu qu'il prît son courage à deux mains, le pauvre Kaour, pour proférer ces mots si simples. Et maintenant il attendait, la face collée contre terre, que la Charlézenn parlât. La Charlézenn gardait le silence. Kaour releva la tête. Sur ses traits, une angoisse infinie était peinte.

--Gaïd, murmura-t-il, tu ne veux point, n'est ce pas?

--Non, répondit-elle à mi-voix.

Puis, d'un ton plus ferme:

--Non, Kaour, décidément non!

--Tu aurais répondu: Oui, Gaïd, si, au lieu d'être Kaour, j'avais été Kirek ou Guennolé...

--En cela, tu te trompes.

--Tu préfères cependant l'un de nous?

--Tu me poses des questions bien étranges auxquelles je n'ai jamais réfléchi. La vérité est que je vous préfère tous trois.

--La vérité vraie, Gaïdik?

--La vérité vraie, Kaour!

--Puisque c'est ainsi, je ne pleurerai plus. Je souffre déjà moins. Tu jures que tu ne seras la femme de personne?

--De personne, je te le jure!

--C'est que, vois-tu, je le tuerais, celui-là, fût-ce Kirek, fût-ce même Guennolé, notre plus jeune. Je me tuerais moi-même après. Tu fais bien, Gaïd, de nous éviter cette destinée. Merci!

Il avait dit cela d'une voix profonde. Il ajouta:

--Dors en paix, petite soeur des Rannou.

Et il se retourna, s'allongea sur le dos, les bras croisés sous la nuque, et demeura dans cette posture jusqu'au retour des deux autres, les yeux grands ouverts, le regard attaché aux étoiles. La Charlézenn fit mine de sommeiller. A part soi, elle songeait: «C'en est fini de la vie heureuse!... Quelle est donc cette loi cruelle qui régit le monde? Pourquoi l'homme ne peut-il vivre avec la femme ou même la voir simplement sans la convoiter? Qu'est-ce que cette nourriture misérable dont ne peuvent se passer les coeurs, ce pain de l'amour, toujours pétri de larmes et quelquefois de sang?... Ainsi, pour un regard plus tendre que j'adresserais à Kirek ou à Guennolé, Kaour, qui les adore tous deux, irait jusqu'au fratricide!...» L'aventure de Cloarec Rozmar lui revint à l'esprit toute vive; plus vive encore lui réapparut la scène dans la hutte. Elle revit Keranglaz penché sur elle et l'instant d'après roulant à terre, une bave rouge aux lèvres. Voici que c'était le tour de Kaour. Que n'eût-elle pas donné pour l'épargner, celui-là! Elle avait dû le frapper, lui aussi. Et elle savait bien qu'avec ce: Non! elle venait de lui faire plus de mal qu'à l'autre avec le coup de couteau. Il n'y avait décidément qu'un moyen d'éviter l'éternel piège de l'amour: c'était de se réfugier dans la mort. Elle s'y résolut une seconde fois. Et cette fois nulle intervention humaine ne la détournerait de son dessein.

Sa résolution prise, une paix immense lui emplit l'âme, et elle reposa, tranquille, veillée par le grand Kaour, comme une de ces vierges de la légende dont un géant accroupi protège le sommeil.

V

La Charlézenn, à l'aube blanche, a regardé partir les Rannou. Elle les a vus s'enfoncer dans l'épaisseur de la forêt, du côté de la grève. Par trois fois elle leur a crié:

--Au revoir! Au revoir! Au revoir!

Elle ne les reverra plus, et elle prolonge l'adieu. Eux, qui ne savent rien, lui répondent gaîment:

--A tantôt, petite soeur!

Entre leurs voix, elle distingue celle de Guennolé plus jeune et plus perçante. Ce Guennolé, elle s'avoue maintenant qu'elle l'aime. Qu'elle a donc bien fait de ne point le lui montrer! Du moins, il n'aura pas à pâtir à cause d'elle... Elle ne se dit pas, l'ignorante, que l'amour est chose subtile, qu'on le devine en quelque sorte à son odeur, et que c'est pour cela que Kaour, la veille, a tant pleuré.

Qu'importe, du reste! La Charlézenn va mourir.

L'exquise matinée! C'est jour de fête dans les bois du Roscoat. Il semble que la douce lumière ait pris corps, qu'elle se promène, vêtue de brume bleue, entre les arbres extasiés; et derrière elle sa chevelure s'épand en un fleuve d'or pur. Sur ses pas, une mystérieuse musique s'élève des choses. Les mousses même ont des frissons harmonieux. La brise de mai qui passe dans le creux des vieux chênes les fait vibrer puissamment comme des tuyaux d'orgue. Plus encore que d'habitude la forêt a aujourd'hui son air de grande église, imprégnée de toute espèce d'aromes et d'encens. Comme autant de nefs, les hautes avenues ouvrent des perspectives immenses où mille clartés se jouent, irradiées, semble-t-il, à travers des vitraux de nuances infinies.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand la Charlézenn fut demeurée toute seule, elle se sentit l'âme noyée de tristesse. C'était comme une pluie, fine, lente, continue, qui eût tombé au fond d'elle. Sa résolution si ferme en était comme détrempée. Un instant elle douta si elle aurait le courage d'aller jusqu'au bout de son devoir. La mort lui apparut soudain comme une chose beaucoup plus compliquée qu'elle ne pensait. Elle dut s'arracher avec effort à ce coin de nature sauvage où le meilleur de sa vie s'était écoulé. Des fils invisibles l'y enchaînaient. Elle s'en apercevait, maintenant qu'il fallait les rompre, les rompre un à un, non sans une douleur aiguë, comme si à chacun d'eux restait pendu un lambeau d'elle-même.

Mais, à mesure qu'elle avança dans la forêt, la sérénité lui revint. Les arbres versèrent à ses blessures un baume sacré, à son esprit une sécurité grave, profonde. Elle marcha dès lors allègrement. Elle alla à la mort, comme à une promenade.

Là-bas, dans le ravin, la rivière du Roscoat faisait son grand murmure.

--Elle me portera doucement jusqu'à la mer, se disait Gaïd Charlès, elle m'emportera endormie comme un enfant entre les bras de sa nourrice. Et, de peur que je ne me réveille, la mer, quand elle m'aura prise, me bercera d'une berceuse si longue, si longue, que jusqu'à la fin des temps je ne me réveillerai plus.

Or, comme la Charlézenn se disait cela non seulement sans amertume, mais même avec une sorte de volupté, subitement elle fit halte.

Au-dessus de sa tête, dans les branches hautes d'un énorme châtaignier, une voix de garçonnet dénicheur de nids chantait, sur un ton de mélopée, une complainte en breton où revenait sans cesse le nom de la Charlézenn.

--Hé! petit! cria la jeune fille; quelle est cette _gwerze_ que tu chantes?

La frimousse ensoleillée du gamin se montra entre les ramures.

--D'où venez-vous donc, dit-il, que vous ne connaissez point la complainte de la Charlézenn? Il y a beau temps qu'elle court le pays!

--Descends me la chanter et, pour récompense, je te donnerai un écu.

Elle avait à peine fini de parler que le garçonnet sautait à côté d'elle, dans la mousse.

... La Charlézenn si fort sifflait Que chêne feuillu s'effeuillait...

Il débita la _gwerze_ d'une haleine. Marguerite l'écouta jusqu'au bout, immobile, les mains jointes. Sur ses joues, des larmes silencieuses ruisselaient. Ainsi, c'était là l'idée qu'elle allait laisser d'elle au monde!

--Sais-tu qui a fait la complainte? demanda-t-elle à l'enfant.

--On prétend que c'est Pezr Guillou, de Lok-Mikel.

Elle se rappela qu'elle avait connu ce Pezr, autrefois, sur les bancs du catéchisme. Mais que lui avait-elle donc fait pour qu'il la maltraitât si injustement? Car ce n'était qu'un tissu de menteries, cette _gwerze_.

Elle ne savait pas, la pauvre fille, que fabricants de complaintes et faiseurs de vers se jouent, par vocation, au milieu d'un perpétuel mensonge.

--Mais, continua le gamin, Pezr Guillou n'a pas tout dit.

--Qu'aurais-tu voulu de plus?

--Il n'a pas dit que le vieux seigneur de Keranglaz promet dix arpents de terre labourable à qui lui livrera vivante la Charlézenn... Maintenant, s'il vous plaît, donnez-moi mon écu!

C'est vrai, elle avait promis un écu à cet enfant. Où le prendre? Certes, ce n'était pas l'argent qui manquait chez les Rannou. Mais, retourner _là-bas_, jamais!... Il lui vint une inspiration soudaine. Après tout, qu'importait le genre de mort! Tous les chemins mènent à Dieu.

--Ce n'est pas un écu que je veux te donner, dit-elle, mais dix, vingt, soixante écus, cent peut-être. Seulement il faudra que tu m'accompagnes jusqu'au château de Keranglaz où l'on m'attend et dont le seigneur te paiera, en mon nom.

Tous deux prirent un sentier, sur la gauche, franchirent la rivière du Roscoat, sur le pont de planches, et, au bout de longues heures, se trouvèrent enfin dans la cour du manoir. En entendant aboyer les chiens de garde, Keranglaz le vieux sortit. C'était un grand vieillard, tout de noir vêtu. Depuis le trépas de son fils aîné, il n'avait pas quitté le deuil. Gaïd Charlès s'avança vers lui, tenant par la main son petit compagnon. Et, ayant fait une profonde révérence, elle parla en ces termes:

--Vous êtes noble, et par conséquent, votre parole est sûre. A combien estimez-vous dix arpents de terre labourable de votre domaine?

Keranglaz le vieux lança à la jeune fille un sombre regard.

--Je les estime à dix écus chacun, quand je les vends, à trente, quand je les donne! prononça-t-il d'une voix sourde.

--C'est donc trois cents écus que vous aurez à remettre à cet enfant. Il vous amène, vivante, la Charlézenn!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La complainte de Marguerite Charlès s'allongea plus tard de quatre vers que voici:

A Keranglaz, on la pendit... Ce fut grand'fête en paradis.

Dieu s'en vint la quérir lui-même! Ainsi fait-il pour ceux qu'il aime.

La Charlézenn, qui sifflait fort, En aumône a donné sa mort...

Et, quand on la chante aujourd'hui, on ne manque jamais d'ajouter: Bénie soit-elle!

LE BATARD DU ROI

I

Charles-Louis-François Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de Guerrande, fut, au dire de Mme de Sévigné, un des cavaliers les plus accomplis de la cour du Grand Roi. Possesseur d'immenses domaines au joli pays de Plégat, sur la limite des départements actuels du Finistère et des Côtes-du-Nord, il s'y fit construire, au centre de ses terres, une belle résidence dans le goût du temps, sorte de Versailles en raccourci, dont les plans furent dressés par Perrault et les jardins dessinés par Lenôtre.

Les anciens du bourg de Plégat parlent encore du «château du marquis» comme d'une demeure enchantée. On y voyait, content-ils, deux salles merveilleuses: l'une couleur de soleil, l'autre couleur de lune. Les plafonds avaient tantôt la splendeur éblouissante d'un ciel d'été, à l'heure de midi, tantôt la profondeur et le mystère d'un firmament nocturne, peuplé de millions d'étoiles. Quant à l'ameublement, il défiait toute description.

Le marquis ne faisait, cependant, au milieu de ces somptuosités, que de rares et brefs séjours. Et, lorsqu'il y paraissait, c'était pour promener à travers la magnificence des appartements ou sous les nobles frondaisons du parc une tristesse morne, un incurable ennui.

Il arrivait en automne, vers la Saint-Michel, au moment de l'année où se payaient les fermages. Son carrosse s'arrêtait sur la place du bourg, près de l'entrée du cimetière. Il en descendait--toujours seul--, pénétrait dans l'église, s'agenouillait devant la statue de saint Égat, placée à gauche du maître-autel, et, après une longue prière entrecoupée de soupirs, arrosée de larmes silencieuses, regagnait à pied le logis seigneurial.

D'une saison à l'autre les gens se demandaient:

--Nous amènera-t-il, cette-fois, sa femme?

On disait la marquise belle comme une fée. Mais il courait sur elle des bruits étranges. Un domestique du château, étant un jour entre deux vins, avait laissé entendre qu'elle était de race vagabonde,--une Égyptienne peut-être, une fille de réprouvés errants, poussée au hasard des grands chemins. Le seigneur de Guerrande l'avait vue et l'avait aimée,--aimée follement... Elle dansait dans la rue, en jupe courte, des anneaux à ses pieds: une vraie saltimbanque!... Il avait demandé congé au Roi, sous prétexte d'aller en Hongrie guerroyer contre le Turc. C'était, en réalité, pour suivre la danseuse. Il fut absent dix-huit mois. Lorsqu'il revint à la Cour, il promenait l'Égyptienne à son bras. Il l'avait, prétendit-il, rencontrée en Pologne, et il la présenta comme la descendante d'une des plus anciennes familles de ce pays. Jamais créature plus séduisante n'avait franchi le seuil du palais de Versailles. Chacun lui fit fête. Le Roi lui-même s'éprit de sa grâce exotique, de ses yeux de sortilège aux regards longs, mystérieux et déconcertants. C'est alors que le marquis porta la pioche dans le donjon de ses ancêtres et le remplaça par une construction luxueuse, aménagée de telle sorte que sa jeune femme pût s'y reposer de la Cour sans la trop regretter. Probablement même rêvait-il de s'enfermer seul à seule avec elle, sous les hauts lambris pareils à des champs d'azur constellés d'astres, devant le souple horizon des collines boisées ondoyant à perte de vue jusqu'à la mer.

Mais ce fut en vain qu'il la voulut entraîner vers ce lieu de délices. Le temple bâti, la divinité à laquelle il était dédié refusa d'y paraître. A toutes les supplications du marquis elle répondait de sa belle voix nonchalante:

--Qu'irais-je faire si loin, dans cet Occident que l'on dit si triste?

Il y avait des années que cela durait. Chaque automne, à la chute des feuilles, messire Guillaume Guéguan, intendant du château, parcourait au petit trot de sa haquenée blanche les paroisses de Plégat, de Trémel, de Guimaëc et de Plufur, pour avertir les domaniers de l'arrivée du maître.

--Et la maîtresse, messire Guillaume? s'informaient les paysans, non sans une arrière-pensée narquoise.

L'intendant hochait la tête et faisait «hum! hum!» de l'air d'un homme qui en sait long, mais préfère garder le silence.

--Préparez toujours vos écus, prononçait-il.

Il la haïssait d'instinct, cette étrangère d'origine suspecte qui ne daignait même pas honorer d'une visite le somptueux logis édifié pour elle à si grands frais. Mais surtout il lui en voulait à mort des tourments qu'elle faisait subir à son maître. Il avait vu grandir «Monsieur Charles», ainsi qu'il avait coutume d'appeler le marquis, avec une familiarité respectueuse de vieux serviteur depuis longtemps attaché à la fortune des Locmaria de Guerrande; et il professait pour lui un sentiment de tendresse jalouse qui allait jusqu'à l'adoration. Or, d'un automne à l'autre, il constatait chez ce maître si ardemment vénéré une fatigue de plus en plus manifeste qui creusait les traits, voûtait la taille, marquait tout ce puissant organisme d'un signe précoce de caducité.

Cette lente décomposition, messire Guillaume Guégan ne doutait point qu'elle fût l'oeuvre de la «Bohémienne», de la «fille des marchands de sorts». Elle avait dû faire boire au marquis un philtre mystérieux, un de ces breuvages enchantés dont les gens de sa race passent pour avoir le secret. Autrement, comment se fût-elle fait aimer du brillant seigneur pour qui brûlaient les héritières les plus nobles et de la beauté la plus parfaite? Et comment expliquer, sinon par des raisons d'ordre diabolique, les ravages que cet amour funeste avait causé dans l'âme et le corps du plus robuste, du plus accompli des gentilshommes, jusqu'à l'incliner prématurément vers la tombe?

Ainsi pensait à part soi le bon intendant, et, à plusieurs reprises, il s'était même permis de le penser tout haut, devant son maître.

--Ah! monsieur le marquis, qu'aviez-vous besoin d'aller en pays étranger chercher femme?... Pardonnez-moi si je prononce des paroles désobligeantes pour Mme la marquise, mais vous ne m'ôterez pas de la tête qu'elle ne vous rend pas heureux.

A quoi «Monsieur Charles» répondait d'un ton hautain:

--Contentez-vous de surveiller mes terres, maître Guill; je ne vous ai point commis à la garde de mon bonheur.

Là-dessus, messire Guégan faisait mine de se lever, et, après avoir salué bien bas, de sortir en emportant ses registres.

Mais le marquis, radouci, le rappelait avant qu'il eût gagné la porte:

--Ne te fâche pas, vieux loup, et revenons à nos comptes... Quant au reste, ne t'en préoccupe point: ce sont misères auxquelles tu ne saurais rien entendre... D'ailleurs, lorsque je t'amènerai la marquise, tu regretteras de l'avoir méconnue et tu seras le premier à tomber à genoux devant elle, subjugué par sa grâce.

--Sera-ce à Pâques ou à la Trinité, monseigneur?

Monseigneur haussait les épaules et s'absorbait dans l'examen des additions. Et tous deux, l'intendant et le maître, gardaient l'un ses chagrins, l'autre ses rancunes.

II

Un soir de novembre, comme messire Guillaume Guégan soupait en famille, dans la maisonnette à forme de temple grec qu'il occupait à l'entrée de l'avenue, près de la grille, la cloche suspendue à l'intérieur du péristyle tinta violemment, annonçant la venue de quelque voyageur aussi impatient que tardif.

L'intendant sursauta sur sa chaise.

--Qui diable peut sonner à pareille heure? fit-il, furieux d'être dérangé de son repas et d'avoir à mettre le nez dehors, au froid mouillé de la nuit.

Il faisait, en effet, un temps affreux, une de ces rafales chargées de grosse pluie qui semblent l'agonie de l'automne et qui font dire en Bretagne: «C'est l'année qui ne veut pas mourir».

Maître Guillaume maugréa:

--Gageons que ce sera encore quelque mendiant en quête d'un logis ou quelque ivrogne morfondu sous l'averse.

--Ce n'est point là le coup de cloche d'un _baléer-bro_[2], observa doucement dame Claude, la digne compagne de maître Guillaume et la mère de ses quatre marmots.