Vieilles Histoires du Pays Breton
Part 19
«Quant à Pêr, il jubilait. Le cubage des hêtres que nous avions achetés avait donné des résultats inespérés. Et le bois était des meilleurs, à la fois très dense et très facile à ouvrer. D'autre part, l'hiver s'annonçait pluvieux: les commandes de sabots abondaient. Harnay, lors de la première livraison de marchandise, avait dit à Pêr: «Tant que tu seras dans le canton, accorde-moi la préférence. Je te solderai deux sous par paire de plus que mes concurrents.»
«Bref une ère de prospérité s'annonçait. C'étaient les pronostics de mon mari qui semblaient avoir raison et non mes pressentiments.
«Or, voici qu'à Saint-Servais, à Duault, à Saint-Nicodème, dans toutes les paroisses d'alentour, tintèrent les glas de la Toussaint. J'avais invité deux femmes de sabotiers à venir faire chez nous la veillée des morts. L'une d'elle s'excusa au dernier moment. L'autre tint parole. J'achevais de coucher les enfants quand elle souleva la porte de branchages entrelacés de fougères qui fermait la hutte.
«--Je vois que tes hommes non plus ne sont pas rentrés, dit-elle, faisant allusion à mon mari et à mes deux fils. Ils seront restés au bourg avec les miens et s'en retourneront sans doute tous ensemble.
«--Certes, fis-je; cependant, assieds-toi près du feu, et jettes-y quelques brassées de copeaux.
«Je berçais mon dernier-né qui allait sur ses six mois. Jeanne Tual, la voisine, se mit en attendant à inspecter des yeux notre intérieur que la flamme, ravivée, illuminait en ses moindres recoins. Les femmes ont de ces curiosités, soit dédaigneuses, soit jalouses, suivant que c'est mieux ou pis que dans leur propre maison. Soudain je la vis se lever de la pierre de l'âtre où elle s'était accroupie et marcher droit à l'un des poteaux de la loge auquel Pêr Corniguellou avait coutume de suspendre ses outils. Elle se pencha, regarda de près quelque chose que, de ma place, je ne pouvais distinguer, et les traits de son visage prirent une expression d'étonnement ou même d'épouvante. Je déposai dans sa couchette l'enfant qui avait clos les yeux.
«--Qu'y a-t-il donc, femme Tual, demandai-je, que ta mine s'allonge ainsi?
«Elle me montra la hachette donnée en présent à mon mari par François Harnay, et murmura:
«--Est-ce que les tiens se servent de cet outil?
«Je l'avais presque oubliée, cette hache. Mes préventions à son égard ne s'étaient point dissipées; mais, dans le calme si occupé de notre vie, je n'avais plus eu le temps d'y songer.
«La question de ma voisine réveilla toutes mes anciennes terreurs. Mon impression première me revint, plus nette et plus aiguë... Aux lueurs du foyer, l'acier luisait d'un éclat sinistre et les taches de rouille se rembrunissaient, revêtaient des teintes noirâtres de sang figé... Je devinai que la hache avait son histoire et que la méfiance qu'elle m'avait inspirée dès l'abord allait m'être expliquée.
«--Jusqu'à présent, répondis-je, je ne crois pas qu'on s'en soit servi... Mais, dis-moi, je t'en prie, ce que tu sais sur elle... Nouveaux venus dans le pays, nous n'avons connaissance ni du bien ni du mal qui ont pu s'y accomplir. Le devoir, entre femmes de _cousins_, est de s'éclairer mutuellement. Tu ne voudrais pas, j'en suis sûre, que, faute d'avoir été avertis à temps, nous qui sommes ignorants de tout ce qui a trait à cette contrée, nous nous attirions des désagréments, sinon des infortunes... Cette hache, n'est-ce pas? a été l'instrument de quelque malheur. Et je ne doute point, à la façon dont tu détournes d'elle tes regards, qu'elle ne passe pour être maléficieuse et, peut-être, diabolique... Je t'en conjure, par Dieu et par les sept saints de Bretagne, hâte-toi de m'apprendre ce qu'il m'importe tant de connaître!...»
... Ici, Matic fit une pause, essuya les gouttes de sueur qui perlaient à ses tempes et poussa deux ou trois soupirs.
--C'est le plus dur qui me reste à conter, prononça-t-elle.
III
Et, après un silence troublé seulement par le bruit du vent au dehors et les craquements des volets, elle reprit:
--La voisine me fit, sur mes supplications, ce récit que j'ai retenu point par point:
«Un jour, des bohémiens errants, montreurs d'ours et diseurs de bonne aventure, s'égarèrent dans la forêt de Porthuault; ils arrivèrent, harassés, à bout d'haleine et de forces, dans la clairière où travaillait alors François Harnay. Celui-ci, homme généreux et hospitalier, les admit au repas de famille, les hébergea une nuit, dans son appentis, et, le lendemain, les mit dans leur chemin, sans vouloir accepter d'eux aucun argent. Un vieux, presque centenaire, qui paraissait être le chef de la bande, lui dit:
«--Ton accueil nous a touchés. Nous t'en aurons une gratitude éternelle, et ton nom sera vénéré jusque chez les enfants de nos petits-enfants. Je veux te faire un cadeau qui puisse t'être utile. Reçois-le en souvenir de nous. Je suis assuré d'avance qu'il te portera bonheur.
«Et il sortit de son havresac cette hachette.
«--Ceci te sera un talisman, ajouta le vieillard, à la condition que tu t'en serves toujours comme d'un outil de travail, jamais comme d'une arme de combat.
«Harnay prit la hache et remercia.
«Difficilement il en eût trouvé une meilleure. Elle eût coupé du fer. Avec cela, inusable, et jamais ébréchée. Durant douze années qu'il la mania, il n'eut point à l'affûter une seule fois. Elle fit sa fortune, selon la prédiction du vieux tzigane, elle fut vraiment dans sa loge comme un talisman. Il est juste de dire qu'il était lui-même le plus rangé des hommes et le plus sobre, le plus habile, le plus laborieux des sabotiers. De simple ouvrier il passa patron, put s'établir au bourg de Saint-Servais dans une maison de pierre couverte en ardoises, pratiquer sur un pied plus large le commerce de sabots, et finalement, devenir un des principaux rentiers de l'endroit.
«Cependant les autres _cousins_ ne laissaient pas d'être jaloux de la prospérité si rapide des affaires de François Harnay.
«Un d'eux surtout, un nommé Chevanz, homme violent et débordé, que la malechance, d'ailleurs, poursuivait, allait partout répétant que Harnay avait, par l'intermédiaire des Bohémiens, fait un pacte avec le diable, si même le grand vieux à longue barbe blanche, qui lui avait remis la hache mystérieuse, n'était pas le diable en personne. Au fond, ce Chevanz brûlait d'envie de s'approprier cette hache, fût-ce par la fraude et par le vol. Il y réussit, on ne sait comment. Harnay s'aperçut un beau jour que l'outil auquel il tenait tant lui avait été dérobé, et tout de suite il soupçonna quel était le voleur. Il eût pu s'adresser aux gendarmes. Mais il était de tradition parmi les _cousins_ que l'on réglât ses comptes entre soi, en famille, comme on disait. Harnay se contenta de réunir chez lui, un dimanche soir, ceux de ses ouvriers sabotiers dont les habitudes d'ordre et d'honnêteté lui étaient particulièrement connues. Et il les harangua à peu près en ces termes:
«--Camarades, il s'est trouvé un _cousin_ assez indélicat pour enlever ma bonne hache. Son nom, je n'ai pas besoin de le prononcer, vous l'avez tous sur les lèvres. Je respecte trop les usages de la corporation pour qu'il me vienne à la pensée de saisir la justice de cette affaire. Il ne faut pas qu'un sabotier soit jugé par d'autres que par ses pairs. Mais je n'entends pas non plus que ma bonne hache demeure indûment en des mains indignes. Je suis prêt à me séparer d'elle, quoiqu'elle soit pour moi une vieille amie à qui il m'en coûtera de dire adieu,--mais du moins je ne veux m'en séparer que de mon plein gré et pour la confier à quelqu'un qui sache en faire, comme moi-même, un brave emploi. Vous, je vous connais tous, et vous m'êtes également chers. Elle sera à celui de vous qui l'ira réclamer.
«Tous les sabotiers s'offrirent. On dut tirer à la courte paille. Le sort tomba sur Jozon Lantic, un jeune homme de vingt ans, joli comme une femme, mais hardi comme l'archange saint Michel. Il fallait qu'il en eût, de la hardiesse, pour s'attaquer à Jérôme Chevanz.
«Les sabotiers de ce temps-là se tenaient pour gentilshommes. C'est en combat singulier, la hache au poing, qu'ils avaient coutume de trancher leurs différends.
«Quelles furent les péripéties de la lutte entre Jozon Lantic et Jérôme Chevanz, sans doute on ne le saura jamais. La femme de ce dernier ne put fournir de renseignements que sur la scène de la provocation. Ils venaient de finir de souper. Chevanz, qui avait été au bourg et y avait bu quelques verres, après vêpres, somnolait à demi, en achevant de fumer sa pipe, sur la pierre de l'âtre. Tout à coup la porte s'était ouverte et Lantic était entré, une hache sur l'épaule.
«--Ohé! Chevanz!
«--C'est toi, Lantic?
«--Je viens de la part de François Harnay...
«--Me redemander son outil magique, n'est-ce pas?
«--Le redemander, non! Le reprendre!...
«--Tu es trop jeune!
«--Et toi, trop lâche!
«--C'est bien. Je te suis. As-tu choisi l'endroit?
«--Au carrefour de Blanche-Épine.
«--Marchons. Ce sera tout à l'heure le carrefour de l'Épine-Rouge... Tu l'auras, ta hache de patron, tu l'auras, mais en plein crâne!...
«La femme n'eut même pas le temps de s'interposer. Les deux hommes avaient déjà disparu dans les ténèbres.
«--... Ce qui se passa ensuite, ajoutait Jeanne Tual, la forêt profonde en a gardé le secret. Il y a là un étrange, un impénétrable mystère... Ni Lantic, ni Chevanz n'ont été vus dans le pays depuis lors, et l'on n'a retrouvé le cadavre ni de l'un ni de l'autre... La nuit du duel, il pleuvait à verse; les _cousins_ d'alentour, en visitant à l'aube le lieu du combat, n'y aperçurent que des feuilles mortes, et pas une trace de sang... François Harnay, toutefois, recouvra sa bonne hache. Un an après, jour pour jour, comme il s'était levé de grand matin pour se rendre au marché de Callac, son pied heurta sur le seuil quelque chose qui luisait. Et c'était la hache mais non plus étincelante de ce bel éclat toujours neuf qu'elle avait auparavant, rouillée au contraire, d'une rouille mauvaise, d'une rouille ineffaçable, de cette rouille que voilà, et que nul frottement n'a pu faire disparaître, et qui est du sang, du sang d'homme, du sang de chrétien...
«Comme la voisine achevait ces mots, nous entendîmes au dehors un bruit de voix. C'étaient nos maris qui rentraient.
«--Chut! fit-elle, ne parlons plus de cela pour l'instant. Je vous demanderai de cacher la hache, que mon homme ne la voie point. Elle lui rappellerait de trop pénibles souvenirs. Il aimait Jozon Lantic comme s'il eût été son propre fils.
«J'obéis promptement et jetai l'outil sinistre sous le lit où nous couchions, Pêr et moi.
«Du reste de la soirée, je n'ai rien à vous dire. Il fut question de toute espèce de choses hormis de l'histoire de la hachette. L'heure venue de nous quitter un peu avant minuit, nous récitâmes en commun le _De profundis_, puis chacun gagna son gîte. A peine m'étais-je étendue à côté de Pêr, la chandelle soufflée, qu'un frisson me parcourut la peau du dos, comme au contact d'un corps glacé. Et je me souvins de la hache qui était là, sous le lit. Cette idée me fut désagréable, m'empêcha de fermer l'oeil. Je songeais au carrefour de Blanche-Épine. Il me semblait voir deux formes gigantesques de spectres bataillant éperdûment et en silence dans la nuit. Et à chaque coup il jaillissait de ces deux fantômes de larges gouttes de sang qui se changeaient en feuilles mortes en tombant sur le sol... Heureusement que Pêr ne tarda pas à s'endormir. Je me levai alors, et, ayant ramassé la hache à terre, je l'enfermai dans le bahut...
«Plût à Dieu que je l'eusse laissée où je l'avais cachée tout d'abord... Pêr Corniguellou serait peut-être encore de ce monde!
IV
Matic se tut une seconde fois. De longues larmes ruisselaient de ses paupières abaissées.
--Grand'mère vénérée, lui dis-je, avec la crainte égoïste que la violence de son émotion ne lui permît point de continuer son récit, n'est-ce pas un de vos principes qu'au cadran du destin l'heure est inflexible et ne se dérange jamais?
--Certes. Je le pense bien, et cela est. Je n'en ai eu que trop de preuves, hélas! Mais rien ne le montre mieux que la fin de cette histoire.
«Pour y revenir, je m'étais promis, dès le lendemain de cette soirée où j'avais reçu les confidences de Jeanne Tual, d'enterrer la hache quelque part où Pêr Corniguellou ne songerait point à l'aller chercher. Or, sur les entrefaites, et avant que j'eusse trouvé un moment propice pour exécuter mon projet, arriva parmi nous un de ces vieux sabotiers infirmes qui, désormais impropres au travail, voyagent de hutte en hutte et vivent, comme on dit, sur le commun, toujours bien accueillis, du reste installés à la meilleure place auprès du foyer, nourris des meilleurs mets, couchés dans le meilleur lit. Ils sont les anciens et comme qui dirait les évêques de la confrérie. Sans cesse par monts et par vaux, ils servent d'intermédiaires entre les _cousins_, colportent les nouvelles d'un bois à l'autre. Celui-ci venait presque en droite ligne du pays de Fouesnant où demeurait la mère de mon mari, la septuagénaire Nanna Corniguellou.
«--Nanna, nous annonça-t-il, ne bat plus que d'une aile. Son idée est qu'elle ne passera pas le Jour de l'An. Alors, elle demande que Matic lui conduise sa filleule, afin qu'elle puisse contempler les traits de l'enfant, une fois encore, avant que ses pauvres yeux ne soient tout à fait embrumés par les brouillards de la mort.
«Cette filleule, c'était Nannic, l'aînée de nos filles, âgée à peine de dix ans.
«C'eût été chose sacrilège que de ne se rendre point au voeu de l'aïeule. Un jeudi, le second de novembre, j'attelai le bidet et je me mis en route avec l'enfant.
«Quand nous débarquâmes chez la vieille, je la trouvai très bas, si bas qu'elle me parut n'en avoir plus que pour quelques jours. Notre présence, cependant, lui redonna un semblant de vie. Pour fixer en eux, avant de se clore à jamais, l'image de sa filleule, ses yeux affaiblis redevinrent momentanément aussi lucides qu'au printemps de ses années. Mais, comme s'ils se fussent usés à cet effort, tout à coup ils s'éteignirent. Et, quand ils se furent éteints, le corps aussi peu à peu se refroidit, se glaça. Nous vîmes s'en aller son âme, doucement, comme le dernier reflet d'un soleil d'hiver sur un paysage de neige. Même averti à temps, Pêr n'aurait pu venir aux obsèques.
«Et, d'ailleurs, il ne devait que trop tôt la rejoindre dans le pays de ceux qui ne sont plus!...
«La cérémonie funèbre, les messes d'usage dans la semaine qui suit l'enterrement, des réglements d'intérêt et le partage des dépouilles de la morte aux pauvres de la paroisse me retinrent à Fouesnant jusqu'au 10 décembre, en sorte que je ne rentrai à Saint-Servais que le 14 au soir.
«Nous restâmes un peu tard, Pêr et moi, à causer de sa défunte mère. Naturellement, il avait hâte de tout savoir, comment elle avait trépassé, ses dernières paroles, ce que nous avions fait. Au moment de nous coucher, me voyant très lasse, à cause des émotions des jours précédents et des fatigues de la route, il me dit avec cette douceur de voix qui lui était habituelle:
«--J'entends que tu reposes en paix demain matin. Les garçons emmèneront les petits dans la hêtraie. Moi, j'irai seul abattre un arbre, pas très loin d'ici. J'aurai fini de belle heure et reviendrai aussitôt préparer le repas de midi, en sorte que tu n'auras à t'occuper de rien. Je te prie donc, pour ma propre satisfaction, de ne te lever point avant mon retour.
«Je dormis d'un sommeil de bête de labour. Le soleil était déjà haut sur l'horizon quand je rouvris les yeux. Un grand silence régnait dans la hutte et au dehors. Je sautai à bas de mon lit, un peu étonnée que Pêr ne fût pas encore là, car notre vieille horloge marquait onze heures.
«--L'arbre, pensai-je, aura été plus dur à abattre qu'il ne croyait.
«Et je me mis, en l'attendant, à ranger les choses du ménage, à réparer l'inévitable désordre causé par mon absence. Assiettes et bols avaient été entassés pêle-mêle dans le bahut. La vue de ce meuble me rappela subitement la hache que j'y avais enfermée. Je constatai avec effroi qu'elle n'y était plus... Un des fils entrait.
«--La hache de François Harnay, lui demandai-je toute troublée, est-ce toi qui l'as prise?
«--Non, me répondit-il, mais le père l'a emportée au bois ce matin.
«Je sentis une secousse au coeur.
«--Viens! fis-je; allons voir où il reste. Je ne suis pas tranquille à son sujet.
«Nous n'avions pas cheminé l'espace d'une centaine de pas hors de la hutte que nous aperçûmes Pêr au détour du sentier; mais qu'il était pâle, Jésus-Dieu! Et combien chancelante était sa démarche! C'est à peine s'il pouvait mettre un pied devant l'autre. Je m'élançai vers lui:
«--Tu es blessé?
«--Je ne sais pas... non... mais malade, très malade.
«--Par la croix du Christ, que t'est-il arrivé?
«--Rentrons d'abord chez nous, de grâce... Je vous raconterai tout.
«... Ce qui lui était arrivé, le voici:
«Il avait fortement entamé le tronc de l'arbre, quand soudain, sans qu'il pût s'expliquer comment, la hache lui échappa des mains et glissa dans une espèce de fosse--sans doute un ancien piège à loups--à demi pleine d'eau et d'un fumier flottant de feuilles mortes. Il s'agenouilla sur le rebord, plongea son bras dans le trou, crut saisir le manche... Horreur! ce fut un ossement humain qu'il ramena, un os de jambe auquel pendaient encore des lambeaux de chair pourrie. Et, en même temps, à la surface de l'eau remuée, remontèrent des choses infectes, des débris de cadavre mêlés à des débris de vêtements, un crâne enfin détaché du squelette, comme la tête hideuse d'un supplicié.
«Une peur folle s'empara de Pêr. Il voulut courir, mais ne le put. Les genoux vacillaient sous lui. Il tournoya sur lui-même comme un homme ivre et s'abattit sur le sol. Lorsqu'il recouvra ses sens, il était glacé. Il eut pourtant la force de se traîner jusqu'à l'endroit où nous le rencontrâmes.
«Il nous fit ce récit à mots entrecoupés, s'interrompant sans cesse pour boire à une écuellée de _flip_ que je lui avais préparée. Une soif inextinguible le dévorait. Il avait des pâleurs subites; puis, tout aussitôt, son visage s'empourprait, devenait d'un rouge feu.
«Je le suppliai de se coucher, mais il s'obstina à demeurer assis sur le banc, les coudes allongés sur la table, le front dans les mains. Les enfants ni moi nous n'osions lui adresser la parole. D'ailleurs, nous étions nous-mêmes frappés d'une sorte de stupeur. Quant à faire chercher un médecin, c'eût été peine perdue. Il n'y en avait pas dans la contrée. Et puis, ce n'était pas dans les habitudes des gens de cette époque. On vivait, on mourait, sans médecin ni médecine. Il faut dire aussi que, bien que très angoissés, nous n'avions pas le sentiment d'un danger immédiat... Dans l'après-midi, peut-être pour nous rassurer, Pêr se prétendit mieux. Il manda le fils aîné:
«--Va chez Tual, notre voisin, lui ordonna-t-il, et mets-le au courant de l'aventure, afin qu'il prévienne les autres _cousins_. On ne doit pas laisser pourrir en plein vent comme une charogne le cadavre d'un chrétien qui fut peut-être un sabotier. Dis-lui que c'est au carrefour de Blanche-Épine, à gauche du sentier qui mène vers Saint-Nicodème...
«Au nom de Blanche-Épine j'avais tressailli.
«--Qu'as-tu? fit Pêr qui avait remarqué mon mouvement.
«--Rien, mon ami... ou plutôt, c'est toute une histoire, trop longue à te raconter pour l'instant... Tu n'es pas en état de l'entendre.
«--Ah! murmura-t-il en laissant retomber sa tête.
«Je crus qu'il voulait dormir. Je le conjurai encore de s'étendre sur le lit. Il eut un geste las, soupira:
«--Je suis bien ainsi... je suis très bien...
«Et il ne bougea plus... J'envoyai les enfants jouer dans la clairière. Il soufflait un peu de brise, mais le ciel était pur et le soleil brillait... Une heure se passa. Un bruit de sabots résonna sur la terre durcie. J'allai voir à la porte de la hutte. C'était une troupe d'hommes et de femmes, Tual en tête, charriant sur une brouette, dans une manne d'osier, les reliques qu'on avait pu extraire de la fosse à loups. Jeanne, sa femme, se détacha du cortège et vint à moi:
«--Nous avons reconnu le corps, quoiqu'il fût en bouillie, me dit-elle; c'est celui de Jozon Lantic. La boîte du crâne est fendue en deux. Nous y avons trouvé une nichée de sangsues...
«Je la priai de m'épargner ces détails. Elle me demanda:
«--Peut-on voir Pêr?
«--Oui, mais ne faites pas de bruit. Il dort.
«Elle entra sur mes pas, s'approcha de mon mari, puis, me tirant brusquement à l'écart:
«--Savez-vous, Matic, qu'on ne l'entend plus respirer!
«Je la regardai ahurie.
«--Hein! m'écriai-je, comprenant tout à coup, comme si un éclair m'eût traversé le cerveau.
«Je me précipitai vers la table.
«--Pêr! Pêr!
«Je n'eus pas plus tôt touché le malheureux qu'il s'affaissa. La voisine avait dit vrai. Il était mort...»
V
--Voilà, continua Matic, quand elle eut trouvé la force de poursuivre, voilà comment et par suite de quel concours singulier de circonstances je suis devenue veuve.
«Les sabotiers façonnèrent deux cercueils. Dans l'un fut déposé mon mari, dans l'autre furent placés les restes de Jozon Lantic. Leurs tombes à tous deux sont dans le cimetière de Saint-Servais, au pied de la tour. Toute la forêt et même les paysans des fermes des environs assistèrent à ce double enterrement. Après l'absoute, François Harnay prit un sabot, le dernier que Pêr eût fabriqué, y mit, quant à lui, un louis d'or de vingt francs et fit la quête parmi l'assemblée pour la veuve de Pêr Corniguellou et pour ses orphelins.
«Bénies soient ces charitables populations de la montagne! Je leur dois de n'être pas morte de misère et d'avoir pu élever ma bande sans tendre la main à l'aumône publique.
«Huit jours plus tard, je reprenais seule, avec mes enfants, la route vers le sud. De nouveau j'escaladai la pente du Ménez Mikêl. Je me rappelai les paroles de Pêr et mon exclamation:
--«Oh! le beau pays! le beau pays!
«Elle avait, cette terre de bois, elle avait la même figure majestueuse et recueillie que le jour où nous l'admirâmes ensemble.
«Peut-être même était-elle plus délicieuse à contempler, avec son onduleuse forêt, toute poudrée de givre, étincelante au soleil du matin d'une myriade de pierreries. Les hêtres aux branches lisses, roses dans la lumière, avaient l'air de candélabres incrustés de joyaux, dressés sur une fine nappe blanche pour quelque fête des fées... Des basses messes tintaient à Saint-Servais, à Duault, à Saint-Nicodème, ailleurs encore, à Botmel, à Plusquellec. Les carillons alternaient, se répondaient, à travers les étendues tranquilles, et tout le ciel en vibrait, comme s'il eût été de cristal. Au dessus de la forêt s'élevaient de grêles colonnes de fumée qui s'épanouissaient très haut dans l'atmosphère en de mouvants calices de fleurs bleues... Tout cela m'est resté extraordinairement présent à l'esprit... Depuis, hélas! j'ai dû semer un peu partout les tombes de mes morts. Car, d'une famille qui était presque une tribu, Dieu a voulu que seule je survécusse. Mais, si les femmes qui m'enseveliront exaucent mes volontés suprêmes, c'est là-bas, auprès de Pêr Corniguellou, qu'elles me mèneront enterrer. J'ai dans mon armoire une pile d'écus de trois francs, gagnés sou à sou, pour parer aux frais du voyage...»
A ce moment, onze heures sonnèrent à la pendule.
--Par Notre-Dame de Rozcudon, s'écria la bonne vieille, récitons vite le _De profundis_ pour clore la veillée. C'est nuit funèbre, ne l'oublions pas. Les Ames défuntes vont venir. Il n'est que temps de leur faire place.
--Pardon, observai-je, mais la hache, la hache tzigane, la hache révélatrice, qu'est-elle devenue?
--Cela, personne ne l'a jamais su. Ce n'est point faute de l'avoir cherchée. Peut-être y a-t-il des niais qui la cherchent encore. J'espère bien que Dieu ne permettra pas qu'on la retrouve. Elle a enrichi un homme, elle en a tué deux. Il me semble que c'est assez.
Et, faisant le signe de la croix, Matic commença la prière.