Vieilles Histoires du Pays Breton
Part 18
«Noël ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà l'ombre de son ami le plus cher, et l'étang de mystère, et la plaine lugubre s'étaient dissipés comme de vaines apparences. Le jeune homme grelottait tout nu, au milieu de la Grand'Lande. Ses habits gisaient en tas à ses pieds et, non loin, des lambeaux rouges et bleus, des haillons d'uniforme finissaient de pourrir dans la boue d'un sillon. Très vite, il endossa ses hardes et cria:
«--Blanchona! Blanchonik!
«Un hennissement joyeux monta de la route qui longeait le bas de la friche. La bonne jument, toujours attelée, broutait au talus les pousses des jeunes ajoncs.
«Quand, ce matin-là, Noël parut au premier déjeuner, les gens s'accordèrent à lui trouver l'air malade. Il affirma qu'il se portait à merveille. Jean Bleiz, lui, demeurait tout songeur, le nez dans son écuelle. Les domestiques partis pour les champs, il dit à son fils:
«--Je te l'ai souvent répété, Noël; mais tu ne prends pas assez de distractions. La lettre que tu as reçue d'Evenn a dû te mettre en repos. Profites-en pour t'amuser un peu. La herse que nous avions commandée à Morlaix, au début de l'hiver, est prête depuis trois semaines. Attelle la Blanchonne et fais le voyage. Tu verras par la même occasion la foire de février. Nous sommes au mardi: je te donne _campos_ jusqu'à dimanche.
«Jean Bleiz dit cela d'un ton paterne, en homme qui n'en pense pas plus long. N'empêche qu'il avait son idée d'en dessous. Et croyez qu'il ne fut pas aussi étonné qu'il feignit de l'être, lorsque son fils Noël lui repartit:
«--La Blanchonne, mon père, tire sur l'âge. Elle a fait un brave service. M'est avis qu'il conviendrait de lui épargner les courses longues. Et, pour ce qui est de moi, je vous avoue que les boutiques de la foire de Morlaix me tentent médiocrement.
«--N'en parlons plus, conclut Jean Bleiz.
«Mais, le soir, dans le lit clos, la résine éteinte, il dit à sa femme:
«--Je suis sûr maintenant qu'il se passe quelque chose, et pas quelque chose de bon. Fais comme moi: prie et ne t'endors point. Si nous entendons encore, cette nuit, le trot de la vieille jument grise, je guetterai, demain, dans la cour, et dussé-je en mourir, je saurai pourquoi elle sort, où elle va, et qui la conduit.
«Ils prièrent en silence, l'oreille tendue, et, le bruit qu'ils redoutaient, à la même heure que la veille, ils l'entendirent.
«Les morts sont ponctuels. Evenn fut exact au rendez-vous et trouva Noël qui l'attendait. La Blanchonne, qui s'était reposée tout le jour et à qui, d'ailleurs, cette besogne nocturne semblait plaire, fit sonner ses fers, sur le pavé de l'avenue, puis s'enfonça, d'une course éperdue, dans les routes du pays des défunts, les routes de l'éternel silence.
«Que vous dirai-je? Il en fut de cette nuit-là comme de la précédente nuit, à ce détail près qu'Evenn entraîna Noël plus avant dans le marais des Trépassés et que le gars de Rozvélenn eut cette fois de l'eau jusqu'aux aisselles.
«Ce qu'il souffrit, je ne vous le révélerai pas. Lui-même s'efforçait de le cacher à son ami. Pas un gémissement, pas une plainte ne s'échappa de ses lèvres.
«Il rentra à la ferme, si faible que ses jambes pouvaient à peine le porter. Quand il se présenta dans la cuisine, son père dormait encore ou feignait de dormir; ce fut sa mère qui l'entreprit:
«--Noël, mon enfant, lui dit-elle, tu dois avoir un secret à me confier. Personne ne nous écoute. Ouvre-moi ton coeur. Tu es le fruit de mes entrailles. Confesse-moi ton mal, je te guérirai; les mères savent des remèdes, des philtres capables de conjurer la mort même.
«Pauvre Glauda! C'était comme si elle se fût cogné la tête contre une tombe pour lui arracher le mystère de l'éternité.
«Son Noël lui répondit par des paroles douces et tristes, des mots vagues, insignifiants, et elle n'apprit rien de ce qu'elle eût donné son âme pour savoir.
«La journée s'écoula. Le soir vint. Dans le ciel, nettoyé par les vents, des étoiles vacillantes s'allumèrent. La vieille maison de Rozvélenn, si longtemps aimée de Dieu, paraissait plongée dans le repos. Mais, sur le _banc-tossel_, près de l'âtre, Glauda égrenait son chapelet de corne; dans l'aire, Jean Bleiz se dissimulait, sous l'auvent de l'étable à boeufs, et Noël attendait, derrière la porte entre-bâillée de l'écurie, le spectre d'Evenn Mordellès.
«Accroupie dans sa litière fraîche, la Blanchonne ruminait de lentes, d'obscures idées, parmi la respiration forte et chaude des chevaux de labour.
«--Allons, Noël! dit une voix plus légère qu'une brise d'été.
«Le harnais fut bouclé en un clin d'oeil,--et ils allèrent.
«Jean Bleiz s'élança derrière eux, dans la nuit.
«Jadis, il avait été le plus agile coureur de la montagne. On racontait de lui que dans sa jeunesse, il forçait les lièvres à la chasse. Il faut croire que si ses cheveux avaient grisonné, ses jambes n'avaient point trop vieilli, car il arriva sur la grève de l'étang funéraire comme Evenn disait à Noël, là-bas, dans le purgatoire des eaux profondes:
«--Tu as été jusqu'à mi-corps, tu as été jusqu'aux aisselles; je serai délivré, si, ce soir, tu te laisses submerger tout entier. Seulement, pour Dieu! clos tes lèvres! Que pas une goutte du marais de la mort n'y puisse pénétrer! Qui a bu de cette onde n'aspire désormais qu'au trépas.
«Il se fit un silence. Jean Bleiz vit s'engouffrer lentement les deux têtes. Il murmura: «Je n'ai plus de fils», battit l'air de ses bras et s'évanouit sur le sable couleur de cendre...
«Quand il reprit ses sens, une cloche lointaine, une cloche de l'autre monde sonnait l'angélus. Et il entendit son fils Noël, agenouillé près de lui, qui lui disait:
«--Vois cette fumée blanche qui monte dans le ciel! C'est l'âme délivrée d'Evenn Mordellès qui gagne le Palais de la Trinité...
«Il regarda, vit les talus, plantés d'ajoncs, et devers l'Orient, où le jour commençait à poindre, un petit nuage clair, déjà haut, soulevé par les premiers souffles du matin.
«La Blanchonne ramena le père et le fils.
«Debout au seuil de la maison, Glauda les reçut sur son coeur, blême des angoisses de sa longue veille.»
* * *
«Mon histoire devrait finir ici, grommela le taupier, mais elle a malheureusement une autre fin, et vous devinez laquelle.
«Soit involontairement, soit à dessein, Noël Bleiz avait ouvert ses lèvres aux eaux de la mort: il en perdit le goût de vivre.
«Il décéda le vendredi, jour du Christ. Son père et sa mère ne demeurèrent après lui que pour l'ensevelir.
«J'ai suivi les trois enterrements dans l'espace d'une seule année. Dieu fasse paix aux maîtres de Rozvélenn! Ils sont en Paradis, je pense, et peut-être aussi la Blanchonne qui jamais ne pécha.
«Gaïd Dagorn, la nuit s'avance. Vous feriez bien de réciter un dernier _De profundis_ pour les Ames.
«Moi, j'ai dit.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et, joignant ses mains velues, le taupier de Commana rentra dans son silence.
LA HACHE
I
Matic Corniguellou est une petite vieille, si vieille qu'elle ne sait plus son âge. Quand on le lui demande, elle répond:
--Voilà, par exemple, une chose dont je ne me suis jamais inquiétée, pas plus que de vérifier quelle heure il est à l'horloge, lorsque je me sens envie de dormir.
Quelquefois elle ajoute sentencieusement:
--Il n'y a ni jeunes, ni vieux, voyez-vous. Nous avons tous le même âge, l'âge de mourir.
Elle est mince, fluette, et quasi impondérable. Elle a coutume de dire:
--Mes proches n'auront pas la peine de suivre mon enterrement. Je m'en irai dans un coup de vent d'ouest, à la grâce de Dieu, comme un fétu de paille.
Fraîche, d'ailleurs, et à ce point conservée, selon ses propres termes, que c'en est miracle. De figure d'aïeule semblable à la sienne, je n'en ai vu que dans les tableaux des vieux maîtres hollandais. Encore y a-t-il dans ses traits une grâce fine et délicate qu'il n'a jamais été donné à ces vieux maîtres de contempler dans leurs modèles. Cela est chez elle le signe de la race, le signe aussi--et surtout--de son âme charmante, de son «moi», comme parlent certains. Oh! nullement compliqué, ce «moi», très simple, au contraire, très primitif, mais d'une si exquise simplicité! Et combien varié néanmoins! Que d'images changeantes, tour à tour gaies ou tristes, défilent, en moins de temps qu'il ne faut pour les saluer au passage, dans les clairs yeux septuagénaires de Matic Corniguellou! Vous rappelez-vous ces yeux des filles de Bretagne que Renan célébra jusque devant la face de Pallas Archégète, purs «comme ces vertes fontaines où, sur un fond d'herbes ondulées, se mire le ciel»? Aussi limpides sont ceux de Matic, la fileuse de chanvre; seulement, au cours de l'arrière-saison, il y a plu des feuilles mortes. Car elle a connu les jours pénibles et les nuits, les pâles nuits de larmes. Elle a eu à pleurer, non seulement ceux dont elle était issue, mais ceux encore qui étaient issus d'elle.
--Je suis, dit-elle en sa jolie langue, comme une touffe d'herbe oubliée par mégarde dans un pré que la faux des faucheurs a tondu.
Ou bien:
--Mon rouet a filé plus de linceuls que de draps nuptiaux.
Elle ne parle, au reste, de ces choses qu'avec une pudeur discrète, une sorte de symbolisme transparent, jamais pour se douloir ni pour apitoyer. Il y a de plus malheureux qu'elle. Elle porte en elle-même le remède à toutes les afflictions: une force de résignation que rien ne saurait surprendre, jointe à une extraordinaire puissance de vie idéale. On fait grand bruit de la tristesse innée des Bretons, race occidentale, toute pleine des nuages de son ciel et de l'éternelle lamentation des mers. Or, il n'est pas un peuple au monde d'un optimisme plus absolu et plus entêté. Nourri de misère, il exalte la douceur de l'existence, et la mort même n'est pour lui qu'un long rêve pacifique, indéfiniment continué... Toujours est-il que Matic a traversé les plus cruelles épreuves «comme un agneau qui passe dans les fourrés épineux des landes», y laissant peut-être quelques brins de laine, mais rien de sa belle humeur vaillante, de son immuable sérénité.
Je recherche volontiers son commerce. Sa conversation est aussi reposante qu'une promenade, au soleil couchant, par les campagnes silencieuses, dans la féerique somptuosité des premiers soirs d'automne. Sa mémoire est vaste, profonde, pareille à ces palais souterrains, à ces hypogées de la légende où l'on va de salles en salles, de trésors en trésors, d'admirations en admirations. Elle sait la vie et la mort. Elle sait ce qui est, ce qui sera. Elle a voyagé aussi loin qu'il est possible à l'imagination humaine et dans la réalité et dans la fiction. Elle a assisté à la naissance des choses, elle prévoit, elle décrit d'avance les formes imprescriptibles qu'elles revêtiront à leur déclin. Ses yeux de calme visionnaire ignorent les frontières de l'espace et les bornes noires qui se dressent à l'entrée ou à la sortie des temps...
II
Elle vient d'ordinaire le samedi soir, sa semaine finie, arrive toujours à la même heure, s'assied toujours à la même place. Et ce sont d'abord, pour commencer, de petits racontars, les menus faits de la chronique paysanne, auxquels elle excelle à donner un tour ingénieux et sentimental. Puis, peu à peu, sans efforts, d'une aile souple, la causerie s'élève aux généralités. Matic est une manière de philosophe, d'esprit délié--je l'ai dit--et qui se joue à l'aise autour des problèmes les plus redoutables.
Il est entendu, de par une familière et déjà longue habitude, que, le soir de la Toussaint, nous faisons ensemble la veillée des ancêtres... Donc, jeudi dernier, sur le coup des huit heures, comme le glas de nuit achevait de tinter, elle fit son apparition sur le seuil, quitta ses sabots et prit l'escabelle basse qu'elle affectionne, à l'angle du foyer.
Sa mise était soignée, comme il convient un jour de fête. Elle portait sa belle jupe de laine rousse, lourde et roide comme si elle eût été en plomb, le corsage bleu sombre orné de parements de velours, et son fin visage s'encadrait--vu la circonstance funèbre--dans une coiffe aux cassures rigides, couleur safran, le jaune étant la nuance de deuil chez les femmes de Cornouailles.
Ses premiers mots furent pour s'excuser.
--Pardonnez-moi... Nous avons un vrai temps de purgatoire... Vent et pluie pêle-mêle... Je suis toute trempée. Ma jupe est comme une cloche... J'ai tenu à suivre jusqu'au bout _la procession du charnier_, et nous avons séjourné longtemps devant la «maison des morts»... J'y ai beaucoup des miens, dans cette pauvre maison, crânes terreux, ossements blanchis... Et voilà: je n'ai plus un fil de sec; l'eau, par instants, tombait du ciel à pleins seaux... Pardonnez-moi. Dans quelques minutes, il n'y paraîtra plus.
A la chaleur du feu, une buée montait de ses vêtements mouillés, l'enveloppant d'une brume lumineuse, en sorte qu'elle avait l'air d'une bonne petite fée, descendue par le trou de la cheminée, dans un nuage.
Elle reprit, après un silence:
--C'est une belle chose, le feu!... J'ai entendu conter ceci, quand j'étais enfant. Il y a des tribus d'oiseaux qui, l'hiver venu, ne consentent point à s'expatrier. Ce sont, je pense, des oiseaux bretons. L'idée seule des climats lointains, mêmes dorés par des soleils éblouissants, leur semble plus mortelle que la mort. La première bise les saisit et les tue, perchés au haut de l'arbre natal. Leurs corps menus tombent à terre, s'y écrasent, ainsi que des fruits mûrs. Mais où de leur vivant ils nichèrent, leurs âmes délicates restent blotties,--et ce sont ces âmes qui, lorsque l'arbre a été débité en bûches, s'évadent de nos foyers en flammes vives, avec un joli bruit de chansons... Au temps où Pêr Corniguellou, mon défunt mari,--Dieu l'ait en sa garde!--me faisait la cour, il avait coutume de fredonner en passant, le soir, près de notre porte:
Du bois qui brûle un oiseau s'envole. Matic, écoute ce que te dit ton chant... Il te dit, ce chant, que je t'aime; Il te dit, que mon coeur aussi brûle, Qu'il brûle d'amour pour sa douce...
«Ce temps est loin, si loin que c'est presque comme s'il n'avait jamais été.»
Matic resta un instant songeuse à regarder voltiger les flammes, sans doute aussi à écouter, tout au fond de sa prime jeunesse, la chanson de Pêr Corniguellou.
Je lui dis, pour renouer l'entretien:
--Causons de nos morts, Matic, puisque c'est leur soir.
Elle releva sa jolie tête de vieille, d'un mouvement qui rejeta sa coiffe un peu en arrière, découvrant ses bandeaux de fins cheveux blancs où brillaient encore quelques fils blonds.
--Je vous parlais tout de suite de Pêr, murmura-t-elle; vous ai-je jamais dit ce qui lui advint le matin même du jour marqué pour son trépas?... C'est une histoire singulière à laquelle je n'aime guère à penser, mais que je veux bien vous conter, à vous, ce soir qui est, comme vous dites, un soir de commémoration... Les moindres circonstances m'en sont restées présentes à l'esprit, comme si la scène datait d'hier, quoiqu'il y ait depuis lors vingt ans moins six semaines. C'est, en effet, un 15 décembre, exactement, que mon pauvre mari rendit à Dieu son âme de brave homme... Laissez-moi seulement un répit de quelques minutes, le temps de me recueillir, afin que je vous expose les choses dans l'ordre et avec clarté...
Elle se couvrit le visage de ses deux mains, puis, après un assez long silence, commença:
--Voici... Pêr, de sa profession était sabotier. Et les sabotiers, comme vous savez, sont gens nomades. Aujourd'hui ici, demain là-bas. L'ancienne hutte est vite à terre, et la nouvelle vite bâtie. En fait de bagages, un bahut, quelques ustensiles de cuisine et les outils. Nous en avions de quoi remplir une petite charrette dans laquelle nous montions nous-mêmes et qu'un bidet de montagne, acheté à Carhaix, traînait aussi aisément, ma foi! que si c'eût été un berceau d'enfant... Connaissez-vous la forêt de Porthuault?
--Si je la connais, Matic!... Mais je suis né à Saint-Gervais, presque au coeur du bois!
--Eh bien! tant mieux pour vous! Car vous pouvez vous vanter d'être né dans un beau pays... Je me rappelle--tenez! comme si c'était maintenant--le jour où nous y arrivâmes, un peu avant le coucher du soleil. Nous grimpions une longue côte, au flanc du Ménez Mikêl; Pêr était descendu et menait la bête par la bride, l'aidant à éviter les ornières; moi, assise sur des sacs dans le fond de la charrette, je lui tournais le dos; nous étions partis de Quimper l'avant-veille et le voyage avait été dur, surtout à cause des marmots dont j'avais constamment un ou deux sur les genoux; j'étais lasse, je dormais à moitié. Soudain, Pêr me héla: «Regarde, Matic, voilà ce que tu n'as jamais vu.» Je regardai, et j'eus, à la vérité, un éblouissement, tant c'était beau. Des bois, des bois, rien que des bois, et si touffus, et si profonds que tout l'horizon en était noir.
«--N'avais-je pas raison, femme? poursuivit mon mari. Et n'est-ce pas ici le vrai paradis des sabotiers?...
«Il faut vous dire que je m'étais fâchée contre lui, quelques jours auparavant, lorsqu'au retour du marché de Quimper, un samedi, il m'avait annoncé qu'il venait de faire prix, pour un arpent de hêtres, avec un garde-forestier de Porthuault... Oh! oui, et vivement fâchée même!... Qu'était-ce encore que ce Porthuault dont j'entendais pour la première fois prononcer le nom? Quelque trou de misère sans doute, par delà le pays du pain!... Et quand il m'avait eu expliqué où c'était, je m'étais mise à pleurer de mécontentement, de désespoir... Plus loin que Châteauneuf, plus loin que Carhaix plus loin que Callac! Au bout du monde, quoi!... Quel besoin d'aller chercher à tant et tant de lieues ce qu'il était si facile de trouver à portée de la main? Bref j'avais été navrée...
«Et c'est pourquoi lui, à cette heure, triomphait, en me montrant du geste toute cette étendue de collines boisées, entrecoupées de vallons verts, et, dans le creux du l'un d'eux, presqu'à nos pieds, la vieille église si avenante de Saint-Servais.
«Je n'avais plus de mauvaise humeur. Au bourg, nous fîmes halte devant le seuil de Harnay, un des grands marchands de sabots de la contrée, chez qui Pêr, autrefois, dans le temps que nous n'étions pas encore mariés, avait travaillé deux années durant. Ce Harnay nous accueillit avec infiniment de bonne grâce, nous obligea de souper à sa table et de coucher sous son toit, en sorte que le lendemain, à l'aube, je me réveillai complètement réconciliée avec le pays.
«Complètement, non! Une appréhension me restait, si vague, il est vrai, que je n'eusse su dire au juste à quoi elle tenait, mais réelle néanmoins et tourmentante au point que je ne pus m'empêcher de dire à Pêr:
«--Écoute, ces parages me semblent plaisants, et pourtant j'ai idée que ni l'un ni l'autre nous n'en retirerons rien de bon. Je suis enchantée d'être venue, histoire de voir ce que c'est; mais, si tu m'en crois, nous ne séjournerons point ici. Je t'en supplie à mains jointes, bien doucement, cette fois, et sans colère aucune, reprenons notre chemin vers le sud!
«Il haussa les épaules, me traita de rêveuse, de folle, que sais-je? et, finalement, n'y voulut point entendre. Comme j'avais des larmes plein les yeux, pour me consoler il ajouta:
«--Tu me remercieras plus tard, Matic, d'être demeuré sourd à tes absurdes pressentiments. Harnay, François Harnay, chez qui nous sommes, c'est dans la forêt, là tout à côté, qu'il a gagné sa fortune. Il a commencé par être simple sabotier, comme ton Pêr Corniguellou. Un peu de patience seulement! File ta laine et laisse-moi besogner. Je te jure sur cette hache que, le jour où nous réattèlerons le bidet pour partir, il aura triple charge, charge de monde, charge de meubles et... charge d'écus!
«Cette hache par laquelle il jurait, le malheureux! notre hôte la lui avait donnée, la veille, en présent d'amitié, après avoir conclu marché avec lui pour une importante fourniture de sabots.
«--Qu'elle te serve encore mieux qu'elle m'a servi! avait-il dit; ce que je suis, je le lui dois.
«Et Pêr, si calme d'habitude, ému de reconnaissance avait répondu: «Mieux serait trop bien! Ne me rapportât-elle que le tiers de ce qu'elle t'a rapporté, je me tiendrai pour satisfait.»
«Et, en montant se coucher, il l'avait posée avec toutes sortes de précautions sur une chaise au chevet du lit... Tandis que je vous conte ceci, je la vois: une hachette menue, d'un acier bleuâtre piqué de taches de rouille, le manche à la fois grêle et solide, en bois étranger. Des caractères d'une langue inconnue avaient été gravés au fer rougi sur ce manche. Quant au tranchant, la finesse, l'acuité, le mordant d'un rasoir... Pêr ne l'eut pas plus tôt prise à témoin de ses gains futurs qu'elle m'apparut, à moi, comme un instrument de malédiction et de mort. Il l'avait saisie et la tournait, la retournait, s'extasiant sur ses qualités, avec une joie d'enfant dans les yeux. Je lui dis:
«--Pour l'amour de Dieu, rétracte le serment que tu viens de faire... Même, à ta place, je n'emporterais point cette hachette.
«--Pourquoi?
«--Parce que...
«Je n'eus pas le temps de finir, Harnay entrait dans la chambre, nous appelant à déjeuner. Je dus me taire par politesse.
«Une demi-heure plus tard, nous prenions le chemin de la forêt, en compagnie de notre hôte qui, avec une charmante obligeance, s'était offert à nous servir de guide jusqu'à la maison du _jugard_, autrement dit du garde-forestier. Celui-ci, à son tour, nous conduisit à la hêtraie au plus épais du bois, et fit visiter à Pêr, un à un, les pieds d'arbres pour lesquels ils avaient fait marché. Le soir même, nous nous installâmes dans notre lot. D'autres sabotiers occupaient déjà ces parages. Conformément aux habitudes de la corporation, ils nous vinrent voir, nous saluant du nom consacré de _cousins_, et se mirent à notre disposition pour nous aider à construire la hutte. Grâce à eux, nous eûmes avant la tombée de la nuit un abri très suffisant. Deux jours après on m'eût fort étonnée en me disant que je n'avais pas toujours vécu dans ce coin de montagne. A force d'errer sans cesse, on finit par se trouver partout chez soi.
«Et puis, il faut l'avouer, l'endroit était merveilleux. D'un côté, c'étaient de longues et hautes avenues où le regard se perdait, entre les troncs blancs des hêtres, dans la profondeur tranquille des feuillages. De l'autre nous jouissions d'une échappée sur les prés de Rozviliou et de la vue du vieux château de ce nom dont les toits pointus, les fines cheminées se dressaient sur le couchant comme autant de clochetons d'église. Moi, j'ai toujours aimé la beauté des choses. C'est un spectacle qui ne coûte rien et dont la contemplation ne lasse jamais. Nous étions arrivés en ce pays au moment où il est le plus à son avantage, c'est-à-dire au seuil de l'automne, quand les feuilles des bois se parent de teintes plus variées et plus délicates, comme les jeunes poitrinaires qui, dit-on, s'habillent plus belles, sur le point de mourir. Je passais les journées dehors, à filer, près de la hutte, tandis que les enfants se roulaient dans les mousses ou cueillaient les myrtilles le long des sentiers. Le père et les deux aînés, garçons déjà robustes, abattaient les arbres. J'entendais leurs grands coups sourds à qui d'autres faisaient écho çà et là dans le silence de la hêtraie.
«J'étais, du reste, rarement seule.
«Les ménagères des huttes prochaines venaient voisiner, apportaient leurs ravaudages ou leurs tricots, et nous devisions, tout en travaillant. Les jours, les semaines passaient, monotones, mais sans ennui. Ma bonne humeur naturelle avait repris le dessus. Mes confuses inquiétudes se taisaient, dormaient immobiles au fond de moi comme les nuées d'orage au fond d'un ciel d'été.