Vieilles Histoires du Pays Breton
Part 16
Le sinistre personnage était déjà dehors quand le pauvre Miliau comprit enfin qu'il venait de travailler pour l'_Ankou_. A la place où s'était posée la main du faucheur d'hommes, son épaule était glacée, et le froid terrible, le froid mortel commençait à se répandre de proche en proche.
L'apprenti qui rentrait de la messe ne put retenir un cri de stupeur devant la face livide de son maître.
--Retourne à l'église, lui dit Miliau, et prie le recteur de venir... Cela presse.
Un quart d'heure plus tard, les gens du bourg, en train de réveillonner dans les petites maisons closes, entendirent tinter dans la rue la clochette de l'Extrême-Onction.
Et tous se demandèrent troublés dans leur gai repas de Noël:
--Quel est donc le chrétien qui meurt au moment où Jésus vient de naître?
Certes, ils étaient loin de penser que ce fût le forgeron de Saint-Efflam.
Miliau raconta son histoire au prêtre, fit son acte de contrition, reçut les derniers sacrements et ferma les yeux. Des voisines accoururent pour le veiller. Vers le jour, comme une aube triste commençait à blêmir au dehors, sur le vaste pays neigeux, il entr'ouvrit les paupières, fit signe à Brun l'apprenti et lui murmura dans l'oreille:
--Tu diras à Jouan Le Bourdonnec que, sur les douze fers, je n'ai pu en parachever que dix. Il voudra bien m'excuser, quand il saura qu'il n'y a point de ma faute.
Dans les fermes d'alentour, des coqs chantèrent.
A partir de ce moment il ne bougea plus. Une des femmes, ayant imaginé de lui passer un chapelet dans les doigts, s'aperçut qu'ils étaient rigides. On n'avait cependant pas vu son âme s'en aller.
La fête de Noël à Plouzélambre fut annoncée, ce matin-là, par un double glas, et le fossoyeur eut à creuser deux tombes, l'une pour Miliau Arzur, l'autre pour Gonéry Lezveur.
* * *
--J'ai tenu à payer la croix de fer qui abrite le vieux forgeron dans la paix du repos final, me dit en terminant Jouan Le Bourdonnec. J'aurais dû t'y conduire. J'y récite un _De profundis_ tous les dimanches.
Il reprit après un silence:
--C'est égal, vois-tu, je ne songe pas à tout cela sans remords.
--Et le saint qui ornait la vénérable forge? m'informai-je.
--Ah! oui, j'oubliais... Je l'ai recueilli. Il est précisément dans cette chambre de la tourelle où tu vas coucher.
Vous l'avouerai-je, mon amie? Je trouvai au bon saint une physionomie toute changée et comme dolente encore de la disparition de Miliau.
EN ALGER D'AFRIQUE
I
La bûche fusait doucement, comme ayant à épancher de petites confidences vieillotes.
Lui contait de sa voix lente, les pieds au feu, les mains fourrées dans sa ceinture bleue de Léonard...
Il avait, avec les autres du régiment, fait la campagne de Tunisie, au pas de course, histoire de la conquérir, puisque, paraît-il, c'était urgent. De ces autres,--parmi lesquels une douzaine de Bretons comme lui,--il en était resté plus d'un couché sur le dos dans les grandes montagnes chauves, le ventre troué par des balles de Kroumirs;--et il ajoutait d'un ton de plaisanterie funèbre, avec ce rire grave qu'ils ont au pays de San-Thégonnek:
--Voici beau temps que leurs os ont blanchi, car les vautours, là-bas, ont vite fait de nettoyer une carcasse.
Une voix dit dans l'assistance:
--Dieu pardonne aux défunts!
Lui, du moins, en était revenu, la peau noircie comme le cuir d'un vieux harnais, mais sans couture... Toutefois, avant de revoir la cheminée de sa maison d'ardoises, dans les courtils du Léonnais, il avait dû _finir son temps_ là-bas, de l'autre côté du monde, «en Alger d'Afrique».
--Vous ne sauriez croire, reprit-il, après avoir trempé ses lèvres dans l'écuellée de cidre chaud,--vous ne sauriez croire avec quel sentiment d'aise je grimpai les ruelles tortueuses de la Kasbah où nous avions notre caserne. C'était précisément à l'époque de Noël...
--Ah! oui, prononça le frère aîné qui venait de recevoir les ordres et qui célébrait le lendemain sa première messe, tu m'as parlé de cette Noël-là... Tu sais, entre nous, tu devrais peut-être t'en confesser. Ça n'est pas une chose très orthodoxe.
--Oh! ma confession est très simple, répondit-il, et, puisque tu m'y provoques, je la vais faire publiquement.
Les gens de la veillée s'écrièrent d'une seule voix:
--C'est cela, Yvik! Nous t'absoudrons, nous autres!
Les filles de la maison versèrent dans les écuelles d'argile peinte une nouvelle ration de cidre fumant. Le _soudard_ commença son récit.
II
Donc, ce vingt-quatre décembre de l'année que vous savez, il montait la garde dans la ville haute, heureux de se retrouver là, vivant et intact, alors que tant de ses camarades... Suffit!
Alger, c'est encore la terre africaine, mais elle sent déjà bon l'odeur de France.
Il allait et venait, la crosse à l'épaule.
A ses pieds, la ville blanche s'écroulait, ainsi qu'une énorme cascade d'écume fouettée par le vent jusqu'au bleu sombre de la mer. Car il ventait à force. C'est là-bas, pour l'hiver, une manière de s'imposer. A chaque saute de la rafale, des houles d'eau s'abattaient, et, dans le ciel, des nuages couraient d'une fuite éperdue.
Il s'était pris à les situer ailleurs, ces nuages, et dans sa pensée s'ébauchait le contour idéal d'une autre terre où leur ombre défilait processionnellement...
De quelle subtile essence est donc faite la Patrie, qu'elle se déplace, qu'elle émigre ainsi avec nous au gré de nos fantaisies voyageuses ou de nos exils forcés? Si loin que le destin nous entraîne, il semble que toujours un peu d'elle nous accompagne, qui s'épanouit là où nous plantons notre tente et continue d'exhaler autour de nous son immatériel arome... Un _déjà vu_ dans le visage d'un étranger qui passe, un bout de chanson dans un souffle de brise, la silhouette d'un arbre, l'émanation fugitive d'un parfum, moins encore, un détail, une insignifiance, un rien, et voilà que retentit en nous un rappel mystérieux, voilà qu'au plus intime de nous-même une combinaison subite s'opère à notre insu, qui élimine tout ce qui contraste, groupe tout ce qui cadre avec l'image aimée du pays lointain. L'âme bretonne se prête plus aisément que toute autre à ce travail mystérieux...
* * * * *
A mesure que tourbillonnaient les coups de vent chargés de grosse pluie, à mesure que s'allongeaient les envergures grises des nuages dans l'air, c'étaient comme des pans de la Bretagne qui se reconstruisaient lentement autour du conscrit léonard, en vedette devant la Kasbah.
Un bruit de cloches, qui, dans une accalmie, montait de la ville basse, du quartier français, tinta dans tout son être, profondément. Il se rappela que c'était Noël, la veillée sainte pour la naissance d'un Dieu.
Et des choses d'enfance lui revinrent en mémoire, si douces qu'elles lui donnaient envie de pleurer. Oh! le manoir paternel, la flambée d'ajoncs dans l'âtre, et le _flip_, ce punch d'Arvor, qui bout joyeusement, et les châtaignes dorées dont la pelure craque! C'était maintenant comme une vision présente. L'horloge de la cuisine sonne onze heures du haut de sa gaine de bois: un remue-ménage secoue la ferme; tout son monde est vite dehors, si ce n'est les bêtes qui, ce soir-là, dit-on, causent entre elles, en langage humain, du nouveau-né de l'étable galiléenne. Il fait nuit noire, malgré les étoiles; on cherche sa route, à travers les chemins crottés; car elle est morte, la tradition des Noëls blancs de neige, et les saisons ont changé d'habitudes, comme les hommes. Au cimetière, on s'oriente parmi les tombes d'ancêtres: les portes de l'église, grand'ouvertes, forment des baies lumineuses par où s'échappe la mélodie voilée du chant des femmes. Et, dans le choeur des voix, domine la voix aimée, celle que le Léonard de la Kasbah reconnaîtrait entre toutes, la vôtre, ô Glaudinaïk du Mezou-brân, qui ne songez guère à l'Afrique sans doute en psalmodiant les versets latins...
Son rêve prenait une intensité de vie actuelle: il s'y plongeait avec une infiniment délicieuse tristesse, quand on le vint relever de sa garde.
Il avait une heure devant lui, jusqu'à l'appel du soir. Combien volontiers il eût couru à la cathédrale, si elle n'avait été si loin! Il dut se contenter de promener sa flânerie méditative, à travers les petites rues grouillantes d'Arabes. Le crépuscule était brusquement tombé; le ciel semblait une immense lave refroidie, piquée de scintillements; la caravane des nuages avait disparu.
Soudain, comme il longeait une façade haute et morne, vint à son oreille un bruit léger, traînant, une sorte de murmure monotone qui pouvait être une prière et aussi une lamentation. Un porche étroit bâillait dans l'ombre; il entra.
III
Une enceinte vaste, douteusement éclairée; d'épais tapis jonchaient le sol et amortissaient les pas.
Autour des piliers, vers le fond, des étendards verts pendaient à des hampes, comme les oriflammes dont on décore en Bretagne les murs des chapelles, le jour du pardon.
De vagues formes accroupies, drapées d'étoffes blanches, grises, bleues, gisaient dans une immobilité silencieuse.
De temps à autre, cependant, un nom s'échappait de leurs lèvres. Cela courait comme un frisson de vent sur une mer calme. On ne percevait qu'un mot, toujours le même:
--Allah!... Allah!...
Alors seulement le _soudard_ de San-Thégonnek comprit qu'il était dans un sanctuaire arabe, dans une mosquée, et que ces gens prosternés adoraient...
Son frère prêtre l'interrompit à cet endroit de son récit:
--Tu aurais dû t'en aller, Yvik; tu aurais dû t'en aller à ce moment.
--Eh bien! non, continua-t-il, je restai. J'ajouterai même, pour être franc, que je ne songeai point à m'esquiver.
Tout au contraire. Une envie irrésistible le prit, lui, chrétien, de joindre sa prière à celle de ces mécréants. Il s'agenouilla derrière leurs files pressées et, dans la maison de Mohammed, il se mit, au milieu de toutes ces oraisons musulmanes, à réciter son oraison catholique, en breton.
La voix du mufti, tout au haut de la nef, égrenait la lente mélopée du Coran.
Naïvement, sans penser à mal il se laissa aller, les yeux mi-clos, à écouter susurrer cette voix grêle, un peu chevrotante, avec de très douces modulations. Et elle lui rappelait, quoi qu'il fît pour repousser cette comparaison sacrilège, oui, elle lui rappelait le vieux curé de sa paroisse, et la messe basse dans l'église bretonne, et les répons étouffés de l'enfant de choeur sur les marches du maître-autel.
N'était-ce donc pas vraiment à quelque nocturne de Noël qu'il assistait? N'allait-il point découvrir quelque part, dans un des recoins de la mosquée, cette crèche naïve à laquelle travaillaient naguère ses soeurs, aux approches de la grande fête? Il s'imaginait presque la voir là-bas, près de la chaire du mufti, avec son toit de branchages verts où des flocons de ouate simulaient la neige, avec son Jésus de cire sur un lit de paille fraîche, et son saint Joseph à figure grave, et sa mignonne Vierge, et les mufles recueillis des boeufs.
Rien ne gênait l'illusion; même elles semblaient la fortifier encore, toutes ces formes prostrées devant lui, dont il n'apercevait que les dos; les blanches vous avaient des airs de religieuses encapuchonnées, et, quant à celles de couleur sombre, on les pouvait prendre aisément pour des vieilles du pays de San-Thégonnek, enveloppées des longues mantes à cagoule qui servent dans les deuils et par les grands froids.
Qui sait si elle n'était pas là, au milieu de ce monde exotique, sa Glaudinaïk du Mezou-brân? Il aurait juré qu'elle allait se lever tout à l'heure, la messe finie, et sortir avec lui, fine et svelte, légèrement rougissante sous sa coiffe de dentelle, la coiffe des filles de Quimerc'h aux ailes éployées. On suivrait ensemble les chemins boueux, enjambant les flaques, avec de bons rires où sonnerait l'amour; ensemble aussi l'on s'attablerait dans la cuisine de la ferme, pour le réveillon commun, et ce serait une veillée exquise en l'honneur du dieu Jésus qui vint au monde salué par des pâtres...
Mais Glaudinaïk ne se leva pas; ce furent les Arabes qui franchirent le seuil derrière lui, en le regardant de leurs yeux vifs, pétillants de haine. Dehors, c'était le même ciel immense de lave refroidie, où passaient, non plus les rafales mouillées de tantôt, mais des souffles aigres de bise qui vous coupaient la face.
Et il sentit qu'elle était loin, la tiédeur qui passe sur l'aile des vents de Bretagne, même au coeur de l'hiver.
Il remonta vers la caserne, vers la gouailleuse chambrée, la tête vide et sonnant creux, l'âme tout endolorie...
--Voilà! dit-il en terminant... Pour parler comme mon frère l'abbé, ce n'est peut-être pas très orthodoxe... mais, de cette messe de minuit, je me souviendrai à tout jamais.
Puis, se tournant vers sa jeune femme assise sur le banc du lit, à gauche de l'âtre, auprès des servantes:
--En aucune circonstance, Glaudinaïk, pas même au pays des Kroumirs, devant la mort, je n'ai pensé à toi avec plus de ferveur.
Il se tut. On n'entendit plus, dans le grand silence, que le tic-tac de l'horloge et la chanson de la bûche qui agonisait.
III
RÉCITS DE PASSANTS
LES DEUX AMIS
C'était le soir de la Toussaint, à la veillée, dans une vieille maison des environs de Plogoff, bâtie sur l'emplacement et avec les pierres de l'ancien manoir de Kergaradec.
On connaît ce paysage funèbre de l'extrémité du Cap. A gauche, le morne chemin qui mène vers Lezcoff, la pointe du Raz et le gouffre de l'Enfer; à droite, la vallée profonde, où dort, dit-on, sous les eaux grises de l'étang de Laoual, tout un quartier de la Ker-Is des légendes, et qui s'ouvre, vers l'ouest, entre les promontoires sinistres du Raz et du Van, sur la mystérieuse baie des Trépassés.
Dans la cuisine, étroite et sombre comme une crypte, une douzaine de personnes formaient cercle devant l'âtre, encadré, suivant l'usage de la région, par une boiserie peinte supportant, sur une tablette, une vierge en faïence entre deux bouquets de fleurs artificielles.
Un feu de mottes brûlait dans le foyer et remplissait le réduit d'une âcre odeur de tourbe.
Les cloches de Plogoff entrèrent en branle, se mirent à tinter le glas de nuit pour la fête du lendemain. Gaïd Dagorn, la maîtresse de la maison, donna le signal de la prière et commença la série des _De profundis_ pour tous les parents défunts. Les oraisons se succédèrent tant que dura le glas; puis, quand les voix des cloches se furent tues dans le lointain, il se fit parmi les assistants un long silence.
Le grand bruit de la mer semblait par instants tout proche, comme si les lames fussent venues battre contre les murs du logis. Gaïd, après s'être signée une dernière fois, interpella une espèce de colosse aux poings velus, assis en face d'elle, de l'autre côté de la cheminée.
--Çà, taupier, dit-elle, puisque vous êtes des nôtres, ce soir, contez-nous une histoire de votre pays de Commana, là-bas, à l'intérieur des terres.
L'homme fit entendre un grognement, un _hon_ inarticulé.
Puis, comme la ménagère insistait:
--Tout de même, prononça-t-il... Seulement, ce n'est pas une histoire, c'est une chose arrivée.
Et il commença d'une voix posée, un peu sourde.
* * *
«A Rozvélenn, en Sizun de la montagne, vivait, il y a quelque vingt-cinq ans, un fermier du nom de Jean Bleiz, qu'on appelait encore _Bleiz du Ménez_, pour le distinguer d'un de ses cousins qui habitait le bourg.
«Je l'ai connu. C'était un homme laborieux et sage. Ses terres étaient les mieux tenues qui se pussent voir à dix lieues à la ronde. On disait de lui que le beau blé venait aussi aisément dans ses champs que la fougère dans les champs des autres. Le vrai, c'est qu'on eût fait bien de la route avant de trouver un travailleur aussi capable, aussi entendu.
«Mais son fils Noël, élevé à son école, lui était, il faut le dire, d'une aide singulièrement précieuse. Quel beau gars, solidement découplé! et si attaché à sa besogne! L'esprit sérieux, avec cela, trop sérieux même. Son père le morigénait souvent à ce propos.
«--Tu ne prends pas assez de bon temps. Tu réfléchis trop. Va donc aux pardons, avec les camarades, et danse, et amuse-toi.
«Lui souriait, se contentait de répondre doucement:
«--Que voulez-vous? Je suis comme je suis. Mon plaisir n'est pas où est celui des autres; voilà tout. D'ailleurs, je ne suis pas seul de mon espèce. Est-ce que Evenn, sous ce rapport, n'est pas tout mon portrait?
«Le vieux Jean Bleiz, alors, de conclure:
«--Ce qui me déplaît chez toi ne me plaît pas davantage chez ton Evenn.
«Mais, me demanderez-vous, qu'était-ce que cet Evenn?
«Voici.
«C'était un jeune homme du même âge que Noël Bleiz, et son inséparable. Son père avait tenu, jadis, la ferme de Keranroué dont les terres touchent celles de Rozvélenn. Mais le pauvre René Mordellès,--c'était son nom,--quoiqu'il fût, lui aussi, un maître laboureur, avait toujours été desservi par la malechance. Au lieu que les cultures de Jean Bleiz, son voisin, prospéraient de plus en plus, d'année en année, les siennes, quelque peine qu'il se donnât, tournaient toujours contre son attente. Il y a comme cela des domaines et des gens sur qui pèse une fatalité. René Mordellès épuisa, on peut dire, toutes les infortunes. Ses bêtes crevaient, sans qu'on sût de quelle maladie; l'eau noyait ses foins; sa moisson se desséchait sur pied. Un hiver, la foudre tomba sur sa grange. Il lutta longtemps, finalement fut vaincu. La tristesse et le désespoir s'emparèrent de lui et le conduisirent à la tombe. Sa veuve ne tarda pas à le suivre dans la mort.
«Restait un enfant, Evenn, ou, comme on l'appelait alors, à cause de son jeune âge, Evennik.
«Il venait d'avoir dix ans et se préparait à sa première communion. Sur les bancs du catéchisme, il s'était lié d'amitié avec Noël Bleiz; ensemble ils allaient au bourg, ensemble ils en revenaient. Le soir de l'enterrement de René Mordellès, Noël dit à Evenn:
«--Tu n'as plus de chez toi. Veux-tu demeurer avec nous, à Rozvélenn? Tu y serais comme dans ta propre maison. Mon père te donnerait les gages d'un gardeur de vaches. Tu deviendrais comme mon frère et nous ne nous quitterions plus.
«Le lendemain Evenn Mordellès était installé chez les Bleiz. Et, à partir de ce moment, en effet, Noël et lui ne firent plus un pas l'un sans l'autre.
«Leur amitié ne fit que grandir avec l'âge, à mesure qu'ils grandissaient eux-mêmes.
«Le temps vint pour eux de tirer au sort. Il se trouva que Noël eut un mauvais numéro, tandis qu'Evenn en ramenait un bon. Jean Bleiz, qui se sentait vieillir, fut désolé, à la pensée que son fils lui serait enlevé pour sept ans, sans compter que c'était l'époque où l'on se battait par là-bas, je ne sais où, du côté de la Russie. Et la ménagère, la bonne Glauda, était encore plus navrée que son mari. Dès que les hommes étaient partis pour les champs, elle s'asseyait sur le _banc-tossel_, auprès de la cheminée, pour pleurer à chaudes larmes, se lamenter, en maudissant la conscription et la guerre. Le soir, tout le monde couché dans la ferme, Jean Bleiz et elle s'attardaient de part et d'autre du foyer, devant la cendre déjà éteinte, à échanger leurs idées noires, leurs craintes, leurs mauvais pressentiments.
«--C'est si long, sept ans! disait Jean Bleiz. Serai-je encore là, quand il reviendra?
«--Ce à quoi je songe, moi, c'est qu'il peut ne pas revenir, faisait Glauda.
«Et ils restaient songeurs, tristes, sans foi dans l'avenir, murmurant chacun à part soi:
«--Si du moins le sort était tombé sur Evenn.
«Quant à acheter un remplaçant, cela n'était pas dans leurs moyens. Le «marchand d'hommes» demandait trop cher.
«Cependant les jours s'écoulaient, rapprochant le terme fatal.
«Evenn n'avait pas été sans voir que Jean Bleiz avait beaucoup perdu de sa vaillance à la tâche et que Glauda, à table, sitôt qu'elle fixait les yeux sur son fils, se détournait pour essuyer furtivement une larme.
«--Allons, se dit-il un matin, au saut du lit, il faut qu'aujourd'hui je me décide à parler.
«Le hasard favorisa son dessein. Quand il vint prendre les ordres du maître pour la journée, Jean Bleiz s'exprima de la sorte:
«--J'ai résolu de commencer à défricher la Grand'Lande. Tu guideras les chevaux et Noël conduira la charrue. Buvez tous deux un bon coup de cidre, car les souches sont vieilles et le travail sera dur.
«Voilà nos gaillards partis. Quand ils furent seuls, avec l'attelage, là-haut sur le versant du Ménez, dans la Grand'Lande, Evenn dit à son ami Noël:
«--Laissons souffler un peu les bêtes avant d'entamer la première tranchée, et asseyons-nous sur cette roche plate qui est, si l'on en croit les vieilles femmes, le tombeau d'un saint inconnu. Regarde comme on voit bien de cette place tout le pays!
«--Comme tu prononces ces paroles d'un ton étrange! prononça Noël. Ta voix tremble.
«--Peut-être, car mon coeur bat avec violence.
«--Pourquoi?
«--Parce que j'ai une demande à te faire et que j'ai peur que tu me refuses.
«--T'ai-je jamais rien refusé, à toi qui m'es plus qu'un ami, plus qu'un frère?
«--Eh bien! promets-moi que tu m'accorderas encore cette grâce-ci.
«--Tout ce que tu voudras, pourvu que ce soit en mon pouvoir.
«--Jure-le.
«Noël cracha, selon l'usage, dans le creux de sa main droite, et leva la paume ouverte vers le ciel.
«--Je le jure, fit-il.
«--Tu me donnes donc la plus grande joie que j'aie jamais rêvée en ce monde, reprit Evenn. Je vais enfin pouvoir m'acquitter de ma dette envers toi et envers tes parents. Tu te rappelles, Noël, ce soir d'octobre où l'on porta ma mère en terre, pour la réunir à son mari, à mon pauvre, à mon malheureux père, Dieu lui fasse paix! Je sanglotais au pied de la tombe, suppliant Dieu de me faire mourir, moi aussi, maintenant que je n'avais plus personne, plus rien, pas même un toit, puisque la vente avait eu lieu l'avant-veille à Rozvélenn et que le nouveau fermier attendait, avec ses meubles, dans la cour, tandis que le cercueil de la défunte franchissait le portail. Soudain, j'entendis une voix qui me disait: «Viens, Evennik! ton lit est fait chez nous.» Grâce à toi, Noël, grâce à Jean Bleiz et à Glauda, je n'ai pas connu l'amertume du pain mendié. J'ai eu la nourriture du corps et cette autre nourriture, la plus nécessaire de toutes, celle de l'âme. J'ai été aimé, moi l'orphelin, moi l'enfant de misère et d'abandon. Pas un matin je ne me suis réveillé sans te bénir, toi et les tiens. Mais comment vous prouver à tous que vous n'aviez point obligé un ingrat? En m'appliquant au travail de mon mieux? Beau mérite! Ton père n'a jamais voulu admettre que je travaille sans être payé... A la fin tout de même, l'occasion que je guettais est venue. Avoue, Noël, que je serais le plus méprisable des hommes si je la laissais échapper... J'ai tiré un bon numéro, toi un mauvais; mais tu ne partiras point: c'est moi qui partirai à ta place.
«Le fils de Jean Bleiz, assis sur la roche, à côté de son ami, avait écouté Evenn Mordellès sans l'interrompre. Mais, aux derniers mots, il bondit.
«--Cela, jamais! s'écria-t-il.
«--J'ai ta parole sacrée, riposta l'autre.
«--Il n'y a pas de parole qui tienne!... Quand le sort a prononcé, ce qui doit être doit être. Le sort, c'est la voix de Dieu. Dieu ne m'en voudra point de parjurer un serment fait à l'encontre de ses desseins.
«--Tu t'emportes bien légèrement, Noël, dit Evenn, la main sur l'épaule du jeune homme... et bien inutilement aussi, ajouta-t-il, en tirant de la poche intérieure de sa veste un papier plié avec soin. Tu vois ça! C'est la feuille de route d'Yves Mordellès, fils de défunts René et Marie Mingam, accepté, sur avis du commandant de recrutement, comme soldat du train des équipages, en remplacement du nommé Noël Bleiz, auquel il est reconnu apte à se substituer... Et maintenant, frère, à la charrue! Les chevaux commencent à se demander ce que nous faisons là...