Vieilles Histoires du Pays Breton
Part 14
Arrivé près du campement, j'attachai ma bête au montant d'une barrière et je pénétrai dans les ruines.
Alors, seulement, je m'aperçus qu'un vol immense de chouettes me suivait. Elles se perchèrent sur les branches d'alentour, fixant sur moi leurs prunelles blafardes qui ne me faisaient plus peur. Je remis le missel à son ancienne place, ébauchai un signe de croix en passant devant l'autel et m'en retournai vers la charrette. Je m'étais à peine éloigné d'une cinquantaine de pas que des chants s'élevèrent de la chapelle détruite, à la louange de l'Enfant-Dieu. En me retournant, je ne vis plus les chouettes; mais, parmi les décombres du sanctuaire, une foule agenouillée entonnait l'hymne de la Nativité et un prêtre à cheveux blancs se tenait, les bras étendus, en face du missel ouvert que lui présentait un acolyte.
... Hue! Dia!... Le cheval rassuré repartit au galop dans la direction de Belle-Isle. Les carillons de Gurunhuël, de Plougonver, de Loquenvel, de vingt autres paroisses encore se répondaient à travers la clarté laiteuse de la nuit, sous le scintillement avivé des étoiles.
Et j'arrivai à Belle-Isle à temps pour entendre la messe.
LE PUITS DE SAINT-KADÔ
I
_Puns Kadô_,--le puits de Saint-Kadô,--je le revois, en écrivant ces lignes, tel qu'il était aux jours de mon enfance, avec sa margelle basse, son parapet de pierres moussues et son vieux treuil qui poussait des gémissements presque humains, dans le silence du soir, à l'heure où les femmes du bourg, selon l'expression consacrée, «allaient à l'eau».
C'était une espèce de citerne carrée, peu profonde, creusée au milieu de la place. Dans une des parois s'ouvrait une haute niche, jadis décorée de la statue du saint. Cette statue, un beau jour, s'était effondrée de vétusté et de moisissure.
--Foi de Dieu! avait dit un loustic comme il y en a tant en Trégor, je ne m'étonne pas que saint Kadô ait donné sa démission... Ça n'est pas gai d'être le patron d'un puits. Il aura sans doute demandé à monter en grade et à devenir patron d'auberge!...
Ce fut toute l'oraison funèbre de la pauvre vieille image, sculptée aux temps anciens dans un tronc de hêtre par quelque pieux sabotier d'alentour. On songea bien à la remplacer, mais plus tard, lorsque la fabrique serait plus riche. En attendant, des ronces grimpantes, des fougères aux fines dentelles s'efforçaient de cacher de leur mieux la détresse de cette niche veuve, où les débris sacrés achevaient de pourrir.
Le puits continua de s'appeler _Puns Kadô_; mais, de Kadô lui-même, à la longue, il ne fut plus question...
Entre toutes les ménagères qui s'attroupaient, le soir, auprès de la margelle et qui s'y attardaient quelquefois des heures à médire de leur prochain, sous prétexte d'emplir leurs cruches, Fanta Gouronnec était la seule qui se souvînt encore du saint et adressât de temps à autre à ses tristes reliques décomposées une salutation mélancolique.
--Je ne désire qu'une grâce avant de mourir, disait-elle souvent: c'est de voir sur pied le saint Kadô tout neuf qu'on nous promet depuis des années et qui pourrait bien être comme le veau de la vache à Tanguy, lequel devait peser en naissant six cents livres, mais ne naquit jamais...
Il faut croire que Fanta était destinée à mourir heureuse, car sa prière fut exaucée, à la suite d'une circonstance assez bizarre dont voici l'authentique récit.
II
Le meilleur des hommes, Joseph le Saint,--en breton _Ar Zant_,--bon mari, bon père, cultivateur consommé, éleveur émérite, mais, par exemple, ivrogne, ah! ça, oui, ivrogne pommé!... Plus que sa femme, plus que ses enfants, plus même que sa terre et que son bétail, il aimait la boisson. Il fallait lui entendre prononcer ce mot: «la Boisson!» Il y avait, dans la façon dont il le disait, de la tendresse, de la piété, de la dévotion, de la ferveur, quelque chose de mystique et de passionné. C'était chez lui un culte qui allait jusqu'au fanatisme. Le _recteur_ de la paroisse le sermonnait souvent à cet égard.
--Que voulez-vous? répondait-il doucement. C'est dans ma nature. Je suis _boissonnier_!
Les néophytes de la primitive église ne mettaient pas plus d'accent à professer qu'ils étaient chrétiens.
Il se soûlait à chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, c'est-à-dire tout les dimanches régulièrement, plus les jours de fêtes gardées, et enfin quand ses affaires l'obligeaient à paraître aux marchés voisins. Ivresses charmantes, d'ailleurs, qui le faisaient pleurer de joie et lui versaient dans l'âme une infinie béatitude. Sa large face candide alors s'épanouissait, rayonnait, sans rien de bestial ni même de grossier, au contraire: il en était comme transfiguré. Ses petits yeux vifs avaient des scintillements d'étoiles, et, de ses lèvres souriantes, coulaient des paroles de miel. Pour causer d'affaires, il avait soin d'attendre qu'il fût gris: il voyait plus clair et se sentait plus retors...
Ce soir-là, veille de Noël, il revenait, au trot de Rouzic, sa jument rouge, d'une vente de bois faite en l'étude de Me. Cariz, notaire à Lannion. Il était content de lui et des autres, content de l'humanité tout entière. Il avait beaucoup bu, et bu à bon compte, ce qui doublait son allégresse, ayant acquis pour la bagatelle de cinquante écus un lot de chêne d'une valeur réelle de quatre cents francs... Oui dame! pour cinquante écus il était devenu, lui paysan, lui fermier, propriétaire de cette magnifique avenue du château de Kergloz,--des arbres superbes comme on n'en trouve plus que chez «les nobles».--Fallait-il tout de même que M. le comte eût besoin de gros sous, après avoir _rousti_ les pièces d'or!... Un _boissonnier_ aussi, ce comte, mais un boissonnier des grandes villes, un boissonnier joueur, fainéant et sombre.
--Vois-tu, il y a l'ivrognerie des braves gens et celle des pendards, expliquait Joseph le Saint à Dall an Dribunêr, assis à sa gauche sur l'unique siège du char à bancs.
Ce Dall an Dribunêr était un vieil aveugle, vivant d'aumônes et clamant: «La charité!» de seuil en seuil. En échange de l'hospitalité qu'on lui accordait, dans les greniers ou les étables, il rendait aux femmes le service de les aider à dévider les écheveaux de chanvre, aux fileries d'hiver: d'où ce sobriquet de _An Dribunêr_ (le dévideur) dont on l'avait affublé et qui avait fini par se substituer à son véritable nom, tombé pour lui-même en oubli. Le Saint l'avait trouvé gravissant péniblement la côte, au sortir de Lannion.
--Où vas-tu comme ça, Dall?
--A ta voix je te reconnais, Ar Zant... Je vais bien loin, si j'en crois mes jambes qui me rappellent à tout moment qu'elles ont passé l'âge de courir les chemins.
--Mais encore?
--A Roquinarc'h, mon fils, chez les Krénavel, puisque cependant tu tiens à le savoir. C'est mon jour de loger sous leur toit.
--Eh bien! monte. Je te déposerai, presque à leur porte. Tu n'auras que trois champs à traverser.
Et le vieux s'était hissé dans le véhicule, en appelant sur Joseph le Saint toutes les bénédictions du ciel. Et celui-ci tout de suite s'était mis à lui faire ses confidences.
...--Oui, continuait-il, il y a ivrognes et ivrognes...
--Certes, opinait l'aveugle.
--Toi, Dall, t'es-tu jamais soûlé?
--Plus d'une fois, oui... à l'auberge du _Coûte rien_.
--Hein? Quoi? Où est-ce qu'elle est, cette auberge?
--Eh! un peu partout, Dieu merci! Le long des routes, sur les places des bourgs, dans l'herbe des prés. C'est le tonneau du bon Dieu: chacun peut y boire. L'eau coule pour tout le monde.
--De l'eau!... Pouah! fit le Saint avec une grimace.
Un sourire malicieux se dessina sur les lèvres de l'aveugle, mais que surprirent seuls les anges qui rôdent dans le firmament de Bretagne, la nuit de Noël... La silhouette d'une maison se profila en noir sur l'horizon nocturne criblé d'étoiles.
Au dessus de l'huis se balançait, dans le vent, une touffe de gui. A l'intérieur, nulle clarté. Les gens, apparemment, dormaient.
Joseph arrêta court la bête.
--J'ai soif, dit-il. Nous allons réveiller ce mécréant d'aubergiste qui se permet de ronfler à l'heure où les autres se lèvent pour rendre visite dans sa crèche à l'Enfant-Dieu... Nous boirons un litre en l'honneur de Jésus!... D'ailleurs, te voilà presque arrivé...
Ils descendirent de voiture, et le paysan se mit à cogner sur la porte avec le manche de son fouet.
Mais personne ne lui répondit.
--Ohé! Tignouz, ohé! Grida, ouvrez donc!... C'est moi, Joseph le Saint, de Kergouanton, avec Dall an Dribunêr. Laisserez-vous deux chrétiens mourir de la pépie?
Même silence.
--Hé! fit l'aveugle, ne vois-tu pas que le logis est vide? Ils sont tous en route pour la messe, mon cher... Ce que tu as de mieux à faire, c'est de continuer, toi-même, ton chemin. Tu te désaltéreras au bourg de Tréziny.
--Ouais, tous les cabarets seront clos.
--Tu en seras quitte pour t'abreuver au _puns Kadô_.
--Grand merci! Je ne suis pas, comme toi, de l'espèce des grenouilles.
--Parlons sérieusement, reprit l'aveugle d'un ton pénétré, avec, toutefois, une imperceptible nuance d'ironie. Tu as été obligeant à mon égard, je te veux payer de retour. Je vais te révéler un secret que je tiens de ma grand'mère, laquelle était une femme de sens, renseignée comme pas une sur les merveilles de la «nuit sainte»... Seulement, jure-moi d'abord que tu n'en abuseras point...
--Je jure tout ce que tu voudras. Voyons ton secret.
--Lorsque tu arriveras à Tréziny, toutes les auberges en effet seront fermées; les gens seront à l'église. Laisse ton équipage à l'entrée du bourg et dirige-toi vers le puits qui est au milieu de la place. Là, assieds-toi sur la margelle jusqu'à ce que tu entendes tinter la clochette de l'enfant de choeur, au moment de la consécration. Dès qu'elle aura commencé à sonner, ne perds pas de temps. Saisis d'un poing solide l'un des seaux et mets-toi à califourchon sur l'autre. Tu descendras ainsi tout doucement et tu atteindras sans peine la niche pratiquée dans le mur du fond. Tu m'as bien compris?
--Parfaitement; mais qu'est-ce que ça me rapportera, toute cette gymnastique?
--Mon cher, la nuit de Noël, pendant la durée de la consécration, l'eau de ce puits se change en vin, par les mérites du Christ et la vertu de saint Kadô[21]... Tu n'auras qu'à te pencher pour en boire à pleines gorgées. Et c'est un vin, mon cher, comme on n'en goûte qu'au paradis. Tu m'en diras des nouvelles!
[21] C'est une tradition répandue en Basse-Bretagne que la nuit de Noël, pendant le temps que dure la consécration, l'eau des sources se change en vin pur. J'ai mentionné plus haut l'aventure authentique du pauvre Nonnic Garlantès, qui, lui, se noya tout à fait, pour avoir voulu s'assurer de la réalité du miracle (cf. _Nédélek_).
Le fermier se grattait le bout du nez.
--J'ai idée que tu te moques de moi, Dall an Dribunêr.
--Crois ou ne crois point. Cela te regarde. Il était de mon devoir de te témoigner ma reconnaissance à ma manière... Au revoir, fils! grâce à toi me voilà presque rendu à destination. Il ne me reste qu'à te souhaiter bon voyage!
Et le vieux, franchissant une barrière, s'engagea dans les champs, tandis que l'ivrogne, remonté tant bien que mal sur son siège, criait à Rouzic un «hue!» formidable, et que la bonne jument s'enlevait en faisant feu des quatre pieds.
III
--Allez à la messe avec nos invités, disait Fanta Gouronnec à son mari. Je suffirai bien toute seule à surveiller la cuisson du repas et à disposer le couvert... Partez sans crainte; la table sera prête à votre retour...
Le bourg était silencieux et comme désert. A peine si çà et là, aux lucarnes des chaumières, veillait une flamme pâle, une clarté discrète de ver luisant. L'église, en revanche, jetait par ses vitraux de grandes lueurs rougeâtres, pareilles à des feux de forge. Et des chants montaient, où dominait la voix de taureau du sacristain Fanch ar Luch, accompagné comme en sourdine par le nasillement monotone du choeur des femmes. Puis, soudain, les chants cessèrent et, dans le silence, retentirent par saccades les tintements grêles d'une clochette.
--La consécration! se dit Fanta.
Elle se signa dévotement, murmura une patenôtre et, ouvrant la porte, se vint mettre debout pour assister à la sortie de la messe.
Il lui sembla entendre des gémissements.
Jésus-Dieu! qu'est-ce donc qui se passait?
Elle prêta l'oreille. Les plaintes venaient du fond de _puns Kadô_. Et Fanta de courir au vieux puits, non sans s'être munie au préalable d'une lanterne.
--Qui est là? demanda-t-elle.
Une voix faible, exténuée, lointaine, lui répondit:
--Moi! Le Saint!
--Le Saint? fit-elle, interloquée. Quoi! c'est vous, Monseigneur saint Kadô?... Est-il possible!... Et que puis-je pour vous?
La bonne Fanta ne trouvait nullement étrange que la pauvre statue délaissée l'implorât de la sorte, dans le langage des vivants. N'était-ce pas nuit de Noël? Et puisque, cependant, cette nuit-là, les bêtes elles-mêmes reçoivent l'usage de la parole, pourquoi, je vous prie, pareille faculté ne serait-elle pas accordée aux images vénérées des saints?
Au reste l'esprit ingénu de Fanta n'en chercha pas si long.
Penchée sur la margelle, le buste engagé dans l'ouverture béante, elle disait de sa voix la plus dévote:
--Parlez, monseigneur. Vous savez comme je vous suis dévouée. Vous le savez, n'est-ce pas?... Depuis que votre ancienne statue est tombée en poussière, je ne cesse d'en réclamer une neuve, avec un manteau de pourpre, des gants violets, une crosse blanche et une mitre d'or. Mais tous ces fabriciens, voyez-vous, ce sont des gens sans coeur et sans oreilles, des misérables, des goujats, de fieffés ivrognes!...
Il faut croire que Joseph le Saint ne perçut que le dernier mot de cette pieuse apostrophe.
--Ivrogne, oui! bégaya-t-il. Mais je me corrigerai... je vous le jure!... Sauvez-moi!... Vous n'avez qu'à abaisser le seau que j'ai laissé échapper!...
--Hein? s'écria Fanta Gouronnec... Comment? Tu n'es donc pas le saint de la citerne?
--Le Saint!... Joseph le Saint, de Kergouanton! hurla le malheureux.
--Ah! c'est toi, chenapan? Les auberges ne te suffisent donc pas que tu te mets à voyager dans les puits?
Elle était furieuse d'avoir pris pour saint Kadô un «paroissien» qui n'avait avec lui que de si lointains rapports,--furieuse surtout de voir finir de façon si plate une aventure qu'elle avait crue céleste.
L'autre, cependant, geignait de plus belle:
--Je suis à bout de forces... Au nom de Dieu, père des créatures, venez à mon aide!... Qui que vous soyez, je vous le revaudrai.
Fanta Gouronnec se dit: «Je ne peux pourtant pas le laisser périr en état de péché mortel, la nuit où Jésus vient de naître!»
--Écoute, prononça-t-elle, je consens à te porter secours, mais à une condition.
--Je les accepte toutes.
--Voici. Tu doteras d'une image neuve, en bois de chêne, et peinte de pourpre et d'or, la niche où tu te morfonds.
--Dans deux jours elle sera commandée.
--Chez Philippe Merrer, «l'homme aux saints»! Il n'y a que lui qui sache les sculpter comme il faut.
--Chez Philippe Merrer, c'est entendu.
--Dût-elle te coûter cent francs!
--Je paierai même le transport.
--Tu le jures?
--Sur ma part de paradis.
--Non. Tu l'as déjà perdue, soûlard que tu es.
--Sur la tête de ma femme et de mes cinq enfants!
Les gens sortaient de la messe de minuit: un attroupement s'était formé autour de la citerne.
--Vous êtes tous témoins, dit Fanta en s'adressant à la foule de plus en plus compacte...
Et elle commença de tirer sur la corde, en criant, comme font les marins:
--Ohé! hisse!
On vit alors ce spectacle: Fanta Gouronnec ramenant, au lieu d'eau, ce sac à vin de Job Ar Zant, vert de peur et vert de mousse. Vous jugez si le treuil grinçait, mais l'homme aussi claquait des dents.
* * *
Moins d'un mois plus tard, on inaugurait à Tréziny une mirifique statue de saint Kadô drapée de violet et mitrée d'or. Toute la population assistait à la cérémonie. Ce fut une occasion de franches lippées et de grasses soûleries. Mais Joseph le Saint rentra chez lui, à Kergouanton, sans tituber. Depuis son aventure, il ne buvait plus qu'à l'auberge du _Coûte-rien_ dont Dall an Dribunêr lui avait, le premier, appris la route.
Et aujourd'hui, quand il est question d'un incorrigible ivrogne, il se trouve toujours quelqu'un pour dire:
--Il faudrait l'envoyer à _Puns Kadô_ s'abreuver de «vin de Noël.»
LE FORGERON
DE
PLOUZÉLAMBRE
A Mlle Finette.
Lorsque j'avais votre âge, mon amie, j'étais, ne vous en déplaise, un affreux galopin, toujours courant, toujours trottant, en quête d'aventures héroïques qui finissaient le plus souvent de la façon la plus sotte et d'où je sortais penaud, mais impénitent. Vous m'avez demandé de vous en conter une. Écoutez celle-ci qu'une rencontre récente m'a remise en mémoire.
I
C'était aux vacances dernières. Je passais par Plouzélambre. Imaginez une pauvre bourgade, la plus humble et la plus perdue: de vieilles maisons grises aux toits galonnés de lichens jaunes; quatre ou cinq auberges avec des enseignes d'une orthographe extraordinairement fantaisiste; un enclos plein de tombes, ombragé par des ifs presque millénaires; une église lamentable, à demi effondrée, ne tenant debout que par miracle, et, en face de l'église, l'école--une grande bâtisse fort laide, mais où, tout de même, autrefois, nous nous plaisions bien. J'en ai fréquenté d'autres, plus tard, qui, plus somptueuses, ne sont pas demeurées aussi chères à mon souvenir.
J'étais arrivé à Plouzélambre sur le coup des huit heures. Des écoliers, pareils à celui que je fus, entraient en classe, disposés sur une longue file, les mains derrière le dos, le sac de toile en bandoulière, tête nue et chantant. Le fracas sonore de leurs sabots sur les dalles retentissait en moi délicieusement et, parmi leurs voix claires montant à l'unisson, j'écoutais presque si je ne distinguerais pas la mienne. L'homme porte en lui une infinie puissance d'illusion: il avait suffi qu'autour de moi se reconstituât le décor familier de mon enfance, pour que je me crusse redevenu un enfant.
Un moissonneur descendait la rue, en corps de chemise, sa faucille sur l'épaule. Je l'arrêtai pour lui demander:
--L'instituteur, c'est bien M. Loarer, n'est-ce pas?
Je nommais mon ancien maître. Le paysan me dévisagea, un peu surpris. Puis, au bout d'un instant:
--Si je ne me trompe, nous avons ânonné ensemble sur les mêmes bancs. Tu dois être un tel. Moi, je suis le Bourdonnec.
Je lui sautai au cou et nous nous embrassâmes longuement.
--C'est singulier, fit-il, qu'après tant d'années on n'ait pas plus de peine à se reconnaître!... Je me suis souvent demandé, quand on causait de toi, chez nous, quel air tu pouvais bien avoir à présent. N'est-il pas étrange que tu sois exactement celui que je me figurais?
Je confessai en toute sincérité que, pour ma part, j'eusse difficilement mis, de prime abord, sur son visage robuste et hâlé le nom du petit Jouan Le Bourdonnec qui fut le premier et le plus aimé de mes compagnons d'études.
Il eut une de ces réparties profondes dont les paysans de Bretagne sont coutumiers:
--Nous, vois-tu, la vie des champs nous rend tous pareils... Mais, poursuivit-il, je n'ai pas répondu à ta question. Ne me parlais-tu pas de M. Loarer? Je vais te conduire à lui: nous n'avons, hélas! que l'échalier du cimetière à franchir.
Nous fîmes quelques pas dans une étroite allée, sablée de coquillages de mer; à droite, à gauche, des tertres verdoyants surmontés de croix peintes, racontant des vies obscures et d'humbles trépas; tout au bout, une tombe moins fruste, presque monumentale, taillée dans un bloc de granit rose.
--C'est ici, fit Jouan.
Et quand nous eûmes donné à la mémoire du vieux maître d'école un souvenir attendri:
--Tu vois que ses élèves lui sont restés fidèles. Les plus pauvres y sont allés de leurs quatre sous, pour qu'il eût une sépulture convenable. «Il faut, disaient-ils, que sa tombe soit aussi belle que celle d'un curé.» Le fait est que nous lui devions bien cela. Te rappelles-tu...?
Nous avions pris à travers le cimetière, pour sortir par l'autre côté. Et sur nos lèvres, tout en marchant, abondaient les évocations du passé. Le paisible champ des morts, baigné par l'éclatante lumière d'août, foisonnait de vie végétale. Des bourdonnements d'abeilles sortaient du calice des fleurs funèbres, et l'on entendait au loin, dans les campagnes ensoleillées, le ronflement d'orgue des machines à battre. De temps à autre, Jouan me prenait par le bras, me désignait une croix sur un tertre:
--Lis ce nom...
Et c'était quelqu'un de nos camarades d'antan, couché dans le grand repos, avant d'avoir accompli le meilleur de sa tâche. Une vague mélancolie me gagnait, et cependant j'eus toutes les peines du monde à retenir un éclat de rire, lorsque, à propos d'un des noms inscrits là, au lugubre registre d'absence, Jouan Le Bourdonnec me dit à brûle-pourpoint:
--Il était de l'histoire du _symbole_, tu sais?... Car tu te la rappelles, l'histoire du _symbole_?
Oui bien, je me la rappelais... Nous voilà de la reconstruire ensemble, pièce à pièce, en ses moindres détails.
Cela se passait aux âges déjà lointains où, sous prétexte d'apprendre aux petits Bretons le français, dont ils ne possédaient pas un traître mot, on leur interdisait, même aux récréations, de se servir entre eux de la seule langue dans laquelle ils fussent capables de s'exprimer.
Autant les condamner au silence.
Mais l'enfant a l'ingéniosité d'un sauvage.
Nous tournâmes la loi, quant à nous, en donnant à notre vocabulaire celtique, au moyen de désinences appropriées, une couleur vaguement française. Et ce fut alors le plus abracadabrant des jargons. On disait, par exemple: «J'ai _torré_ mon _botès_». Traduisez: j'ai cassé mon sabot. J'ai retenu encore ce verbe étonnant: _meignater_. Cela signifiait: se battre à coup de pierres. Tant de choses en un seul mot!
Le reste était à l'avenant.
Et voilà pourtant le mirifique idiome que j'ai parlé de six à dix ans.
Les inconvénients de la méthode frappèrent nos maîtres eux-mêmes et, pour y obvier, ils adoptèrent le _symbole_.
Symbole de quoi? Je ne l'ai jamais su. Il y a, comme cela, des inventions pédagogiques qu'enveloppe un terrifiant mystère.
Il nous était présenté, ce symbole, sous les espèces et apparences d'une rondelle de fer-blanc percée en son milieu d'un trou que traversait une ficelle.
Au premier terme suspect que vous laissiez échapper, le surveillant vous glissait dans la main ce signe d'infamie. A vous maintenant de vous en défaire, en le passant à un condisciple, astucieusement pris par vous en faute. On gagnait à ce genre d'espionnage de devenir assez vite un excellent apprenti policier. Peut-être est-il permis de penser que ce n'est point le but idéal de l'éducation. Le dernier détenteur du _symbole_, à la fin de la journée scolaire, restait une heure après le départ des autres à ranger les livres, à épousseter les bancs, à faire la toilette de la classe.
Et donc, cette humiliation m'advint.
J'en éprouvai un tel froissement que je résolus de me venger.
Au lieu de déposer le _symbole_ sur la chaire, ainsi qu'il était prescrit, je profitai de l'absence du maître, quand je fus libre, pour emporter la maudite rondelle de fer-blanc, et, sitôt dehors, mon premier soin fut d'assembler autour de moi tous les garnements du bourg.
--Çà, leur dis-je à peu près, il faut en finir avec cet instrument d'oppression. Qui le hait me suive, et faisons-lui les funérailles qu'il mérite.
Ils s'écrièrent d'une seule voix:
--C'est cela, oui! Qu'on l'enterre! qu'on l'enterre!
L'instant d'après, nous étions en route pour le Rûn. Le Bourdonnec et moi marchions en tête de la bande. Les autres suivaient, hurlant et vociférant. Nous devions avoir un peu l'air d'une troupe d'Apaches partant en guerre. Les gens, ébaubis, se pressaient sur les seuils pour nous regarder passer.