Vieilles Histoires du Pays Breton
Part 12
Aussi, quand le poète avait terminé son _prézec_, son sermon chanté, c'était à qui l'hébergerait pour le reste de la «nuitée»; c'était à qui l'emmènerait par les petites routes poudrées de blanc vers la ferme lointaine, perdue et comme ensevelie dans le mystère de la campagne. Hommes, femmes, enfants lui faisaient cortège. Il semblait que ce fût un prophète, un personnage prestigieux. Et, de fait, il avait en lui l'âme des anciens mages. Il avait approché Dieu, ce misérable, et ses haillons en restaient comme embaumés. Pendant le trajet, on le suppliait de «prêcher» encore, et il se remettait à chanter la _gwerze_ de Jésus, dans le silence solennel de la nuit. Son bras, levé dans un geste grandiose, dans un geste de semeur, répandait autour de lui la «bonne nouvelle». Sa voix roulait plus vibrante dans l'air glacé. Sur les talus, les chênes penchaient pour l'écouter, leurs torses macabres; les chiens de garde oubliaient d'aboyer; les boeufs, dans les étables, meuglaient doucement; la mer même, ensorcelée, suspendait sa plainte éternelle.
Jean Rumengol chantait tout le long du chemin. A la ferme, la veillée se continuait jusqu'à l'aube. Un tronc d'arbre brûlait dans le foyer, et le noble vagabond, assis dans l'âtre, était comme enveloppé d'une auréole de feu.
Le Jean Rumengol de ces temps-là se sentait investi d'une mission, d'un sacerdoce. Il ouvrait dans l'imagination des humbles de hautes perspectives. Il les aidait à voir le ciel. Il faisait passer devant eux le mirage des paradis futurs auxquels il croyait ardemment. Il était vraiment apôtre. Il avait le don des grands rêves qui seuls font vivre les âmes, et, après avoir pétri ce pain d'élection, il avait joie à le partager avec la foule.
... Mais à quoi bon le boulanger désormais, ce pain azyme, puisque les Bretons en étaient las?
Taisez-vous, taisez-vous, cloches des Noëls anciennes! Jean Rumengol est de trop parmi le monde d'à présent. Laissez-le mourir de sa belle mort, avec la neige pour linceul et pour oreiller le tombeau d'un roi. Soyez-lui compatissantes, ô cloches. Ne l'obligez pas à déclore ses yeux. Il les rouvrirait sur un pays vide et désenchanté. Pitié pour le vieux barde! Il a jadis magnifiquement interprété vos voix. Faites comme les vents, ses premiers maîtres. Ne sonnez que pour l'endormir!...
IV
--Lève-toi, Jean Rumengol! Lève-toi!
Elles sont obsédantes, ces cloches. Même sur le Ménez-Hom, il est dit qu'on ne peut mourir en paix.
Combien vaste pourtant est la solitude, et combien sauvage! C'est à peine si en avril les bergers osent y faire paître leurs moutons récalcitrants. L'herbe y est amère, rase et rousse. En décembre, il est morne, ce promontoire, avec ses deux croupes jumelles, également chauves. Entre les deux se tapit une chapelle sous le vocable de Sainte Marie, un de ces sanctuaires bretons qui sont comme des guérites bâties par la piété populaire le long des côtes.
Du haut de ces oratoires, les vieux saints d'Armor veillèrent longtemps sur le pays, montèrent autour de la Bretagne une sorte de garde sacrée. Saints marins, pour la plupart, ayant encore dans quelque coin de leur chapelle l'auge de pierre où jadis ils naviguèrent, leurs sanctuaires étaient comme des sémaphores épars sur les hauts lieux. Et, de ces sémaphores mystiques, les Maudez, les Guévrok, les Kirek, les Guennolé, les Kadok, les Beuzek et tant d'autres étaient les guetteurs éternels. Ils rassuraient les hameaux de pêcheurs dont les masures inquiètes aimaient à se blottir à leur pied.
Mais leur vigilance protectrice s'étendait bien au delà. Elle rayonnait sur la mer même, jusqu'aux extrêmes confins de l'horizon des eaux. Elle enveloppait d'une atmosphère de calme et de sécurité les vaillantes petites barques vouées à l'aventure quotidienne. Dès qu'il y avait menace de gros temps, la cloche de la chapelle se mettait d'elle-même à tinter. Et ce signal si menu, si grêle, semblait se prolonger à l'infini; il dominait la sauvage chanson du vent, la chanson plus sauvage de la houle; il se propageait, sonore, au sein de la brume la plus épaisse. Et les barques lointaines faisaient force de voiles vers la terre. Tel un troupeau que la trompe du berger rassemble, elles rentraient dans les anses de la côte, comme des vaches à l'étable. Les équipages, pour remercier le saint, entonnaient son cantique. Ces rudes voix d'hommes étaient douces à entendre, le soir, dans les étroits chemins caillouteux, rythmées par la cadence lourde des sabots. Debout sur les seuils, les femmes les écoutaient venir, en tricotant, et dans leur âme aussi s'élevait un chant ineffable, une reconnaissante action de grâces...
Que de fois Jean Rumengol avait été témoin de ces retours!
Plus encore que les saints «patriotes», comme les appelle Albert le Grand, la Vierge était chère aux Bretons du littoral. Sur tous les caps ils dressaient son image; ils lui bâtissaient des _maisons_[20] de pierre sculptée, avec des clochers élégants qu'on prendrait de loin pour de fines robes de dentelles en granit suspendues entre terre et ciel. Ils l'invoquaient sous de multiples noms, les plus poétiques, les plus tendres. Ils la nommaient «Madame Marie la douce», «Vierge de Bonne-Nouvelle», «Fleur blanche de la mer». Pendant les tourmentes, ils la voyaient marcher, vêtue de lumière, sur les flots. Elle ouvrait devant les bateaux des routes d'argent clair. Le seul frôlement de sa longue jupe apaisait la colère des vagues; la tempête lui obéissait avec une docilité bêlante de mouton.
[20] _Ty ar Werc'hès_, la _maison_ de la Vierge. C'est ainsi que le langage populaire désigne la plupart des chapelles qui ont la Vierge pour patronne.
C'est du moins ce que croyaient fermement les Bretons d'autrefois.
Ils croyaient encore que sainte Marie du Ménez-Hom avait été préposée par Dieu à la garde des mystérieuses cités qui dorment, enfouies sous les eaux, au bord des plages armoricaines. Aux temps anciens, avant la disparition d'Is, elle fut la patronne de cette merveilleuse capitale. Quand la ville eut été submergée par les flots, Gralon, qui s'était enfui sur son cheval gris pommelé, avec saint Guennolé en croupe, vint prendre terre au pied du Ménez-Hom. Sur les conseils du moine, il fit élever au sommet du mont une église expiatoire, de proportions modestes, mais qui reproduisait néanmoins en ses lignes essentielles la cathédrale d'Is. Il s'apprêtait même à faire sculpter une sainte Marie en granit bleu, toute pareille à celle que la mer avait engloutie avec tout le reste. Guennolé lui enjoignit d'attendre, et momentanément la niche destinée à la Vierge resta vide.
Mais, un soir, les pêcheurs de Cast, de Penn-Trêz et de Plomodiern ne furent pas peu surpris de voir une grande silhouette rigide de femme, que le couchant auréolait d'un nimbe d'or, glisser majestueusement sur la face des ondes. Elle marchait du pas étrange et silencieux d'une statue. Parvenue à la grève, elle s'engagea dans le sentier de la montagne, et, le lendemain--qui était un dimanche--la Vierge d'Is se dressait en pied dans l'église neuve du Ménez-Hom. On crut remarquer que dans sa main droite elle tenait une grosse clef de fer artistement ouvrée. On en conclut que c'était la clef de la ville noyée. Depuis, un proverbe eut cours, qui disait:
--Si jamais sainte Marie descend du Ménez-Hom, ce sera pour rouvrir les portes de Ker-Is.
Comme le gland engendre le chêne, ainsi le proverbe engendre souvent la légende.
Plus tard on raconta dans le pays que la Vierge du mont quittait son piédestal tous les cent ans, durant la nuit de Noël, pour aller montrer le _Mabik_ aux cités qui dorment sous les eaux. Bienheureux le vivant qui se trouvait, cette nuit-là, sur son chemin. La Vierge le priait de porter l'Enfant-Dieu et l'emmenait à sa suite dans les villes mystérieuses. Il y assistait à de merveilleux spectacles; il y voyait des choses si belles que ses yeux en demeuraient éblouis pour l'éternité.
V
Mère-nourrice, aux veillées d'antan, se faisait l'écho de ces naïves histoires, et Jean Rumengol les apprit, tout enfant, de ses lèvres. Longtemps il en fut hanté. Mais, vieilli maintenant et désabusé, il n'y ajoutait plus grande foi. Il savait, hélas! désormais l'inanité des légendes. Il les savait mourantes, comme l'âme délicieuse des ancêtres qui les enfanta. Et il les regrettait d'ailleurs assez pour se résoudre à ne leur point survivre.
Il voulait mourir, d'abord parce que les rêves auxquels il tenait le plus lui avaient fait banqueroute dans la vie; puis, parce qu'il gardait l'espoir--ou l'illusion--qu'ils pouvaient se reconstruire dans l'au-delà de la mort.
Dans ce dessein, il avait choisi ce Ménez, le plus farouche sommet de la _sierra_ bretonne. Il comptait y trépasser solitaire. La mer tout proche eût célébré sa messe funèbre, et la nuit, la triste nuit d'hiver, l'eût cousu dans un linceul de neige blanche, de ses doigts glacés et silencieux. Les grands fauves ont, dit-on, de ces pudeurs: ils se cachent pour mourir. Jean Rumengol avait dans les veines du sang d'animal sauvage.
Or, voici que cette nuit se trouva être celle de Noël; voici que toutes les cloches se mettaient en branle; voici que, par un fait exprès, semblait-il, elles accouraient de tous les points de l'horizon à ce morne promontoire, comme s'attroupent les sorcières au lieu du sabbat. Sorcières pieuses! Sabbat divin!
Jean Rumengol souleva ses paupières qui déjà s'appesantissaient.
Ce qu'il vit alors, je vais tâcher de vous le dire.
Les cloches tourbillonnaient dans l'air, sveltes, légères, lumineuses. On eût dit un essaim de fées. Leurs robes de bronze qui faisaient un grand bruit sonore étaient saupoudrées de neige étincelante, comme d'une poussière de diamants. Les battants se balançaient, furtifs et doux, ainsi que des pieds de femmes qui dansent. Chose plus étrange encore, elles avaient des figures, de jeunes visages d'un rose de séraphins, avec des regards limpides couleur de ciel. Leurs chevelures éparses baignaient leurs épaules. D'aucunes étaient blondes, du blond des peupliers en automne; d'autres avaient le ton roux des feuilles qui s'amoncellent au pied des chênes; d'autres étaient brunes, au point de se confondre avec la nuit.
Jamais il n'avait été donné à Jean Rumengol de contempler des formes de cloches aussi surnaturelles. Il se demandait si ce n'était pas le rêve de la mort qui commençait à se dérouler devant ses yeux. Et, comme ces chanteuses aériennes continuaient de lui répéter: «Lève-toi!», il se leva...
* * * * *
La vieille église du Ménez-Hom était illuminée splendidement. Toutes les étoiles du firmament y brûlaient comme autant de cierges. Dans la baie du portail apparut la Vierge en granit bleu, marchant de son pas de statue vivante. Jean Rumengol la regarda venir. Les étoiles la suivaient, rangées en longues files, comme pour une procession. Dans ses bras était le _Mabik_, le Dieu nouveau-né, enveloppé de langes qui avaient été taillés sans doute dans les morceaux d'une toile très ancienne.
Elle s'en vint droit au barde. Elle souriait de ce même sourire qu'elle avait aux lèvres le matin où Jean Rumengol, l'enfant d'aventure, fut trouvé près de son pilier.
--Te voilà bien vieux et bien las, mon pauvre Jean! dit-elle, de sa voix mélodieuse.
Il s'était jeté à genoux, et ne sut que balbutier:
--Ah! ma marraine!... ma bonne marraine!!!...
Elle reprit:
--Pour vieux que tu sois, et si lourde que t'ait été la vie, je désire, filleul, que tu m'aides à porter mon fils.
--C'est un honneur dont je suis indigne, marraine, mais je ferai ce qu'il vous plaira et, où vous voudrez que j'aille, j'irai.
Avec des précautions infinies il reçut l'enfantelet divin. Et aussitôt il sentit courir dans ses veines une flamme étrange de jeunesse. Il lui sembla que tout son être reverdissait comme au souffle d'un printemps surnaturel.
--Viens! dit la Vierge.
Jean vit qu'elle tenait à la main une clef de fer. Ils se mirent à descendre la montagne, dans la direction de la mer. Les cloches sonnaient, agitant leurs grandes robes de bronze. Le ciel entier retentissait d'une vibration immense. Les flocons de neige planaient, comme de légers oiseaux blancs, comme de toutes petites choses ailées, vaguement chuchotantes, puis s'abattaient sans bruit, ainsi que les pétales de fleurs, pour faire un tapis de ouate fine sous les pas de la Vierge et de Jean Rumengol.
On chemina longtemps en silence.
Le coeur du vieux chanteur de chansons battait à se rompre. Il éprouvait un sentiment d'allégresse mêlé d'angoisse. Il avait conscience qu'il allait au devant de quelque magique révélation.
* * * * *
Il les avait souvent parcourues, de nuit comme de jour, et par des hivers tout semblables à celui-ci, ces campagnes de Cast, de Plomodiern et de Plonévez-Porzay qui dévalent en pente douce, avec leurs menues pièces de terre et leurs bouquets de bois, vers la baie de Douarnenez. Jamais il ne leur avait trouvé ce je ne sais quel air qu'elles avaient ce soir. On les eût dites attentives à quelque chose d'insolite qui se préparait dans l'ombre. Elles étaient troublées, elles aussi, d'une émotion mystérieuse. Cela se voyait à l'attitude des arbres, des talus, et à une sorte de frisson qui agitait le sol même.
Un grand silence d'attente, une oppression infinie...
Ce qui plus que tout le reste étonnait Jean Rumengol, c'était de n'entendre point la chanson coutumière des eaux de la mer qu'il savait toutes proches. Vainement il les cherchait, ces eaux, entre la presqu'île basse de Crozon et les hautes falaises du Cap dont la courbe majestueuse se dessinait énergiquement sur le fond clair de la nuit.
La baie apparaissait comme un immense entonnoir vide. L'Océan s'était enfui. Il devait avoir été refoulé là-bas, à des lieues et à des lieues. On respirait encore son haleine salée, son odeur de saumure saine, si persistante. Mais, de lui, tout s'était effacé, à moins que ce ne fût lui, ce nuage d'un gris sombre qui se distinguait à peine dans les lointains et qui avait une forme de bête cabrée, comme sont représentés les chevaux dans certains groupes équestres. Du moins, son hennissement sauvage s'était-il évanoui. La plage, d'ordinaire bruissante, traversée par des galops de vagues, s'étendait nue, plate, dans sa maigreur de solitude stérile.
Et c'est de ce côté que la Vierge s'avançait.
On marchait maintenant dans les sables. Le _Mabik_ faisait mine de dormir dans les bras du vieux barde. Mais de ses yeux clos des gouttes de lumière coulaient.
* * * * *
... Dans cette partie de la grève est un éboulis de roches, un pan de falaise, sans doute, tombé là et que les flots n'ont pu émietter. Des lambeaux d'argile y sont restés suspendus avec leurs herbes. Cela ressemble au dernier débris survivant d'une ruine. Ce sont des blocs de schiste aux assises régulières rappelant les constructions primitives, les maçonneries cyclopéennes. Un bloc plus massif et comme appuyé aux autres figure assez bien la porte ou mieux la poterne de cette espèce de rempart préhistorique.
Sainte Marie du Ménez-Hom introduisit dans la pierre la clef qu'elle portait. La pierre roula sur d'invisibles gonds et exhala, en s'ouvrant, un soupir si doux, si long, si puissant que toute la terre bretonne en dut tressaillir dans ses entrailles les plus profondes.
--Te voici dans le pays de tes jeunes rêves! dit la Vierge à son filleul, le chanteur nomade.
Jean Rumengol s'était déjà ressouvenu de la légende. Il avait compris avant même que sa marraine eût parlé.
VI
--Donne-moi l'enfantelet, reprit-elle, et suis-nous.
Elle s'engagea la première dans l'étroit corridor creusé à travers la roche. Jean y pénétra sur ses pas. De la voûte, des eaux amères s'égouttaient, et les parois étaient luisantes comme des joues où ont ruisselé des larmes. Ce trajet souterrain fut de courte durée. Quand on se retrouva à l'air libre, Jean ne fut pas médiocrement désappointé de voir qu'il faisait dans le ciel la même nuit et que la grève était tout aussi nue, tout aussi plate.
Elle mentait donc comme les autres, la belle légende de la Vierge du Ménez-Hom, puisque le miracle tardait tant à s'accomplir! Dame Marie devina-t-elle le doute qui assombrissait l'âme de son filleul? Elle eut un sourire étrange, un plissement malicieux des lèvres.
--Allons, vieux barde, ouvre grand tes yeux!
Ce disant, le visage tourné vers la baie, elle élevait en ses bras le _Mabik_. Maintenant il semblait tout en or, ce _Mabik_. Il agita ses petites mains, et, de chacun de ses doigts, des jets de feu s'élancèrent, rayant l'espace comme des fusées. Puis il s'écria d'un ton enfantin, quoique un peu triste:
--En l'honneur de ma naissance, je veux que toute chose morte renaisse!
Il n'eut pas plus tôt achevé que, dans la plage déserte, il se fit comme un vaste remuement. Où il n'y avait tout à l'heure que sable, monotonie, stérilité, solitude, des maisons surgirent; et plus haut que les maisons montèrent des palais, et plus haut que les palais se dressèrent des clochers d'églises. A la place de la mer disparue, une mer nouvelle s'épandait, un océan de toits, une houle d'ardoises bleuissantes, où les cathédrales avaient une majestueuse immobilité de vaisseaux à l'ancre, où les flèches de pierre pointaient comme des mâts.
Une ville, non! Mais un peuple de villes. Elles étaient toutes là, pressées les unes contre les autres, les cités dont la tradition bretonne a perpétué jusqu'en notre temps les noms et le souvenir: Tolente qui fut, dit-on, où est Plouguerneau; Occismor qui fut où est Saint-Pol; Lexobie qui fut où est le Coz-Ieodet; Ker-Is, enfin, Ker-Is la somptueuse, dont le spectre domine encore tout le pays de Cornouailles.
La Bretagne des jours fabuleux ressuscitait, sous la forme d'une Jérusalem messianique, à l'appel du Messie. L'âge d'or des vieilles tribus armoricaines revivait.
Jésus fit un signe.
Et voilà les cloches de Noël de s'abattre de-ci de-là sur les clochers de ces villes de rêve; les voilà de se nicher dans les hautes chambres, avec leurs longues chevelures blondes ou brunes pendant jusqu'à terre, pareilles à des cordes tressées. Et les étoiles errantes de se disperser dans les maisons, d'allumer une flamme dans les âtres, de brûler derrière les vitres, sur les tables, comme les chandelles joyeuses d'un réveillon. Dans les rues sinueuses, baignées d'une lumière élyséenne qui les faisait ressembler à des sillages de barques, tant elle les argentait doucement, des ombres commencèrent à se mouvoir. Silhouettes encore indistinctes, mais qui allaient se précisant.
Ainsi que le lui avait narquoisement recommandé sa marraine, Jean Rumengol avait ouvert tout grand ses yeux. Il n'osait les en croire. Au fond, il avait peur. Cette réalisation imprévue du plus tenace et du plus impossible de ses voeux le terrifiait. Il aurait voulu fuir, se retrouver dans le Ménez, la tête appuyée au Bern-Meïn, échapper n'importe comment à cette vision tant souhaitée des choses d'autrefois, redevenues actuelles, présentes, vivantes, trop vivantes! Mais ses pieds s'étaient comme enracinés dans le sable. Il était prisonnier de son propre songe. Peut-être qu'en implorant sainte Marie?... Il joignit les mains, entr'ouvrit la bouche, pour la supplier. Elle avait disparu. Disparu aussi le _Mabik_.
Il ne restait d'eux que cette grande clarté enveloppant quatre villes mortes qui se mettaient à revivre.
Le barde, en regardant du côté de la terre, constata qu'un mur immense la lui fermait, un mur noir, impénétrable, une cloison sans issue. Devant lui, en revanche, s'élargissait un éventail de rues aux perspectives indéfinies. Il entendait geindre, en s'ouvrant, les volets ankylosés des boutiques. Des marchands très anciens, aux figures jeunettes, paraient les façades de leurs maisons de défroques historiques. Les justaucorps en peau d'aurochs se balançaient accrochés à des clous. Des bijoux barbares flambaient aux vitrines des orfèvres. Une odeur de sanglier rôti s'exhalait des cheminées et flottait en fumée odorante sur les toits. Des groupes de gens de tout âge et de l'un et de l'autre sexe s'acheminaient vers les églises, au bruit des cloches bourdonnantes.
Sur une place, un vieillard inspiré chantait. Il avait la barbe drue et sa chevelure se mêlait à sa barbe. Autour de lui faisaient cercle des gars énormes, des filles d'une beauté souveraine. Il chantait dans une langue rude et cependant très musicale, dans une langue aux sons gutturaux que tempérait, que voilait une sorte de nasillement triste. Et il s'accompagnait d'un instrument bizarre, d'une lyre à deux nerfs, l'un grave, l'autre mordant. Mélopée lamentable traversée d'un filet d'ironie.
Ce que cet homme disait à cette foule, Jean Rumengol voulut le savoir.
Il oublia tout le reste, sa peur même, et s'élança, tête baissée, au coeur des villes englouties, par la première voie qui s'offrait à lui.
VII
Arriva-t-il jusqu'au chanteur, son lointain ancêtre? Sut-il comme il se nommait? si c'était Taliésinn, Marzinn ou Gwenc'hlan?... Apprit-il de lui le poème à la fois religieux et sceptique qui dut, à l'origine, bercer notre race? S'endormit-il, après l'avoir écouté, sur une pensée de confiance ou dans la torpeur résignée du désespoir? C'est ce que l'histoire de Jean Rumengol ne révéla jamais.
* * * * *
La vieille femme qui me l'a contée demeure à Port-Blanc, dans les Côtes-du-Nord. Elle connut en sa jeunesse le barde cornouaillais, déjà vieux. En guise d'épilogue, elle ajoutait ceci:
--J'imagine que Jean Rumengol prit son rêve pour une réalité. Il avait le culte de la Bretagne ancienne. Je l'ai vu pleurer, parce qu'il entendait les petits garçons de l'école primaire converser entre eux en français. Il n'aimait pas les nouveautés. Et c'est pourquoi les générations nouvelles ne l'aimaient point. Si vraiment la Vierge l'a fait vivre, durant la nuit de Noël, dans Ker-Is, elle a rempli son voeu. Peut-être y choqua-t-il son verre contre celui d'Ahès. Il s'en réjouit, j'en suis sûre, et ce fut sa dernière joie. Ahès, vous le savez, c'est le symbole de la Bretagne qu'on jette à la mer comme un bagage encombrant. Ainsi les Français, les Galls, se sont débarrassés de nous.
Le lendemain de cette nuit-là, le cadavre du chanteur de chansons fut repêché au bout d'une gaffe par des hommes de Douarnenez. Faut-il croire que l'Océan, la grande bête cabrée, s'était vengée sur lui? On le dit. Mais, en dépit de l'Océan, la Bretagne que Jean Rumengol aima se survit au sein de l'Océan même. La mer a beau faire, elle est grosse de nos villes, comme le monde est plein de notre âme. Cela nous suffit!...
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... Ainsi concluait la vieille conteuse. Je revois, en reproduisant son récit, la chaumière basse où elle le narrait, tout en filant. Le rouet faisait un bruit très doux, un ronronnement mélancolique comme une chanson du passé. La mer poussait jusqu'aux marches du seuil sa plainte inassouvie.
Et je me représentais le cadavre de Jean Rumengol flottant sur les eaux du large, promenant sur les côtes de l'Armorique, en ses yeux clos de noyé, le mystère de nos légendes.
A BORD
DE LA
«JEANNE-AUGUSTINE»
I
C'était la veille de Noël, à Paimpol, dans le cabaret de la mère Foëson. Un grand feu flambait dans le foyer de la vaste cuisine au plafond bas, allumant çà et là, le long des murs, de petites lueurs claires dans le cuivre des ustensiles et la faïence à fleurs des chopines ou des brocs. Autour des tables, des hommes buvaient, en attendant l'heure de la messe nocturne. C'étaient tous des _gens de mer_, aux colliers de barbe dure, âpre et grise comme du lichen de roche; on reconnaissait parmi eux les d'_Islandais_ à leur peau bistre, à leurs yeux brillants et fixes, surtout à leurs voix éraillées, comme voilées de brume. Les autres étaient pour la plupart des _goëmonniers_ de la baie ou des _homardiers_ de Loguivy.
La porte s'ouvrit.