Vieilles Histoires du Pays Breton
Part 11
Le calvaire se dressait à l'angle d'un champ que bordaient de hauts talus, hérissés de broussailles surplombantes. Les trois hommes se couchèrent dans la douve, à l'abri de cette espèce d'auvent. Devant eux de grandes masses de neige durcie formaient rempart.
La tourmente s'était tue.
Une haleine moins âpre soufflait de l'occident. Les nuages se soulevaient comme s'il leur eût poussé des ailes: une sorte d'animation silencieuse se faisait dans le ciel.
A l'est, du fond des lointains pâles, un disque de pourpre violacée surgit, un soleil sans flamme et sans rayons, un spectre d'astre, fatigué avant d'avoir entrepris sa course.
Les chouans guettaient, fusils armés.
V
Un groupe d'hommes venait par la route, en causant.
L'un d'eux dit:
--J'ai envoyé la ménagère par la traverse. Elle doit être à la ferme depuis déjà dix bonnes minutes... S'il n'y a rien de nouveau, elle ne va pas tarder à me faire signe.
Ils s'étaient arrêtés; une main en abat-jour au-dessus des yeux, ils regardaient dans la direction de Keralzy.
--La voilà! s'écria un second. Je la reconnais. Elle secoue dans l'air un mouchoir.
--C'est donc que tout va bien, répondit celui qui avait parlé le premier et qui n'était autre que le fermier du lieu.
Il poussa de toute la force de ses poumons un _iou!_ retentissant pour donner à entendre à sa femme que son signal avait été aperçu et qu'elle pouvait quitter sa faction.
Puis, se tournant vers les paysans qui l'escortaient:
--Il est inutile que vous m'accompagniez plus loin. Les chouans ne m'auront pas encore cette fois-ci!
Il y eut de gros éclats de rire, un échange de lazzis campagnards, et l'on se sépara. Le fermier continua seul sa route.
Il n'avait pas fait cent pas qu'il vit, jouxte le calvaire, une grande forme étendue qui s'agitait confusément. C'était le cheval; son flair l'avait averti de l'approche de son maître, et il essayait de se remettre sur pied, sans y réussir, battant le sol avec sa tête à coups sourds et précipités.
--Hé, mais! s'exclama l'homme, c'est Mogiz!... Ah! les brutes! les bandits! Se venger sur une pauvre bête!... Doux! doux! mon pauvre Mogiz, on va te débarrasser de tes liens.
Il s'était agenouillé auprès de l'animal, tapotant son poitrail d'une main pour le faire tenir tranquille, tandis que, de l'autre, il tirait son couteau pour trancher la corde...
--Feu! commanda Boishardy.
Le fermier tomba à la renverse, le crâne fracassé.
Une des balles avait traversé l'orbite droite.
--Est-ce visé, çà! ricana le chef de bande en montrant à ses acolytes le globe de l'oeil qui pendait.
Penn-Dîr dépouilla le cadavre de ses vêtements. En même temps Fleur-d'Épine enlevait au cheval son entrave qui allait servir à crucifier le «traître».
Mogiz partit en trébuchant, comme une bête saoûle.
Et le fermier, dont le froid racornissait déjà les chairs, fut hissé sur la croix et amarré à l'arbre de granit.
Avec la pointe d'un stylet, Boishardy grava un peu au-dessous des seins le nom de Judas. Il apporta à cette sinistre besogne l'application d'un calligraphe, toute sa _maëstria_ de sculpteur en peau humaine.
A la même heure, là-bas, dans la cuisine que blanchissait le jour, l'enfant de Keralzy, extasié, disait à sa mère:
--Si tu l'avais vu, _mamm_!... Comme sa figure était imposante et belle!... Je n'ai pas eu de peine, va, à deviner que c'était lui Balthazar, le Mage fils de Japhet. Les deux autres, quoique rois eux aussi, avaient l'air de n'être que ses serviteurs... Que de cadeaux, hein! que de cadeaux!... Tu avais raison, _mamm_, il ne faut jamais désespérer!... Je suis bien dédommagé cette fois de tous les Noëls où je n'ai rien eu!...
Et, embrassant avec ferveur le christ d'ivoire, il murmurait dans un transport de reconnaissance:
--Béni sois-tu, ô Dieu! et béni soit celui qui m'est venu visiter en ton nom!...
LA NOËL
DE JEAN RUMENGOL
I
Jean Rumengol était de son métier chanteur de chansons.
La race disparaît, hélas! de ces vagabonds inspirés qui jadis peuplaient les routes de la Basse-Bretagne. Ils s'abattaient sur le pays, au printemps, comme une joyeuse volée d'oiseaux. Ils abondaient surtout aux pardons. Ils y arrivaient la veille, le soleil déjà couché, avec leur havre-sac en peau de veau bourré de chansons, de _gwerzes_ dolentes et de _sônes_ délicieuses. Ils passaient la nuit accroupis sur les bancs de pierre du porche ou allongés dans l'herbe du cimetière, entre les tombes. Et ils dormaient là, paisiblement, le visage tourné vers les étoiles. La lumière du matin faisait étinceler leurs haillons que la rosée avait saupoudrés de diamants. Soudain, ils se levaient de terre, secouaient--comme ils disaient--leur pauvreté, et s'égosillaient à qui mieux mieux, avec des voix allègres d'alouettes. Jeunes gens et jeunes filles, venus pour la messe matinale, faisaient cercle autour d'eux. Entre deux couplets, le chanteur brandissait au-dessus de sa tête une poignée de feuilles volantes, de pages rugueuses, grossièrement imprimées, mais en qui bruissait l'âme enfantine et si charmante des vieilles poésies primitives.
Qui veut la _gwerze_? Qui veut la _sône_?... _Daou guennek!_ Deux sous!...
Et des mains se tendaient. Et on se l'arrachait, ce «papier de chandelle». Et les gros sous pleuvaient dans l'escarcelle de l'homéride bas-breton! Ils n'y séjournaient pas longtemps. Chanter donne soif. Puis, c'était bien le moins que, en l'honneur du saint du lieu, l'on se permît quelques libations à la mode antique. Avant la fin du jour, les bons aèdes avaient bu autant de chopines qu'ils avaient vendu de chansons.
C'étaient de vrais enfants de Sans-Souci; ils aimaient à s'en aller les poches vides, comme ils étaient venus. On ne les en blâmait point, dans ce temps-là. Leur facile imprévoyance semblait aux gens toute naturelle. On les regardait un peu comme des êtres à part, qui n'avaient pour fonction dans la vie que de perpétuer parmi les Bretons le culte des vieux chants, d'en composer de nouveaux suivant les formules consacrées, et d'égayer, en les répandant par le pays, la misère si dure à porter des pauvres laboureurs d'Armorique.
Hommes bénis, on les accueillait partout avec une sorte d'empressement superstitieux et comme des hôtes de bon présage. L'hiver, quand ils apparaissaient au seuil des fermes, leur havre-sac dégouttant de neige, leur barbe hérissée de glaçons, vite on se serrait autour de l'âtre pour leur faire place à l'air du feu; souvent même l'aïeul se levait de son fauteuil de chêne et les contraignait de s'y asseoir. Lisez la ballade de Kerglogor, telle que M. Luzel l'a contée, et vous verrez comme on leur faisait fête! Crêpes de blé noir, châtaignes bouillies, et le _flip_ délieur de langues! Ah! les chanteurs de chansons avaient en ce temps-là toute la Basse-Bretagne pour famille. Pas un vaisselier où ils n'eussent leur écuelle; pas une maison où leur _couchée_ ne fût toujours prête, dans la chaleur saine de l'étable, auprès des chevaux ou des boeufs... On n'eût pas vu alors un Jean Rumengol, le plus habile ouvrier de vers qui fût jamais, errer trois jours et trois nuits dans la campagne gelée, sans un bouchon de paille où appuyer sa tête et, qui pis est, sans une croûte de pain à se fourrer dans le ventre.
--Malheur de Dieu! faut-il que tout soit changé, les temps et les âmes!...
II
On l'avait trouvé, petit enfantelet nouveau-né enveloppé de mauvais langes, un matin de la Saint-Jean, au pied du pilier de la Vierge dans l'église de Rumengol. De là ses nom et prénom.
C'est une coutume en Bretagne de vendre aux enchères les cendres qui restent des feux allumés en l'honneur de Monseigneur saint Jean. Ces cendres ont des vertus miraculeuses. Elles assurent à qui les répand sur sa terre des récoltes extraordinaires. C'est dire qu'on se les dispute. Qui les veut avoir y doit mettre le prix. Le produit de la vente a sa destination toute marquée: on l'emploie à faire célébrer des messes expiatoires pour les défunts de la paroisse; il va grossir le casuel du desservant.
Mais, cette année-là, les gens de Rumengol dérogèrent à l'usage traditionnel, et cela sur la proposition du recteur lui-même. Il fut convenu que pour cette fois «l'argent des cendres» serait consacré à payer la mère-nourrice qui voudrait bien se charger de «l'enfant d'aventure».
Une femme se présenta, au refus de plusieurs autres que le recteur avait sollicitées d'abord: une pauvresse, une veuve de matelot qui passait pour «innocente». Elle habitait une misérable chaumière d'argile au haut d'une lande, du côté d'Hanvec. C'est là qu'elle emporta Jean Rumengol roulé dans son tablier. Elle l'y nourrit du lait d'une chèvre qu'elle avait. Pour l'endormir elle lui chantait des bouts de complaintes, des _gwerzes_ d'une inspiration sauvage dont sa mémoire avait retenu des lambeaux.
Elle avait une voix étrangement mélodieuse. On l'invitait souvent aux veillées d'alentour, rien que pour l'entendre chanter. L'enfant grandit, bercé par ces mystérieuses mélopées qui ressemblaient à des incantations. De bonne heure, une âme musicale s'éveilla en lui. Puis, cette croupe de pays où il demeurait avec sa mère-nourrice était comme hantée par les vents, par ces grands bruits d'orgues qui emplissent la Bretagne de leurs mugissantes harmonies. Ils ébranlaient la hutte, réveillaient en sursaut l'adolescent, dans son lit de fougères, lui criaient:
«Viens donc avec nous! nous sommes les divins nomades, les voix errantes, les bouches sonores de l'air. Nous t'apprendrons les rythmes éternels. Tu seras notre disciple bien-aimé. Nous soufflerons en toi notre esprit. Nous t'enseignerons les seules choses qui vaillent la peine d'être sues, le mépris des vains labeurs où s'immobilisent la pensée des hommes, l'amour des libres espaces, dont vécurent les ancêtres, et la douce contemplation des étoiles qui les enchanta. Suis-nous Jean Rumengol!»
Un soir, il les suivit.
La mère-nourrice lui fit de graves adieux. Elle lui passa au cou une médaille de plomb où se voyait en pied la Vierge de Rumengol, avec ses doigts fins qui se prolongeaient en rayons.
--C'est le portrait de ta marraine, dit-elle, quand on t'a trouvé près de son pilier, à l'église, elle te souriait ineffablement. Puisse son sourire t'accompagner et être dans toute ta vie comme une lumière!»
Là-dessus, Jean Rumengol s'enfonça dans la nuit.
C'était le temps où la terre bretonne est en fleurs, où des odeurs de paradis lointains semblent se mêler à l'haleine des choses. Le jeune homme marcha devant lui, au hasard, du côté où soufflait le vent, tout étonné de sentir trembler dans son âme le reflet des étoiles qui brillaient là-haut.
Et dès lors il erra, semant à plein gosier les beaux vers, lâchant à travers l'Armorique les vols éperdus de strophes qui se nichaient d'elles-mêmes dans les mémoires. Il eut son heure de popularité. En Cornouailles, en Tréguêr, en Goëlo, on le salua comme le maître des chanteurs. On l'avait surnommé _costik ann od_, «le rossignol des grèves», parce qu'il voyageait de préférence le long des côtes et se faisait surtout entendre dans les hameaux marins. Non qu'il dédaignât l'intérieur, le pays de l'Argoat[15], où fument, sous le couvert des bois, les cabanes très primitives des sabotiers. Mais la mer l'attirait. Les vents lui avaient raconté sur elle des histoires merveilleuses. Il la savait peuplée de villes profondes, immenses, engourdies et non mortes. D'ailleurs, il l'aimait pour elle-même; elle était si bleue, si verte, si rose, de nuances si adorables, d'un charme si ondoyant!
[15] On appelle ainsi, plus particulièrement, toute la Cornouaille des monts d'Arrée dont les pentes sont encore couvertes de bois.
Et c'était presque toujours elle qu'il chantait. Il la nommait «sa douce». Il disait ses rires et ses colères soudaines. Il la célébrait comme l'épouse du ciel et comme la mère du monde. Aussi les tribus grouillantes de pêcheurs qui pullulent sur le littoral armoricain se pressaient-elles autour de lui, avides de l'ouïr. D'un bourg à l'autre, on se signalait sa présence. On allumait sur les hauteurs de grands feux, et cela voulait dire:
--Petites voiles brunes, éparses là-bas, au large de la côte, revenez vite!... Jean Rumengol est parmi nous!...
Et vite, vite, les petites voiles brunes rentraient au port...
Oui, ces triomphes-là, Jean Rumengol les connut naguère! C'étaient les belles années. Depuis, hélas! tout avait changé, tout, les êtres et même les choses. Si bien que Jean Rumengol n'était plus qu'un étranger dans son propre pays. Des gens venus de _Bro C'hall_, dans des chariots monstrueux traînés par des bêtes en fer, avaient envahi la contrée, la bouleversant de fond en comble.
Au lieu des petites maisons basses de pêcheurs, toutes grises et comme sculptées dans les roches qui les abritaient, ce n'étaient maintenant, au bord des grèves, que bâtisses bizarrement peinturlurées, auberges immenses plus somptueuses que des églises, où folâtrait du matin au soir, et souvent du soir au matin, une population aux allures vives et bruyantes, pour qui le plaisir semblait être l'unique affaire, et qui poussait l'irrévérence jusqu'à badiner avec la mer sacrée. Le solennel silence des côtes bretonnes fut d'abord scandalisé de tout ce tapage. Mais on n'y pouvait rien. Les rochers, ces grandes figures de pierre, ces aïeux du monde, dont aucun profane n'avait encore troublé le rêve, se virent soudain mis en pièces, débités en moellons. Quelques-uns, dit-on, échappèrent cependant au carnage, par l'exil. Des femmes de matelots, des ramasseuses d'épaves, affirmèrent les avoir vus s'éloigner par le chemin des eaux, en une longue procession, puis disparaître du côté de l'Ouest, dans la brume. On considéra cela comme un «intersigne» annonçant la mort de la vieille Bretagne. Bien des coeurs se serrèrent à cette idée. Jean Rumengol en fit une complainte tragique, et, quand il la chantait, il avait des sanglots dans la voix.
Mais son cri d'alarme venait trop tard. Déjà les Bretons s'étaient laissé prendre aux subtiles séductions des gens de France. Peu à peu ils avaient adopté d'abord leurs vices, puis leur accoutrement, et enfin leur langue. De sorte que Jean Rumengol prêchait à des oreilles qui ne voulaient plus entendre. Les lamentations de Jérémie ne trouvèrent pas d'écho. Les vieillards hochaient la tête d'un air résigné, passif. Les jeunes éclataient de rire au nez du barde. Les personnes «sensées» lui disaient sur un ton de pitié méprisante:
--En vérité, nous cherchons vainement à comprendre pourquoi vous geignez ainsi. Ce que vous appelez un mal est le plus grand des biens. Non seulement les hommes de France ne complotent point la mort de la Bretagne, ils la ressuscitent au contraire; ils lui ont apporté la connaissance des choses utiles, la prospérité, la vie!...
Pêcheurs et laboureurs faisaient _chorus_. Jamais le blé, jamais le poisson, même au temps des disettes les plus fameuses, n'avaient atteint des prix aussi invraisemblables.
A ceux qui parlaient de la sorte, Jean Rumengol ne répondait rien. Il se contentait de leur tourner le dos. Il ne les considérait plus comme des Bretons, comme des hommes de sa race. L'amour du lucre était entré dans leurs âmes. Il n'avait plus rien de commun avec eux. Hélas! jour par jour il dut assister, témoin irrité mais impuissant, à cette agonie de son pays, à cette déchéance de son peuple. Il n'en continua pas moins de promener à travers les hameaux sa haute silhouette, ses longs cheveux grisonnants, sa face rasée, creusée, émaciée, et sa parole amère de Savonarole bas-breton. Il semblait le spectre du passé. On ne tarda pas à le trouver importun. On le traita de fou, de «vieux rêveur».
--Oui, rêveur! ripostait-il. Voilà pourtant où vous êtes tombés. Ce nom dont vos pères se faisaient gloire est devenu une insulte sur vos lèvres.
Les seuils se fermèrent à son approche. Les chiens lui montraient les dents et les enfants lui jetaient des pierres. Un jour qu'il cheminait par le Léon, il se présenta dans dans un manoir où jadis son couvert était toujours mis à la meilleure place. Mais, depuis qu'il n'y avait paru, l'_ancien_ du lieu était mort. Son fils aîné, le maître actuel, dévisagea le poète nomade:
--Que te faut-il, mendiant?
--Du pain, pour l'amour de Dieu.
--Quand tu l'auras gagné! fit l'homme.
Et il lui proposa de l'ouvrage, du chanvre à teiller. Pour le coup, Jean Rumengol eut dans les yeux une telle flamme de haine que le Léonard recula, épouvanté. Il ne se rassura qu'après avoir vu le vieux vagabond franchir la porte, du pas chancelant d'un homme ivre. Car il chancelait, le pauvre Jean; sa colère s'était comme fondue subitement en une détresse infinie. Il venait de prendre conscience de son inutilité dans un monde qui prétendait faire des teilleurs de chanvre avec les chanteurs de chansons.
Il marcha désormais au hasard, ou plutôt à l'abandon, comme une chose inerte, comme une barque en dérive, ne chantant plus, marmonnant des paroles sans suite, l'âme jonchée d'un tas d'inspirations mortes. Il traversa Rumengol sans savoir, et nul ne le reconnut, tant il était cassé, flétri. On était en décembre. Il voulut grimper une dernière fois au Ménez-Hom, pour saluer de là-haut la mer grande, embrasser d'un regard suprême l'horizon de la terre d'Armor, et puis rendre aux vents l'esprit chanteur dont il lui avaient confié la garde, les Néo-Bretons n'en ayant plus que faire.
* * * * *
Sur le flanc du Ménez est une pyramide de pierres brutes qu'on appelle dans le pays le _Bern-Mein_[16]. Un roi, dit-on, est enterré sous ce _cairn_. Jean Rumengol se laissa choir au pied de cette tombe primitive. Depuis trois jours et trois nuits il n'avait mangé. Il ferma les yeux, pour ne plus rien voir, pas même les étoiles. Une torpeur l'envahit. «Dieu merci! pensa-t-il, c'est la fin!»
[16] Le «tas de pierres». Cf. _La légende de la mort chez les bretons armoricains_, «l'Ame dans un tas de pierres».
Tout à coup, des bruits éperdus de cloches prirent leur volée dans le vaste silence.
Il sentit leurs ailes battre contre ses tempes. Et les cloches lui crièrent aux oreilles, joyeusement:
--Réveille-toi donc, Jean Rumengol. Oublies-tu que c'est Noël?...
III
C'était nuit de Noël, en effet. Les cloches joyeuses disaient vrai.
Mais qu'est-ce que cela pouvait bien faire au vieux barde, cette allégresse de la terre pour la naissance de l'Enfant-Dieu? Est-ce que cela empêchait que la Bretagne fût mourante et qu'il eût lui-même soif de la mort?
Voici que la chanson éparse des cloches lui apparaissait comme une dernière ironie, comme un défi suprême jeté au grand deuil qu'il portait dans l'âme. Il leur en voulait de carillonner si allègrement, alors qu'elles eussent dû tinter le glas.
Mais les cloches n'en continuaient pas moins leur chanson. Elles y mettaient une sorte d'acharnement, et l'on eût juré, sur ma foi, qu'elles n'en avaient qu'après Jean Rumengol. Elles tournoyaient au-dessus de sa tête, bourdonnaient à ses oreilles, le houspillaient presque, et quand les unes étaient lasses, d'autres survenaient, comme si toutes les cloches de la chrétienté se fussent donné rendez-vous sur le Ménez-Hom.
--Jean Rumengol, réveille-toi! Lève-toi, Jean Rumengol! Jean Rumengol, c'est Noël!
Noël! Noël! En chantant cela, elles avaient des voix si pénétrantes, si douces, que, malgré lui, Jean Rumengol sentait tout son vieux corps tressaillir d'aise. Comme à l'appel des cloches du dehors, des cloches intérieures s'ébranlaient en lui-même, dans le crépuscule de ses lointains souvenirs. En vain il s'efforçait de ne les entendre pas. Elles l'emplissaient d'une victorieuse vibration qui retentissait dans tout son être. En vain il tenait ses paupières obstinément closes. Les _Noëls_ anciennes repassaient devant ses yeux, vêtues de leur robe de neige, et derrière elles défilaient de souriantes images.
Il voyait, quoi qu'il fît, les petites routes rustiques poudrées de blanc, la nuit sainte, d'un bleu étrange, d'un bleu surnaturel; les étoiles en marche dans le ciel, étincelantes et comme ravivées. Puis c'étaient des processions d'humbles gens, des processions de laboureurs, de pâtres, de jeunes servantes et de vieilles filandières, s'acheminant--ainsi qu'au temps de l'Évangile--vers la crèche symbolique, pour y contempler le roi Jésus couché sur la paille entre des boeufs. C'était encore l'église de la paroisse, ses piliers courts et trapus, son autel radieux, son peuple de cierges, l'air de bonne humeur qu'avaient les statues des saints sous les caresses inaccoutumées de toute cette lumière qui les allait chercher jusqu'au fond de leurs niches et faisait rayonner leurs durs visages.
Quelle que fût l'église et quel que fût le desservant, Jean Rumengol, cette nuit-là, avait toujours sa stalle réservée dans le choeur. Et, quand le prêtre avait célébré les trois messes, le chanteur pontifiait à son tour. Debout, ses longs cheveux de Celte épandus sur ses épaules, les mains appuyées à son bâton de pèlerin, il entonnait en un breton quasi biblique une hymne de circonstance, improvisée le jour même. Il chantait d'une voix lente, un peu rauque, mais avec un accent si profond qu'il vous prenait l'âme. Il commençait en se comparant au mage nègre, pauvre souverain d'une race dédaignée; il disait comment une jeune étoile l'était venu réveiller là-bas, dans les solitudes du désert: il n'avait pas de présents à apporter au Dieu nouveau, mais tout de même il s'était mis en route pour le saluer «avec un esprit soumis et un coeur parfait». Il déposerait à ses pieds sa détresse, la seule chose qui fût à lui... Ici, Jean Rumengol faisait une pause. Puis, en une cantilène naïve, il évoquait la gracieuse apparition de la Vierge-Mère. Il était resté le dévot de «sa marraine». Il trouvait pour parler d'elle un langage divin et cependant familier. Il la montrait s'avançant par la rue d'un pas alourdi par sa grossesse sacrée[17]. Il décrivait Bethléem, ses maisons de chaume, les fumiers au seuil des portes, des gens attablés dans les auberges, un vrai village breton par une après-midi de dimanche, et Joseph frappant à un cabaret «dont l'hôtelier avait un fils _clerc_», et le fils clerc intercédant auprès du père avaricieux pour qu'il logeât gratuitement, au moins dans son étable, la douce compagne du charpentier. Venait ensuite quelque merveilleuse histoire, témoignant du pouvoir de Marie, celle par exemple de Berta l'infirme qui n'avait aux épaules que des moignons et à qui des bras poussèrent pour qu'elle pût emmailloter l'enfant Jésus[18]...!
[17] Un Noël breton dit: _He c'hof ganthi beteg hi daoulagad_ «son ventre montant jusqu'à ses yeux» cf. _Soniou Breiz-Izel_, t. II.
[18] Cf. plus haut _Nédélek_.
Ah! ces Noëls d'antan!
Jean Rumengol vous avait une façon à lui de dire les choses. On croyait y être. Il vous transportait par delà les espaces, dans la bourgade galiléenne, en ce grand soir de la Nativité. Ou plutôt, c'était sous vos yeux, là, dans la vieille église bretonne presque aussi nue, presque aussi branlante qu'une crèche, que le _Mabik_[19] naissait. Son image de cire semblait vivre. On respirait sa délicieuse haleine. Sous les voûtes basses, à l'entour des piliers, malgré les bises de décembre et la silencieuse tombée de la neige au dehors, il courait des souffles tièdes, l'odeur réchauffante du printemps chrétien. Les pâtres, les laboureurs pouvaient se figurer qu'ils assistaient réellement à la venue du Messie, mais d'un Messie breton, en quelque sorte, tant ce Jean Rumengol excellait à tout bretonniser, même Dieu.
[19] L'enfantelet. Les Bas-Bretons désignent ainsi l'Enfant-Jésus, des Italiens l'appellent de même le _bambino_.