Vie privée et publique des animaux
Part 9
Les Moineaux privilégiés, excessivement effrayés de cette démonstration, se virent perdus: ils allaient être chassés de toutes leurs positions et refoulés sur les campagnes où la vie est très-malheureuse. Dans ces conjonctures, ils envoyèrent une élégante Pierrette pour porter aux insurgés des paroles de conciliation:--Ne valait-il pas mieux s'entendre que de se battre? Les insurgés m'aperçurent. Ah! ce fut un des plus beaux moments de ma vie que celui où je fus élu par tous mes concitoyens pour dresser une charte qui concilierait les intérêts des Moineaux les plus intelligents du monde, divisés pour un moment par une question de vivres, le fond éternel des discussions politiques.
Les Moineaux en possession des lieux enchantés de cette capitale y avaient-ils des droits absolus de propriété? Pourquoi, comment cette inégalité s'était-elle établie? pouvait-elle durer? Dans le cas où l'égalité la plus parfaite régirait les Moineaux de Paris, quelles formes prendrait ce nouveau gouvernement? Telles furent les questions posées par les commissaires des deux partis.
«Mais, me dirent les Friquets, l'air, la terre et ses produits sont à tous les Moineaux.
--Erreur! dirent les privilégiés. Nous habitons une ville, nous sommes en société, subissons-en les bonheurs et les malheurs. Vous vivez encore infiniment mieux que si vous étiez à l'état sauvage, dans les champs.»
Il y eut alors un gazouillement général qui menaçait d'étourdir les législateurs de la Chambre, lesquels, sous ce rapport, craignent la concurrence et tiennent à s'étourdir eux-mêmes. Il sortit quelque chose de ce tumulte: tout tumulte, chez les Oiseaux comme chez les Hommes, annonce un fait. Un tumulte est un accouchement politique. On émit la proposition, approuvée à l'unanimité, d'envoyer un moineau franc, impartial, observateur et instruit, à la recherche du Droit Animal, et chargé de comparer les divers gouvernements. On me nomma. Malgré nos habitudes sédentaires, je partis en qualité de procureur général des Moineaux de Paris: que ne fait-on pas pour sa patrie!
De retour depuis peu, j'apprends l'étonnante Révolution des Animaux, leur sublime résolution prise dans leur nuit célèbre au Jardin des Plantes, et je mets la relation de mon voyage sur l'autel de la patrie, comme un renseignement diplomatique dû à la bonne foi d'un modeste philosophe ailé.
I
Du Gouvernement formique.
J'arrivai, non sans peine, après avoir traversé la mer, dans une île appelée assez orgueilleusement la Vieille-Formicalion par ses habitants, comme s'il y avait des portions de globe plus jeunes que les autres[3]. Une vieille Corbine instruite, que je rencontrai, m'avait indiqué le régime des Fourmis comme le gouvernement modèle; vous comprenez combien j'étais curieux d'étudier ce système et d'en découvrir les ressorts.
[3] La fausseté de cette opinion m'a été démontrée par une aimable Coralline de la mer Polynésique emmenée en captivité par des Poissons, et qui regrettait amèrement les magnifiques constructions cyclopéennes auxquelles elle coopérait, et sur le corail desquelles devait reposer un nouveau continent. Elle m'expliqua même que le gouvernement formique les subventionnait, afin d'avoir le droit d'occuper les nouvelles terres aussitôt qu'elles apparaissent à la surface des eaux. Les Friquets de Paris prendront sans doute en considération cette note, due aux confidences de ce membre excessivement distingué de la République Polypéenne, qui fait des ruches sous-marines assez solides pour briser des vaisseaux. Néanmoins la jolie Coralline resta sans réponse quand je lui demandai sur quoi reposaient les immenses bâtiments de sa nation.
Chemin faisant, je vis beaucoup de Fourmis, voyageant pour leur plaisir: elles étaient toutes noires, très-propres et comme vernies, mais sans aucune individualité. Toutes se ressemblaient. Qui voit une seule Fourmi, les connaît toutes. Elles voyagent dans une espèce de fluide formique qui les préserve de la boue, de la poussière, si bien que sur les montagnes, dans les eaux, dans les villes, rencontrez-vous une Fourmi, elle semble sortir d'une boîte, avec son habit noir bien brossé, bien net, ses pattes vernies et ses mandibules propres. Cette affectation de propreté ne prouve pas en leur faveur. Que leur arriverait-il donc sans ce soin perpétuel? Je questionnai la première Fourmi que je vis: elle me regarda sans me répondre, je la crus sourde; mais un Perroquet me dit qu'elle ne parlait qu'aux bêtes qui lui avaient été présentées.
Dès que je mis le pied dans l'île, je fus assailli d'Animaux étranges, au service de l'État et chargés de vous initier aux douceurs de la liberté en vous empêchant de porter certains objets, quand même vous les auriez en affection. Ils m'entourèrent, et me firent ouvrir le bec pour voir s'il n'y avait pas des poisons que, sans doute, il est défendu d'introduire. Je levai mes ailes l'une après l'autre pour montrer que je n'avais rien dessous. Après cette cérémonie, je fus libre d'aller et de venir dans le siége de l'Empire Formique dont les libertés m'avaient été si fort vantées par la Corbine.
Le premier spectacle qui me frappa vivement fut celui de l'activité merveilleuse de ce peuple. Partout des Fourmis allaient et venaient, chargeant et déchargeant des provisions. On bâtissait des magasins, on débitait le bois, on travaillait toutes les matières végétales. Des ouvriers creusaient des souterrains, amenaient des sucres, construisaient des galeries, et le mouvement est si attachant pour ce peuple, qu'on ne remarqua point ma présence. De différents points de la côte, il partait des embarcations chargées de Fourmis qui s'en allaient sur de nouveaux continents. Il arrivait des estafettes qui disaient que, sur tel point, telle denrée abondait, et aussitôt on expédiait des détachements de Fourmis pour s'en emparer, et ils s'en emparaient avec tant d'habileté, de promptitude, que les Hommes eux-mêmes se voyaient dévalisés sans savoir comment ni dans quel temps. J'avoue que je fus ébloui. Au milieu de l'activité générale, j'aperçus des Fourmis ailées au milieu de ce peuple noir sans ailes.
«Quelle est cette Fourmi qui se goberge et s'amuse pendant que vous travaillez? dis-je à une Fourmi qui restait en sentinelle.
--Oh! me répondit-elle, c'est une noble Fourmi. Vous en compterez cinq cents ainsi, les Patriciennes de l'Empire Formique.
--Qu'est-ce qu'une Patricienne? dis-je.
--Oh! me répondit-elle, c'est notre gloire, à nous autres! Une Fourmi Patricienne, comme vous le voyez, a quatre ailes, elle s'amuse, jouit de la vie et fait des enfants. A elle les amours, à nous le travail. Cette division est une des grandes sagesses de notre admirable constitution: on ne peut pas s'amuser et travailler tout ensemble. Chez nous, les Neutres font l'ouvrage, et les Patriciennes s'amusent!
--Mais est-ce une récompense du travail? Pouvez-vous devenir Patricienne?
--Ah! bien, oui! Non, fit la Fourmi Neutre. Les Patriciennes naissent Patriciennes. Sans cela, où serait le miracle? il n'y aurait plus rien d'extraordinaire. Mais elles ont aussi leurs obligations, elles veillent à la sécurité de nos travaux et préparent nos conquêtes.»
La Fourmi Patricienne se dirigea de notre côté: toutes les Fourmis se dérangèrent et lui témoignèrent des respects infinis. J'appris qu'aucune des Fourmis ordinaires, dites Neutres, n'oserait disputer le pas à une Patricienne, ni se permettre de se placer devant elle. Les Neutres ne possèdent absolument rien, travaillent sans cesse, sont bien ou mal nourries, selon les chances; mais les cinq cents Patriciennes ont des palais dans les fourmilières, elles y pondent des enfants qui sont l'orgueil de l'Empire Formique, et possèdent des parcs de Pucerons pour leur nourriture. J'assistai même à une chasse aux Pucerons, dans le domaine d'une Patricienne, spectacle qui me fit le plus grand plaisir à voir. On ne saurait imaginer jusqu'où ce peuple a poussé l'amour pour les petits, ni la perfection qu'il a su donner aux soins avec lesquels il les élève: comment les Neutres les brossent, les lèchent, les lavent, les veillent et les arrangent! avec quelles admirables pensées de prévoyance elles les nourrissent et devinent les accidents auxquels ils sont exposés dans un âge si tendre. On étudie les températures, on les rentre quand il pleut, on les expose au soleil quand il fait beau, on les accoutume à faire jouer leurs mandibules, on les accompagne, on les exerce; mais une fois grands, aussi tout est dit: plus d'amour, plus de sollicitude. Dans cet empire, l'état le meilleur pour les individus est d'être enfant.
Malgré la beauté des petits, la choquante inégalité de ces mœurs me frappa vivement; je trouvai que les querelles des Moineaux de Paris étaient des vétilles, comparées aux malheurs de ces pauvres Neutres. Vous comprenez que ceci, pour un Friquet philosophe, n'était que la question même. Il y avait lieu d'examiner par quels ressorts les cinq cents Fourmis privilégiées maintenaient cet état de choses. Au moment où j'allais aborder la Patricienne, elle monta sur une des fortifications de la cité, où se trouvaient quelques autres de son espèce et où elle leur dit des mots en langue formique: aussitôt les Patriciennes se répandirent dans la fourmilière. Je vis partir des détachements commandés par des Patriciennes. Des Neutres s'embarquèrent sur des pailles, sur des feuilles, sur des bâtons. J'appris qu'il s'agissait d'aller porter secours à quelques Neutres attaquées à deux mille pieds de là. Pendant cette expédition, j'entendis la conversation suivante entre deux vieilles Patriciennes.
«Votre Seigneurie n'est-elle pas effrayée de la grande quantité de peuple qui va mourir de faim, nous ne saurions le nourrir...
--Votre Grâce ne sait donc pas que de l'autre côté de l'eau il y a une fourmilière bien garnie, et que nous allons l'attaquer, en chasser les habitants, et y mettre notre trop-plein?»
Cette injuste agression était autorisée par le principe fondamental du gouvernement Formique dont la Charte a pour premier article: _Ote-toi de là, que je m'y mette_. Le second article porte en substance que ce qui convient à l'Empire Formique appartient à l'Empire Formique, et que quiconque s'oppose à ce que les sujets Formiques s'en emparent devient l'ennemi du gouvernement Formique. Je n'osai pas dire que les voleurs n'avaient pas d'autres principes, je reconnus l'impossibilité d'éclairer cette nation. Ce dogme sauvage est devenu l'instinct même des Fourmis. Leur expédition fut consommée sous mes yeux. Au retour de la guerre faite pour sauver les trois Neutres compromises, on envoya des ambassadeurs examiner le terrain, les abords de la fourmilière à prendre, et l'esprit des habitants.
«Bonjour, mes amis, dit la Patricienne à des Fourmis qui passaient, comment vous portez-vous?
--Pardon, je suis occupée.
--Attendez donc! que diable, on se parle. Vous avez beaucoup de grain, et nous n'en avons point, mais vous manquez de bois, et nous en avons beaucoup: changeons?
--Laissez-nous tranquilles, nous gardons nos grains.
--Mais il ne vous est pas permis de garder ce qui abonde chez vous, quand nous en manquons chez nous: cela est contre les lois du bon sens. Échangeons.»
Sur le refus de la fourmilière, la Patricienne, qui se regarda comme insultée, expédia une feuille des plus solides chargée de Fourmis en Formicalion. Les Patriciennes dirent que l'honneur formique et la liberté commerciale étaient compromis par une fourmilière récalcitrante. Sur ce, l'eau fut couverte aussitôt d'embarcations, et la moitié des Neutres embarquées. Après trois jours de manœuvres, les pauvres Fourmis étrangères furent obligées de se disperser dans l'intérieur des terres, abandonnant leur fourmilière aux enfants de la Vieille-Formicalion. Une Patricienne me montra dix-sept fourmilières ainsi conquises et où elles envoyaient leurs filles, qui y devenaient à leur tour Patriciennes.
«Vous faites des choses souverainement infâmes, dis-je à la Patricienne qui était venue offrir des bois pour des grains.
--Oh! ce n'est pas moi, dit-elle. Moi, je suis la plus honnête créature du monde; mais le gouvernement Formique est forcé d'agir dans l'intérêt de ses classes ouvrières. Ce que nous venons de faire était souverainement utile à leurs intérêts. On se doit à son pays; mais je retourne dans mes terres, pratiquer les vertus que Dieu impose à notre race.»
En effet, elle paraissait au premier abord la meilleure Fourmi du monde.
«Vous êtes de fiers sycophantes! m'écriai-je.
--Oui, me dit une autre Patricienne en riant; mais convenez que cela est beau, dit-elle en me montrant une foule de Patriciennes qui se promenaient au soleil dans l'éclat de leur puissance.
--Comment parvenez-vous à maintenir cet état contre nature? lui demandai-je. Je voyage pour mon instruction, et voudrais savoir en quoi consiste le bonheur des Animaux.
--Il consiste à se croire heureux, me répondit la Patricienne. Or, chaque ouvrière de l'Empire Formique a la certitude de sa supériorité sur les autres Fourmis du monde. Interrogez-les, toutes vous diront que nos fourmilières sont les mieux bâties, que dans quelque endroit de la terre qu'une de ces ouvrières se trouve, si quelqu'un l'insulte, l'insulte est épousée par l'Empire Formique.
--Il me semble que cet orgueil satisfait ne donne pas de grain...
--Ceci ressemble à une raison; mais vous parlez en Moineau. Je vous avoue que nous n'avons pas du grain pour tout le monde; mais ici tout le monde est convaincu que nous sommes occupées à en chercher; et tant que nous pourrons de temps en temps conquérir une fourmilière, tout ira bien.
--Mais ne craignez-vous pas que les autres fourmilières, averties, ne se coalisent contre vous, afin d'empêcher que vous ne les dévoriez ainsi?
--Oh! non. L'un des principes de la politique formique est d'attendre que les fourmilières se chamaillent entre elles pour aller prendre possession d'un territoire.
--Et quand elles ne se chamaillent pas?
--Ah! voilà! Les Patriciennes ne sont occupées qu'à fournir aux fourmilières étrangères les occasions de se chamailler.
--Ainsi la prospérité de l'Empire Formique se fonde sur les divisions intestines des autres fourmilières.
--Oui, seigneur Moineau. Voilà pourquoi nos ouvrières sont si fières d'appartenir à l'Empire Formique, et travaillent avec tant de cœur en chantant: _Rule, Formicalia!_»
Ceci, me dis-je en partant, est contraire à la Loi Animale: Dieu me garde de proclamer de tels principes. Ces Fourmis n'ont ni foi ni loi. Que deviendraient les Moineaux de Paris, qui sont déjà si spirituels, au cas où quelque grand Moineau les organiserait ainsi? Que suis-je? Je ne suis pas seulement un Friquet parisien, je me suis élevé, par la pensée, à toute l'Animalité. Non, l'Animalité n'est pas faite pour être gouvernée ainsi. Ce système n'est que tromperie au profit de quelques-uns.
Je partis vraiment affligé de la perfection de cette oligarchie et de la hardiesse de son égoïsme. Chemin faisant, je rencontrai sur la route un prince d'Euglosse-Bourdon qui allait presque aussi vite que moi. Je lui demandai la raison de son empressement; l'infortuné m'apprit qu'il voulait assister au couronnement d'une reine. Charmé de pouvoir observer une si belle cérémonie, j'accompagnai ce jeune prince, plein d'illusions. Il avait l'espoir d'être le mari de la reine, étant de cette célèbre famille d'Euglosse-Bourdon en possession de fournir des maris aux reines, et qui leur en tient toujours un tout prêt, comme on tenait à Napoléon un poulet tout rôti pour ses soupers. Ce prince, qui n'avait que ses belles couleurs pour toute fortune, quittait un pauvre endroit, sans fleurs ni miel, et comptait vivre dans le luxe, l'abondance et les honneurs.
II
De la Monarchie des Abeilles.
Instruit déjà par ce que j'avais vu dans l'Empire Formique, je résolus d'examiner les mœurs du peuple avant d'écouter les grands et les princes. En arrivant, je heurtai une Abeille qui portait un potage.
«Ah! je suis perdue, dit-elle. On me tuera, ou tout au moins je serai mise en prison.
--Et pourquoi? lui dis-je.
--Ne voyez-vous pas que vous m'avez fait répandre le bouillon de la reine! Pauvre reine! Heureusement que la Grande Échansonne, la duchesse des Roses, aura peut-être envoyé dans plusieurs directions: ma faute sera réparée, car je mourrais de chagrin d'avoir fait attendre la reine.
--Entends-tu, prince Bourdon?» dis-je au jeune voyageur.
L'Abeille se lamentait toujours d'avoir perdu l'occasion de voir la reine.
«Eh! mon Dieu, qu'est-ce donc que votre reine pour que vous soyez dans une telle adoration? m'écriai-je. Je suis d'un pays, ma chère, où l'on se soucie peu des rois, des reines et autres inventions humaines.
--Humaines! s'écria l'Abeille. Il n'y a rien chez nous, effronté Pierrot, qui ne soit d'institution divine. Notre reine tient son pouvoir de Dieu. Nous ne pourrions pas plus exister en corps social sans elle, que tu ne pourrais voler sans plumes. Elle est notre joie et notre lumière, la cause et la fin de tous nos efforts. Elle nomme une directrice des ponts et chaussées qui nous donne nos plans et nos alignements pour nos somptueux édifices. Elle distribue à chacun sa tâche selon ses capacités, elle est la justice même et s'occupe sans cesse de son peuple: elle le pond, et nous nous empressons de le nourrir, car nous sommes créées et mises au monde pour l'adorer, la servir et la défendre. Aussi faisons-nous pour les petites reines des palais particuliers et les dotons-nous d'une bouillie particulière pour leur nourriture. A notre reine seule revient l'honneur de chanter et de parler, elle seule fait entendre sa belle voix.
--Quelle est votre reine? dit alors le prince d'Euglosse-Bourdon.
--C'est, dit l'Abeille, Tithymalia XVII, dite la Grande Ruchonne, car elle a pondu cent peuples de trente mille individus. Elle est sortie victorieuse de cinq combats qui lui ont été livrés par d'autres reines jalouses. Elle est douée de la plus surprenante perspicacité. Elle sait quand il doit pleuvoir, elle prévoit les plus rudes hivers, elle est riche en miel, et l'on soupçonne qu'elle en a des trésors placés dans les pays étrangers.
--Ma chère, dit le prince d'Euglosse-Bourdon, croyez-vous que quelque jeune reine soit sur le point d'être mariée?...
--N'entendez-vous pas, prince, dit l'Ouvrière, le bruit et les cérémonies du départ d'un peuple? Chez nous, il n'y a pas de prince sans reine. Si vous voulez faire la cour à l'une des filles de Tithymalia, dépêchez-vous, vous êtes assez bien de votre personne, et vous aurez une belle lune de miel.»
Je fus émerveillé du spectacle qui s'offrit à mes regards et qui, certes, doit agir assez sur les imaginations vulgaires pour leur faire aimer les momeries et les superstitions qui sont l'esprit et la loi de ce gouvernement. Huit timbaliers à corselet jaune et noir sortirent en chantant de la vieille cité, que l'Ouvrière me dit se nommer Sidracha du nom de la première Abeille qui prêcha l'Ordre Social. Ces huit timbaliers furent suivis de cinquante musiciens si beaux, que vous eussiez dit des saphirs vivants. Ils exécutaient l'air de:
Vive Tithymalia! vive c'te reine bonne enfant! Qui mange et boit comme cent, Et qui pond tout autant.
Les paroles ont été faites par tout le monde, mais l'air est dû à l'un des meilleurs Faux-Bourdons du pays. Après, venaient les gardes du corps armés d'aiguillons terribles; ils étaient deux cents, allaient six par six, sur six rangs de profondeur, et chaque bataillon de six rangs avait en tête un capitaine qui portait sur son corselet la décoration du Sidrach, emblème du mérite civil et militaire, une petite étoile en cire rouge. Derrière les porte-aiguillons allaient les essuyeuses de la reine, commandées par la Grande Essuyeuse; puis la Grande Échansonne avec huit petites échansonnes, deux par quartier; la Grande Maîtresse de la loge royale suivie de douze balayeuses; la Grande Gardienne de la cire et la Maîtresse du miel; enfin la jeune reine, belle de toute sa virginité. Ses ailes, qui reluisaient d'un éclat ravissant, ne lui avaient pas encore servi. Sa mère, Tithymalia XVII, l'accompagnait; elle étincelait d'une poussière de diamants. Le corps de musique suivait, et chantait une cantate composée exprès pour le départ. Après le corps de musique, venaient douze gros vieux Bourdons qui me parurent être une espèce de clergé. Enfin dix ou douze mille Abeilles sortirent se tenant par les pattes. Tithymalia resta sur le bord de la ruche, et dit à sa fille ces mémorables paroles:
«C'est toujours avec un nouveau plaisir que je vous vois prendre votre volée, car c'est une assurance que mon peuple sera tranquille, et que...»
Elle s'arrêta dans son improvisation, comme si elle allait dire quelque chose de contraire à la politique, et reprit ainsi:
--Je suis certaine que, formées par nos mœurs, instruites de nos coutumes, vous servirez Dieu, que vous répandrez la gloire de son nom sur la terre; que vous n'oublierez jamais d'où vous êtes sorties, que vous conserverez nos saintes doctrines de gouvernement, notre manière de bâtir, et d'économiser le miel pour vos augustes reines. Songez que sans la royauté il n'y a qu'anarchie; que l'obéissance est la vertu des bonnes Abeilles, et que le palladium de l'État est dans votre fidélité. Sachez que mourir pour vos reines, c'est faire vivre la patrie. Je vous donne pour souveraine ma fille Thalabath! ce qui veut dire tarse agile. Aimez-la bien.»
Sur cette allocution pleine des agréments qui distinguent l'éloquence royale, il y eut un hurrah!
Un Papillon, à qui cette cérémonie pleine de superstitions faisait pitié, me dit que la vieille Tithymalia donnait à ses fidèles sujets une double ration du meilleur miel, et que la police et le miel fin étaient pour beaucoup dans ces solennités, mais qu'au fond elle était haïe.
Dès que le jeune peuple partit avec sa reine, mon compagnon de voyage alla bourdonner autour de l'essaim en criant: «Je suis un prince de la maison d'Euglosse-Bourdon. Il y a des polissons de savants qui refusent à notre famille de savoir faire du miel, mais pour te plaire, ô merveille de la race de Tithymalia! je suis capable de faire des économies, surtout si vous avez une belle dot.
--Savez-vous, prince, lui dit alors la Grande Maîtresse de la loge royale, que, chez nous, le mari de la reine n'est rien du tout? il n'a ni honneurs, ni rang; il est considéré comme un moyen malheureux dont il est impossible de se passer, mais nous ne souffrons pas qu'il s'immisce dans le gouvernement.
--Tu t'immisceras! Viens, mon ange, lui dit gracieusement Thalabath, ne les écoute pas. Je suis la reine, moi! Je puis beaucoup pour toi: tu seras d'abord le commandant de mes porte-aiguillons; mais si en général tu m'obéis, je t'obéirai en particulier. Et nous irons nous rouler dans les fleurs, dans les roses, nous danserons à midi sur les nectaires embaumés, nous patinerons sur la glace des lis, nous chanterons des romances dans les cactus, et nous oublierons ainsi les soucis du pouvoir...»
Je fus surpris d'une chose qui ne regarde pas le gouvernement, mais que je ne puis m'empêcher de consigner ici: c'est que l'amour est absolument le même partout. Je livre cette observation à tous les Animaux, en demandant qu'il soit nommé une commission pour examiner ce qui se passe chez les Hommes.
«Ma chère, dis-je à l'Ouvrière, ayez la bonté de dire à la vieille reine Tithymalia qu'un étranger de distinction, un Pierrot de Paris, désirerait lui être présenté.»