Vie privée et publique des animaux

Part 8

Chapter 83,820 wordsPublic domain

Mes premières années avaient été heureuses. Par une belle matinée d'été (mon histoire commence comme un roman moderne), je perçai la coquille de l'œuf où j'étais renfermé, et j'aperçus pour la première fois la lumière. J'avais à ma gauche le désert hérissé de sphinx et de pyramides, à ma droite, le Nil et l'île fleurie de Raoudah avec ses allées de sycomores et d'orangers. Sans prendre le temps d'admirer ce spectacle, je m'avançai vers le fleuve, et débutai dans la carrière gastronomique en avalant un Poisson qui passait. J'avais laissé sur le sable environ quarante œufs semblables à celui d'où je venais de sortir. Ont-ils été décimés par les Loutres et les Ichneumons? Sont-ils éclos sans encombre? Je ne m'en inquiète guère. Pour les francs Crocodiles, les liens de famille ne sont-ils pas des chaînes dont il est bon de s'affranchir?

Je vécus dix ans en me rassasiant tant bien que mal d'Oiseaux pêcheurs et de Chiens errants; parvenu à l'âge de raison, c'est-à-dire à l'âge où la plupart des êtres créés commencent à déraisonner, je me livrai à des réflexions philosophiques dont le résultat fut le monologue suivant:

«La nature, me dis-je, m'a comblé de ses plus rares faveurs. Charmes de la figure, élégance de la taille, capacité de l'estomac, elle m'a tout prodigué, la bonne mère! songeons à faire usage de ses dons. Je suis propre à la vie horizontale; abandonnons-nous à la mollesse; j'ai quatre rangées de dents acérées, mangeons les autres, et tâchons de n'en pas être mangé. Pratiquons l'art de jouir, adoptons la morale des viveurs, ce qui équivaut à n'en adopter aucune. Fuyons le mariage; ne partageons pas avec une compagne une proie que nous pouvons garder tout entière; ne nous condamnons pas à de longs sacrifices pour élever une bande d'enfants ingrats.»

Tel fut mon plan de conduite, et les charmes des Sauriennes du grand fleuve ne me firent point renoncer à mes projets de célibat. Une seule fois je crus ressentir une passion sérieuse pour une jeune Crocodile de cinquante-deux ans. O Mahomet! qu'elle était belle! Sa tête aplatie semblait avoir été comprimée entre les pinces d'un étau; sa gueule rieuse s'ouvrait large et profonde comme l'entrée de la pyramide de Chéops. Ses petits yeux verts étaient garnis d'une paupière aussi jaune que l'eau du Nil débordé. Sa peau était rude, raboteuse, semée de mouchetures verdâtres. Toutefois je résistai à la séduction de tant d'attraits, et rompis des nœuds qui menaçaient de m'attacher pour toujours.

Je me contentai, durant plusieurs années, de la chair des quadrupèdes et des habitants du fleuve. Je n'osais suivre l'exemple des vieux Crocodiles, et déclarer la guerre aux Hommes; mais, un jour, le shérif de Rahmanieh passa près de ma retraite, et je l'entraînai sous les eaux avant que ses serviteurs eussent eu le temps de détourner la tête. Il était tendre, succulent, comme doit l'être tout dignitaire grassement payé pour ne rien faire. Que de hauts et puissants seigneurs dont je souperais volontiers!

Depuis cette époque, je dédaignai les Bêtes pour les Hommes; ces derniers valent mieux comme comestible, et ce sont d'ailleurs nos ennemis naturels. Je ne tardai pas à acquérir parmi mes confrères une haute réputation d'audace et de sybaritisme. J'étais le roi de toutes leurs fêtes, le président de tous leurs banquets; les bords du Nil furent souvent témoins de nos réunions gastronomiques, et retentirent du bruit de nos chansons:

Amis, à bien manger le sage met sa gloire, Prolongeons nos festins sous le ciel d'Orient. Et broyons sans pitié d'une forte mâchoire L'infidèle et le vrai croyant.

L'Homme prétend régner sur la race amphibie; Il croit les Sauriens de ses lois dépendants, Lui qui perd sous les eaux les forces et la vie, Lui qui n'a que trente-deux dents!

Il peut être vainqueur en de grandes batailles; Mais quand il veut tourner ses armes contre nous, Notre dos cuirassé de solides écailles Est impénétrable à ses coups.

Jamais il n'a servi notre chair sur ses tables, Et nous, nous dévorons ce rival odieux. Jadis, pour conjurer nos griffes redoutables, Il nous pria comme des dieux!

Au commencement de la lune de Baby-el-Alouel, l'an de l'hégire 1213, autrement dit le 3 thermidor an VII, autrement dit le 21 juillet 1798, je sommeillais sur un lit de roseaux, quand je fus réveillé par un tumulte inaccoutumé. Des nuages de poussière s'élevaient autour du village d'Embabeh, et deux grandes armées s'avançaient l'une contre l'autre: d'un côté des Arabes, des Mamelouks cuirassés d'or, des Kiayas, des beys montés sur des Chevaux superbes, des escadrons miroitant au soleil; de l'autre, des soldats étrangers, en chapeaux de feutre noir à plumets rouges, en uniformes bleus, en pantalons d'un blanc sale. Le bey de l'armée franque était un petit homme pâle et maigre, et j'eus pitié des humains en songeant qu'ils se laissaient commander par un être chétif, dont un Crocodile n'eût fait qu'une bouchée.

Le petit homme prononça quelques paroles, en désignant du doigt le haut des Pyramides. Les soldats levèrent les yeux, ne virent rien, et parurent enthousiasmés. Puis, la canonnade retentit, les balles, les boulets, les obus, sifflèrent aux oreilles des Crocodiles, et en atteignirent quelques-uns. Hélas! messieurs, c'est à partir de ce jour fatal que mon repos a été détruit; l'infernale musique s'est fait entendre à plusieurs reprises, toujours aussi agaçante, et parfois meurtrière pour nous.

Mais nous aurions dédaigné cet inconvénient, si l'invasion des Occidentaux en Égypte, si la propagation de leurs idées de progrès, de civilisation, d'améliorations, n'avaient attiré dans notre patrie des savants, des ingénieurs, des perturbateurs comme Belzoni, Caillaud, Drovetti, qui ont exploré les ruines du passé, ou comme un certain Ferdinand de Lesseps, qui prélude à l'avenir.

Un jour, des importuns vinrent d'Europe camper à Louqsor, avisèrent, au milieu de cinq cents colonnes gigantesques, une pierre assez maussade, et à force de cabestans, de cordes et de machines, ils l'amenèrent à bord d'un bâtiment mouillé dans le Nil. Cette pierre, qui n'était qu'un accessoire de la décoration d'un temple égyptien, est plantée aujourd'hui, dit-on, au milieu de la plus belle place de l'Europe, entourée de fontaines où il n'y a pas assez d'eau pour baigner un jeune Caïman. Tous les orientalistes se sont en vain évertués à déchiffrer les caractères tracés sur ce monument. Malgré mes faibles connaissances dans la science des Champollion, je crois pouvoir avancer qu'il y a là une suite de maximes inconvenantes à l'usage des Crocodiles, et, vu la conduite des puissances du jour, je serais tenté de croire qu'elles en ont en partie découvert la clef. On y lit entre d'autres devises:

La bonne chère adoreras Obélisque point ne prendras Et aimeras parfaitement. De force ou de consentement.

Égoïste toujours seras Deux millions tu les payeras, De fait et volontairement. Si tu les prends injustement.

Nos amateurs de pierres peu précieuses eurent la funeste idée de faire la chasse au Crocodile; l'un d'eux me poursuivit et me lança une pioche dont la pointe acérée me creva l'œil droit. La douleur me fit perdre connaissance, et quand je revins à moi, j'étais, hélas! garrotté, prisonnier et commensal des Hommes! On me transféra dans la grande ville d'El-Kahiréh, que les infidèles nomment le Caire, et je fus provisoirement logé chez un consul étranger. Le tintamarre de la bataille des Pyramides n'était pas comparable à celui qui se faisait dans cette maison, où l'on se battait aussi, mais à coups de langue. On s'y chamaillait du matin au soir; et comme on pérorait beaucoup sans pouvoir s'entendre, j'en conclus qu'il était question de la question d'Orient! Et pas un Crocodile pour mettre les dissidents d'accord en les croquant tous!

Le matelot qui s'était emparé de moi, ne me jugeant pas digne d'être offert au Muséum ou au Jardin d'acclimatation, me vendit à un saltimbanque après notre arrivée au Havre. O douleur! les mâchoires engourdies par le froid, je fus placé dans un vaste baquet, et exposé au stupide ébahissement de la foule. Le saltimbanque hurlait à la porte de sa baraque: «Entrez, messieurs et mesdames, c'est l'instant, c'est le moment où cet intéressant animal va prendre sa nourriture!» Il prononçait ces mots avec une conviction si communicative, et d'un ton si persuasif, qu'involontairement, en l'entendant, j'écartais les mâchoires pour engloutir les aliments promis. Hélas! le traître, craignant de mettre mes forces au niveau de ma rage, me soumettait à un jeûne systématique.

Un vieil escompteur, qui avait avancé quelques sommes au propriétaire de ma personne, me tira de cet esclavage en faisant saisir la ménagerie dont je formais le plus bel ornement; tous les autres Animaux étaient empaillés. Deux jours après, il me transmit, au lieu d'argent comptant, à un viveur qu'il aidait à se ruiner. Je fus casé dans un large bassin, près d'un port de mer, où mon nouveau patron possédait une délicieuse villa. J'appris par les propos des domestiques, ennemis intérieurs heureusement inconnus chez les Sauriens, que mon maître était un jeune Homme de quarante-cinq ans, gastronome distingué, possesseur de vingt-cinq mille livres de rente, ce qui, grâce à la bonhomie des fournisseurs, lui permettait d'en dépenser deux cent mille. Il avait éludé le mariage, qui, selon lui, n'était obligatoire qu'au dénoûment des vaudevilles, et s'appliquait uniquement à mener joyeuse vie. Au physique, il n'avait de remarquable que son ventre, dont il était fier: «Je l'ai fait ce qu'il est, disait-il, cela m'a coûté gros, mais je n'ai pas perdu mon argent. J'étais né pour être sec et maigre, un régime intelligent m'a donné, en dépit de la nature, cet honorable embonpoint.» Le moindre dîner de ce brave homme lui coûtait cinquante francs. «Il n'y a que les sots, disait-il encore, qui meurent de faim.»

Un soir d'été, après boire, mon possesseur vint me rendre visite avec une société nombreuse; les uns me trouvèrent une heureuse physionomie; les autres prétendirent que j'étais fort laid; tous, que j'avais un faux air de ressemblance avec leur ami. Les insolents! avec quel plaisir j'aurais mangé un suprême de dandy!

«Pourquoi vous amusez-vous à héberger ce monstre? dit un vieillard sans dents, qui, certes, méritait mieux que moi l'injurieuse qualification. A votre place, je le ferais tuer et accommoder par mon cuisinier. On m'a assuré que la chair du Crocodile était très-recherchée, tant par certaines peuplades africaines que par les Cochinchinois.

--Ma foi! dit mon patron, l'idée est originale. Vous avez beau dire qu'il a un faux air de ressemblance avec moi, je vous le sacrifie. Chef, tu nous prépareras demain un pâté de Crocodile aux oignons d'Égypte.»

Tous les parasites battirent des mains; le chef s'inclina; je frémis au fond de mon âme et de mon bassin. Après une nuit terrible, une nuit de condamné à mort, les premières clartés du soleil me montrèrent l'odieux cuisinier aiguisant un énorme coutelas pour m'en percer les entrailles! Il s'approcha de moi, escorté de deux estafiers, et pendant que l'un détachait ma chaîne, l'autre m'assena vingt-deux coups de bâton sur le crâne. J'étais perdu, si un bruit soudain n'avait attiré l'attention de mes bourreaux. Je vis mon patron se débattre entre quatre inconnus de mauvaise mine, arrivés de Paris, dont l'un tenait une montre à la main: cinq heures venaient de sonner. J'entendis crier: «En route pour Clichy!» Et une voiture roula sur le pavé. Sans en demander davantage, et profitant de la perturbation générale, je sautai hors de mon bassin, traversai rapidement le jardin, et de là je gagnai la mer...

J'ai pu, non sans peine, revenir dans mon pays natal; mais, ô douleur! on y canalise plus que jamais; on y répète avec une déplorable insistance les mots de civilisation et de progrès. Les eaux et les rivages sont encombrés de dragues, d'appareils divers, de chalands en fer, de grues à vapeur, de locomobiles et autres machines diaboliques.

Mes camarades ont été expulsés du lac de Timsah, dont le vieux nom signifie Crocodile. Si cette rage de remuer le sol et les eaux se maintient toujours au même diapason, on pourra dire bientôt le dernier des Crocodiles, comme on dit le dernier des Mohicans. Je serai l'Uncas de ma race.

Un homme dont la tête est couverte d'une forêt de cheveux gris, et dont les yeux noirs pétillent d'énergie et de finesse, court à cheval au milieu des sables; c'est l'initiateur du percement de l'isthme de Suez, et il est, m'assure-t-on, sur le point de réussir.

Comme je ne suis pas Anglais, la chose devrait m'être indifférente.

N'importe.

Je suis bien contrarié...

EMILE DE LA BÉDOLLIÈRE.

ORAISON FUNÈBRE

D'UN VER A SOIE

Le soleil, fatigué sans doute d'avoir brillé tout un long jour, s'était couché tout à coup;--les Oiseaux venaient d'achever leur prière du soir,--et la terre, tiède encore, se préparait dans le silence au repos de la nuit.

Le Sphinx à tête de mort donna alors le signal du départ, et le petit cortége se mit en marche, suivant à pas lents le sentier qui conduisait aux bruyères roses.

Des Faucheurs, dont l'emploi consistait à débarrasser le chemin, précédaient le corps, qui était entouré, d'un côté, par les Bêtes à bon Dieu, et, de l'autre, par les Mantes religieuses, que suivaient les Porte-Queue. Venaient ensuite les Fourmis communes, les Spectres, et enfin les Chenilles processionnaires.

Quand on fut à quelques pas du mûrier où étaient restés les frères et les sœurs désolés du Ver à soie qui venait de mourir, la Pyrochre cardinale, jugeant qu'il n'y avait plus de danger d'être entendu par eux, et de renouveler ou de troubler leur douleur, l'hymne des morts fut, sur son ordre, entonné par le chœur des Scarabées nasicornes, et chanté ensuite alternativement par les Grillons et par les Bourdons.

De temps en temps les chants cessaient, et l'on entendait distinctement des soupirs, et même des sanglots, qui témoignaient des regrets universels qu'inspirait la perte de l'humble Insecte que l'on conduisait à sa dernière demeure.

Arrivé au champ des bruyères, on aperçut, non loin de quelques tombeaux qui s'étaient refermés depuis peu, ainsi que l'indiquait la terre fraîchement remuée qui les couvrait, et parmi quelques fosses qui semblaient avoir été creusées en prévision peut-être des besoins futurs de quelques-uns même des assistants, une petite fosse sur laquelle étaient penchés encore les Fossoyeurs ou Nécrophores.

Ce fut vers cette fosse que le convoi se dirigea. Les chants avaient cessé, les sanglots aussi, et même les soupirs; car, dans toutes les grandes douleurs, il y a un moment de profond abattement qui les rend muettes.

Mais quand les Insectes qui portaient le corps l'eurent déposé dans la tombe, et quand on put voir que rien ne le séparait plus de la terre avide et nue, les cris et les sanglots éclatèrent de nouveau, et la douleur ne connut plus de bornes.

Alors s'approcha de la tombe encore ouverte un Insecte entièrement vêtu de noir:

«Pourquoi pleurez-vous? s'écria-t-il. Et jusques à quand ceux sur qui pèse le fardeau de la vie pleureront-ils ceux que la mort a délivrés? Mais pleurez, ajouta-t-il, car celui qui est là n'a rien à craindre de votre douleur; vos larmes ne le ressusciteront point. Après la mort, qui donc voudrait reculer vers la vie?»

Mais les sanglots se faisaient encore entendre, car personne n'était consolé.

«Frères, dit un autre orateur en s'avançant à son tour, c'est à leur naissance et non à leur mort qu'il faut pleurer les Vers à soie. Notre frère est mort, réjouissez-vous, car il n'a eu de la vie que les fleurs et les feuilles; en quittant la terre, il a quitté toutes les douleurs, et n'a perdu que les misères. Je vous dis la vérité; vous êtes de pauvres Vers comme moi, pourquoi vous flatterais-je? Ce n'est pas nous autres, malheureux, que la vue de la mort doit troubler.»

Mais ils pleuraient toujours.

Et un de ceux qui pleuraient, prenant la parole à son tour:

«Nous savons, dit-il, que tout ce qui commence a une fin, et qu'il faut donc mourir; nous savons ce qu'il faut de courage pour gagner sa vie feuille par feuille, et sa feuille bouchée par bouchée; nous savons ce qu'il faut de patience et d'abnégation pour qu'une feuille de mûrier devienne une robe de soie; nous savons combien sont durs les travaux de la cabane et ceux de l'atelier, et qu'une fois enfermés dans notre triste cellule nous pleurerions en vain les songes de notre courte jeunesse avant que notre tâche soit achevée; nous savons enfin qu'à tout prendre, mourir, c'est cesser de filer, la mort n'étant que l'autre bout de ce fil qui commence à la vie; nous nous disons aussi que de quelque côté qu'on se tourne on voit mourir, et que, quand on regarde en soi-même, on voit mourir encore, et que notre frère qui est mort n'a donc cédé qu'au destin; mais nous aimions notre frère, et rien ne nous consolera de l'avoir perdu.»

Et tous dirent avec lui: «Nous aimions notre frère, et rien ne nous consolera de l'avoir perdu.»

La Mante religieuse s'approcha alors.

«J'ai pleuré comme vous notre frère qui est mort, dit-elle, et pourtant, toutes les fois que je vois un Ver à soie sur le point de mourir, je ne puis empêcher mon cœur de s'épanouir. Va dans l'autre monde, lui dis-je; tu y seras mieux que dans celui-ci, où l'on est mal. Là, s'ouvriront pour toi les portes qui s'ouvrent pour les petits comme pour les grands; là, tu retrouveras ceux que tu as perdus, et tu les retrouveras au milieu des fleurs qui ne meurent pas et des mûriers toujours verts, sur le bord des neuf fontaines qui ne tarissent jamais; et quand tu les auras retrouvés, tu leur diras de nous attendre, nous que la vie retient encore; car mourir, c'est renaître à une vie meilleure.»

Et quand le bon Insecte eut ainsi parlé, les pleurs cessèrent tout à coup.

«Et maintenant, ajouta-t-elle, allez et volez sans bruit; notre frère n'a plus besoin de vous.»

Et chacun ayant déposé sur la tombe une fleurette de bruyère rose, les uns disparurent dans un pâle rayon de la lune qui venait de se lever, et les autres regagnèrent à travers les herbes leurs petites demeures.

Et tous étaient consolés, car ils disaient avec la Mante religieuse et Shakspeare: «Mourir, c'est renaître à une vie meilleure.»

P. J. STAHL.

VOYAGE

D'UN

MOINEAU DE PARIS

A LA RECHERCHE DU MEILLEUR GOUVERNEMENT

INTRODUCTION.

Les Moineaux de Paris passent depuis longtemps pour les plus hardis et les plus effrontés Oiseaux qui existent: ils sont Français, voilà leurs défauts et leurs qualités en un mot; ils sont enviés, voilà l'explication de bien des calomnies. Ils vivent, en effet, sans avoir à craindre les coups de fusil, ils sont indépendants, ne manquent de rien, et sont sans doute les plus heureux entre tous les volatiles. Peut-être ne faut-il pas trop de bonheur à un Oiseau. Cette réflexion, qui surprendrait chez tout autre, est naturelle à un Friquet nourri de haute philosophie et de petites graines; car je suis un habitant de la rue de Rivoli, voletant dans la gouttière d'un illustre écrivain, allant de son toit sur les fenêtres des Tuileries, et comparant les soucis qui encombrent le palais aux roses immortelles qui fleurissent dans la simple demeure du défenseur des prolétaires, ces Moineaux humains, ces Passereaux qui font les générations et desquels il ne reste rien.

En gobant les miettes du pain et entendant les paroles d'un grand Homme, je suis devenu très-illustre parmi les miens qui m'élurent en des circonstances graves, et me confièrent la mission d'observer la meilleure forme de gouvernement à donner aux Oiseaux de Paris. Les Moineaux de Paris furent naturellement effarouchés par la révolution de 1830; mais les Hommes ont été si fort occupés de cette grande mystification, qu'ils n'ont fait aucune attention à nous. D'ailleurs, les émeutes qui agitèrent le peuple ailé de Paris eurent lieu lors du choléra. Voici comment et pourquoi.

Les Moineaux de Paris, pleinement satisfaits par la desserte de cette vaste capitale, devinrent penseurs et très-exigeants sous le rapport moral, spirituel et philosophique. Avant de venir habiter le toit de la rue de Rivoli, je m'étais échappé d'une cage où l'on m'avait mis à la chaîne, et où je tirais un seau d'eau pour boire quand j'avais soif. Jamais ni Silvio Pellico ni Maroncelli n'ont eu plus de douleurs au Spielberg que j'en endurai pendant deux ans de captivité chez le grand Animal qui se prétend le roi de la terre. J'avais raconté mes souffrances à ceux du faubourg Saint-Antoine, au milieu desquels je parvins à m'échapper et qui furent admirables pour moi. Ce fut alors que j'observai les mœurs du peuple-Oiseau. Je devinai que la vie n'était pas toute dans le boire et dans le manger. J'eus des opinions qui augmentèrent la célébrité que je devais à mes souffrances. On me vit souvent, posé sur la tête d'une statue au Palais-Royal, les plumes ébouriffées, la tête rentrée dans les épaules, ne montrant que le bec, rond comme une boule, l'œil à demi fermé, réfléchissant à nos droits, à nos devoirs et à notre avenir: Où vont les Moineaux? d'où viennent-ils? pourquoi ne peuvent-ils pas pleurer? pourquoi ne s'organisent-ils pas en société comme les Canards sauvages, comme les Corbines, et pourquoi ne s'entendent-ils pas comme elles qui possèdent une langue sublime? Telles étaient les questions que je méditais.

Quand les Pierrots se battaient, ils cessaient leurs disputes devant moi, sachant que je m'occupais d'eux, que je pensais à leurs affaires, et ils se disaient: «Voilà le Grand-Friquet!» Le bruit des tambours, les parades de la royauté me firent quitter le Palais-Royal: je vins vivre dans l'atmosphère intelligente d'un grand écrivain.

Sur ces entrefaites, il se passait des choses qui m'échappaient, quoique je les eusse prévues; mais après avoir observé la chute imminente d'une avalanche, un Oiseau philosophe se pose très-bien sur le bord de la neige qui va rouler. La disparition progressive des jardins convertis en maisons rendait les Moineaux du centre de Paris très-malheureux et les plaçait dans une situation pénible, surtout évidemment inférieure à celle des Moineaux du faubourg Saint-Germain, de la rue de Rivoli, du Palais-Royal et des Champs-Élysées.

Les Moineaux des quartiers sans jardins n'avaient ni graines, ni insectes, ni vermisseaux, enfin ils ne mangeaient pas de viande: ils en étaient réduits à chercher leur vie dans les ordures, et y trouvaient souvent des substances nuisibles. Il y avait deux sortes de Moineaux: les Moineaux qui avaient toutes les douceurs de la vie et les Moineaux qui manquaient de tout, enfin des Moineaux privilégiés et des Moineaux souffrants.

Cette constitution vicieuse de la cité des Moineaux ne pouvait pas durer longtemps chez une nation de deux cent mille Moineaux effrontés, spirituels, tapageurs, dont une moitié pullulait heureuse avec de superbes femelles, tandis que l'autre maigrissait dans les rues, la plume défaite, les pieds dans la boue, sans cesse sur le qui-vive. Les Friquets souffrants, tous nerveux, munis de gros becs endurcis, aux ailes rudes comme leurs voix mâles, formaient une population généreuse et pleine de courage. Ils allèrent chercher pour les commander un Friquet qui vivait au faubourg Saint-Antoine chez un brasseur, un Friquet qui avait assisté à la prise de la Bastille. On s'organisa. Chacun sentit la nécessité d'obéir momentanément, et beaucoup de Parisiens furent alors étonnés de voir des milliers de Moineaux rangés sur les toits de la rue de Rivoli, l'aile droite appuyée à l'Hôtel de Ville, l'aile gauche à la Madeleine et le centre aux Tuileries.