Vie privée et publique des animaux
Part 6
Un Chat campagnard (_country gentleman_) fit observer que, sur le continent, les Chats et les Chattes étaient sacrifiés journellement par les catholiques, surtout à Paris, aux environs des barrières (on lui criait: _A la question!_). On joignait à ces cruelles exécutions une affreuse calomnie en faisant passer ces Animaux courageux pour des lapins, mensonge et barbarie qu'il attribuait à l'ignorance de la vraie religion anglicane, qui ne permet le mensonge et les fourberies que dans les questions de gouvernement, de politique extérieure et de cabinet.
On le traita de radical et de rêveur. «Nous sommes ici pour les intérêts des Chats de l'Angleterre, et non pour ceux du continent!» dit un fougueux Matou _tory_. Milord dormait. Quand l'assemblée se sépara, j'entendis ces délicieuses paroles dites par un jeune Chat qui venait de l'ambassade française, et dont l'accent annonçait la nationalité:
«_Dear Beauty_, de longtemps d'ici la nature ne pourra former une Chatte aussi parfaite que vous. Le cachemire de la Perse et des Indes semble être du poil de Chameau, comparé à vos soies fines et brillantes. Vous exhalez un parfum à faire évanouir de bonheur les anges, et je l'ai senti du salon du prince de Talleyrand, que j'ai quitté pour accourir à ce déluge de sottises que vous appelez un _meeting_. Le feu de vos yeux éclaire la nuit! Vos oreilles seraient la perfection même si mes gémissements les attendrissaient. Il n'y a pas de rose dans toute l'Angleterre qui soit aussi rose que la chair rose qui borde votre petite bouche rose. Un pêcheur chercherait vainement dans les abîmes d'Ormus des perles qui puissent valoir vos dents. Votre cher museau fin, gracieux, est tout ce que l'Angleterre a produit de plus mignon. La neige des Alpes paraîtrait rousse auprès de votre robe céleste. Ah! ces sortes de poils ne se voient que dans vos brouillards! Vos pattes portent mollement et avec grâce ce corps qui est l'abrégé des miracles de la création, mais que votre queue, interprète élégant des mouvements de votre cœur, surpasse: oui! jamais courbe si élégante, rondeur plus correcte, mouvements plus délicats ne se sont vus chez aucune Chatte. Laissez-moi ce vieux drôle de Puff qui dort comme un pair d'Angleterre au parlement, qui d'ailleurs est un misérable vendu aux wighs, et qui doit à un trop long séjour au Bengale d'avoir perdu tout ce qui peut plaire à une Chatte.»
J'aperçus alors, sans avoir l'air de le regarder, ce charmant Matou français: il était ébouriffé, petit, gaillard, et ne ressemblait en rien à un Chat anglais. Son air cavalier annonçait, autant que sa manière de secouer l'oreille, un drôle sans souci. J'avoue que j'étais fatiguée de la solennité des Chats anglais et de leur propreté purement matérielle. Leur affectation de _respectability_ me semblait surtout ridicule. L'excessif naturel de ce Chat mal peigné me surprit par un violent contraste avec tout ce que je voyais à Londres. D'ailleurs ma vie était si positivement réglée, je savais si bien ce que je devais faire pendant le reste de mes jours, que je fus sensible à tout ce qu'annonçait d'imprévu la physionomie du Chat français. Tout alors me parut fade. Je compris que je pouvais vivre sur les toits avec une amusante créature qui venait de ce pays où l'on s'est consolé des victoires du plus grand général anglais par ces mots: «Malbrouk s'en va-t-en guerre, _mironton_, TON TON, MIRONTAINE!» Néanmoins, j'éveillai Milord et lui fis comprendre qu'il était fort tard, que nous devions rentrer. Je n'eus pas l'air d'avoir écouté cette déclaration, et fus d'une apparente insensibilité qui pétrifia Brisquet. Il resta là, d'autant plus surpris qu'il se croyait très-beau. Je sus plus tard qu'il séduisait toutes les Chattes de bonne volonté. Je l'examinai du coin de l'œil: il s'en allait par petits bonds, revenait en franchissant la largeur de la rue, et s'en retournait de même, comme un Chat français au désespoir: un véritable Anglais aurait mis de la décence dans ses sentiments, et ne les aurait pas laissé voir ainsi. Quelques jours après, nous nous trouvâmes, milord et moi, dans la magnifique maison du vieux pair; je sortis alors en voiture pour me promener à Hyde-Park. Nous ne mangions que des os de poulets, des arêtes de poissons, des crèmes, du lait, du chocolat. Quelque échauffant que fût ce régime, mon prétendu mari Puff demeurait grave. Sa _respectability_ s'étendait jusqu'à moi. Généralement, il dormait dès sept heures du soir, à la table de whist, sur les genoux de Sa Grâce. Mon âme était donc sans aucune satisfaction, et je languissais. Cette situation de mon intérieur se combina fatalement avec une petite affection dans les entrailles que me causa le jus de Hareng pur (le vin de Porto des Chats anglais) dont Puff faisait usage, et qui me rendit comme folle. Ma maîtresse fit venir un médecin, qui sortait d'Édimbourg après avoir étudié longtemps à Paris. Il promit à ma maîtresse de me guérir le lendemain même, après avoir reconnu ma maladie. Il revint en effet, et sortit de sa poche un instrument de fabrique parisienne. J'eus une espèce de frayeur en apercevant un canon de métal blanc terminé par un tube effilé. A la vue de ce mécanisme, que le docteur fit jouer avec satisfaction, Leurs Grâces rougirent, se courroucèrent et dirent de fort belles choses sur la dignité du peuple anglais: comme quoi ce qui distinguait la vieille Angleterre des catholiques n'était pas tant ses opinions sur la Bible que sur cette infâme machine. Le duc dit qu'à Paris les Français ne rougissaient pas d'en faire une exhibition sur leur théâtre national, dans une comédie de Molière; mais qu'à Londres un _watchman_ n'oserait en prononcer le nom. «Donnez-lui du calomel!»
--Mais Votre Grâce la tuerait, s'écria le docteur. Quant à cette innocente mécanique, les Français ont fait maréchal un de leurs plus braves généraux pour s'en être servi devant leur fameuse colonne.
--Les Français peuvent arroser les émeutes de l'intérieur comme ils le veulent, reprit Milord. Je ne sais pas, ni vous non plus, ce qui pourrait arriver de l'emploi de cette avilissante machine; mais ce que je sais, c'est qu'un vrai médecin anglais ne doit guérir ses malades qu'avec les remèdes de la vieille Angleterre.
Le médecin, qui commençait à se faire une grande réputation, perdit toutes ses pratiques dans le beau monde. On appela un autre médecin qui me fit des questions inconvenantes sur Puff, et qui m'apprit que la véritable devise de l'Angleterre était: Dieu et mon Droit _conjugal!_ Une nuit, j'entendis dans la rue la voix du Chat français. Personne ne pouvait nous voir: je grimpai par la cheminée, et, parvenue en haut de la maison, je lui criai: «A la gouttière!» Cette réponse lui donna des ailes, il fut auprès de moi en un clin d'œil. Croiriez-vous que ce Chat français eut l'inconvenante audace de s'autoriser de ma petite exclamation pour me dire: «Viens dans mes pattes!» Il osa tutoyer, sans autre forme de procès, une Chatte de distinction. Je le regardai froidement, et pour lui donner une leçon, je lui dis que j'appartenais à la Société de Tempérance.
--Je vois, mon cher, lui dis-je, à votre accent et au relâchement de vos maximes, que vous êtes, comme tous les Chats catholiques, disposé à rire et à faire mille ridiculités, en vous croyant quitte pour un peu de repentir; mais, en Angleterre, nous avons plus de moralité: nous mettons partout de la _respectability_, même dans nos plaisirs.
Ce jeune Chat, frappé par la majesté du _cant_ anglais, m'écoutait avec une sorte d'attention qui me donna l'espoir d'en faire un Chat protestant. Il me dit alors dans le plus beau langage qu'il ferait tout ce que je voudrais, pourvu qu'il lui fût permis de m'adorer. Je le regardais sans pouvoir répondre, car ses yeux, _very beautiful_, _splendid,_ brillaient comme des étoiles, ils éclairaient la nuit. Mon silence l'enhardit, et il s'écria:--Chère Minette!
--Quelle est cette nouvelle indécence? m'écriai-je, sachant les Chats français très-légers dans leurs propos.
Brisquet m'apprit que, sur le continent, tout le monde, le roi lui-même, disait à sa fille: _Ma petite Minette_, pour lui témoigner son affection; que beaucoup de femmes, et des plus jolies, des plus aristocratiques, disaient toujours: _Mon petit Chat_, à leurs maris, même quand elles ne les aimaient pas. Si je voulais lui faire plaisir, je l'appellerais: Mon petit Homme! Là-dessus il leva ses pattes avec une grâce infinie. Je disparus, craignant d'être faible. Brisquet chanta _Rule, Britannia!_ tant il était heureux, et le lendemain sa chère voix bourdonnait encore à mes oreilles.
--Ah! tu aimes aussi, toi, chère Beauty, me dit ma maîtresse en me voyant étalée sur le tapis, les quatre pattes en avant, le corps dans un mol abandon, et noyée dans la poésie de mes souvenirs.
Je fus surprise de cette intelligence chez une Femme, et je vins alors, en relevant mon épine dorsale, me frotter à ses jambes en lui faisant entendre un _ronron_ amoureux sur les cordes les plus graves de ma voix de _contre-alto_.
Pendant que ma maîtresse, qui me prit sur ses genoux, me caressait en me grattant la tête, et que je la regardais tendrement en lui voyant les yeux en pleurs, il se passait dans _Bond-Street_ une scène dont les suites furent terribles pour moi.
Puck, un des neveux de Puff, qui prétendait à sa succession, et qui, pour le moment, habitait la caserne des _Life-Guards_, rencontra _my dear_ Brisquet. Le sournois capitaine Puck complimenta l'attaché sur ses succès auprès de moi, en disant que j'avais résisté aux plus charmants Matous de l'Angleterre. Brisquet, en Français vaniteux, répondit qu'il serait bien heureux d'attirer mon attention, mais qu'il avait en horreur les Chattes qui vous parlaient de tempérance et de la Bible, etc.
--Oh! fit Puck, elle vous parle donc?
Brisquet, ce cher Français, fut ainsi victime de la diplomatie anglaise; mais il commit une de ces fautes impardonnables et qui courroucent toutes les Chattes bien apprises de l'Angleterre. Ce petit drôle était véritablement très-inconsistant. Ne s'avisa-t-il pas au Park de me saluer et de vouloir causer familièrement comme si nous nous connaissions. Je restai froide et sévère. Le cocher, apercevant ce Français, lui donna un coup de fouet qui l'atteignit et faillit le tuer. Brisquet reçut ce coup de fouet en me regardant avec une intrépidité qui changea mon moral: je l'aimai pour la manière dont il se laissa frapper, en ne voyant que moi, ne sentant que la faveur de ma présence, domptant ainsi le naturel qui pousse les Chats à fuir à la moindre apparence d'hostilité. Il ne devina pas que je me sentais mourir, malgré mon apparente froideur. Dès ce moment, je résolus de me laisser enlever. Le soir, sur la gouttière, je me jetai dans ses pattes tout éperdue.
--_My dear_, lui dis-je, avez-vous le capital nécessaire pour payer les dommages-intérêts au vieux Puff?
--Je n'ai pas d'autre capital, me répondit le Français en riant, que les poils de ma moustache, mes quatre pattes et cette queue.
Là-dessus il balaya la gouttière par un mouvement plein de fierté.
--Pas de capital! lui répondis-je; mais vous n'êtes qu'un aventurier, _my dear_.
--J'aime les aventures, me dit-il tendrement. En France, dans les circonstances auxquelles tu fais allusion, c'est alors que les Chats se peignent! Ils ont recours à leurs griffes et non à leurs écus.
--Pauvre pays, lui dis-je. Et comment envoie-t-il à l'étranger, dans ses ambassades, des Bêtes si dénuées de capital?
--Ah! voilà, dit Brisquet. Notre nouveau gouvernement n'aime pas l'argent... chez ses employés: il ne recherche que les capacités intellectuelles.
Le cher Brisquet eut, en me parlant, un petit air content qui me fit craindre que ce ne fût un fat.
--L'amour sans capital est un _non-sens_! lui dis-je. Pendant que vous irez à droite et à gauche chercher à manger, vous ne vous occuperez pas de moi, mon cher.
Ce charmant Français me prouva, pour toute réponse, qu'il descendait, par sa grand'mère, du Chat-Botté. D'ailleurs, il avait quatre-vingt-dix-neuf manières d'emprunter de l'argent, et nous n'en aurions, dit-il, qu'une seule de le dépenser. Enfin il savait la musique et pouvait donner des leçons. En effet, il me chanta, sur un mode qui arrachait l'âme, une romance nationale de son pays: _Au clair de la lune..._
En ce moment, plusieurs Chats et des Chattes amenés par Puck me virent quand, séduite par tant de raisons, je promettais à ce cher Brisquet de le suivre dès qu'il pourrait entretenir sa femme confortablement.
--Je suis perdue! m'écriai-je.
Le lendemain même, le banc des _Doctors commons_ fut saisi par le vieux Puff d'un procès en criminelle conversation. Puff était sourd: ses neveux abusèrent de sa faiblesse. Puff, questionné par eux, leur apprit que la nuit je l'avais appelé par flatterie: _Mon petit Homme!_ Ce fut une des choses les plus terribles contre moi, car jamais je ne pus expliquer de qui je tenais la connaissance de ce mot d'amour. Milord, sans le savoir, fut très-mal pour moi; mais j'avais remarqué déjà qu'il était en enfance. Sa Seigneurie ne soupçonna jamais les basses intrigues auxquelles je fus en butte. Plusieurs petits Chats, qui me défendirent contre l'opinion publique, m'ont dit que parfois il demande son ange, la joie de ses yeux, sa _darling_, sa _sweet_ Beauty! Ma propre mère, venue à Londres, refusa de me voir et de m'écouter, en me disant que jamais une Chatte anglaise ne devait être soupçonnée, et que je mettais bien de l'amertume dans ses vieux jours. Mes sœurs, jalouses de mon élévation, appuyèrent mes accusatrices. Enfin, les domestiques déposèrent contre moi. Je vis alors clairement à propos de quoi tout le monde perd la tête en Angleterre. Dès qu'il s'agit d'une criminelle conversation, tous les sentiments s'arrêtent, une mère n'est plus mère, une nourrice voudrait reprendre son lait, et toutes les Chattes hurlent par les rues. Mais, ce qui fut bien plus infâme, mon vieil avocat, qui, dans le temps, croyait à l'innocence de la reine d'Angleterre, à qui j'avais tout raconté dans le moindre détail, qui m'avait assuré qu'il n'y avait pas de quoi fouetter un Chat, et à qui, pour preuve de mon innocence, j'avouai ne rien comprendre à ces mots, _criminelle conversation_ (il me dit que c'était ainsi appelé précisément parce qu'on parlait très-peu); cet avocat, gagné par le capitaine Puck, me défendit si mal, que ma cause parut perdue. Dans cette circonstance, j'eus le courage de comparaître devant les _Doctors commons_.
--Milords, dis-je, je suis une Chatte anglaise, et je suis innocente! Que dirait-on de la justice de la vieille Angleterre, si...
A peine eus-je prononcé ces paroles, que d'effroyables murmures couvrirent ma voix, tant le public avait été travaillé par le _Cat-Chronicle_ et par les amis de Puck.
--Elle met en doute la justice de la vieille Angleterre qui a créé le jury! criait-on.
--Elle veut vous expliquer, Milords, s'écria l'abominable avocat de mon adversaire, comment elle allait sur les gouttières avec un Chat français pour le convertir à la religion anglicane, tandis qu'elle y allait bien plutôt pour en revenir dire en bon français _mon petit Homme_ à son mari, pour écouter les abominables principes du papisme, et apprendre à méconnaître les lois et les usages de la vieille Angleterre!
Quand on parle de ces sornettes à un public anglais, il devient fou. Aussi des tonnerres d'applaudissements accueillirent-ils les paroles de l'avocat de Puck. Je fus condamnée, à l'âge de vingt-six mois, quand je pouvais prouver que j'ignorais encore ce que c'était qu'un Chat. Mais, à tout ceci, je gagnai de comprendre que c'est à cause de ses radotages qu'on appelle Albion la vieille Angleterre.
Je tombai dans une grande mischathropie qui fut causée moins par mon divorce que par la mort de mon cher Brisquet, que Puck fit tuer dans une émeute, en craignant sa vengeance. Aussi rien ne me met-il plus en fureur que d'entendre parler de la loyauté des Chats anglais.
Vous voyez, ô Animaux français, qu'en nous familiarisant avec les Hommes, nous en prenons tous les vices et toutes les mauvaises institutions. Revenons à la vie sauvage où nous n'obéissons qu'à l'instinct, et où nous ne trouvons pas des usages qui s'opposent aux vœux les plus sacrés de la nature. J'écris en ce moment un traité politique à l'usage des classes ouvrières animales, afin de les engager à ne plus tourner les broches, ni se laisser atteler à de petites charrettes, et pour leur enseigner les moyens de se soustraire à l'oppression du grand aristocrate. Quoique notre griffonnage soit célèbre, je crois que miss Henriette Martineau ne me désavouerait pas. Vous savez sur le continent que la littérature est devenue l'asile de toutes les Chattes qui protestent contre l'immoral monopole du mariage, qui résistent à la tyrannie des institutions, et veulent revenir aux lois naturelles. J'ai omis de vous dire que, quoique Brisquet eût le corps traversé par un coup reçu dans le dos, le _Coroner_, par une infâme hypocrisie, a déclaré qu'il s'était empoisonné lui-même avec de l'arsenic, comme si jamais un Chat si gai, si fou, si étourdi, pouvait avoir assez réfléchi sur la vie pour concevoir une idée si sérieuse, et comme si un Chat que j'aimais pouvait avoir la moindre envie de quitter l'existence! Mais, avec l'appareil de Marsh, on a trouvé des taches sur une assiette.
DE BALZAC.
LES AVENTURES
D'UN PAPILLON
RACONTÉES PAR SA GOUVERNANTE
Son enfance.--Sa jeunesse. Voyage sentimental de Paris à Baden.--Ses égarements. Son mariage et sa mort.
AVERTISSEMENT DES RÉDACTEURS
NOUS croyons être agréables à ceux de nos lecteurs et à celles de nos lectrices que d'autres travaux ont détournés de l'étude de l'histoire animale, en mettant sous leurs yeux cet extrait d'un important ouvrage publié à Londres par un savant naturaliste anglais sur les mœurs et coutumes des insectes en général, et des Hyménoptères neutres en particulier:
«Les Hyménoptères neutres, les plus industrieux de tous les insectes, ont la vie plus longue que les Hyménoptères ordinaires, et peuvent voir se succéder plusieurs générations de mâles et de femelles. Il semble que, dans sa prévoyance infinie, Dieu leur ait refusé la faculté de se reproduire, pour que les orphelins pussent trouver auprès d'eux les soins d'une mère. Rien n'est sans but dans la nature. Les Hyménoptères neutres élèvent les larves ou enfants de leurs frères et sœurs, qui, en raison de la loi établie pour tous les insectes, périssent en donnant le jour à leurs petits. Ce sont les Hyménoptères neutres qui pourvoient à la subsistance de ces êtres nouveaux, privés des soins de leurs parents, qui vont leur chercher des aliments, et qui remplissent ainsi auprès d'eux, avec une sollicitude admirable, l'office des sœurs de la charité parmi les Hommes.»
Les détails pleins d'intérêt que notre correspondante nous communique sur la vie d'un Papillon qu'elle a beaucoup connu pourront servir de base à l'histoire générale des mœurs et du caractère des Papillons de tous les pays.
LE SINGE ET LE PERROQUET,
Rédacteurs en chef.
MESSIEURS LES RÉDACTEURS,
Si j'avais dû vous parler de moi, je n'aurais point entrepris de vous écrire, car je ne crois pas qu'il soit possible de raconter sa propre histoire avec convenance et impartialité. Les détails qui vont suivre ne me sont donc point personnels. Il vous suffira de savoir que si je ne suis pas la dernière à vous donner de mes nouvelles, c'est que malheureusement les soins de ma famille ne sauraient m'absorber.
Je suis seule au monde, messieurs, et ne connaîtrai jamais le bonheur d'être mère: je suis de la grande famille des Hyménoptères neutres. Mais le cœur s'accommode mal de l'isolement; vous ne vous étonnerez donc point que je me sois vouée à l'enseignement. Un Papillon de haut parage, qui vivait tout près de Paris, dans les bois de Belle-Vue, et qui m'avait sauvé la vie, se sentant mourir, me supplia de vouloir bien être la gouvernante de son enfant qu'il ne devait pas voir, et dont la naissance approchait.
Après quelques hésitations bien légitimes, sans doute, je pensai que si je me devais aux Hyménoptères mes frères, la reconnaissance me faisait pourtant un devoir impérieux d'accepter ce difficile emploi. Je promis donc à mon bienfaiteur de consacrer ma vie à l'œuf qu'il me confiait, et qu'il avait déposé dans le calice d'une fleur. L'enfant vit le jour le lendemain de la mort de son père; un rayon de soleil le fit éclore.
J'eus le chagrin de le voir débuter dans la vie par un acte d'ingratitude. Il quitta la Campanule, sa mère d'adoption, qui lui avait prêté l'abri de son cœur, sans songer seulement à dire un dernier adieu à la pauvre fleur, qui se courba jusqu'à terre en signe d'affliction.
Sa première éducation fut difficile: il était capricieux comme le vent, et d'une légèreté inouïe. Mais les caractères légers n'ont pas la conscience du mal qu'ils font: de là vient qu'on arrive souvent à les aimer. J'eus donc le bonheur, ou le malheur plutôt de me prendre d'affection pour ce pauvre enfant, quoiqu'il eût, à vrai dire, tous les défauts d'une petite Chenille. Ce mot, tout vulgaire qu'il soit, peut seul rendre ma pensée.
Je lui répétai mille fois, et toujours en vain, les mêmes leçons, je lui prédis mille fois les mêmes malheurs; plus incrédule que l'Homme lui-même, l'étourdi ne tenait aucun compte des prédictions. M'arrivait-il, le croyant endormi sous un brin d'herbe, de le quitter un instant, si courte qu'eût été mon absence, je ne le retrouvais plus à la même place; je me rappelle qu'un jour, et à cette époque ses seize pattes le portaient à peine, une visite que j'avais dû faire à des Abeilles de mon voisinage s'étant prolongée, il avait trouvé le moyen de grimper jusqu'à la cime d'un arbre, au péril de sa vie.
A peine au sortir de l'enfance, sa vivacité le quitta tout à coup. Je crus un instant que mes conseils avaient fructifié, mais je ne tardai pas à reconnaître que ce que j'avais pris pour de la sagesse, c'était une maladie, une véritable maladie, pendant laquelle il semblait sous le poids d'un engourdissement général. Il demeura de quinze à vingt jours sans mouvement, comme s'il eût dormi d'un sommeil léthargique. «Qu'éprouves-tu? lui disais-je quelquefois. Qu'as-tu, mon cher enfant?--Rien, me répondait-il d'une voix altérée, rien, ma bonne gouvernante; je ne saurais remuer, et pourtant je sens en moi des élans inconnus; le malaise qui m'accable n'a pas de nom, tout me fatigue: ne me dis rien, c'est bon de se taire et de ne pas remuer.»
Il était méconnaissable. Sa peau, d'un jaune pâle, avait l'apparence d'une feuille sèche; cette vie vraiment insuffisante ressemblait tant à la mort, que je désespérais de le sauver, quand un jour, par un soleil resplendissant, je le vis se réveiller peu à peu, et bientôt la guérison fut entière. Jamais transformation ne fut plus complète; il était grand, beau et brillant des plus riches couleurs. Quatre ailes d'azur à reflets charmants s'étaient comme par enchantement posées sur ses épaules, de gracieuses antennes se dressaient sur sa tête, six jolies petites pattes bien déliées s'agitaient sous un fin corselet de velours tacheté de rouge et de noir; ses yeux s'ouvrirent, son regard étincela, il secoua un instant ses ailes légères, la Chrysalide avait disparu, et je vis le Papillon s'envoler.
Je le suivis à tire-d'aile.
Jamais course ne fut plus vagabonde, jamais essor ne fut plus impétueux; il semblait que la terre entière lui appartînt, que toutes les fleurs fussent ses fleurs, que la lumière fût sa lumière, et que la création eût été faite pour lui seul. Cet enivrement fut tel, et cette entrée dans la vie si turbulente, que je craignis que les trésors de sa jeunesse ne pussent suffire à des élans si peu mesurés.