Vie privée et publique des animaux

Part 5

Chapter 53,827 wordsPublic domain

--Bravo! s'écria le Chien, en me relevant; vous m'avez rendu là un grand service. Ce maudit Coq demeurait dans la même ferme que moi; il se couchait en même temps que les Poules, et, dès l'aube, son chant insipide éveillait tout le monde. Quand on ne tient pas à voir lever l'aurore, on ne tient guère à un voisin comme celui-là.

--Je n'y avais pas songé, reprit le Bœuf; le fait est que, grâce à ce brave Lièvre, nous pourrons désormais dormir la grasse matinée. Du reste, ce que vous avez fait là est digne d'un Français, me dit-il, car je soupçonne votre adversaire d'avoir appartenu autrefois à un ministre anglais qui l'avait dressé au combat. Je ne sais s'il faut en faire honneur à son éducation; mais jamais Coq ne se jeta plus étourdiment dans les hasards des batailles.

Je regardai avec douleur le cadavre de mon adversaire qui gisait sans vie sur le gazon.

--Que n'as-tu entendu de ton vivant, lui dis-je, cette impitoyable oraison funèbre! elle t'aurait appris ce que valait au juste ce renom de bretteur dont tu étais si fier et qui te coûte la vie.

Que le sang de ce malheureux Coq retombe sur vos têtes! dis-je au Bœuf et au Chien; car il dépendait de vous d'empêcher ce duel fatal. Quant à moi, je suis innocent de ce meurtre que je déteste: la mort m'a toujours paru abominable!

Et je repris fort triste la route de Rambouillet. J'avais toujours devant les yeux ce cadavre ensanglanté. Mais à mesure que j'avançai, ces funèbres images s'effacèrent. La vue des campagnes paisibles calme les plus grandes douleurs; et quand je retrouvai Rambouillet et ma forêt chérie, devant ces souvenirs de mes premiers jours tous mes chagrins furent oubliés. Quelques mois après mon retour, je connus enfin le bonheur d'être père et bientôt grand-père.--Vous savez le reste, mes chers enfants; et maintenant vous pouvez aller jouer. J'ai dit.»

A ces mots du vieillard, son auditoire se réveilla. Pendant cette dernière partie de son récit, le silence avait été exemplaire. Les petits ne se le firent pas dire deux fois; l'histoire leur avait paru très-intéressante et un peu longue: ils s'en allèrent courir dans les herbes.

--Madame la Pie, me demanda le petit Lièvre, tout en se frottant les yeux, c'est-il vrai tout ce que grand-papa vient de dire?

--Fi! lui dis-je, les grands-pères sont comme le bon Dieu; ils ne peuvent jamais ni se tromper ni mentir.

VI

Qu'est-ce que le bonheur? Conclusion tirée de saint Augustin (_Conf._, chap. des Odeurs).

«Ma chère Pie, me dit mon vieil ami, depuis mon retour aux champs, j'ai jeté un regard impartial sur les choses d'ici-bas, et quoique je les aie jugées sans passion, je serais bien embarrassé de vous en dire mon avis. Toute affirmation est téméraire. Je crois pourtant qu'on peut assurer qu'on ne saura jamais ce qu'il faudrait savoir pour être heureux. Mais est-il donc nécessaire de l'être?

Les Hommes seuls, chez lesquels cette bizarre manie d'être heureux est poussée jusqu'à la folie, persistent à se croire sérieusement destinés à résoudre, à leur profit, le problème du bonheur. Leurs philosophes, dont le métier consiste à chercher le sens de cette énigme, ont tous cherché en vain, puisqu'ils cherchent encore.--Les uns, pleins de leur propre mérite, placent naïvement le bonheur dans l'amour de soi-même; les autres, plus humbles, regardent le ciel et le demandent à Dieu seul, comme si Dieu le leur devait.--Ceux-ci vous disent, fût-on pauvre et repoussé comme Job: Ne te refuse rien! et ils prêchent d'exemple, parce qu'ils le peuvent; ceux-là veulent qu'on s'abstienne, et ils ne s'abstiennent pas.--Les plus opiniâtres se contentent d'espérer jusqu'à leur dernier jour qu'ils seront heureux... demain; mais la plupart conviennent, avec Shakspeare, qu'il vaudrait mieux n'être pas né.

Qu'en faut-il conclure? sinon que le bonheur n'est pas de ce monde, que ce mot est tout simplement un mot de trop dans toutes les langues, et qu'il est absurde de courir après une chose que personne ne trouve, et dont, à tout prendre, il est facile de se passer, puisque, bon gré, mal gré, tout le monde s'en passe.

Pour ma part, je doute encore qu'il faille bénir le Ciel de nous avoir fait naître dans une condition animale, et que la différence soit grande entre le Lièvre et l'Homme, au point de vue du bien-être.

Sans doute l'Homme est inhabile au bonheur; il a contre lui des instincts si pervers, qu'on a vu le frère s'armer contre le frère (est-on moins frères parce qu'on se bat?). Il a des prisons, des tribunaux, des maladies et une pauvre peau fine qu'une épine de rose met en sang et de laquelle il ne saurait être fier. Il a la pauvreté, cette plaie inconnue aux Lièvres, qui sont tous égaux devant le soleil et le serpolet, et, comme l'a dit Homère, il y a des hommes qui se promènent en mendiant sur la terre féconde.

Mais la destinée du Lièvre est-elle meilleure? Quand je réfléchis que ce n'est qu'à forces égales que les droits sont égaux, et qu'avec la crainte des hommes, des meutes et de la poudre à canon, un honnête Lièvre n'est pas encore sûr de faire son chemin dans le monde, je n'hésite pas à déclarer que le bonheur est impossible. Puisque tout le monde demande où il est, c'est qu'il n'est nulle part: car enfin, comme dit saint Augustin: «Si le mal n'existe pas, il existe au moins la crainte du mal, laquelle, certes, n'est pas un bien.» Le grand point, ce n'est donc pas d'être heureux, c'est de fuir le mal...

Maintenant, ajouta-t-il, ma chère Pie, j'ai fini.

Grand merci de l'attention que vous m'avez prêtée. C'est un mérite de savoir écouter. Jusqu'à présent, les Pies n'en ont pas eu le privilége, me dit-il un peu malignement. Conservez ce manuscrit, dont je vous laisse dépositaire, et quand ces pauvres petits auront passé l'âge où l'on joue, quand je serai mort, ce qui ne peut tarder, vous livrerez ces Mémoires à la publicité. Les Mémoires d'outre-tombe sont fort goûtés; de notre temps, les morts ne manquent pas d'admirateurs, et les vivants gagnent beaucoup à mourir.»

Voici, messieurs, ces Mémoires. C'est à une indiscrétion que vous les devez, je l'avoue: l'auteur n'est pas mort, et pourtant je vous les livre. J'espère que mon ami me pardonnera de l'avoir forcé à devenir célèbre de son vivant, et que sa modestie ne refusera pas de prendre un avant-goût de la gloire qu'un honnête Animal est toujours en droit d'attendre du récit de ses infortunes personnelles.

Veuillent messieurs les Milans, les Éperviers et autres poëtes qui ne chantent que sur la tombe des morts, traiter mon ami aussi favorablement que s'il eût déjà passé de vie à trépas!

Pour madame LA PIE,

P.-J. STAHL.

PEINES DE CŒUR

D'UNE

CHATTE ANGLAISE

QUAND le Compte rendu de votre première séance est arrivé à Londres, ô Animaux français! il a fait battre le cœur des amis de la Réforme Animale. Dans mon petit particulier, je possédais tant de preuves de la supériorité des Bêtes sur l'Homme, qu'en ma qualité de Chatte anglaise je vis l'occasion souvent souhaitée de faire paraître le roman de ma vie, afin de montrer comment mon pauvre moi fut tourmenté par les lois hypocrites de l'Angleterre. Déjà deux fois des Souris, que j'ai fait vœu de respecter depuis le _bill_ de votre auguste parlement, m'avaient conduite chez Colburn, et je m'étais demandé, en voyant de vieilles miss, des ladies entre deux âges et même de jeunes mariées corrigeant les épreuves de leurs livres, pourquoi, ayant des griffes, je ne m'en servirais pas aussi. On ignorera toujours ce que pensent les femmes, surtout celles qui se mêlent d'écrire; tandis qu'une Chatte, victime de la perfidie anglaise, est intéressée à dire plus que sa pensée, et ce qu'elle écrit de trop peut compenser ce que taisent ces illustres ladies. J'ai l'ambition d'être la mistress Inchbald des Chattes, et vous prie d'avoir égard à mes nobles efforts, ô Chats français! chez lesquels a pris naissance la plus grande maison de notre race, celle du Chat-Botté, type éternel de l'Annonce, et que tant d'hommes ont imité sans lui avoir encore élevé de statue.

Je suis née chez un ministre du Catshire, auprès de la petite ville de Miaulbury. La fécondité de ma mère condamnait presque tous ses enfants à un sort cruel, car vous savez qu'on ne sait pas encore à quelle cause attribuer l'intempérance de maternité chez les Chattes anglaises, qui menacent de peupler le monde entier. Les Chats et les Chattes attribuent, chacun de leur côté, ce résultat à leur amabilité et à leurs propres vertus. Mais quelques observateurs impertinents disent que les Chats et les Chattes sont soumis en Angleterre à des convenances si parfaitement ennuyeuses, qu'ils ne trouvent les moyens de se distraire que dans ces petites occupations de famille. D'autres prétendent qu'il y a là de grandes questions d'industrie et de politique, à cause de la domination anglaise dans les Indes; mais ces questions sont peu décentes sous mes pattes et je les laisse à l'_Edinburgh-Review_. Je fus exceptée de la noyade constitutionnelle à cause de l'entière blancheur de ma robe. Aussi me nomma-t-on Beauty. Hélas! la pauvreté du ministre, qui avait une femme et onze filles, ne lui permettait pas de me garder. Une vieille fille remarqua chez moi une sorte d'affection pour la Bible du ministre; je m'y posais toujours, non par religion, mais je ne voyais pas d'autre place propre dans le ménage. Elle crut peut-être que j'appartiendrais à la secte des Animaux sacrés qui a déjà fourni l'ânesse de Balaam, et me prit avec elle. Je n'avais alors que deux mois. Cette vieille fille, qui donnait des soirées auxquelles elle invitait par des billets qui promettaient _thé et Bible_, essaya de me communiquer la fatale science des filles d'Ève; elle y réussit par une méthode protestante qui consiste à vous faire de si longs raisonnements sur la dignité personnelle et sur les obligations de l'extérieur, que, pour ne pas les entendre, on subirait le martyre.

Un matin, moi, pauvre petite fille de la nature, attirée par de la crème contenue dans un bol, sur lequel un _muffing_ était posé en travers, je donnai un coup de patte au _muffing_, je lapai la crème; puis, dans la joie, et peut-être aussi par un effet de la faiblesse de mes jeunes organes, je me livrai, sur le tapis ciré, au plus impérieux besoin qu'éprouvent les jeunes Chattes. En apercevant la preuve de ce qu'elle nomma _mon intempérance_ et mon défaut d'éducation, elle me saisit et me fouetta vigoureusement avec des verges de bouleau, en protestant qu'elle ferait de moi une lady ou qu'elle m'abandonnerait.

--Voilà qui est gentil! disait-elle. Apprenez, miss Beauty, que les Chattes anglaises enveloppent dans le plus profond mystère les choses naturelles qui peuvent porter atteinte au respect anglais, et bannissent tout ce qui est _improper_, en appliquant à la créature, comme vous l'avez entendu dire au révérend docteur Simpson, les lois faites par Dieu pour la création. Avez-vous jamais vu la Terre se comporter indécemment? N'appartenez-vous pas d'ailleurs à la secte des _saints_ (prononcez _sentz_), qui marchent très-lentement le dimanche pour faire bien sentir qu'ils se promènent? Apprenez à souffrir mille morts plutôt que de révéler vos désirs: c'est en ceci que consiste la vertu des _saints_. Le plus beau privilége des Chattes est de se sauver avec la grâce qui vous caractérise, et d'aller, on ne sait où, faire leurs petites toilettes. Vous ne vous montrerez ainsi aux regards que dans votre beauté. Trompé par les apparences, tout le monde vous prendra pour un ange. Désormais, quand pareille envie vous saisira, regardez la croisée, ayez l'air de vouloir vous promener, et vous irez dans un taillis ou sur une gouttière. Si l'eau, ma fille, est la gloire de l'Angleterre, c'est précisément parce que l'Angleterre sait s'en servir, au lieu de la laisser tomber, comme une sotte, ainsi que font les Français, qui n'auront jamais de marine à cause de leur indifférence pour l'eau.

Je trouvai, dans mon simple bon sens de Chatte, qu'il y avait beaucoup d'hypocrisie dans cette doctrine; mais j'étais si jeune!

--Et quand je serai dans la gouttière? pensai-je en regardant la vieille fille.

--Une fois seule, et bien sûre de n'être vue de personne, eh bien! Beauty, tu pourras sacrifier les convenances, avec d'autant plus de charme que tu te seras plus retenue en public. En ceci éclate la perfection de la morale anglaise qui s'occupe exclusivement des apparences, ce monde n'étant, hélas! qu'apparence et déception.

J'avoue que tout mon bon sens d'animal se révoltait contre ces déguisements; mais, à force d'être fouettée, je finis par comprendre que la propreté extérieure devait être toute la vertu d'une Chatte anglaise. Dès ce moment, je m'habituai à cacher sous des lits les friandises que j'aimais. Jamais personne ne me vit ni mangeant, ni buvant, ni faisant ma toilette. Je fus regardée comme la perle des Chattes.

J'eus alors l'occasion de remarquer la bêtise des Hommes qui se disent savants. Parmi les docteurs et autres gens appartenant à la société de ma maîtresse, il y avait ce Simpson, espèce d'imbécile, fils d'un riche propriétaire, qui attendait un bénéfice, et qui, pour le mériter, donnait des explications religieuses de tout ce que faisaient les Animaux. Il me vit un soir lapant du lait dans une tasse, et fit compliment à la vieille fille de la manière dont j'étais élevée, en me voyant lécher premièrement les bords de l'assiette, et allant toujours en tournant et diminuant le cercle du lait.

--Voyez, dit-il, comme dans une sainte compagnie tout se perfectionne: Beauty a le sentiment de l'éternité, car elle décrit le cercle qui en est l'emblème, tout en lapant son lait.

La conscience m'oblige à dire que l'aversion des Chattes pour mouiller leurs poils était la seule cause de ma façon de boire dans cette assiette; mais nous serons toujours mal jugées par les savants, qui se préoccupent beaucoup plus de montrer leur esprit que de chercher le nôtre.

Quand les dames ou les hommes me prenaient pour passer leurs mains sur mon dos de neige et faire jaillir des étincelles de mes poils, la vieille fille disait avec orgueil: «Vous pouvez la garder sans avoir rien à craindre pour votre robe, elle est admirablement bien élevée!» Tout le monde disait de moi que j'étais un ange: on me prodiguait les friandises et les mets les plus délicats; mais je déclare que je m'ennuyais profondément. Je compris très-bien qu'une jeune Chatte du voisinage avait pu s'enfuir avec un Matou. Ce mot de Matou causa comme une maladie à mon âme que rien ne pouvait guérir, pas même les compliments que je recevais ou plutôt que ma maîtresse se donnait à elle-même: «Beauty est tout à fait morale, c'est un petit ange, disait-elle. Quoiqu'elle soit très-belle, elle a l'air de ne pas le savoir. Elle ne regarde jamais personne, ce qui est le comble des belles éducations aristocratiques; il est vrai qu'elle se laisse voir très-volontiers; mais elle a sur tout cette parfaite insensibilité que nous demandons à nos jeunes miss, et que nous ne pouvons obtenir que très-difficilement. Elle attend qu'on la veuille pour venir, elle ne saute jamais sur vous familièrement, personne ne la voit quand elle mange, et certes ce monstre de lord Byron l'eût adorée. En bonne et vraie Anglaise, elle aime le thé, se tient gravement quand on explique la Bible, et ne pense de mal de personne, ce qui lui permet d'en entendre dire. Elle est simple et sans aucune affectation, elle ne fait aucun cas des bijoux; donnez-lui une bague, elle ne la gardera pas; enfin elle n'imite pas la vulgarité de celles qui chassent, elle aime le _home_, et reste si parfaitement tranquille, que parfois vous croiriez que c'est une Chatte mécanique faite à Birmingham ou à Manchester, ce qui est le _nec plus ultra_ de la belle éducation.»

Ce que les Hommes et les vieilles filles nomment l'éducation est une habitude à prendre pour dissimuler les penchants les plus naturels, et quand ils nous ont entièrement dépravées, ils disent que nous sommes bien élevées. Un soir, ma maîtresse pria l'une des jeunes miss de chanter. Quand cette jeune fille se fut mise au piano et chanta, je reconnus aussitôt les mélodies irlandaises que j'avais entendues dans mon enfance, et je compris que j'étais musicienne aussi. Je mêlai donc ma voix à celle de la jeune fille; mais je reçus des tapes de colère, tandis que la miss recevait des compliments. Cette souveraine injustice me révolta, je me sauvai dans les greniers. Amour sacré de la patrie! oh! quelle nuit délicieuse! Je sus ce que c'était que des gouttières! J'entendis les hymnes chantés par des Chats à d'autres Chattes, et ces adorables élégies me firent prendre en pitié les hypocrisies que ma maîtresse m'avait forcée d'apprendre. Quelques Chattes m'aperçurent alors et parurent prendre de l'ombrage de ma présence, quand un Chat au poil hérissé, à barbe magnifique, et qui avait une grande tournure, vint m'examiner et dit à la compagnie: «C'est une enfant!» A ces paroles de mépris, je me mis à bondir sur les tuiles et à caracoler avec l'agilité qui nous distingue, je tombai sur mes pattes de cette façon flexible et douce qu'aucun animal ne saurait imiter, afin de prouver que je n'étais pas si enfant. Mais ces chatteries furent en pure perte. «Quand me chantera-t-on des hymnes?» me dis-je. L'aspect de ces fiers Matous, leurs mélodies, que la voix humaine ne rivalisera jamais, m'avaient profondément émue, et me faisaient faire de petites poésies que je chantais dans les escaliers; mais un événement immense allait s'accomplir qui m'arracha brusquement à cette innocente vie. Je devais être emmenée à Londres par la nièce de ma maîtresse, une riche héritière qui s'affola de moi, qui me baisait, me caressait avec une sorte de rage et qui me plut tant, que je m'y attachai, contre toutes nos habitudes. Nous ne nous quittâmes point, et je pus observer le grand monde à Londres pendant la saison. C'est là que je devais étudier la perversité des mœurs anglaises qui s'est étendue jusqu'aux Bêtes, y connaître ce _cant_ que lord Byron a maudit, et dont je suis victime, aussi bien que lui, mais sans avoir publié mes heures de loisir.

Arabelle, ma maîtresse, était une jeune personne comme il y en a beaucoup en Angleterre: elle ne savait pas trop qui elle voulait pour mari. La liberté absolue qu'on laisse aux jeunes filles dans le choix d'un homme les rend presque folles, surtout quand elles songent à la rigueur des mœurs anglaises, qui n'admettent aucune conversation particulière après le mariage. J'étais loin de penser que les Chattes de Londres avaient adopté cette sévérité, que les lois anglaises me seraient cruellement appliquées et que je subirais un jugement à la cour des terribles _Doctors commons_. Arabelle accueillait très-bien tous les hommes qui lui étaient présentés, et chacun pouvait croire qu'il épouserait cette belle fille; mais quand les choses menaçaient de se terminer, elle trouvait des prétextes pour rompre, et je dois avouer que cette conduite me paraissait peu convenable. «Épouser un Homme qui a les genoux cagneux! jamais, disait-elle de l'un. Quant à ce petit, il a le nez camus.» Les Hommes m'étaient si parfaitement indifférents, que je ne comprenais rien à ces incertitudes fondées sur des différences purement physiques.

Enfin, un jour, un vieux pair d'Angleterre lui dit en me voyant: «Vous avez une bien jolie Chatte, elle vous ressemble, elle est blanche, elle est jeune, il lui faut un mari, laissez-moi lui présenter un magnifique Angora que j'ai chez moi.»

Trois jours après, le pair amena le plus beau Matou de la Pairie. Puff, noir de robe, avait les plus magnifiques yeux, verts et jaunes, mais froids et fiers. Sa queue, remarquable par des anneaux jaunâtres, balayait le tapis de ses poils longs et soyeux. Peut-être venait-il de la maison impériale d'Autriche, car il en portait, comme vous voyez, les couleurs. Ses manières étaient celles d'un Chat qui a vu la cour et le beau monde. Sa sévérité, en matière de tenue, était si grande, qu'il ne se serait pas gratté, devant le monde, la tête avec la patte. Puff avait voyagé sur le continent. Enfin il était si remarquablement beau, qu'il avait été, disait-on, caressé par la reine d'Angleterre. Moi, simple et naïve, je lui sautai au cou pour l'engager à jouer; mais il s'y refusa sous prétexte que nous étions devant tout le monde. Je m'aperçus alors que le pair d'Angleterre devait à l'âge et à des excès de table cette gravité postiche et forcée qu'on appelle en Angleterre _respectability_. Son embonpoint, que les hommes admiraient, gênait ses mouvements. Telle était sa véritable raison pour ne pas répondre à mes gentillesses: il resta calme et froid sur son _innommable_, agitant ses barbes, me regardant et fermant parfois les yeux. Puff était, dans le beau monde des Chats anglais, le plus riche parti pour une Chatte née chez un ministre: il avait deux valets à son service, il mangeait dans de la porcelaine chinoise, il ne buvait que du thé noir, il allait en voiture à Hyde-Park, et entrait au parlement. Ma maîtresse le garda chez elle. A mon insu, toute la population féline de Londres apprit que miss Beauty du Catshire épousait l'illustre Puff, marqué aux couleurs d'Autriche. Pendant la nuit, j'entendis un concert dans la rue: je descendis, accompagnée de milord qui, pris par sa goutte, allait lentement. Nous trouvâmes les Chattes de la Pairie qui venaient me féliciter et m'engager à entrer dans leur Société Ratophile. Elles m'expliquèrent qu'il n'y avait rien de plus commun que de courir après les Rats et les Souris. Les mots _shocking_, _vulgar_, furent sur toutes les lèvres. Enfin elles avaient formé pour la gloire du pays une Société de Tempérance. Quelques nuits après, milord et moi nous allâmes sur les toits d'Almack's entendre un Chat gris qui devait parler sur la question. Dans une exhortation, qui fut appuyée par des _Écoutez! Écoutez!_ il prouva que saint Paul, en écrivant sur la charité, parlait également aux Chats et aux Chattes de l'Angleterre. Il était donc réservé à la race anglaise, qui pouvait aller d'un bout du monde à l'autre sur ses vaisseaux sans avoir à craindre l'eau, de répandre les principes de la morale ratophile. Aussi, sur tous les points du globe, des Chats anglais prêchaient-ils déjà les saines doctrines de la Société, qui d'ailleurs étaient fondées sur les découvertes de la science. On avait anatomisé les Rats et les Souris, on avait trouvé peu de différence entre eux et les Chats: l'oppression des uns par les autres était donc contre le Droit des Bêtes, qui est plus solide encore que le Droit des Gens. «Ce sont nos frères,» dit-il. Et il fit une si belle peinture des souffrances d'un Rat pris dans la gueule d'un Chat, que je me mis à fondre en larmes.

En me voyant la dupe de ce _speech_, lord Puff me dit confidentiellement que l'Angleterre comptait faire un immense commerce avec les Rats et les Souris; que si les autres Chats n'en mangeaient plus, les Rats seraient à meilleur marché; que derrière la morale anglaise il y avait toujours quelque raison de comptoir; et que cette alliance de la morale et du mercantilisme était la seule alliance sur laquelle comptait réellement l'Angleterre.

Puff me parut être un trop grand politique pour pouvoir jamais faire un bon mari.