Vie privée et publique des animaux

Part 41

Chapter 414,031 wordsPublic domain

L'admirable vieux mur!

Est-il au monde rien de plus touchant que ces débris immortels qui témoignent si éloquemment du tort que ce qui est fait chaque jour à ce qui a été? Comment peut-on hésiter entre les vieilles choses et les nouvelles? Le présent est-il autre chose que _le Singe du passé_[13]?

[13] Jean Paul.

Un vieux Faucon.

Ce superbe vieux mur entourait une cour vieille aussi. Une vigne vierge embrassait de ses vertes pousses tout un pan de la muraille. Des scolopendres, des lis et des tulipes sauvages croissaient entre les marches d'un perron délabré qu'un lierre recouvrait en partie. Les humbles fleurs blanches de la bourse-à-pasteur, les boutons-d'or, les giroflées jaunes, l'œillet rougeâtre, le pâle réséda, les vipérines bleues et roses se faisaient jour entre les dalles et disputaient la terre aux mousses, aux lichens, aux graminées, aux ronces et aux orties.

Des gueules-de-loup, des perce-pierres et les touffes hardies des coquelicots couleur de feu vivaient au milieu des décombres qu'elles semblaient enflammer.

Où l'Homme n'est plus, la nature reprend ses droits.

Cette vieille cour appartenait à un vieux Faucon qui n'avait pas grand'chose, parce que les révolutions l'avaient ruiné, mais qui donnait tout ce qu'il avait et vivait pauvrement, mais noblement, faisant volontiers les honneurs de sa cour aux animaux égarés; aussi était-elle toujours encombrée de bêtes à toutes pattes, à tout poil et à toutes plumes, de Rats sans ressources, de Musaraignes et de Taupes attardées, de Grillons, de Cigales et autres musiciens sans asile; quelques-uns même s'y étaient fixés à demeure. Les Pierrots n'y manquaient pas, et un Mulot très-entêté était parvenu, malgré toutes les difficultés que lui avait présentées la nature calcaire d'un terrain stratifié, à se creuser sous une dalle un trou fort profond.

Le digne seigneur était allié aux espèces les plus nobles de France, et comptait des Phénix, des Merlettes et des Hermines dans sa famille.

C'était un vieillard encore sec et vigoureux. Il y avait dans toute sa personne cette grâce naturelle et imposante des Oiseaux de grande race, cette simple majesté qui, dit-on, devient de jour en jour plus rare; et quand la goutte (cette maladie des nobles, qui s'est fait peuple comme le reste, et qui a eu tort) lui laissait quelque répit, il fallait l'entendre raconter ses prouesses d'autrefois; alors sa haute taille se redressait, son œil brillait comme l'œil de l'Aigle et semblait défier le temps lui-même. «Un jour, (disait-il souvent), et c'était là un de ses glorieux souvenirs, un jour j'échappai au page qui me portait, et je chassai librement pendant toute une semaine. Ah! j'étais le premier Faucon de France! Aussi, quand je reparus, ma belle maîtresse fut-elle si aise de me revoir qu'elle me baisa de toute son âme en me remerciant d'être revenu. Le pauvre page avait été grondé, mon retour lui valut sa grâce.»

Hélas! plus de chasses, plus de fêtes brillantes, plus de fanfares, plus de triomphes, plus de ces grandes dames si regrettées aujourd'hui, de ceux même qui n'ont jamais pu savoir de combien elles l'emportaient sur celles d'à présent, ni par conséquent pourquoi elles sont si regrettables.

Au lieu de tout cela, des chasses sans pompe, des chasseurs en lunettes, les chasseurs du jour enfin, qui vont à la chasse sur les grandes routes et jettent leur poudre aux moineaux; et enfin, au lieu de ces pages dorés qui le portaient au poing, pour tout serviteur, dois-je le dire? un pauvre Sansonnet!

Après tout, mieux vaut peut-être pour page un Sansonnet que pas de page du tout. Ce Sansonnet était bien le plus drôle d'Oiseau qui se puisse voir; vieux, cassé, bavard, fantasque, mais bon, mais dévoué et domestique par tempérament. Il avait appartenu au sacristain d'une petite église voisine, et, en vertu sans doute de ce proverbe, qui dit tel maître tel valet, il avait fini par ressembler à son maître, et avait pris des airs d'église, qui donnaient à sa figure et à son accent je ne sais quoi d'humain et de béni, dont l'effet provoquait, quoi qu'on en eût, un fou rire.

Devenu libre à la mort de son premier maître, il était resté tristement perché sur sa cage pendant quatre grands jours, se contentant de gober tristement quelques mouches au passage, et ne s'était envolé qu'après avoir eu le temps de se convaincre que les morts ne reviennent pas.

Ne sachant que faire de sa personne, il était venu, rien que pour l'amour de la domesticité, offrir ses services et le respectueux _servage_ de son cœur au vieux Faucon qui les agréa. Dès les premiers jours, il s'était pris d'une affection sérieuse pour ce vieillard qu'on aimait rien qu'à le voir. L'excellent serviteur, qui savait bien que _noblesse oblige_, faisait de son mieux pour tenir _sa cour_ sur un grand pied. S'il est triste d'être pauvre, il l'est encore plus de le paraître. Nouveau Caleb, il se multipliait, parlait à tous et volait partout à la fois. «Je suis le seul domestique de mon maître, disait-il à tous les nouveaux venus; à quoi bon s'embarrasser de tant de gens? notre maison en est-elle moins noble?» Il était notoire qu'il servait son maître pour rien; mais quelques méchantes langues disaient que le vieux noble avait sans doute enfoui quelque part un trésor, et confié son secret à son domestique, qui s'en emparerait à sa mort. Rien n'était plus faux; mais le désintéressement est si rare qu'on n'y croit pas.

Le vieux serviteur vivait avec une économie extrême: il apportait à son maître la nourriture qu'il allait chercher au loin, il ne mangeait qu'après lui, et disait qu'il avait mangé auparavant quand il ne restait rien. Il avait eu le bonheur de trouver sous la marche du perron une espèce de grillage à la vue duquel, en Oiseau qui a aimé sa cage, le pauvre Sansonnet avait bondi de joie; et tous les soirs, sans y manquer, notre vieux serviteur s'allait percher derrière ce bien-aimé grillage, heureux de se croire protégé par ce simulacre de prison.

Quand j'arrivai, le serviteur dormait, le maître dormait, tout le monde dormait. J'en fis autant.

Le lendemain, je fus reçue par mon hôte avec une si exquise politesse, que je crus un instant avoir retrouvé ce bon vieux temps où les Oiseaux étaient si polis et les Corneilles si fêtées.

«Vous êtes chez vous,» me dit-il. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cette ruine et moi nous nous allions si bien, il y avait entre nous des rapports si sympathiques, que j'acceptai l'offre de l'aimable vieillard et que je pris à l'instant même la résolution de rester chez lui pendant quelque temps.

Autour de moi tout était vieux, j'étais heureuse ou peu s'en faut. Je passai mes jours à parcourir les environs, à en rechercher les beautés et à questionner les habitants de ces campagnes. Ces Oiseaux des champs savent souvent, sans s'en douter, beaucoup de choses qu'on demanderait en vain aux Oiseaux des villes. Il semble que la nature livre plus volontiers à leur foi naïve ses sublimes secrets. N'est-il pas vrai de dire que ce que nous savons le mieux, c'est ce que nous n'avons pas appris?

C'est pendant ce séjour que j'eus l'occasion d'étudier les mœurs d'un Lézard, dont le bon naturel m'avait vivement intéressé. Ces individus étant, selon le mot de Figaro, paresseux avec délices, j'ai pensé que si quelqu'un ne se chargeait pas de parler pour eux, leur monographie manquerait à notre histoire, et peut-être eût-ce été dommage.

A QUOI TIENT LE CŒUR D'UN LÉZARD.

I

DANS une des pierres les plus pittoresques du mur qui m'avait séduite, vivait un Lézard, le plus beau, le plus distingué, le plus aimable de tous les Lézards. Pour peu qu'on eût du goût, il fallait admirer la taille svelte, la queue déliée, les jolis ongles crochus, les dents fines et blanches, les yeux vifs et animés de cette charmante créature. Rien n'était plus séduisant que sa gracieuse personne. Il n'était aucune de ses changeantes couleurs dont le reflet ne fût agréable. Tout enfin était délicat et doux dans l'aspect de ce fortuné Lézard.

Quand il grimpait au mur en frétillant de mille façons élégantes et coquettes, ou qu'il courait en se faufilant dans l'herbe fleurie sans seulement laisser de traces de son joli petit corps sur les fleurs, on ne pouvait se lasser de le regarder, et toutes les Lézardes en avaient la tête tournée.

Du reste, on ne saurait être plus simple et plus naïf que ne l'était ce roi des Lézards. Comme un Kardouon célèbre[14], il aurait été de force à prendre des louis d'or pour des ronds de carotte. Ceci prouve qu'il avait toujours vécu loin du monde.

[14] Le Kardouon de Charles Nodier.

Je me trompe, une fois, mais une fois seulement, il avait eu l'occasion d'aller dans le monde, dans le monde des Lézards bien entendu, et quoique ce monde soit cent fois moins corrompu que le monde perfide des Serpents, des Couleuvres et des Hommes, il jura qu'on ne l'y reprendrait plus, et n'y resta qu'un jour qui lui parut un siècle.

Après quoi il revint dans sa chère solitude, bien résolu de ne plus la quitter, et sans avoir rien perdu, heureusement, de cette candeur et de ce bon naturel qui ne se peut guère garder qu'aux champs, et dans la vie qu'un Animal dont le cœur est bien placé peut mener au milieu des fleurs et en plein air, devant cette bonne nature qui nous caresse de tant de façons. C'est le privilége des âmes candides d'approcher le mal impunément. Il demeurait au midi dans ce superbe vieux mur, et avait eu le bon esprit, ayant trouvé au beau milieu d'une pierre un brillant petit palais, d'y vivre sans faste, plus heureux qu'un prince, et de n'en être pas plus fier pour cela.

C'était en vain qu'un Geai huppé lui avait assuré qu'il descendait de Crocodiles fameux, et que ses ancêtres avaient trente-cinq pieds de longueur. Se voyant si petit, et voyant aussi que le plus grand de ses ancêtres ne l'aurait pu grandir d'une ligne ni ajouter seulement un anneau aux anneaux de sa queue, il se souciait fort peu de son origine et ne s'inquiétait guère d'être né d'un œuf imperceptible ou d'un gros œuf, pourvu qu'il fût né de manière à être heureux; et il l'était. Il ne se serait pas dérangé d'un pas pour aller contempler ce qui restait de ses pères, dont il ne restait que des os, si honorable qu'il fût pour ces restes illustres d'être conservés à Paris dans le Jardin des Plantes, ce tombeau de sa noble famille, comme disait le Geai huppé.

Enfin, sans avoir les faiblesses contraires, il n'avait point de faiblesses aristocratiques, et n'aurait pas refait la Genèse pour s'y donner une plus belle place. Il était content de son sort, et du moment où le soleil brillait pour tout le monde, peu lui importait le reste.

II

Qui le croira? Au dire de toutes les Lézardes des environs, il manquait quelque chose à un Lézard si bien doué, puisque aucune d'elles n'avait encore trouvé le chemin de son cœur. Ce n'était pas que beaucoup ne l'eussent cherché. Mais hélas! le plus beau des Lézards était aussi le plus indifférent de tous, et il ne s'était même pas aperçu du bien qu'on lui voulait.

C'était vraiment dommage, car il ne s'était peut-être jamais vu de Lézard de meilleure mine. Mais qu'y faire, et comment épouser un Lézard qui ne veut pas qu'on l'épouse? La plupart avaient porté leur cœur ailleurs.

III

Le plus beau Lézard du monde ne peut donner que ce qu'il a, et ce qu'on a donné une fois on ne l'a plus. Or, le plus beau Lézard du monde avait donné son cœur, et donné sans réserve. Voilà ce que personne ne savait, et lui-même n'en savait pas plus que les autres. Cet amour lui était venu sans qu'il s'en aperçût: c'est ainsi que l'amour vient quand il doit rester; et il était entré si avant dans ce cœur bien épris, que, l'eût-il voulu, il n'y aurait pas eu moyen de l'en faire sortir. Voilà comme on aime quand on aime bien, et quand on a raison d'aimer ce qu'on aime.

Vous lui eussiez dit qu'il était amoureux que vous l'eussiez blessé et qu'il ne vous eût pas cru. Amoureux, lui! dites dévoué, dites reconnaissant, dites respectueux, dites religieux, dites pieux, ou plutôt faites un mot tout à la fois plus grand et plus simple, plus chaste et plus pur que tous ces mots, un mot tout exprès. Mais amoureux? il ne l'était pas; il n'aurait osé, ni voulu, ni daigné, ni su l'être.

Aimer et rien qu'aimer, c'est bien peu dire! Peut-être si ce mot n'eût été, comme tant d'autres mots de notre langue, gâté et profané, eût-il laissé dire qu'il adorait ce qu'il aimait; mais à coup sûr le plus humble silence pouvait seul exprimer convenablement ce qu'il sentait. Telle était son innocence, qu'il ne s'était jamais rendu compte de l'état de son cœur.

Sans doute il lui plaisait de ne rien faire et de vivre au printemps, et de regarder fleurir les fleurs nouvelles par un beau jour, ou bien d'aller, de venir et de revenir, et de courir en liberté au milieu de l'herbe embaumée après les fils de la bonne Vierge, ces blanches toiles d'Araignée que le ciel envoie toutes garnies de Mouches excellentes à ses Lézards privilégiés. Il aimait aussi la chasse aux Sauterelles, et écoutait volontiers la vieille chanson des Cigales, quand il ne préférait pas les manger, dans l'intérêt des fleurs ses amies.

Mais ce qu'il aimait par-dessus tout et de toutes ses forces, et autant que Lézard peut aimer, c'était le soleil. Le soleil! dont Satan lui-même devint amoureux et jaloux. Quand le soleil était là, il était tout entier au soleil et ne pouvait songer à autre chose. Dès le matin, vous l'eussiez vu paraître sans bruit sur le seuil de sa demeure, se tourner doucement, ainsi que l'héliotrope, son frère en amour, vers ce roi des astres et des cœurs que les poëtes, et, parmi les poëtes, les aveugles eux-mêmes ont chanté; et là, couché sur la pierre brûlante, son âme ravie se fondait sous les rayons d'or de son bien-aimé. Heureux, trois fois heureux! Il dormait tout éveillé et réalisait ainsi les doux mensonges des rêves.

IV

Partout où il y a des Lézards, il y a des Lézardes. Or, non loin de la pierre dans laquelle demeurait mon Lézard, il y avait une autre pierre au fond de laquelle logeait un cœur qui ne battait que pour lui et que rien n'avait pu décourager. Ce petit cœur tout entier appartenait à l'ingrat qui ne s'en doutait seulement pas. La pauvre petite amoureuse passait des journées entières à la fenêtre de sa crevasse à contempler son cher Lézard, qu'elle trouvait le plus parfait du monde; mais c'était peine perdue. Et elle le voyait bien. Mais que voulez-vous? elle aimait son mal et ne désirait point en guérir. Elle savait que le plus grand bonheur de l'amour, c'est d'aimer. Pourtant quelquefois sa petite demeure lui paraissait immense. Il eût été si bon d'y vivre à deux. Quand cette pensée lui venait, ses petits yeux ne manquaient pas de se remplir de larmes. Que n'eût-elle pas donné pour essayer de cet autre bonheur qu'elle ne connaissait pas, celui d'être aimée à son tour.

«Une jolie crevasse et un cœur dévoué, c'est pourtant une belle dot,» pensait-elle.

Ou ce Lézard était aveugle, ou il était de pierre.

L'espérance la soutint aussi longtemps qu'elle crut que son Lézard n'aimait rien.

Mais que devint-elle, grand Dieu! quand elle s'aperçut qu'elle avait pour rival, elle petite Lézarde, humble Lézarde, le soleil, et que l'ingrat n'avait d'yeux que pour lui!

Aimer le soleil! Sans le profond respect que lui inspirait son étrange rival, elle eût cru que son Lézard avait perdu la tête; car, à vrai dire, elle ne se rendait pas bien compte d'une passion aussi singulière, et, pour sa part, elle ne comprenait pas bien qu'un Lézard intelligent ne pût s'arranger de façon à aimer à la fois et le soleil et une Lézarde.

C'était une bonne âme, mais elle n'était nullement artiste, et n'entendait rien aux sublimes extravagances de la poésie.

A la fin, le désespoir s'empara d'elle, et, sans en rien dire à personne, elle se prit d'un si grand dégoût de la vie, qu'elle résolut d'y mettre fin. A la voir, on ne l'eût jamais soupçonnée d'avoir cette folle envie de mourir à la fleur de son âge et dans tout l'éclat de sa beauté. Mais telle était sa fantaisie, et rien ne pouvait l'en détourner.

Poursuivie par ses sombres pensées, elle courait, au péril de ses jours, à travers les fossés profonds et les échaliers serrés, et la lisière des bois verdoyants, et les semailles, et les moissons, et les vergers, et les routes poudreuses, sans craindre ni le pied de l'Homme, ni la serre de l'Oiseau de proie. Que lui servait de vivre et d'être jolie, d'avoir une belle robe bien ajustée, et d'en pouvoir changer tous les huit jours, et de porter à son cou un collier d'or qui eût fait envie à une princesse, du moment où elle ne savait que faire de tout cela?

Vous tous, qui avez souffert comme elle, vous comprenez qu'elle songeât à la mort.

V

«Vivre ou mourir, disait-elle, lequel des deux vaut le mieux?»

Un vieux Rat, à moitié aveugle, passait en ce moment au bas de la ruine.

«Mieux vaut mourir que rester misérable,» murmurait le vieux Rat qui marchait avec peine, et qui pensait tout haut comme beaucoup de vieilles gens. Ceux de messieurs les Animaux domestiques qui s'étonnent de tout s'étonneront peut-être de voir ces paroles dans la bouche d'un Rat des champs. Mais y a-t-il donc deux manières de formuler une même vérité? Seulement à la ville et chez les Hommes la vérité se chante, ailleurs on la crie ou on l'étouffe.

La pauvre Lézarde était superstitieuse; elle vit dans ces paroles que le hasard seul lui apportait, dans cette vieille rengaîne de tous les vieux Rats, une réponse directe à sa question et un avertissement du ciel.

Elle pouvait encore apercevoir la queue pelée de son oracle qui traînait après lui dans la poussière, que déjà son parti était pris.

«Je mourrai, s'écria-t-elle; mais il saura que je meurs pour lui.»

VI

Tel est l'empire d'une grande résolution, que cette Lézarde, qui jusque-là n'avait jamais osé regarder en face celui qu'elle aimait, se trouva, comme par miracle, à côté de lui.

Quand le Lézard vit cette jolie Lézarde venir à lui d'un air si déterminé, il se retira de quelques pas en arrière parce qu'il était timide.

Quand, de son côté, la Lézarde vit qu'il allait s'en aller, elle faillit s'en aller comme lui, parce qu'elle était timide aussi. Timide? direz-vous. Soyez moins sévère, chère lectrice, pour une Lézarde qui va mourir. D'ailleurs, il lui en avait tant coûté d'avoir du courage, qu'elle ne voulut pas avoir fait un effort inutile.

«Reste, lui dit-elle, écoute-moi, et laisse-moi parler.»

Le Lézard vit bien que la pauvre Lézarde était émue, mais il était à cent lieues de croire qu'il fût pour quelque chose dans cette émotion, car il ne se rappelait pas l'avoir jamais vue. Pourtant, comme il avait de la bonté, il resta et la laissa parler.

«Je t'aime! lui dit alors la Lézarde, d'une voix dans laquelle il y avait autant de désespoir que d'amour, et tu ne sais pas seulement que j'existe. Il faut que je meure.»

Un Lézard de mauvaises mœurs aurait fait bon marché de la douleur et de l'amour de la pauvrette; mais notre Lézard, qui était honnête, ne songea pas un instant à nier cette douleur parce qu'il ne l'avait jamais ressentie; il songea encore moins à en abuser. Il fut si étourdi de ce qu'il venait d'entendre, qu'il ne sut d'abord que répondre, car il sentait bien que de sa réponse dépendait la vie ou la mort de la Lézarde.

Il réfléchit un instant.

«Je ne veux pas te tromper, lui dit-il, et pourtant je voudrais te consoler. Je ne t'aime pas, puisque je ne te connais pas, et je ne sais pas si je t'aimerai quand je te connaîtrai, car je n'ai jamais pensé à aimer une Lézarde. Mais je ne veux pas que tu meures.»

La Lézarde avait l'esprit juste; si dure que fût cette réponse, elle trouva qu'une si grande sincérité faisait honneur à celui qu'elle aimait. Je ne sais ce qu'elle lui répondit. Peu à peu le Lézard s'était rapproché d'elle, et ils s'étaient mis à causer si bas, si bas, et leur voix était si faible, que c'était à grand'peine que je pouvais saisir de loin en loin quelques mots de leur conversation: tout ce que je puis dire, c'est qu'ils parlèrent longtemps, et que, contre son ordinaire, le Lézard parla beaucoup. Il était facile de voir à ses gestes qu'il se défendait, comme il pouvait, d'aimer la pauvre Lézarde, et qu'il était souvent question du soleil qui, en ce moment, brillait au ciel d'un éclat sans pareil.

D'abord la Lézarde ne disait presque rien; c'est aimer peu que de pouvoir dire combien l'on aime, et, pendant que son Lézard parlait, elle se contentait de le regarder de toutes les façons qui veulent dire qu'on aime et qu'on est encore au désespoir; plus d'une fois je crus que tout était perdu pour elle. Mais, un poëte l'a dit[15] (un poëte doit s'y connaître): «Le hasard sert toujours les amoureux quand il le peut sans se compromettre,» et le hasard voulut qu'un gros nuage vînt à passer sur le soleil, juste au moment où son petit adorateur lui chantait son plus bel hymne.

[15] Alfred de Musset, _Contes et Nouvelles_.

«Tu le vois! s'écria la petite Lézarde bien inspirée, ton soleil te quitte, te quitterai-je, moi?» Son rival n'était plus là et le courage lui était revenu. «Il faut qu'on aime, dit-elle au Lézard devenu attentif, en lui montrant des fleurs l'une vers l'autre penchées, et tout auprès un œillet-poëte qui faisait les yeux doux à une rose sauvage; les fleurs aux fleurs se marient, et les Lézardes sont faites pour être les compagnes des Lézards: le ciel le veut ainsi.»

Le hasard eut le bon cœur de se mettre décidément du côté du plus faible; le nuage qui avait passé sur le soleil fut suivi de beaucoup d'autres nuages qui s'étendirent en un instant sur tout l'horizon. Un grand vent parti du nord essaya, mais en vain, de disputer l'espace à l'orage, les trèfles redressaient leurs tiges altérées, les Hirondelles rasaient la terre, et les Moucherons éperdus cherchaient partout un refuge; tout leur était bon, et l'herbe la plus menue leur paraissait un sûr asile. Le Lézard se taisait et la Lézarde se serait bien gardée de parler, l'orage parlait mieux qu'elle. Le Lézard inquiet tournait la tête de côté et d'autre, et se demandait si c'en était fait de la pompe de ce beau jour; un grand combat se livrait dans son âme, et pour la première fois il se disait que les jours sans soleil devaient être bien longs.

Un coup de tonnerre annonça que le soleil était vaincu et que les nuages allaient s'ouvrir.

La Lézarde attendait toujours, et Dieu sait avec quelle mortelle impatience son cœur battait dans sa petite poitrine.

«Tu es une bonne Lézarde, lui dit enfin le Lézard vaincu à son tour, tu ne mourras pas.»

VII

Comment dire le ravissement de la pauvre Lézarde, et combien elle était charmée d'être au monde, et combien étaient joyeux les petits sifflements qui sortaient de sa poitrine délivrée? Elle se redressait sur ses petits pieds, et elle faisait la fière, et elle était si glorieuse, qu'elle avait tout oublié. Il était bien question vraiment de ses peines passées! Le Lézard, content de voir cette joie qu'il avait faite, trouva sa petite Lézarde charmante; il partagea aussitôt avec elle une goutte de rosée qui s'était tenue fraîche dans la corolle d'une fleurette (ce qui est la manière de se marier entre Lézards), et ce fut une affaire terminée.

L'orage allait éclater et il fallait rentrer.

«J'ai un palais et tu n'as qu'une chaumière, lui dit-il; mais mon palais est si petit, que ta chaumière vaut mieux que mon palais. Puisque dans ta chaumière il y a place pour deux, veux-tu m'en céder la moitié?

--Si je le veux!» répondit la bienheureuse Lézarde; et elle le conduisit triomphante à sa grotte, dont l'entrée était cachée à dessein par quelques feuilles d'alléluia, de bois gentil et de romarin.