Vie privée et publique des animaux
Part 40
Imaginez ce malheureux Lièvre à qui la nature a refusé des armes; il a contre lui deux ou trois Chiens courants, quatre fois gros et forts comme lui, armés de dents redoutables, et de plus ayant conscience qu'en l'attaquant ils ne courent aucun danger. Il a en outre deux, trois, quelquefois dix Bêtes énormes, vous, messieurs, défendues par une puissante mousqueterie, furieuses, ardentes, et maladroites, heureusement.
En face de cette armée, le Lièvre fuit, le lâche! et voilà sa réputation faite. Mais, ventre de Biche! vous fuyez bien, gros Homme que vous êtes, devant une abeille qui vous poursuit.
Vous l'appelez timide, le pauvre Animal qui, traqué, poursuivi par tout un bataillon, trouve encore la force de lutter, invente des ruses, vous met sur les dents et parfois vous échappe, à vous autres, géants, qui restez là, le fusil déchargé et la sueur au front.
Si cet Animal-là n'a pas de sang-froid, en vérité, qui donc en a?
Mais vous, Homme courageux, le jour où vous avez parlé pour la première fois à votre future femme, je vous vois d'ici, vous étiez tremblant, les oreilles basses, les genoux en dedans, les jambes fléchissantes, tenant piteusement votre chapeau!
Ils se moquent de tes allures, mon pauvre Lièvre!
C'est que je ne vois pas, ô roi de la création, le moindre terrain où tu retrouves ta supériorité. Tu nous méprises, parce que nous couchons en plein air, et que, toi, tu bâtis des palais; mais, qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est que nous ne craignons pas les rhumes de cerveau, et que tu les redoutes infiniment? J'ai vu tes villes, très-rapidement, il est vrai, en passant au-dessus; mais je me suis aperçu immédiatement qu'à côté des palais il y avait des ruelles sombres encombrées de masures. A côté de gros bonshommes joufflus et roses, j'en ai vu de pâles et de bien maigres, traînant la jambe et tendant la main. Et tu appelles cela, roi de la création, une organisation sociale? Mais ton beau corps, société humaine, est couvert de plaies horribles.
Dans nos royaumes de Bêtes, nous ignorons la mendicité. Il n'est pas un Corbeau qui ne mourût de honte s'il fallait se mettre des lunettes vertes et jouer de la clarinette pour attendrir la sensibilité des autres Corbeaux et se faire nourrir par eux. Et croyez-vous de bonne foi que tous les mendiants qui nous promènent par les rues ne prouvent pas, par cela même, qu'ils sont inférieurs de beaucoup aux Animaux qu'ils exhibent?
Quand nous ne gagnons plus notre vie nous-mêmes, nous autres Bêtes, nous mourons. Je ne crois pas qu'on puisse rien trouver de plus beau que ce genre d'organisation sociale.
Voyons, sur quel terrain maintenant porterons-nous la discussion? car, si je n'ai pas tout dit, j'ai hâte d'en finir, n'ayant pas, grâce à Dieu, l'habitude de me servir de mes plumes pour noircir du papier.
Ah! j'y suis; il vous reste le royaume des arts, ce sentiment artistique dont vous prétendez avoir le monopole, et qui est comme un des quatre pieds de votre trône. Et de quel droit prétendez-vous que nous ne sommes ni artistes ni poëtes? Qui vous dit que le Bœuf, qui s'arrête silencieux au milieu du sillon et regarde, ne jouit pas quand le ciel est pur et que la prairie verdoie? Qui vous permet de juger des sentiments intimes que nous éprouvons en présence de la belle nature, dans l'intimité de laquelle nous vivons incessamment? Qui vous dit que l'Insecte aux ailes d'or, qui se pose sur sa fleur, ne l'aime pas et ne la trouve pas belle, n'en jouit pas en artiste, en amant? Qui vous dit que l'Oiseau qui chante ne soit qu'une machine à rendre des sons, et que votre âme humaine ait absorbé la nôtre tout entière?
Vous ai-je raconté ce que j'éprouve, moi, Corbeau, lorsque le gros nuage approche, que l'ouragan me pousse et que je lutte, que la tempête me bat les flancs, que j'aperçois au loin le ciel qui se déchire, les forêts qui plient et grincent, que tout ce qui vit au monde, à commencer par vous, se cache, tremble, s'abrite, et que moi, les ailes étendues, plus noir encore que l'orage, plus noir et plus entêté, je plane et je jouis? Qui vous dit, morbleu! que je ne trouve pas cela beau?
Ah! tenez, monsieur le roi, qui vous cachez sous vos culottes, vous êtes un bien drôle de petit bonhomme.
Cela dit, je signe et appose mon cachet.
J'ai l'honneur de vous saluer,
GUSTAVE DROZ.
SOUVENIRS
D'UNE
VIEILLE CORNEILLE
FRAGMENTS TIRES D'UN ALBUM DE VOYAGE
Non animum mutant qui trans mare currunt.
--HORACE, _Épîtres_.--
Venez à nous, nous savons tout.
--_Les Sirènes à Ulysse._--
SOMMAIRE.
..... Pourquoi voyage-t-on?--Un vieux Château.--Monsieur le Duc et madame la Duchesse.--Une Terrasse.--Un vieux Faucon.--A QUOI TIENT LE CŒUR D'UN LÉZARD.--Suite de l'histoire des hôtes de la terrasse.--Faites-vous donc Grand-Duc!--Une Carpe magicienne.--Comment un Hibou meurt d'amour.--Où madame la Corneille reprend la parole pour son propre compte.--Conclusion.
..... Et d'abord, pourquoi voyage-t-on? Le repos n'est-il pas ce qu'il y a de meilleur au monde? Est-il rien qui vaille qu'on se dérange pour l'aller chercher ou pour l'éviter? Ne dirait-on pas, à voir l'air et la terre incessamment traversés, qu'on gagne quelque chose à se déplacer?
Les uns courent après le mieux que personne n'atteint, les autres fuient le mal auquel personne n'échappe. Les Hirondelles voyagent avec le soleil et le suivent partout où il lui plaît d'aller; les Marmottes le laissent partir et s'endorment en attendant son retour, sur la foi de cet adage que le soleil, ce qui pour elles est la fortune, vient en dormant. Mais des unes, beaucoup partent, et bien peu reviennent: l'espace est si vaste et la mer si avide! Et des autres, beaucoup s'endorment et peu se réveillent: on est si près de la mort, qui toujours veille, quand on dort! Le Papillon voyage pour cette seule raison qu'il a des ailes; l'Escargot traîne avec lui sa maison plutôt que de rester en place. L'inconnu est si beau! La faim chasse ceux-ci, l'amour pousse ceux-là. Pour les premiers, la patrie et le bonheur, c'est le lieu où l'on mange; pour les seconds, c'est le lieu où l'on aime. La satiété poursuit ceux qui ne marchent pas avec le désir. Enfin le monde entier s'agite; dans les chaînes ou dans la liberté, chacun précipite sa vie. Mais pour le monde tout entier comme pour l'Écureuil dans sa cage, le mouvement ce n'est pas le progrès: _s'agiter n'est pas avancer_[11]. Malheureusement on s'agite plus qu'on n'avance.
[11] S. La Valette (Fables).
Aussi dit-on que les plus sages, pensant que mieux vaut un paisible malheur qu'un bonheur agité, vivent aux lieux qui les ont vus naître, sans souci de ce qui se passe plus loin que leur horizon, et meurent, sinon heureux, du moins tranquilles. Mais qui sait si cette sagesse ne vient pas de la sécheresse de leur cœur ou de l'impuissance de leurs ailes?
Personne n'a mieux répondu à cette question: «Pourquoi voyage-t-on?» qu'un grand écrivain de notre sexe. «On voyage, a dit George Sand, parce qu'on n'est bien nulle part ici-bas.» Il est donc juste que rien ne s'arrête, car rien n'est parfait, et l'immobilité ne conviendrait qu'à la perfection.
Pour moi, j'ai voyagé. Non pas que je fusse née d'humeur inquiète et voyageuse; bien au contraire, j'aimais mon nid et les courtes promenades.
«A quoi bon ces interminables considérations au début de votre récit? me dit un de mes vieux amis, mon voisin, auquel il m'arrive parfois de demander conseil, en me réservant toutefois de ne faire que ce que je veux. Ce n'est pas parce que vous vous occupez de philosophie, d'archéologie, d'histoire, de physiologie, etc., etc., qu'il vous faut donner de tout cela à vos lecteurs autant qu'il vous convient d'en prendre pour vous-même. Vous passerez pour une pédante, pour un philosophe emplumé; on vous renverra en Sorbonne, et, qui pis est, on ne vous lira pas. N'allez-vous pas faire un résumé scrupuleux de tout ce que vous avez vu et pensé depuis tantôt cent ans que vous êtes au monde, justifier votre titre enfin, et joindre au tort d'avoir usé vos ailes sur toutes les grandes routes le tort bien plus grand de voyager sérieusement sur le papier? Croyez-moi, si vous voulez plaire, ayez de la raison, de l'esprit, du sentiment, de la passion, comme par hasard; mais _gardez-vous d'oublier la folie_[12]. Le siècle des Colomb est passé: on n'a pas besoin de découvrir un nouveau monde pour s'intituler voyageur, on l'est à moins de frais. On découvre le lieu où l'on est né, on découvre son voisin, on se découvre soi-même, ou l'on ne découvre rien du tout; cela vaut bien mieux, cela mène moins loin, et, Dieu nous le pardonne! cela plaît autant. Contez donc, contez. Qu'importe comment vous contiez, pourvu que vous contiez? le temps est aux historiettes. Imitez vos contemporains, ces illustres voyageurs, qui datent des quatre coins du globe leurs impressions écrites bravement sur la paille ou sur le duvet du nid paternel; faites comme eux. A propos de voyages, parlez de tout, et de vous-même, et de vos amis, si bon vous semble; puis mentez un peu, et je vous promets un honnête succès; de grandes erreurs et d'imperceptibles vérités, c'est ainsi qu'on bâtit les meilleurs ouvrages. On ne vous admirera pas, on ne vous croira pas, mais on vous lira. Vous êtes modeste; que vous faut-il de plus?»
[12] Gœthe.
Ces réflexions m'arrêtèrent un instant. Le conseil pouvait être bon et semblait, en tout cas, facile à suivre; mais ma conscience l'emporta. «On ne fait pas ce qu'on veut, on fait ce qu'on peut et ce qu'on doit surtout, répondis-je; je suis une Corneille d'honneur, je ferai de mon mieux. Si vous n'avez à me donner que des conseils comme ceux-là, je serai heureuse qu'il vous plaise de les garder pour vous.
--Soit, je me tais,» me dit en s'inclinant profondément mon interlocuteur un peu piqué.
Je lui rendis sa révérence, et je repris la plume.
On le sait, je suis une vieille Corneille. Si vieille que je sois, et je le suis assez pour ne plus songer à cacher mon âge, je me souviens d'avoir été jeune, oui jeune, quoi qu'en disent les Étourneaux mes voisins, aussi jeune qu'eux assurément, mais moins étourdie peut-être et moins oublieuse de ce qu'on doit de respect à la vieillesse qu'on honorerait davantage, si l'on songeait un peu qu'être vieux c'est être en train de mourir; la mort arrive à la fin de la vieillesse pour la relever et l'ennoblir.
J'ai donc été jeune; jeune, heureuse et mariée. Jeunesse et bonheur, je perdis tout le même jour, il y a cinquante ans, en perdant un mari adoré.
Jour affreux! que je n'oublierai de ma vie. Le vent soufflait avec violence dans les dentelles du vieux clocher. Le tonnerre roulait avec fureur sous le ciel obscur. La sombre cathédrale tremblait sur ses fondements, comme si elle eût été animée par l'épouvante. La pluie froide tombait par torrents, et, pour la première fois, menaçait de gagner notre nid, si bien caché qu'il fût dans un des plis du manteau de la cathédrale de Strasbourg. «Je vais mourir, me dit d'une voix affaiblie, mais résolue pourtant, l'époux que je pleure, je vais mourir! adieu! Si ces pauvres petits pouvaient se passer de toi, je te dirais de mourir avec moi, et nous nous en irions ensemble là-haut, plus haut que le soleil! La mort n'est rien pour celui qui compte sur l'éternité; mais il faut vivre quand on peut être bon à quelque chose sur la terre. Vis donc, et prends courage. Garde de moi un bon souvenir. Pauvres petits! ajouta-t-il; cela te fera plaisir de voir pousser leurs plumes.»
Ce fut son dernier mot. J'étais veuve!
On ne voit jamais le bout du malheur, le mien pouvait grandir encore. Huit jours après, je n'avais plus d'enfants: ma nichée tout entière périssait sous mes yeux.
Ce qu'il y a d'affreux dans ces maux sans remède, c'est qu'on n'en meurt pas et qu'on s'en console.
Je faillis devenir folle. On craignit pour mes jours. Mais on m'entoura, mais on m'obséda, et j'eus la lâcheté de consentir à vivre.
«Voyagez, me dit alors une vieille Cigogne qui avait soigné mon mari et mes enfants pendant leur maladie; voyagez. Vous partirez inconsolable, vous reviendrez calme, sinon consolée. Combien de douleurs sont restées sur les grands chemins!»
Cette Cigogne était connue pour sa fidélité à tous les bons sentiments, mais la pratique du monde l'avait endurcie. Cette parole me parut impie, et je la laissai sans réponse.
Quelques Corbeaux, de ceux que mon mari avait le plus aimés, joignirent alors leur voix à celle de l'impassible Cigogne, et pendant quelques jours je n'entendis rien autre chose que ceci: «Partez, partez,» me disait-on de tous côtés.
Mon cœur se brisait à la pensée d'abandonner ces pierres vénérées où je les avais tous vus vivre, m'aimer et mourir; où, en dépit de ma raison, j'espérais toujours les voir reparaître, car il faut des années pour croire à la mort de ceux qu'on aime... O terre! où vont les morts, et que fais-tu d'eux? Mais le moyen de souffrir à sa guise au milieu de gens qui se croient tenus de vous consoler?
Je partis donc, je partis pour être seule, pour pleurer à mon aise.
Pendant cinquante ans, je dois le dire, je ne me suis ni arrêtée ni consolée. Mais, hélas! faibles que nous sommes! nous ne savons même pas pleurer éternellement. La sceptique Cigogne avait dit vrai. Et après avoir pleuré, pleuré longtemps, ma chère douleur m'échappa peu à peu. A quoi sommes-nous fidèles?
Vie errante Est chose enivrante.
Du moment où je ne voyageais plus que pour voyager, et qu'en haine du moindre repos, pour ainsi dire, je pensai à cette maxime d'un grand moraliste: «On ne voyage que pour raconter;» «Pourquoi ne raconterais-je pas?» me dis-je aussitôt.
Ce fut ainsi que je pris d'abord une note, puis deux, puis trois, puis mille. A mesure que l'occasion s'en présentait, et j'avais soin qu'elle se présentât souvent, je racontais mes voyages aux Oiseaux qu'un peu de curiosité rassemblait autour de moi. Je m'efforçais de parler clairement et de dire honnêtement à chacun ce qui pouvait lui être utile et agréable; je voyais bien qu'on m'écoutait, mais on ne me louait pas encore, et chacun semblait craindre de hasarder son suffrage. A la fin, un Oiseau (qui, à la vérité, n'était pas de mes amis) se risqua et dit tout haut, avec une grande assurance, que mes contes étaient bons. C'en fut assez, leur fortune était faite; bientôt mes récits passèrent, volèrent de bec en bec, et je les retrouvai partout. J'en fus flattée.
Quand on a une fois goûté de la louange, on en vient à l'aimer, si peu qu'on la mérite, ou si peu qu'elle vaille et qu'on l'estime. Je continuai donc.
Un vieux Château.
Il était une fois un vieux château...
(J'entre en matière comme les vieux conteurs, mais pourquoi non? Ne suis-je pas contemporaine des histoires qui commencent comme celle-ci?)
Il était donc une fois un vieux château, le château de ***, dont je ne puis dire le nom, pour des raisons que je dois taire aussi.
Dans le temps où il y avait en France ce qu'on appelait des châteaux forts, ce château avait été un château fort; c'est-à-dire qu'il avait vu pendant sa longue vie tout ce que les châteaux avaient coutume de voir dans ces temps-là. Il avait souvent été attaqué et souvent défendu, souvent pris et souvent repris.
Ces choses-là n'arrivent pas à un château, si fort qu'il soit, sans qu'il en résulte pour lui de notables altérations; aussi n'assurerais-je pas qu'à l'époque dont je parle il eût rien conservé de sa première architecture.
Il me suffira de dire qu'après avoir été pris et saccagé pour la dernière fois à la révolution de 93, qui épargna peu les châteaux, il fut bien près d'être restauré après celle de 1815, qui leur fut meilleure, à ce qu'il paraît. Malheureusement pour ce château, ce fut au moment où sa fortune commençait à se refaire qu'arriva cette fameuse révolution de 1830, qui vous a été si longuement racontée par l'honnête Lièvre dont les touchantes aventures ouvrent ce livre.
Le vieux manoir dut alors sortir de noblesse. Il dérogea et fut vendu à un banquier. Un banquier est un Homme qui est tenu d'avoir de l'argent, mais qui peut à toute force manquer de connaissances archéologiques. Aussi l'acheteur financier, tout en voulant du bien à sa nouvelle propriété, lui porta-t-il le dernier coup.
Il y mit les maçons!
En moins de rien les trous furent bouchés, les murs blanchis, et au moyen d'une terrasse (renaissance!) qu'on crut mettre en rapport avec ce qui restait, la chapelle elle-même fut utilisée, et profanée! On en fit une de ces cages à compartiments dans lesquelles les hommes emprisonnent volontairement les trois quarts de leur existence, en haine sans doute de ce que Dieu a fait pour ses créatures: le ciel, l'air et la liberté.
Pourtant l'antique castel ne fut pas rebâti dans son entier. Le banquier s'était contenté, en Homme qui sait le prix de l'argent, d'en relever une partie seulement. Tous les styles d'ailleurs furent mêlés selon l'usage: les étages supérieurs étaient d'architecture romane, et les étages inférieurs d'architecture gothique; ce qui pouvait donner à entendre qu'on avait bâti les toits d'abord et les fondements tout à la fin. Ces barbarismes feront, je l'espère, frémir tous les architectes, et aussi les Castors, auxquels les Hommes ont volé les éléments de leur sévère architecture byzantine.
Ceci n'empêcha pas que cette restauration bourgeoise fît grand bruit dans le pays, et beaucoup d'honneur au maçon qui avait si intrépidement mené à fin cette œuvre d'artiste.
Le reste fut heureusement abandonné, ou, pour mieux dire, sauvé.
Ce fut ainsi que ce pauvre vieux château perdit son caractère de vieux château, et qu'après avoir été habité autrefois par des comtes, par des princes, et peut-être bien par des rois, il était devenu une sorte de maison de campagne que ses nouveaux propriétaires daignaient à peine visiter.
Je l'ai dit, je suis née dans le grand portail de la cathédrale de Strasbourg, ce diamant de l'Alsace, entre les flammes de pierre qui soutiennent de leurs robustes étreintes l'image du Père éternel. Quand on a eu un pareil berceau, quand on a été élevée dans le respect des vieilles choses, on ne peut voir, sans crier au blasphème, l'impiété de ces Hommes qui détruisent effrontément le peu de bien que leurs pères avaient su faire.
Du reste, la partie restaurée avait trouvé des hôtes dignes d'elle.
Elle était habitée par des Chouettes et par des Hiboux, qui, se voyant sur une terrasse toute neuve, se donnaient des airs de grands seigneurs, les plus risibles du monde, et se faisaient appeler sans pudeur monsieur le Grand-Duc et madame la Grande-Duchesse par les pauvres Chauves-Souris qui les servaient.
J'arrivai un soir à ce château, très-fatiguée, après toute une journée de vol forcé. J'étais de la plus mauvaise humeur, de celle que l'on a contre soi-même autant que contre les autres, ce qu'il y a de pis enfin. J'avais été tout à la fois poursuivie par l'ennui, qui n'est autre, je crois, que le vide du cœur, et inquiétée par un de ces chasseurs novices qui ne respectent ni l'âge, ni l'espèce, et pour lesquels rien n'est sacré. Le hasard voulut que je m'abattisse sur la balustrade de la terrasse dont je viens de parler, derrière une rangée de vases Louis XV, du sein desquels s'élevaient les tristes rameaux de quelques cyprès à moitié morts.
Minuit sonnait!
Minuit! Dans les romans il est rare que minuit sonne impunément; mais dans un récit véridique, comme celui-ci, les choses se passent d'ordinaire plus simplement. Et les douze coups me rappelèrent seulement que je ferais bien de me coucher, si je voulais repartir de bonne heure.--Je me couchai donc.
Monsieur le Duc et madame la Duchesse.--Une Terrasse.
J'allais m'endormir, quand je crus m'apercevoir que je n'étais pas seule sur la terrasse: j'entrevis en effet, à la faible clarté des étoiles, un Hibou qui enveloppait galamment dans l'une de ses ailes une Chouette d'assez bonne apparence, tandis qu'il se drapait avec l'autre comme un héros d'opéra dans son manteau.
En prêtant un peu l'oreille, j'entendis qu'il s'agissait de la lune, de la nuit brune, etc.; tout cela se disait ou se chantait sur un air passablement lamentable.
Pauvre lune! s'il fallait en croire les amoureux, tu n'aurais été faite que pour eux.
Pour rien au monde je n'aurais voulu être indiscrète ni prendre une hospitalité qui ne pouvait guère, d'ailleurs, m'être refusée. Je m'adressai donc poliment à une Chauve-Souris de service qui vint à passer. «Ma bonne, lui dis-je, veuillez faire savoir à vos maîtres qu'une Corneille de cent ans leur demande l'hospitalité pour une nuit.
--Qu'appelez-vous votre bonne? me répondit la Chauve-Souris d'un air piqué; apprenez que je ne suis la bonne de personne. Je suis au service de madame la Duchesse, et j'ai l'honneur d'être sa première camériste. Mais qui êtes-vous, madame la Corneille de cent ans? de quelle part venez-vous? comment vous annoncerai-je? quel est votre titre?
--Mon titre? repris-je. Mais je suis très-fatiguée, j'ai besoin de repos, et je ne sache pas qu'on en puisse trouver un meilleur pour demander ce que je demande, le droit de dormir sans aller plus loin.
--Voilà un beau titre en effet, me répliqua la sotte pécore tout en s'en allant. Croyez-vous que les grands personnages, comme il en vient au château, soient jamais fatigués? Ils n'ont rien à faire et volent tout doucement.»
Au bout d'un instant, je vis arriver une autre Chauve-Souris. Celle-ci, n'étant encore que la troisième des Chauves-Souris de service de madame la Duchesse, était moins impertinente que la première. «Bon Dieu! me dit-elle, la première camériste vient d'être grondée à cause de vous. Madame chantait un nocturne avec monsieur, et dans ces moments-là elle n'entend pas qu'on la dérange: madame vous fait dire qu'elle n'est pas visible. D'ailleurs, madame ne reçoit que des personnes titrées, et vous n'avez point de titres.
--Que me contez-vous là? lui dis-je; n'ai-je pas des yeux pour voir que votre Grand-Duc n'est qu'un Hibou, et que votre Grande-Duchesse n'est qu'une Chouette, à laquelle ces hautes mines vont fort mal?
--Chut! me dit à l'oreille la Chauve-Souris qui était un peu bavarde, et parlez plus bas! Si l'on savait seulement que je vous écoute, je serais chassée, et peut-être mangée. Depuis qu'ils ont quitté la fabrique où leur sont venues leurs premières plumes, mes maîtres ne rêvent que grandeurs; ils meurent d'envie de s'anoblir. On parle de recreuser les fossés et les grenouillères, de refaire les ponts-levis et de redresser les tourelles, et ils espèrent devenir nobles pour de bon au milieu de ces attributs de la noblesse. Mais, bah! l'habit ne fait pas le moine, et le château ne fait pas le noble. Du reste, ma bonne dame, volez là-bas, à droite, vous y trouverez les ruines du vieux château, et vous y serez tout aussi bien qu'ici, je vous assure.
--Des ruines! m'écriai-je, il y a des ruines près d'ici, il reste quelque chose du vieux château, et j'aurais pu passer la nuit sur cette vilaine terrasse qui n'a ni style, ni grandeur, ni souvenirs! Merci, ma belle, votre maîtresse fait bien d'être une sotte; à l'heure qu'il est, je n'ai qu'à me louer d'elle.»
En vérité, rien n'est plus bouffon que les prétentions de ces nobles de contrebande. Je laissai là ces Oiseaux ridicules, cette maison badigeonnée, et bien m'en prit.
Sans doute, du vieux château il était resté peu de chose, mais j'aurais donné vingt-cinq châteaux restaurés comme celui que je venais de quitter, pour une seule des pierres du vénérable mur sur lequel j'eus le bonheur de me poser.