Vie privée et publique des animaux
Part 4
--Bénis le ciel, me dit-il, qui, après t'avoir départi plus d'intelligence que la cervelle d'un Lièvre n'en comporte d'ordinaire, t'a donné un maître tel que moi. Je t'ai pendant longtemps logé, chauffé et nourri sans rétribution; le moment est venu pour toi de prouver à l'univers qu'avec les Lièvres un bienfait n'est jamais perdu. Tu n'étais qu'un paysan, tu es maintenant un Animal civilisé, et tu pourras te vanter d'avoir été le premier des Lièvres savants! Ces talents que, grâce à ma prévoyance, tu as acquis dans des temps meilleurs pour ton agrément, tu vas avoir l'occasion de les exercer d'une façon glorieuse et lucrative pour nous deux. Il est juste et il est d'usage parmi les Hommes qu'on recueille tôt ou tard le fruit de son désintéressement. Souviens-toi donc que dès aujourd'hui nos intérêts sont communs, que le public devant lequel tu vas paraître est un public français, dont la sévérité et le bon goût sont célèbres dans tous les pays, et qu'une chute serait d'autant plus impardonnable que, pour l'éviter, il te suffira de plaire à tout le monde. Songe que le rôle que tu vas jouer dans la société est un rôle important, et qu'il est toujours beau d'amuser un grand peuple. Provisoirement arrange-toi pour oublier jusqu'au nom de Charles X; il faut bien être un peu ingrat pour gagner sa pauvre vie dans les temps où nous sommes. Ainsi donc, attention! Il ne s'agit plus de battre le tambour à tort ou à travers; car, en matière politique, il n'est point de faute vénielle, et toute confusion est un crime. Reste bien dans ton rôle, le mien sera de faire la quête. Nous ne gagnerons pas des millions, mais les pauvres vivent à moins.
--Ah bien! me dis-je, voilà une admirable tirade et une prodigieuse explication. J'ai là un tyran bien naïf ou bien effronté. Ne jurerait-on pas, à l'entendre, que c'est moi qui l'ai supplié de me faire prisonnier, de m'arracher à mes campagnes, de m'apprendre à jouer la comédie et de me rendre le plus malheureux des Lièvres? Ne croirait-on pas que je dois lui savoir un gré infini de ne pas m'avoir tué toutes les fois qu'il lui a paru plus agréable et plus utile de me laisser la vie?
Malgré l'émotion inséparable d'un début, les miens furent brillants. Tout Paris voulut me voir. Mon répertoire varia à l'infini; pendant trois ans je battis aux champs, successivement pour l'École polytechnique, pour Louis-Philippe, pour Lafayette, pour Laffitte, pour dix-neuf ministres, pour la Pologne, et toujours pour Napoléon... le Grand.
J'appris, écrivez, ma chère Pie, c'est de l'histoire, j'appris à tirer le canon.
Dès le second coup j'étais aguerri.
--Je le crois bien, pensai-je, il était devenu sourd au premier.
--J'en tirai par la suite beaucoup plus que n'en ont tiré quelques hommes de guerre, gardes nationaux célèbres, dont l'histoire fera très-bien d'oublier les noms.
Pendant longtemps, par un bonheur incroyable, il ne m'arriva pas une seule fois de prendre un nom pour un autre et de m'abuser sur la valeur de ceux dont j'avais à constater la popularité; et pourtant les tentatives de séduction ne me manquèrent pas: plus d'une fois des spectateurs, qui pouvaient bien être des conspirateurs ou des agents de police déguisés en Hommes, me sollicitèrent de brûler de la poudre en l'honneur de Polignac, de Wellington, de Nicolas, et de beaucoup d'autres. Je sortis vainqueur de tous les piéges qui me furent tendus.
Mon maître, devenu mon compère, vantait partout ma probité et me déclarait incorruptible.
Pendant le cours de ma vie publique et politique, une seule question m'intéressa un instant. Ce fut la question d'Orient, question que la hardiesse de la diplomatie a pu résoudre enfin, à la satisfaction des Lièvres de tous les pays. En Orient, le Lièvre a été l'objet de l'attention particulière du législateur, qui défend de manger sa chair. Je suis donc de ceux qui ne redoutent nullement l'agrandissement de l'empire ottoman.
Mais hélas! tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse. Une fois, après toute une journée de fatigues, je venais de donner la cinquantième représentation extraordinaire de la soirée, j'avais recueilli de nombreux applaudissements, et mon maître pas mal de gros sous; les deux chandelles qui éclairaient la scène tiraient à leur fin, je croyais ma journée bien finie, je dormais tout éveillé (pour faire plaisir à M. de Buffon), quand mon tyran, sur la demande d'un parterre insatiable, annonça la cinquante et unième représentation extraordinaire de tous mes exercices. Je l'avoue, la patience m'échappa: on ne s'amuse jamais en amusant les autres; le feu me monta au cerveau, et quand je me retrouvai sur la planche maudite, j'avais déjà perdu la tête. Je crois me rappeler que je posai machinalement la patte sur la détente du pistolet.
--Feu pour Louis XVIII! cria mon maître.
Je ne bougeai pas; mais, je l'avoue, je n'avais pas la conscience de ce que je faisais, et les bravos qui accueillirent mon noble refus furent des bravos volés. Quelques gros sous tombèrent dans le tambour de basque, que mon maître tendait avec persévérance aux spectateurs, qui ce jour-là n'en eurent pas pour leur argent.
--Feu pour Wellington!--Nouveau silence, nouveaux applaudissements, nouveaux gros sous.
--Feu pour Charles X! cria mon maître triomphant.
Je ne sais quel vertige s'empara de moi:
Le chien s'abat, le feu prend, le coup part.
--A bas le carliste! hurla la foule indignée; à mort le carliste! Moi, Lièvre de Rambouillet, carliste, était-ce croyable? Mais le moyen de faire entendre raison à un public aveuglé par la passion!
En un clin d'œil mon théâtre, mon maître, la recette, les chandelles, et moi-même, tout fut bousculé, pillé, saccagé. Voilà bien les Hommes! Saint-Augustin et Mirabeau ont eu raison de dire, chacun dans leur langage, qu'il n'y a qu'un pas du Capitole à la Roche, que la gloire n'est que fumée, et qu'il ne faut compter sur rien. Je me rappelai aussi les beaux vers d'Auguste Barbier sur la popularité. Heureusement la peur me rendit mes esprits et mon courage. A la faveur du tumulte, je cherchai mon salut dans la fuite.
J'étais à peine à cinquante pas du théâtre de ma gloire et de mon désastre, j'entendais encore les clameurs de la foule irritée, lorsqu'en voulant franchir d'un bond un des fossés qui bordent les Champs-Élysées je donnai de la poitrine dans de longues jambes qui semblaient fuir comme moi la bagarre. Mon élan était si rapide, et le choc fut si violent, que je roulai dans le fossé avec le malheureux propriétaire des jambes qui avaient embarrassé ma retraite. C'en est fait de moi, pensai-je, les Hommes sont pleins d'amour-propre, et celui-ci ne pardonnera jamais à un pauvre Lièvre l'humiliation d'une pareille culbute: il faut mourir!»
IV
Qui se ressemble s'assemble.--Notre héros se lie d'amitié avec un employé subalterne du gouvernement.--La mort d'un pauvre.--Adieux à Paris.
«J'eus peine à en croire mes yeux. Cet homme dont je redoutais la colère était plus effrayé que moi-même, je m'aperçus qu'il tremblait de tous ses membres. Bon, me dis-je, mon étoile ne m'a pas encore abandonné; ce vieux monsieur me paraît avoir les mêmes théories que moi sur le courage: entre gens qui ont peur, il doit être facile de s'entendre.
--Monsieur, lui dis-je, en adoucissant ma voix pour le rassurer, monsieur, je n'ai pas l'habitude d'adresser la parole à vos pareils; mais si nous ne sommes pas frères d'origine, je vois à l'émotion que vous éprouvez que nous sommes frères par les sentiments; vous avez peur, ne le niez pas: ce sentiment vous honore à mes yeux.
Une voiture passa en ce moment sur la route, et à la lueur des lanternes je reconnus dans l'Homme que j'avais eu le malheur d'entraîner dans ma chute une de mes vieilles connaissances, le sage méconnu de l'armoire des Tuileries, qui, depuis, était devenu le plus fidèle de mes spectateurs. S'il avait le corps d'un Homme, il y avait dans les traits de son visage je ne sais quel caractère d'honnêteté et de douceur qui semblait indiquer qu'à une époque fort éloignée sans doute il avait existé entre sa famille et la nôtre quelque lien de parenté. Il était pâle et tout effaré.
--Monsieur, lui dis-je encore, seriez-vous blessé? Croyez que je suis au désespoir de ce qui vient d'arriver; mais, vous le savez, on n'est pas maître de sa peur.
Il est probable qu'il me comprit, car je le vis se relever peu à peu. Je restai devant lui sans faire un seul mouvement qui pût l'inquiéter, et sa joie fut grande quand il eut retrouvé en moi son acteur favori; il me caressa d'une main, pendant que de l'autre il réparait minutieusement le désordre de sa toilette. La propreté est la parure du pauvre.
--La peur est pire que le mal, dit-il en se remettant sur ses pieds.
Ces paroles me parurent pleines de sens et de profondeur, et, cédant à la sympathie que pour la première fois je ressentais pour un Homme, j'avoue que, malgré mon amour pour la liberté, je me laissai emporter par celui-ci sans résistance.
Mon nouveau maître, ou plutôt mon ami, car il fut plutôt mon ami que mon maître, était bon, silencieux, modeste, employé subalterne dans un ministère, et par conséquent fort pauvre. Il était voûté, moins par l'âge que par l'habitude qu'il avait dû contracter de saluer tout le monde, de ne jamais relever la tête devant ses supérieurs, et d'écrire du matin au soir. Après son fils, qui lui ressemblait en tout, ce qu'il aimait le plus au monde, c'était ce qu'il appelait son jardin, un peu de terre et quelques fleurs qui s'épanouissaient de leur mieux sur notre petite fenêtre, à laquelle le soleil daignait à peine envoyer quelques pâles rayons: à Paris, le soleil ne luit pas pour toutes les fenêtres.
--Mon cher monsieur, lui disait quelquefois un de nos voisins, qui, plus heureux que moi, s'était enrichi à jouer la comédie, vous n'arriverez jamais à rien, vous ne faites pas assez de bruit et vous êtes trop modeste; croyez-moi, défaites-vous de ces défauts-là. Quelque rôle qu'on joue dans le monde, il faut un peu brûler les planches. Que diable! j'ai été modeste comme vous, mais ce qui dégoûte de la modestie, c'est qu'on est toujours pris au mot; faites comme moi, grossissez votre voix, remuez les bras, et vous deviendrez chef d'emploi. Habileté n'est pas vice.
Hélas! on conseille le pauvre plutôt qu'on ne le secourt, et mon cher maître aimait mieux demeurer pauvre que de devenir habile, car l'habileté consiste trop souvent à tirer parti des circonstances et à exploiter son prochain.
Notre vie était très-régulière: de bonne heure le père allait à son bureau et le fils à l'école. Je restais seul à garder notre chambre, où je me serais fort ennuyé peut-être si, après les fatigues de ma vie des Champs-Élysées, le repos ne m'eût paru très-bon: le calme est le bonheur de ceux qui ne sont pas heureux. Après le travail de la journée, le repas nous réunissait. Nous vivions de bien peu. Je me rappelle que j'appréhendais d'avoir faim: les riches ne font que donner, mais les pauvres partagent; et je prenais à regret ma part du pain de mon bon maître. Sans la pauvreté, cette existence eût été supportable; mais souvent j'avais le chagrin de voir mon excellent maître revenir très-agité.
--Mon Dieu! répétait-il avec amertume, on parle encore d'un changement de ministère, si je perdais ma place, que deviendrions-nous? nous n'avons point d'argent.--Pauvre père! disait l'enfant dont les yeux se remplissaient toujours de larmes à cette nouvelle; quand je serai grand, j'en gagnerai de l'argent!--Tu n'es pas grand encore, lui répondait mon maître.
--Va voir le roi, lui dit une fois son fils, et dis-lui de te donner de l'argent, puisqu'il en a.
--Mon cher enfant, lui dit le vieillard en relevant la tête, il n'y a que les mendiants qui vivent de leurs maux; d'ailleurs il paraît que le roi n'est pas si riche qu'il en a l'air, et puis, n'a-t-il pas ses pauvres, qui ont beaucoup de dépenses à faire?
Puisque les riches disent tous qu'ils ont des pauvres, pensai-je, pourquoi les pauvres n'ont-ils pas tous des riches?»
--Papa, dit ici le petit Lièvre, qui s'était glissé derrière son grand-père, et qui, résolu à obtenir une réponse, se mit à crier de toutes ses forces: Papa, tu dis toujours le roi et aussi les ministres. Qu'est-ce que cela veut donc dire, le roi et les ministres? Le roi, cela vaut-il encore mieux que les ministres?
--Tais-toi, petit, répondit le vieux Lièvre, dont ce dernier de ses enfants était le Benjamin; le roi, cela ne te regarde pas, cela ne regarde personne: on ne sait pas bien encore si c'est quelqu'un ou quelque chose, on n'est pas d'accord là-dessus. Quant aux ministres, ce sont des messieurs qui font perdre leur place aux autres, en attendant qu'ils perdent la leur. Es-tu content?
--Tiens, tiens, fit le petit Lièvre, et il se remit à écouter, fort satisfait, à ce que je pus voir, de l'explication que son grand-père lui avait donnée. Qu'on nie encore qu'il faille parler sérieusement à la jeunesse!
«Un jour, mon ami était parti à huit heures, et il était arrivé à son bureau le premier comme à l'ordinaire. Il apprit ce jour-là par le garçon, qui n'était pas fier, disait-il, et qui voulait bien causer avec lui (quelle misère!), que, dans la nuit, il avait été absolument nécessaire de faire de nouveaux ministres et de défaire les anciens. Le lendemain, avant de partir, il reçut une grande lettre cachetée de rouge, qui avait été apportée par un soldat. Il attendit pour l'ouvrir que son fils fût parti pour l'école. Après l'avoir regardée bien longtemps avec émotion, il se décida à l'ouvrir; après l'avoir lue, il se mit à genoux, et prononça bien souvent le nom du bon Dieu et de son petit garçon, et puis après il se coucha. Au bout de huit jours, il mourut, et il avait l'air bien malheureux en mourant.
Je le pleurai comme j'aurais pleuré un frère, et je ne l'oublierai jamais.
On vendit son lit, sa table et sa chaise, pour payer le médecin, le cercueil et le propriétaire, un Homme très-dur qui s'appelait M. Vautour; et puis on l'emporta. Son fils, qui n'avait plus rien, s'en alla tout seul derrière lui.
Cette chambre me parut si triste et si désolée, que je résolus de m'en aller aussi. D'ailleurs les Hommes ne laissent pas pousser l'herbe dans la chambre de leurs morts, et je n'avais pas envie de faire connaissance avec le nouveau locataire qui devait venir l'occuper dès le lendemain. Quand la nuit fut venue, je descendis tout doucement l'escalier. Je n'eus pas besoin de demander le cordon, car il n'y avait, dans notre maison, ni portier ni sentinelle: ce n'était pas comme dans mon premier logement des Tuileries.
Une fois dans la rue, je pris à gauche, et, en allant droit devant moi, je me trouvai je ne sais comment tout auprès des Champs-Élysées. Je ne songeai point à m'y promener, et je me hâtai de mettre entre Paris et moi la barrière. Je passai fort lestement sous l'arc de triomphe de l'Étoile. Une fois là, je ne pus m'empêcher de jeter un regard de pitié sur cette ville immense dans laquelle je jurai bien de ne plus rentrer: j'en avais trop des plaisirs de la capitale! Dors! m'écriai-je, dors, mauvais gîte! dors, ô Paris! dans tes maisons malsaines; tu ne connaîtras jamais le bonheur de dormir à la belle étoile.»
V
Retour aux champs.--Les Hommes ne valent rien, mais les Bêtes ne valent pas davantage.--Un Coq, habitué de la barrière du Combat, provoque notre héros.--Duel au pistolet.
«J'arrivai bientôt dans un bois où ma poitrine se remplit d'un air pur; il y avait si longtemps que je n'avais vu le ciel tout entier, qu'il me sembla le voir pour la première fois. Je trouvai que la lune avait embelli. Les étoiles brillaient d'un si doux éclat, qu'elles me parurent plus jolies les unes que les autres. Il n'y a de vraie poésie qu'aux champs. Si Paris était à la campagne, les Hommes eux-mêmes s'y adouciraient.
Dès le matin, je fus réveillé par un bruit de ferraille: c'étaient deux messieurs qui se battaient à grands coups d'épée. Je crus qu'ils s'allaient tuer, mais ils finirent par se prendre bras dessus, bras dessous, quand l'appétit leur fut venu. A la bonne heure, me dis-je, voilà des gens raisonnables. Après ceux-là, il en vint d'autres qui se livrèrent avec plus ou moins de résolution au même exercice, et je vis bien que ce que j'avais pris pour un bois n'était qu'une promenade. Cela ne faisait pas mon affaire: pour moi, ce qui constitue la campagne, c'est l'absence des Hommes; je fis donc mes adieux au bois de Boulogne, et je repris ma course. Tout près d'un village qu'on appelle Puteaux, j'aperçus un Coq. Mes yeux, las de voir des messieurs et des dames, s'arrêtèrent avec complaisance sur cet Animal.
C'était un Coq de la plus belle espèce; il était haut en _jambes_ et se cambrait en marchant comme un Coq qui ne veut rien perdre des avantages de sa taille: il y avait dans toute sa tenue quelque chose de martial qui me rappela les militaires français que j'avais vus souvent se presser autour de mon théâtre des Champs-Élysées.
--Par ma crête! me dit-il tout d'un coup, il y a longtemps que vous me regardez. Pour un Lièvre, je vous trouve bien impertinent.
--Quoi! lui répondis-je, est-il défendu de trouver que vous êtes un bel oiseau? j'arrive de Paris, où je n'ai vu que des Hommes, et je suis heureux de voir enfin un Animal.
Ma réponse était fort simple, je pense; il trouva pourtant moyen de s'en offenser.
--Je suis le Coq du village, s'écria-t-il, et il ne sera pas dit qu'un méchant Lièvre m'aura insulté impunément!
--Vous m'étonnez, lui dis-je, je n'ai point voulu vous insulter; je suis fort doux et n'aime point les querelles: je vous offre mes excuses.
--J'ai bien affaire de tes excuses! me répliqua-t-il; toute insulte doit être lavée dans le sang; il y a longtemps que je ne me suis battu, et je ne serais pas fâché de te donner une leçon de savoir vivre. Tout ce que je puis faire, c'est de te laisser le choix des armes.
--Moi, me battre! lui dis-je, y pensez-vous? j'aimerais mieux mourir! Apaisez-vous, je vous prie, et veuillez me laisser passer: je m'en vais à Rambouillet, où j'espère encore retrouver quelques vieilles connaissances.
--Nous sommes loin de compte, me répondit-il; entre gens qui se respectent, les choses ne se passent point ainsi. Nous nous battrons, et, si tu refuses, je te battrai. Tiens, ajouta-t-il en me montrant un Bœuf et un Chien qui venaient de notre côté, voilà notre affaire, nos témoins sont trouvés. Suis-moi, et n'essaye pas de te sauver: j'ai l'œil sur toi.
Il n'y avait pas à répliquer, et la fuite était impossible. J'obéis.
--Tous les Animaux sont frères, dis-je au Bœuf et au Chien en les abordant; ce Coq est un duelliste, vous ne souffrirez pas qu'il m'assassine, mon sang retomberait sur votre tête: je ne me suis jamais battu, et j'espère encore ne me battre jamais.
--Bah! me dit le Chien, ceci est la moindre des choses, il y a commencement à tout. Votre candeur m'intéresse, et je veux vous servir de témoin. Maintenant que je réponds de vous, il y va de mon honneur que vous vous battiez: vous vous battrez donc.
--Vous êtes trop honnête, lui répondis-je, et je suis touché de votre procédé, mais j'aime mieux ne pas trouver de témoin; je ne me battrai pas.
--Vous l'entendez, cher Bœuf! reprit mon adversaire exaspéré; dans quel temps vivons-nous? c'est vraiment incroyable! Vous verrez qu'à force de lâcheté on triomphera de nous, et que les forts devront subir la tyrannie des faibles et tout endurer d'eux.
Le Bœuf impitoyable beugla en signe d'approbation, et je demeurai confondu.
Ces Animaux domestiques ne valent pas mieux que les Hommes, pensai-je.
--Mourir pour mourir, me dit le Chien en me prenant à l'écart, mieux vaut mourir les armes à la main; entre nous soit dit je n'aime pas ce Coq, et mes vœux sont pour vous: vous pouvez m'en croire, je ne suis point un Chien de chasse, et je n'ai aucune raison de vouloir du mal à votre espèce. Ne tremblez donc pas ainsi, mon cher Lièvre, et prenez confiance. A toute force, il n'est pas nécessaire pour se battre d'avoir du courage, il suffit d'en montrer. Quand vous aurez à essuyer le feu de votre adversaire, tâchez de penser à autre chose.
--Je n'en viendrai jamais à bout, lui dis-je à demi mort.
--Ne croyez donc pas cela, reprit-il, on vient à bout de tout. Tenez, puisque le choix des armes vous est laissé, ne prenez pas l'épée: votre adversaire aurait sur vous l'avantage du sang-froid et de l'habitude; battez-vous au pistolet, je chargerai moi-même les armes.
--Comment, lui dis-je, vous croyez que je vais me battre avec des pistolets chargés? N'y comptez pas; vous en parlez bien à votre aise. S'il faut se battre à toute force, ce Coq intraitable n'a-t-il pas des éperons et un bec très-crochu? Croyez-vous que ces armes ne soient pas assez dangereuses? Eh bien! je ferai de mon mieux pour avoir à en souffrir le moins possible. Au nom de l'humanité, tâchez d'arranger cette abominable affaire à laquelle je ne puis rien comprendre.
--Fi donc! s'écria le Coq, un duel à coups de bec! Me prenez-vous pour un _manant_? Allons, finissons-en! Entrons dans ce taillis. _L'un de nous n'en sortira pas!..._ ajouta-t-il avec un accent que Duprez lui-même n'eût pas désavoué.
Je sentis à ces mots une sueur froide couvrir tous mes membres, et je voulus tenter un dernier effort.
Je rappelai au Chien et au Bœuf les dernières lois sur le duel et les peines portées contre les témoins.
--Revenez-vous de Pontoise? me répondirent-ils; et ne voyez-vous pas que ces lois ont été faites par des gens qui ont eu quelquefois l'occasion de ne pas se battre? Tout cela n'empêchera pas les duels d'aller leur train. Quand on a de bonnes raisons pour s'égorger, on ne songe guère à M. le procureur général.
--Monsieur le Coq, dis-je à mon adversaire, on ne sait vraiment pas ce qui peut arriver: je suis si maladroit! Si j'allais vous tuer, pensez à vos Poules; j'en serais fâché pour elles. Faisons la paix, je vous en supplie.
Tout fut inutile: vingt-cinq pas furent comptés par mon témoin, auquel j'aurais souhaité des pattes de Lévrier à la place de ses pattes de Bouledogue, et les pistolets furent chargés.
--Avez-vous l'habitude de cette arme? me dit le Chien.
--Hélas! oui, lui répondis-je; mais le Ciel m'est témoin que je n'ai jamais ajusté ni blessé personne.
Le sort devant désigner lequel des deux combattants tirerait le premier, le Chien se retourna un instant, et me présenta ses deux pattes de devant, dont l'une était mouillée.
Je pris la première venue, j'y voyais à peine; le juste Ciel m'avait favorisé!
--Courage donc, courage! me répétait mon témoin, et visez bien: je déteste ce Coq.
S'il le déteste, pensai-je, pourquoi ne prend-il pas ma place? je la lui céderais volontiers.
Mon adversaire s'alla placer gravement en face de moi.
--Hélas! lui criai-je, il me semble qu'il y a un siècle que nous sommes là: est-ce que vous êtes encore en colère? Embrassons-nous, et que tout soit oublié. Je vous assure que chez les Hommes cela se passe quelquefois ainsi.
--Sacrebleu! me cria-t-il en blasphémant, tirez donc! et visez bien: car, si vous me manquez, je jure que je ne vous manquerai pas.
Cette brutalité me révolta, et le sang me revint au cœur. _En mon bon droit j'eus confiance._
--Tenez-moi bien, dis-je à mon second; vous êtes témoin que j'ai tout fait pour empêcher ce duel.
Le Bœuf s'éloigna de quelques pas, et frappa trois fois la terre de son sabot: c'était le signal convenu. Je pressai la détente, le coup partit, et nous tombâmes tous deux. L'émotion m'avait renversé; quant au Coq, il était mort sur le coup, victime de son opiniâtreté. La mort fut constatée par une Sangsue qui avait assisté au combat.