Vie privée et publique des animaux
Part 39
Tu sais combien il nous est facile de nous communiquer toutes nos émotions et tous nos besoins avec des cris, des gloussements, des murmures, et surtout avec le regard, où tout sentiment vient se peindre. La race misérable dont je te parle a, selon toute apparence, joui du même privilége autrefois; mais, entraînée par un fatal instinct, ou, s'il faut en croire les plus sages, soumise par sa destinée à un implacable châtiment, elle s'est avisée de substituer au simple langage de la nature un grommellement articulé presque continu, de la monotonie la plus importune, dont l'objet principal est de ne pas se faire comprendre, et qu'on appelle la parole. Cet artifice bizarre sert seulement à énoncer de la manière la plus obscure possible, car c'est toujours la moins nette et la moins significative qui est la meilleure, quelque chose de vague, de confus, d'indéfinissable, qui prend le nom d'_idées_, quand on veut lui donner un nom. Comme ce mot ne signifie absolument rien, c'est celui dont on est convenu. L'échange défiant, hargneux, quelquefois tumultueux et hostile, de ces vains bruits de la voix, est ce qu'on appelle une _conversation_. Lorsque deux Hommes se séparent après avoir conversé pendant trois ou quatre heures, on peut être assuré que chacun des deux ignore profondément ce que pense l'autre, et le hait plus cordialement qu'auparavant.
Ce qu'il faut bien que je t'apprenne encore, c'est que ce vilain Animal est essentiellement féroce, et se nourrit de chair et de sang; mais ne t'épouvante pas, je t'en prie. Soit par un effet de sa lâcheté naturelle, soit par un horrible raffinement d'ingratitude et de cruauté, il ne mange que de pauvres Bêtes sans défense, timides, faciles à tuer par surprise, et qui le plus souvent l'ont habillé de leur laine ou enrichi de leurs services. Encore est-il d'usage qu'il les prenne exclusivement dans le pays; un Animal venu de l'étranger lui inspire d'ordinaire un religieux respect, qu'il manifeste par toute sorte de soins et d'hommages; ce qui paraît du moins prouver, à son honneur, qu'il ne se dissimule pas l'infériorité relative de sa misérable condition. Il trace des parcs pour la Gazelle, il décore des antres pour le Lion; il a planté pour moi des arbres à la feuille nourrissante, dont je peux atteindre aisément la cime; il a jeté devant mes pas une pelouse fraîche comme celle qui croît au bord des puits, ou un sable roulant et poli comme celui que mon pied fait voler dans le désert; il entretient dans ma demeure une température toujours égale, et ses semblables seraient trop heureux s'il avait pour eux les mêmes égards et les mêmes attentions; mais il ne s'en soucie guère. Toujours il les dédaigne quand il n'en a pas besoin; souvent il les tue, et quelquefois même il les mange dans certains jours de grande solennité. Les jours de carnage sans appétit et sans but sont infiniment plus communs, et ils arrivent au moment où l'on y pense le moins. L'occasion de ces massacres est ordinairement ce rien sonore qu'on appelle un mot, ou ce rien indéfinissable qu'on appelle une idée. Au défaut des armes naturelles que la sage prévision de la Providence a refusées à l'Homme, il a inventé, pour ces horribles collisions, des instruments de mort qui détruisent infailliblement tout ce qu'ils touchent, et qui sont en général copiés sur ceux dont la nature a muni les Animaux pour leur défense; on le voit porter à côté de sa cuisse, avec une sorte d'orgueil, une épée longue et pointue comme celle de la Licorne, ou un sabre recourbé et tranchant comme celui de la Sauterelle. Il n'est pas jusqu'au tonnerre du Tout-Puissant dont il n'ait dérobé le secret à la création, en modifiant ses formes et son usage avec une exécrable variété. Il en a de portatifs qui s'appuient à l'épaule sur une de ses pattes de devant; il en a d'énormes qui sont cependant mobiles, qui courent au-devant de lui sur quatre roues, et qui portent dans leurs entrailles de fer mille morts à la fois. Quand on n'est pas d'accord sur le mot ou sur l'idée, et Dieu sait si cela arrive souvent! on met ces épouvantables machines en campagne, et celui des deux partis qui tue le plus de monde à son adversaire a raison jusqu'à nouvel ordre. Cette manière d'avoir raison, qui te fait sans doute horreur, a même un nom particulier: c'est de la gloire.
L'Homme n'est pas le seul Animal parlant que l'on remarque ici. J'en vois souvent un autre que l'on appelle le Savant, et qui fait tout ce qu'il peut pour se distinguer de l'espèce commune, à laquelle il appartient cependant beaucoup plus qu'il n'en a l'air. Ce qui le caractérise du premier abord, c'est son pelage d'un vert foncé qu'il aime à chamarrer de broderies et de rubans; mais je t'ai déjà dit que c'était un pur artifice, et il n'y a communément là-dessous qu'une espèce d'Animal comme le premier Homme venu. Il en diffère plus essentiellement par son langage, qui est la chose la plus extraordinaire du monde. Il n'y a aucun égard à cette fiction de l'idée qui occasionne tant de tribulations au reste de l'espèce, mais seulement au mot qui la représente bien ou mal pour les autres, et qu'il se ferait scrupule d'employer, si on pouvait lui reprocher d'avoir égard à l'autorité de l'usage. L'état de Savant consiste à se servir de mots si rarement prononcés, qu'il vaudrait autant qu'ils ne l'eussent pas été du tout, et le principal mérite du Savant est de faire tous les jours des mots nouveaux que personne ne puisse entendre, pour exprimer des faits vulgaires que tout le monde peut connaître. Aussi le Savant ne se fait-il pas faute de ces inventions barbares dont il a seul le secret; mais il le faut bien! un Savant intelligible ne serait plus un Savant, et c'est en vain qu'il aspirerait au pelage vert; car le Savant se produit par métamorphose comme le Papillon. Tout Homme qui baragouine intrépidément un langage inconnu est la Chenille d'un Savant; il n'a plus qu'à filer son cocon et à s'enterrer dans un livre qui lui sert de Chrysalide. La plupart y meurent tout de bon.
Une autre espèce beaucoup plus intéressante, c'est la Femme, pauvre Animal doux, élégant, délicat, timide, que l'Homme a conquis je ne sais où, je ne sais quand, et qu'il s'est soumis comme le Cheval, par la ruse ou par la force. Je te déclare ici, et je n'y mets pas de fausse modestie, que c'est la Bête la plus gracieuse de la nature. Cependant l'Homme déteint un peu sur elle, il lui fait tort; elle gagnerait à être vue à part. On sent trop qu'elle est tourmentée par la douloureuse conscience de sa destinée faussée, de son avenir trahi. Comme le besoin d'aimer est à peu près le seul de ses sentiments; comme il faut absolument qu'elle aime quelque chose ou quelqu'un, elle se persuade quelquefois qu'elle aime un Homme et qu'elle va retrouver en lui le type de cet amant d'autrefois dont son indigne ravisseur l'a séparée; mais l'illusion ne dure pas longtemps. A peine s'est-elle donné un maître, que le type s'efface et va se loger dans un autre. Ne crois pas que l'expérience d'une seconde, d'une troisième, d'une dixième erreur la désabuse enfin de ce fantôme qui l'appelle partout et la fuit toujours. Elle n'existe que pour aspirer à l'être inconnu qui compléterait sa vie, et je n'ai pas besoin de te dire qu'elle ne le trouvera jamais. L'inconstance est donc un de ses défauts ou plutôt un de ses malheurs, car on ne jouit pas du bonheur d'aimer quand on conçoit la possibilité future de ne plus aimer ce qu'on aime. Les Hommes lui reprochent aussi un peu de vanité; mais, suivant leur usage, les Hommes ne savent ce qu'ils disent. La vanité consiste dans un jugement exagéré qu'on porte de soi, et la Femme s'estime tout au plus ce qu'elle vaut. Si elle savait mieux se connaître, elle se soumettrait avec moins de déférence aux pratiques ridicules que ses tyrans lui imposent et qui lui répugnent visiblement. Le pelage artificiel, par exemple, convient peut-être à l'Homme qui est épouvantablement laid; mais à la Femme, c'est un hors-d'œuvre de mauvais goût. Il est vrai de dire qu'elle le rend aussi exigu, aussi léger, aussi transparent que possible, qu'elle s'arrange de manière à laisser deviner tout ce qu'elle n'ose pas laisser voir.
Si le bruit des étranges manies qui tourmentent le monde où je vis est parvenu jusqu'au désert, tu t'étonneras que je te donne tant de détails sur le pays où l'on m'a fâcheusement naturalisée, en dépit de mes inclinations, et que je ne t'aie rien dit encore de _la politique_ de ces gens-ci ou de leur manière de se gouverner. C'est que, de toutes les choses dont on parle en France sans les entendre, la politique est la chose sur laquelle on s'entend le moins. Si tu écoutes une personne à ce sujet, c'est grand embarras; si tu en écoutes deux, c'est confusion; si tu en écoutes trois, c'est chaos. Quand ils sont quatre ou cinq, ils s'égorgent. A en juger par les honneurs unanimes qu'ils m'ont rendus, au milieu des sentiments de haine réciproque, et certainement bien fondée, qui les animent les uns contre les autres, j'ai pensé quelquefois qu'ils s'étaient arrêtés à l'idée de me reconnaître pour souveraine, et je suis réellement, à ma connaissance, le seul être un peu haut placé pour lequel ils témoignent quelques égards. Il ne serait pas surprenant, d'ailleurs, que les plus habiles d'entre eux, justement effrayés des inconvénients et des malheurs d'une lutte éternelle sur l'origine et le caractère des pouvoirs sociaux (tu ne sais pas ce que c'est), se fussent réunis à l'amiable dans le sage projet de choisir leurs maîtres à la taille, ce qui réduirait toutes les difficultés du système électoral et du système monarchique à une opération de toisé. Rien ne paraît plus raisonnable.
Il y a quelques jours que je me crus sur le point de pénétrer tout à fait dans ces mystères. J'avais entendu dire que les Hommes d'élection, entre les mains desquels reposent toutes les destinées du pays, s'assemblaient publiquement dans un lieu plus rapproché des rives du fleuve que celui qui m'est désigné pour séjour, et j'y dirigeai ma promenade. J'arrivai, en effet, à un vaste palais, dont un peuple innombrable occupait toutes les avenues, et qui me parut habité par une multitude de personnages affairés, tumultueux, bruyants, qui ne diffèrent, au premier abord, du reste des Hommes que par une laideur plus caractéristique, plus maussade et plus rechignée, ce que j'attribuai sans peine à l'habitude des méditations graves et des affaires sérieuses. Ce qui me surprit davantage, c'est leur extrême pétulance qui ne leur permet pas de rester un seul instant en place, car j'assistais par hasard à une des séances orageuses de la session. Ils s'élançaient, bondissaient, se mêlaient en cent groupes confus, apostrophaient leurs adversaires de cris et de gestes menaçants, ou leur montraient les dents avec d'effrayantes grimaces. La plupart semblaient avoir pour objet de s'élever le plus possible au-dessus des autres, et certains ne dédaignaient pas, pour y parvenir, de se jucher habilement sur les épaules de leurs voisins. Malheureusement, quoique placée d'une manière fort commode par le bénéfice de ma haute stature, pour ne pas perdre un des mouvements de l'assemblée, il me fut impossible de saisir une parole dans cet immense brouhaha, et je me retirai de guerre lasse, horriblement assourdie de vociférations, de grincements, de sifflements, de huées, sans pouvoir établir l'apparence d'une conjecture sur l'objet et les résultats de sa délibération. Il y a des gens qui assurent que toutes les séances ressemblent plus ou moins à celle-là, ce qui me dispense d'assister à une autre[10].
[10] Il est évident que la Girafe tombe ici dans une méprise qui serait peu respectueuse, si elle n'était parfaitement innocente. Confinée dans le _Jardin du Roi_, elle n'a pu visiter la _Chambre des Députés_ qu'elle croit décrire. Ce qu'elle a vu, c'est le _Palais des Singes_.
--NOTE DE L'ÉDITEUR.--
Je me proposais de te donner quelques échantillons du langage dont on se sert maintenant à Paris, avant de livrer cette lettre à mon interprète, mais il prétend que cela lui gâterait la main; et puis, pour dire vrai, j'ai trop de peine à fixer ce jargon dans ma mémoire. Tu en jugeras suffisamment par deux périodes que viennent d'échanger, sur mes gazons fleuris, un grand jeune Homme à barbe de Bison et une charmante Femme aux yeux de Gazelle, envers laquelle il cherchait à se justifier d'une absence prolongée.
«J'étais préoccupé, belle Isoline, lui disait-il, de puissantes idées dont le cœur qui bat dans votre poitrine de Femme a la noble intuition. Placé, par les capacités qu'on veut bien m'accorder, au plus haut degré des adeptes de la perfectibilisation, et absorbé depuis longtemps dans les spéculations philanthropiques de la philosophie humanitaire, je traçais le plan d'un encyclisme politique où viendront se moraliser tous les peuples, s'harmoniser toutes les institutions, s'utiliser toutes les facultés et progresser toutes les sciences; mais je n'en étais pas moins entraîné vers vous par l'attraction la plus passionnelle, et je...
--N'achevez pas! interrompait Isoline avec solennité; ne me croyez pas étrangère à ces hautes méditations et ne soupçonnez pas mon âme de se laisser séduire aux appâts d'un naturalisme grossier. Fière de votre destinée, cher Adhémar, je ne vois dans le sentiment qui nous unit qu'un dualisme d'affinités que l'instinct respectif de cohésion a fini par confondre dans un individualisme sympathique, ou, pour m'exprimer plus clairement, que la fusion de deux idiosyncrasies isogènes qui sentent le besoin de se simultanéiser.»
Là-dessus la conversation s'est continuée à basse voix, et je crois pouvoir supposer qu'elle est devenue plus intelligible, car le jeune philosophe rayonnait d'orgueil et de joie quand il a quitté Isoline pour ne pas être surpris par le cornac de sa maîtresse. Te serais-tu jamais imaginé que cet abominable galimatias pût signifier _je vous aime_ dans une langue quelconque? Si ce n'est là, cependant, la manière la plus commode de parler, c'est assurément la plus distinguée, et il y a même des beaux esprits très-vantés qui font profession de ne pas s'exprimer autrement. Oh! qu'il me tarde, mon ami, d'entendre parler _girafe_... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_P. S._--Quoique l'enseignement élémentaire ne soit pas établi en _Girafie_, et peut-être même parce qu'on n'y pensera jamais dans nos solitudes, les caractères de cette lettre s'expliqueront d'eux-mêmes à tes yeux et à ta pensée. Ils sont tracés sous mon inspiration par un bonhomme de mes amis qui entend la langue des Animaux beaucoup mieux que la sienne propre, ce qui n'est réellement pas trop dire, et que je recommanderai un jour à ta douce indulgence. Le pauvre diable m'est assez connu pour que j'ose affirmer qu'il s'est laissé faire Homme parce qu'il n'a pu faire autrement, et qu'il aurait abdiqué volontiers, si cela eût dépendu de lui, les priviléges de sa sotte espèce, pour prendre la peau de tout autre Animal, grand ou petit, pourvu qu'il fût honnête.
LA GIRAFE.
_Pour traduction conforme_:
CHARLES NODIER.
PROPOS AIGRES
D'UN CORBEAU
Ce qui est hors de doute pour moi, c'est l'infériorité évidente de l'Homme sur tous les autres Animaux. Ne voyez, je vous en prie, dans cette déclaration, aucune animosité mesquine et étroite.
Je suis un des rares Animaux contre lesquels l'Homme ne peut rien. Il ne peut ni m'asservir ni m'atteindre; ma viande elle-même est trop dure pour qu'il en puisse faire du bouillon... Cela dit tout, je suis Corbeau.
C'est vous avouer que je vois les choses de haut. L'Homme m'est indifférent et je ne le crains pas; je parle donc sans fiel et sous l'empire d'une conviction profonde. J'aurais le désagrément de porter des moustaches, une culotte et des bottes, que je n'en déclarerais pas moins l'infériorité humaine, parce que cela est juste et vrai.
Et les Hommes eux-mêmes n'en ont-ils pas conscience, de l'état déplorable de leur situation? ces pauvres êtres inachevés, mal conçus, dont l'activité du cerveau n'est point en équilibre avec leurs ressources matérielles, dont les nerfs et les muscles ne sont point en harmonie. Pauvres architectes sans maçons, qui s'usent à créer dans la fièvre des plans impossibles que leur faiblesse leur défend d'exécuter. Pitoyable! pitoyable! Croyez-vous, disais-je, qu'ils n'aient pas conscience de leur infériorité? A quoi attribuer sans cela leurs plaintes éternelles, leurs réclamations incessantes qui font ressembler le monde à une boutique de juge de paix?
Moquez-vous, écrivez, inventez des fables, ô gens à moustaches! vous n'arriverez à nous rendre, nous autres Bêtes, comiques et ridicules qu'en nous prêtant vos vices et vos passions.
Mais vous me faites pitié, pauvres parias du monde, qui ne pourriez vivre sans nous. Que feriez-vous, je vous le demande, si vous n'aviez pas la laine de mon confrère le Mouton pour vous fabriquer des habits, la soie d'un autre de mes petits amis pour vous tisser des doublures chaudes, imperméables, et vous construire des parapluies, car vous ne pouvez même pas supporter la pluie sans tousser, cracher, éternuer, être malades? Au moindre vent qui, moi, m'anime et me vivifie, votre pauvre corps rose et dénudé frissonne et tremble.
Tandis que je parcours l'espace, escalade les montagnes et franchis les villes en deux volées, vous piétinez dans la boue des routes ou dans la fange des rues. Je vous regarde souvent de là-haut: vous êtes jolis à voir, je vous jure! A cheval vous avez encore un semblant de dignité, car le Cheval, qui est bonne Bête, vous prête un peu de la sienne, et vous n'êtes Hommes qu'à moitié.
Savez-vous, cependant, l'idée qui me passe par la tête lorsque je vois un cavalier galoper par les chemins? Je me dis: Est-ce étrange! voilà un imbécile en culotte qui se croit certainement supérieur au Cheval qui veut bien l'emporter, et cela uniquement parce qu'il est monté dessus.
N'êtes-vous pas moins fort que le Bœuf, que l'Éléphant, que... que les Insectes eux-mêmes, qui emportent dans leurs pattes des fardeaux deux fois gros comme eux? N'avez-vous pas toutes les infériorités, toutes les misères physiques? Une petite Mouche qui vous entre dans le nez va vous rendre fou, un petit Cousin de rien du tout qui vous pique le front vous défigure et vous fait gonfler. La piqûre d'une petite Bête deux cents fois moins grosse que votre personne vous tue plus sûrement que vous ne tuez une puce. Vous n'ignorez pas qu'il vous faut toute une nuit, parfois, pour exterminer une puce, et bien souvent vous n'y parvenez pas, ô roi de la création!
Vous êtes pâles derrière la grille d'un Lion, et vous avez raison, car la moindre de ses caresses vous aplatirait comme une pomme.
Eh bien, oui, dites-vous; nous avouons notre infériorité physique, peu nous importe: nous sommes rois par l'intelligence, et sur ce terrain-là nous vous défions, Corbeau...
Votre orgueil m'amuse, messieurs! Vous trouvez-vous donc plus adroits, plus ingénieux que l'Araignée, par exemple, qui à elle seule tend des fils, tisse des toiles merveilleuses dont vous ne seriez pas même capables de faire de la charpie, qui à force d'adresse, de force, de ruse et de volonté vient à bout d'ennemis trois fois gros comme elle, qui sait prévoir l'avenir, profiter des vents pour franchir les espaces, fait des provisions, sait se choisir un gîte, attendre?... Mais, sac à papier! qui de vous en ferait autant? Êtes-vous plus rusés que le Renard, plus prudents que le Serpent?
Si l'on voulait poursuivre, on vous aplatirait de la belle façon! Vous parlez de votre cœur, et quand vous voulez trouver un symbole du dévouement et de la fraternité, c'est encore parmi nous que vous allez les chercher. Quelle est dans votre espèce la mère qui se percerait le flanc comme le fait quotidiennement le Pélican blanc? Quelle est la mère qui accepterait, comme la maman Kanguroo, le fardeau incessant de ses petits? Persuadez donc à vos épouses, messieurs les Hommes, de faire ménager dans leurs jupes, qui sont pourtant assez amples pour cela, un petit réduit bien chaud, doublé en futaine, où leurs bébés puissent se réfugier et éviter les refroidissements! Quelle est donc chez nous la mère qui ne nourrit pas ses petits? Quelle est parmi vous celle qui y consente? Pitoyable, messieurs, pitoyable! Vous parlez de votre tendresse paternelle, des sacrifices que vous faites pour élever vos enfants. En effet, vous ne négligez rien de ce qui peut mettre en évidence votre générosité, rien de ce que les autres peuvent voir n'est oublié par vous; mais les petits dévouements ignorés qui sont la vraie tendresse, prétendez-vous que vous les possédiez? Le moindre Moineau vous en remontrerait sur ce sujet-là. N'est-ce pas lui, en effet, tandis que la femelle couve, qui va au marché, se charge de la cuisine et de tous les soins du ménage dont vous auriez honte? N'est-ce pas lui qui simplement, sans affectation, sans respect humain, remplace au nid la femelle si cette dernière a besoin de sortir? Que de tendresse dans tout cela!
Y a-t-il un père dans l'espèce humaine qui voudrait faire la bouillie de son marmot et le bercer pendant deux heures par jour? Vous croyez avoir tout dit lorsque vous vous êtes écrié: Les Bêtes font tout cela par instinct. Eh! par Dieu, oui, nos instincts sont supérieurs aux vôtres, voilà bien ce que je prétends. Nous faisons tout naturellement ce qui vous demande mille efforts. Nos Rossignols chantent sans avoir été au Conservatoire; est-ce à dire qu'ils soient inférieurs à vos chanteuses? Mais chez nous, dites-vous, la musique est un art; nous avons le contre-point!...
Et qui vous dit que chez les Rossignols et les Fauvettes la musique ne soit point un art dont ils jouissent tout autant que vous, quoiqu'ils ne crient jamais bravo et ne fassent pas payer les places? Vous possédez le sentiment de l'association, de la famille, de la vie en commun! Pas avec excès, ce me semble. Je voudrais qu'à l'exemple des Marmottes on mît sous clef la plus unie de vos familles et qu'on l'obligeât à passer dans le silence et l'ombre tout un hiver, nez à nez, côte à côte.
Vous me direz que pendant ce temps les Marmottes dorment. On n'en est pas tout à fait sûr; mais croyez-vous que tous ces bons parents enfermés ensemble pourraient dormir, eux? Je m'imagine que le jour où on ouvrirait la porte on trouverait pas mal d'estropiés. N'êtes-vous pas de cet avis-là?
Vous vantez la finesse de vos hommes d'affaires, l'astuce de vos filles d'opéra. Vous ne pouvez pas parler de ces êtres vicieux sans sourire, parce qu'au fond vous êtes émerveillés. Eh bien, mais, nos Rats, à nous, ne sont-ils pas encore plus rongeurs que les vôtres, plus actifs, plus infatigables? Non, cherchez bien, et vous verrez que même sur le terrain des vices nous sommes encore supérieurs, parce que nos vices, à nous, sont francs, complets, naturels, et que nous n'en tirons pas vanité.
Le Paon lui-même, que je n'aime pas beaucoup, pourtant, est vaniteux en être intelligent. Il jouit de son orgueil, il le déguste et s'en fait vivre, tandis que vous, vous en mourez. Tenez-vous à ce que je vous parle de votre courage? Je le ferai volontiers, car je ne l'estime pas infiniment. Comparerai-je votre bravoure à celle du Lion? Je ne le ferai pas, n'est-ce pas? ce serait une plaisanterie. Parlons donc sérieusement et prenons pour point de comparaison le Lièvre, le pauvre Lièvre, qui symbolise pour vous la lâcheté. Examinons un peu le pauvre animal, et nous aurons bientôt constaté que vous êtes plus poltron que lui.