Vie privée et publique des animaux

Part 36

Chapter 363,872 wordsPublic domain

Quoiqu'il fût à la fleur de son âge, la nouvelle de cette mort prématurée, et de la maladie qui la causa, n'étonnera aucun de ceux qui avaient connu sa vie, et n'étonnera sans doute pas non plus nos lecteurs.

Son enfance avait été difficile et malheureuse. Tout jeune, il s'était trouvé orphelin, son père et sa mère ayant disparu un jour, sans qu'on pût savoir ce qu'ils étaient devenus. Pourtant, comme ces bons Oiseaux étaient généralement, à cause de la simplicité de leurs mœurs, aimés et honorés dans la forêt qu'ils habitaient, on s'accorda à penser que la mort seule, ou tout au moins la violence, avait pu les séparer de leur cher enfant; mais, depuis ce jour fatal, on n'avait plus entendu parler d'eux.

Le pauvre petit vint à bout de vivre néanmoins, Dieu aidant, et aussi quelques charitables voisines qui lui donnaient, en passant, quelques rares becquées qu'elles économisaient sur la part de leurs propres couvées.

Dès que l'orphelin eut à ses ailes assez de plumes pour voler, il résolut, en bon fils, de se mettre à la recherche de ses parents, et partit plein de courage, et aussi, hélas! plein d'illusions.

«Je les retrouverai, répondait-il obstinément à tous ceux qui lui représentaient que, si louable qu'en fût le but, il userait ses forces sans aucun résultat possible dans une pareille entreprise; je les retrouverai, ou je mourrai à la peine.»

Longtemps il battit l'air et la terre de ses ailes, allant partout où son espoir le poussait et demandant à chacun ce qu'il avait perdu, mais en vain.

Dans l'une de ses courses, il lui était arrivé de rencontrer et d'aimer une jeune Tourterelle qui était belle comme le jour; et la Tourterelle l'avait aimé aussi: il était si malheureux!

Mais, dans les âmes honnêtes, l'amour ne fait pas oublier le devoir, bien au contraire; et, loin d'abandonner sa pieuse entreprise, il se sentit des forces nouvelles pour la poursuivre.

«Je reviendrai, dit-il en quittant celle qu'il aimait.

--Et moi, j'attendrai,» avait répondu la Tourterelle désolée.

Et ils s'étaient séparés, et lui s'était mis en route en se disant:

«Elle m'attendra.»

Elle l'attendit en effet.

Mais après l'avoir attendu bien longtemps, la pauvrette (il faut bien le dire), la pauvrette, ne le voyant pas revenir, avait fini par devenir la Tourterelle d'un autre Tourtereau. Les Tourterelles ont peur de rester filles.

Quand, après bien des courses vaines, bien des peines perdues, le Tourtereau, découragé, revint vers celle qu'il aimait,... il la trouva entourée de toute une famille qui n'était pas sa famille, et de beaux enfants dont il n'était pas le père. Sa douleur fut telle, qu'il en perdit la raison. On la perdrait à moins. Sans doute, si la Tourterelle eût été bien sûre qu'il reviendrait, elle n'eût jamais cessé de l'attendre. Mais les vieux Tourtereaux disent tant de mal des amoureux qui ne sont pas là pour se défendre aux jeunes Tourterelles à marier, que l'innocente, les ayant crus sur parole, avait cédé, non sans regret pourtant, car sa conscience et son cœur lui faisaient bien quelques secrets reproches.

Aussi, lorsque reparut dans le pays son premier fiancé, et qu'elle le vit plus malheureux que jamais, son désespoir et ses remords furent-ils au comble.

Mais qu'y faire?

En Tourterelle sensée, elle continua d'être une bonne mère de famille, elle redoubla de soins pour ses enfants, et son mari ne cessa pas d'être un heureux mari. Et puis elle garda sa peine, et personne n'en vit rien, et, en la voyant dans son petit ménage, chacun disait d'elle:

«Regardez donc comme elle est heureuse!»

On en dit autant de beaucoup de gens qui n'ont jamais su ce que c'est que le bonheur.

Quant au pauvre Tourtereau, comme il ne pouvait être dangereux pour personne, sa folie étant de celles dont beaucoup de gens sensés s'arrangeraient peut-être, on le laissa aller où il voulut, et il se retira sur le riche sommet d'une belle montagne.

Là, nuit et jour, il rêvait.

Ce qu'il n'eût pas trouvé sur la terre solide, peut-être parfois le rencontrait-il dans ce pays mouvant des rêves, où l'on aimerait tant à voyager s'il ne fallait pas en revenir pour vivre et pour mourir. Ce qui le prouverait, c'est qu'après sa mort on trouva, caché sous un monceau de feuilles mortes, un manuscrit qu'il avait intitulé: _Mémoires d'un fou_, avec cette épigraphe: _Le bonheur se fait avec des rêves!_ Ce manuscrit était presque entièrement écrit en prose; la poésie qui sort du cœur sans rimes pouvant convenir, bien plus que la poésie rimée et mesurée, à ce que sa pensée avait de libre et de spontané.

Il va sans dire que le passage que nous avons cité, c'est à sa Tourterelle qu'il l'adressait: car pour lui il n'y avait jamais eu qu'une Tourterelle dans le monde.

Quelques Oiseaux rieurs pourront être disposés à se moquer du pauvre Tourtereau et de ses malheurs, et surtout de ses écrits; mais ce ne seront point les Tourterelles. C'est à elles que je le demande: en est-il une seule au monde qui n'eût voulu rencontrer sur sa route un Tourtereau aussi fidèle?

_P. S._--Il faut dire, pour ceux qui tiennent à ce que rien ne reste obscur dans un récit, que, pour ce qui est de la Tourterelle, quand elle eut appris la mort de son Tourtereau, elle n'y put résister; ses enfants d'ailleurs, ayant toutes leurs plumes, n'avaient plus besoin d'elle, et on la vit s'éteindre à son tour, sans que rien au monde pût la rattacher à la vie. Fasse le Ciel que les bons rêves ne mentent pas, et, qu'ainsi que l'avait rêvé notre Tourtereau, son amie l'ait retrouvé là-haut, là-haut, où nous persistons à croire qu'il doit y avoir place pour tous les bons sentiments!

On dira et on écrira peut-être que, du moment où cette Tourterelle devait mourir pour son Tourtereau, elle eût mieux fait de l'attendre et de vivre pour lui. Mais cela est bien aisé à dire. Pour nous, ce que nous devons constater, c'est avant tout la vérité. L'histoire ne s'écrit pas comme un roman; et quand on a affaire à des personnages qui ont existé, il ne s'agit pas d'arranger sur le papier des événements que la moindre information pourrait contredire.

P. J. STAHL.

LETTRES

D'UNE HIRONDELLE

A UNE SERINE

ÉLEVÉE AU COUVENT DES OISEAUX

PREMIÈRE LETTRE DE L'HIRONDELLE.

ENFIN, me voilà libre, chère amie, et je vole de mes propres ailes. J'ai laissé bien loin derrière moi, avec cette horrible barrière du Mont-Parnasse, la barrière non moins difficile à franchir des convenances et des idées sociales. Il y a dans cet air que je respire, dans ce vol sans entraves auquel je me livre pour la première fois, quelque chose d'enivrant dont je suis toute charmée. Je n'ai pu m'empêcher de jeter en partant un regard de mépris sur les Hirondelles, mes compagnes, qui préfèrent au bonheur dont je vais jouir une existence obscure et vraiment déplorable. Je crois, sans vanité, n'avoir pas été créée et mise au monde pour faire le métier de maçon, pour lequel toutes les malheureuses femelles de notre espèce abâtardie semblent décidément avoir une vocation marquée. Qu'elles usent leur jeunesse et leur intelligence à bâtir, à polir des ailes et du bec, à cimenter, comme s'il devait durer toujours, le frêle édifice où reposera une postérité vouée d'avance aux mêmes fatigues, à la même ignorance; je renonce à éclairer leur entêtement, et je les quitte, ne comptant plus que sur l'effet produit au milieu d'elles par la relation de mon voyage, pour décider les Hirondelles de quelque espérance à suivre mon exemple.

En attendant, je me félicite de ne m'être attaché aucun compagnon de route; la société la plus aimable ne vaut pas l'indépendance. Et puis, d'ailleurs, je le sais, et votre sévère amitié me l'a souvent répété, mon caractère se plierait malaisément à subir la supériorité d'une autre volonté, et je sens cependant que je suis beaucoup trop jeune pour imposer la mienne. Il faut donc vivre seule, et je m'applaudis tous les jours d'avoir bravement embrassé ce parti, quoiqu'il n'ait pas reçu votre approbation.

Vous n'avez pu vous empêcher de blâmer hautement ce désir extrême de voir et de connaître le monde, qui m'entraîne loin de vous, ma tendre amie, loin de vos conseils, que je ne suis pas souvent, il est vrai, mais que je respecte toujours, loin de votre secourable attachement, qui est venu bien des fois alléger les peines de mon cœur.

J'ai compris votre effroi, mais il ne pouvait pas me convaincre. Nos vies et nos caractères, qui se sont accidentellement rapprochés, n'ont d'autre sympathie que la sympathie de l'amitié; du reste, nos pensées ne sont pas en harmonie, nos espérances ne tendent pas au même but.

Vous avez vu le jour dans la cage où tout annonce que vous devez mourir, et l'idée qu'au delà de ses barreaux s'ouvraient un horizon et une liberté sans bornes ne vous est jamais venue. Sans doute, vous l'eussiez repoussée comme une mauvaise pensée.

Moi, je suis née sous le toit d'une vieille masure inhabitée, au coin d'un bois: le premier bruit qui ait frappé mon oreille, c'est celui du vent dans les arbres; il faut que j'entende encore ce bruit. Le premier souvenir de mes yeux est d'avoir vu mes frères, après s'être longtemps balancés sur le bord du nid, aux cris de notre mère inquiète qui les encourageait pourtant, prendre enfin hardiment leur vol pour ne plus revenir. Il faut que je m'envole comme eux.

Tandis que je faisais ainsi une rude connaissance avec la vie, vous avez grandi et chanté. Ceux qui vous emprisonnaient vous nourrissaient en même temps, vous les bénissiez; moi, je les aurais maudits. Puis, quand le jour était beau, on mettait votre cage à la fenêtre, sans se soucier et sans craindre que ce rayon de soleil, qui y entrait péniblement, n'exaltât votre tête et ne vous fît rêver. Tout était pour le mieux, car l'âme n'était pas moins prisonnière que le corps. Le froid venu, vous ne voyiez plus rien que les jeux de votre petite geôlière, qui grandissait près de vous, esclave comme vous.

Et moi, je vivais de la même vie que ce peuple nomade, qui est le mien; je partageais ses dangers et ses fatigues, je subissais avec courage les privations de tout genre qui accompagnaient souvent nos voyages, je devenais forte à tout souffrir, et, pourvu que l'air ne me manquât pas, j'oubliais volontiers que je manquais de toute autre chose.

Enfin, vous avez accepté avec soumission et même avec reconnaissance l'époux qu'on vous a choisi, vous vous prêtez à ses moindres volontés, et vous vous trouvez heureuse de lui obéir, car il faut nécessairement que vous obéissiez à quelqu'un.

Vous êtes entourée d'enfants que vous aimez jusqu'à l'adoration; en un mot, vous êtes le modèle des épouses et des mères; mon ambition ne va pas si loin. S'il me fallait avoir autour de moi ces insupportables petits criards qui demandent toujours quelque chose, et ordinairement tous la même chose, je sens que je mourrais à la peine. Ce mari, qui vous charme, m'ennuierait profondément aussi. Hélas! l'amour a trop déchiré mon pauvre cœur, pendant le court séjour qu'il y a fait, pour que je n'aie pas pris la résolution de ne l'y laisser entrer jamais. Je sais bien que vous avez toujours opposé au récit de mes douleurs la légèreté avec laquelle s'était conclu notre engagement; vous avez attribué l'indigne abandon de mon séducteur au peu d'importance que j'avais semblé attacher moi-même à la durée d'une liaison qui, dans vos idées, doit être éternelle. Mais vous avez beau dire, ce n'est pas là qu'il faut chercher la source des malheurs dont nous sommes victimes. La société tout entière repose sur de mauvais fondements, et tant qu'on n'aura pas démoli, depuis le sommet jusqu'à la base, il n'y aura ni paix ni bonheur durables pour les intelligences supérieures et pour les âmes aimantes.

Je confie ma lettre à un Oiseau de passage, que son itinéraire conduit à travers vos parages. Il est si impatient de continuer sa course, que je suis obligée de remettre à une autre occasion les détails que je vous ai promis sur mon voyage. Aujourd'hui je ne puis que vous adresser les vœux et les compliments les plus tendres.

DEUXIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.

Je cherche à rendre les jours de l'absence moins longs pour vous, moins isolés pour moi, en vous racontant, à mesure qu'elles m'arrivent, les sensations de la route. Deux cœurs qui s'aiment trouvent du charme dans la circonstance la plus indifférente aux indifférents.

Je suis favorisée par le temps; tout resplendit autour de moi, et il me semble que le soleil prend plaisir à voir mon bonheur.

J'ai fait une multitude de connaissances, mais que votre tendresse n'en soit ni jalouse ni inquiète: je n'ai pas le temps, et encore moins la volonté, de faire des amis. Je suis quelquefois forcée de m'arrêter pour répondre à une politesse, car ma qualité d'étrangère est une recommandation suffisante auprès des tribus hospitalières que je visite; mais, en général, je ne séjourne nulle part. Je préfère ma vie errante, avec tout ce qu'elle a d'inattendu et de capricieux, aux somptueux banquets qui me sont offerts. Vous m'aviez prédit l'ennui et le désenchantement, je suis heureusement encore à les attendre. Il est vrai de dire que je prends les distractions quand et comme elles se présentent, et que jusqu'à présent elles viennent sans que je les appelle.

Ce matin, j'ai déjeuné en tête-à-tête avec le plus aimable chanteur que j'aie jamais entendu. C'est un Rossignol.

Il a bien voulu céder à mes sollicitations, et à la fin du repas il m'a dit quelques-uns de ses morceaux de prédilection. Ce n'est pas sans un vif sentiment d'orgueil que je songeais intérieurement au grand nombre de gens qui auraient voulu se trouver à ma place. Toutes les distinctions sont flatteuses, et celle qui me rendait alors le seul auditeur d'une harmonie si divine me rehaussait à mes propres yeux.

Au reste, cet artiste est fort simple, et l'on ne croirait jamais, en le voyant si négligé dans sa mise, si abandonné dans ses poses et dans toutes ses manières, que c'est une personne d'un rare mérite. Au moins, j'ai encore cette illusion, et je m'obstine à ne chercher le talent que sous une enveloppe de dignité et de gravité. Vous voyez cependant que j'ai déjà fait un grand pas; je sais que c'est une illusion. Après cette admirable musique, mon hôte et moi nous nous sommes livrés aux épanchements de la confiance la plus intime. On lui a proposé d'immenses avantages pour venir se fixer à Paris; mais sa liberté serait enchaînée, et, comme il la préfère à tout, il a refusé.

Ce ténor si remarquable dit qu'il vit pour son plaisir, et que c'est la meilleure manière de vivre qu'on puisse adopter. Quoique ce système présente certainement beaucoup de chances de succès, et qu'il puisse séduire au premier abord, j'étais sûre de ne pas m'y laisser entraîner.

Une existence heureuse et inutile n'est pas celle que je rêve depuis que j'ai la faculté de sentir et de comprendre; je veux apporter une pierre à cette vaste construction qui s'élève dans l'ombre, sur les débris d'une civilisation mourante.

Depuis longtemps je songe à la carrière littéraire. Tous mes goûts m'y portent, et je dois peut-être à la grande pensée de régénération de l'espèce femelle qui m'a absorbée dès ma plus tendre jeunesse, de me livrer entièrement à des études graves et consciencieuses, à des travaux qui m'aideront à accomplir l'œuvre que je me suis imposée.

Je vous vois d'ici sourire de ce que vous nommez ma folie. Mais c'est que, je vous le répète, vous ne pouvez pas plus concevoir le bonheur auquel j'aspire, que je ne puis accepter la vie comme vous l'entendez. Mais qu'importe, puisque, malgré ses dissonances, notre intimité est devenue parfaite, et durera, je l'espère, autant que nous? Car la charmante douceur de votre caractère vous fait excuser l'extrême vivacité du mien, et je veux penser que cette tendre amitié que je vous ai vouée a peut-être contribué à rendre votre retraite moins triste et moins monotone.

Je viens de quitter mon aimable chanteur, et je l'ai quitté sans regret. Ma curiosité et mon désir de m'instruire s'accroissent depuis que j'ai commencé à voir et à apprendre. Un Geai, avec lequel je me suis trouvée dans les environs, me précède et m'a promis de me recommander chaudement. En somme, je n'ai qu'à me louer des personnes avec lesquelles mon voyage me met en relation, et j'ai rencontré partout des cœurs dévoués et un accueil fraternel.

Si j'en avais cru les avis de votre craintive prudence, je me serais constamment tenue en garde contre les témoignages d'affection que je reçois, et je vous demande un peu à quoi cela m'eût servi? Tenez, je pense, et je n'en suis pas étonnée quand je songe au genre de vie que vous menez, que le monde vous est apparu sous un mauvais jour, et que vous ne jugez pas toujours sainement des choses pour ne les avoir vues que de trop loin, et d'une manière confuse. Quand on n'est jamais sorti de sa retraite, et qu'on a vécu uniquement pour cinq ou six êtres qu'on aime, et qui tiennent lieu de tout, il est difficile de se rendre un compte exact de ce qu'on ne connaît pas, et d'apprécier sans erreur ce qu'on n'a pas vu.

Il est vrai que votre jeunesse s'est écoulée dans une spacieuse volière, où vous avez recueilli avec respect les leçons et les conseils de plusieurs vieillards réputés pour leur haute sagesse; mais ces vieillards eux-mêmes n'avaient jamais respiré l'air de la liberté, et cette espèce d'expérience dont ils étaient si fiers, ils la devaient à leur grand âge, et non aux recherches et aux découvertes de la science. Cette expérience, que je crois pouvoir refuser sans injustice à la vieillesse de vos premiers amis, j'espère que mon voyage seul suffira à me la donner. Avant tout, j'ai besoin, pour travailler avec fruit à la réforme que toutes les têtes bien organisées de notre espèce réclament avec moi, de beaucoup savoir, de beaucoup étudier. La situation intolérable dans laquelle sont tombées les femelles de tant de pays prétendus civilisés sera le sujet principal de ma sollicitude et de ma sympathie. Mais c'est là une grande tâche que je ne puis pas entreprendre sans secours. Je cherche donc à réveiller le zèle de quelques créatures qui souffrent, en leur révélant les motifs de leur souffrance, et j'espère réussir à me faire mieux écouter ici qu'à Paris, où la nonchalance est telle, que les Animaux aiment mieux languir dans leur mauvaise organisation que de prendre la peine d'en changer.

Enfin, j'ai d'immenses projets, et je ne me dissimule pas que je vous ai peut-être dit adieu pour bien longtemps. Cette douloureuse séparation est la plus pénible partie de mon entreprise; la difficulté presque invincible de recevoir de vos nouvelles augmente mes regrets. Mais que voulez-vous? j'obéis à une voix impérieuse devant laquelle toutes les affections doivent se taire.

Adieu pour aujourd'hui; l'heure s'avance, je continue ma route. Toujours au midi, vous le savez.

LA SERINE A L'HIRONDELLE.

Cette lettre vous parviendra-t-elle jamais, mon enfant? Je n'en sais rien. Dans l'ignorance où je suis de la direction que vous suivez, je ne puis guère espérer que vous lirez un jour ces mots de tendresse maternelle que mon cœur vous envoie. Cependant, si je suis assez favorisée pour qu'ils vous arrivent, vous y retrouverez ce que vous avez laissé, l'affection profonde qui vous accompagne dès longtemps, et la sollicitude un peu grondeuse qui contrarie parfois votre témérité.

Ce n'est pas sans un sentiment de chagrin bien réel que je vous ai vue entreprendre ce dangereux voyage, et je n'ai pas cherché à vous dissimuler mon appréhension et ma peine. Mais, malheureusement, l'union de nos cœurs ne s'étend pas jusqu'à nos idées, et je n'ai pu réussir à changer votre détermination. Je suis loin de me regarder comme infaillible, mais convenez que si je me trompe, mon erreur, qui ne demande que ce qu'on lui donne, est moins périlleuse que la vôtre, qui veut tout ce qu'on ne lui donne pas.

Vous avez puisé dans des livres remplis d'une fausse exaltation une exaltation vraie, et vous courez de très-bonne foi dans un chemin perdu, où ceux qui vous ont entraînée ne vous suivront pas, croyez-le bien.

Alors, plus l'illusion aura été complète, plus le désenchantement sera terrible; et c'est cette heure inévitable que mon cœur redoute pour vous, presque autant que ma raison la désire.

Je sais que je suis une radoteuse, et que vous êtes en droit de vous plaindre de ma persistance à vous accabler des mêmes sermons; plaignez-vous donc, si vous voulez, mais laissez-moi sermonner.

On m'assure que bien des personnes de notre sexe se servent de leurs plumes pour écrire, et je m'aperçois que vous vous laissez gagner par la manie dont elles sont possédées. Je ne demande pas mieux que de m'instruire, quoi que vous en disiez, et je voudrais savoir de quel charme ou de quelle utilité il peut être de barbouiller du blanc, qui est si joli, avec du noir, qui est si laid. Causons.

Ou vous avez un grand talent, ou vous en avez un petit, ou vous n'en avez pas du tout. Il me semble difficile qu'il en soit autrement.

Si, par fatalité, vous êtes favorisée de ce grand talent, comme ce sont les mâles qui font la loi et les réputations, ils ne laisseront pas l'opinion vous élever au degré de supériorité que leur sexe peut seul atteindre; mais vous serez placée un peu au-dessus du vôtre, dans un milieu sans nom, qui, n'admettant ni les sentiments, ni les occupations, ni les délassements auxquels vous étiez appelée par votre nature, se refusera ainsi à vous donner les goûts, les travaux, les préoccupations, les plaisirs de cette nature supérieure à laquelle vous tendez; ou bien encore, vous mélangerez tout cela ensemble, et ce sera un affreux chaos.

Puis, à côté de cette vie publique dont la renommée va s'emparer, l'envie vous viendra peut-être de vous en faire une autre un peu couverte, un peu paisible, dans laquelle vous puissiez vous reposer quelquefois de vos triomphes. Mais où trouverez-vous un être assez vain ou assez humble pour partager cette vie que vous vous serez faite? pour endosser de gaieté de cœur cette livrée ridicule que lui infligeront vos succès, votre réputation, vos détracteurs, vos admirateurs? le malheur, enfin, d'être soutenu par ce qu'on devait défendre, et de passer le second quand on a le droit de faire le chemin? Nulle part, je l'espère, car, avec la meilleure volonté et le meilleur cœur du monde, vous parviendriez à rendre celui auquel se serait attachée votre redoutable tendresse souverainement malheureux. Vous resteriez donc _puissante et solitaire_? C'est beau, mais c'est triste, et j'aimerais mieux appliquer cette haute intelligence en question à augmenter mon bonheur et à en donner à ceux qui m'entourent que de la faire servir à m'isoler de toutes les joies de ce monde. Et plusieurs petites choses dont je ne parle pas: la haine, l'envie, la calomnie! Tout cela n'est guère à redouter dans un nid; mais sur une colonne, à la vue de tous, il y a fort à réfléchir.

Descendons de cette colonne, et passons à ce joli petit esprit, qui serait si agréable s'il voulait se tenir tranquille. Mais voilà précisément la maladie. On fait très-bien son effet dans un cercle d'amis indulgents, il ne faut pas frustrer le public, qui ne s'en plaignait pourtant pas, de tant de grâce et de charmantes inspirations.