Vie privée et publique des animaux
Part 35
Quand je revins de mon évanouissement, je me trouvai attaché à un arbre, avec une corde passée dans un anneau dont on m'avait orné le bout du nez. Cet arbre ombrageait la porte d'une maison située sur une grande route, mais toujours au milieu des montagnes. Tout ce qui m'était arrivé me semblait un songe, songe, hélas! de courte durée! Mon malheur ne tarda pas alors de m'apparaître dans sa triste réalité. Je ne compris que trop que, si j'avais conservé la vie, c'en était fait de ma liberté, et qu'au moyen de l'anneau fatal qu'on m'avait, je ne sais comment, passé dans la narine, l'être le plus faible de la création pouvait m'asservir à ses volontés et à ses caprices. Oh! qu'Homère a bien raison de dire que celui qui perd sa liberté perd la moitié de son âme! Le retour que je faisais sur moi-même redoublait l'humiliation que me causait ma servitude. C'est alors que je reconnus, mieux que jamais, jusqu'à quel point j'avais été la dupe de mon orgueil, en me supposant la force de vivre indifférent à toutes les choses extérieures. Qu'y avait-il, en effet, de changé dans ma position? La vaste étendue du ciel, l'aspect imposant des montagnes, l'éclat radieux du soleil, la clarté de la lune et son brillant cortége d'étoiles, tout cela était encore à moi. D'où venait donc que je ne voyais plus du même œil ces beautés naturelles qui naguère semblaient suffire à mes désirs? Je fus forcé de m'avouer qu'au fond du cœur je n'avais jamais renoncé à ce monde que j'avais boudé, et que, si j'avais pu en vivre éloigné pendant quelques années, c'est que je n'avais jamais cessé de me sentir libre d'y retourner quand je voudrais.
Je passai plusieurs jours dans la stupeur et dans l'abattement du désespoir. Cependant l'aveu que je m'étais fait intérieurement de ma faiblesse contribua à ouvrir mon âme à la résignation. La résignation à son tour ramena l'espérance, et peu à peu j'éprouvai un calme que je n'avais jamais connu. D'ailleurs, si quelque chose pouvait consoler de la perte de la liberté, j'aurais presque oublié ma servitude dans les douceurs de ma vie nouvelle; car mon maître me traitait avec toutes sortes d'égards. J'étais le commensal du logis; je passais la nuit dans une étable auprès de quelques autres Animaux d'un caractère pacifique et très-sociable. Le jour, assis sous un platane, à la porte de la maison, je voyais aller et venir les enfants de mon maître, qui me témoignaient beaucoup d'affection, et le passage assez fréquent des voitures publiques me procurait de nombreuses distractions. Le dimanche, les villageois et les villageoises des hameaux voisins venaient danser sous mon platane au son de la cornemuse: car mon maître était aubergiste, et c'était chez lui que les montagnards célébraient les jours de fête. Là résonnaient le bruit des verres entrechoqués et les gais refrains des convives. J'étais toujours invité aux danses qui suivaient le repas et se prolongeaient bien avant dans la nuit. J'ouvrais ordinairement le bal avec la plus jolie villageoise, par une danse semblable à celle qu'autrefois, dans la Crète, Dédale inventa pour l'aimable Ariane. Depuis, je fus à même d'étudier la vie intime d'Hommes placés à l'autre extrémité de l'échelle sociale, et, en comparant leur sort à celui de ces montagnards, il me parut que ces derniers étaient plus près du bonheur que ceux que l'on regarde comme les heureux du siècle; mais je tirai en même temps cette conclusion sur l'homme en général: c'est qu'il ne peut être heureux qu'à la condition d'être ignorant. Triste alternative, qui le met sans doute au-dessous de tous les Animaux, et à laquelle l'Ours échappe complétement par la simplicité de ses mœurs et de son caractère.
Cette vie pastorale dura six mois, pendant lesquels je suivis l'exemple d'Apollon dépouillé de ses rayons et gardant les troupeaux du roi Admète. Un jour, que j'étais assis, selon ma coutume, à l'ombre de mon arbre, une chaise de poste s'arrêta devant notre auberge. La chaise était attelée de quatre Chevaux et contenait un voyageur qui me parut appartenir à la haute société. En effet, comme je l'appris bientôt, ce voyageur était un poëte anglais, nommé lord B****, célèbre alors dans toute l'Europe. Il revenait de l'Orient, où il avait fait un voyage d'artiste. Il descendit pour prendre quelque nourriture. Pendant son repas, il me sembla que j'étais le sujet de sa conversation avec mon maître. Je ne m'étais pas trompé. Lord B**** donna quelques pièces d'or à l'aubergiste, qui vint à moi, me détacha de l'arbre, et, avec l'assistance du postillon, me fit monter dans la chaise de poste. Je n'étais pas encore revenu de ma surprise, que nous étions loin de la vallée où j'avais passé des jours si heureux et si utiles.
J'ai remarqué que tout changement dans ma manière de vivre me remplissait d'un trouble pénible, et l'expérience m'a convaincu que le fond du bonheur consiste dans la monotonie et dans les habitudes qui ramènent les mêmes sentiments. Je ne saurais peindre la détresse de cœur que j'éprouvais en voyant disparaître derrière moi les lieux qui m'avaient vu naître. Adieu, disais-je en moi-même, adieu, ô mes chères montagnes!
Que n'ai-je, en vous perdant, perdu le souvenir!
Je sentis que l'instinct de la patrie est immortel, que les voyages, qu'un chansonnier contemporain appelle une _vie enivrante_, ne sont le plus souvent qu'une continuelle fatigue d'esprit et de corps, et je compris pourquoi les charmes de la déesse Calypso n'avaient pu empêcher Ulysse de retourner dans sa pauvre et chère Ithaque et de revoir la fumée du toit de son palais.
Vivite felices, quibus est fortuna peracta! Vobis parta quies, nobis maris æquor arandum.
Nous nous embarquâmes à Bayonne, sur un navire qui faisait voile pour les Iles-Britanniques. Je passai deux ans avec lord B****, dans un château qu'il possédait en Écosse. Les réflexions que je fus à même de faire dans la société d'un Homme à la fois misanthrope et poëte achevèrent de déterminer dans ma tête le plan de vie dont je ne me suis jamais écarté depuis que j'ai recouvré ma liberté. Je m'étais déjà guéri de la maladie d'esprit qui m'avait jeté dans la vie solitaire; mais il m'en restait une autre qui n'était pas moins dangereuse, et qui aurait pu me faire perdre tôt ou tard tout le fruit de mes malheurs et de mon expérience. Entraîné par ce besoin d'épanchement qui nous porte à communiquer aux autres nos ennuis et nos inquiétudes, j'avais conservé la manie de composer des vers. Mais, hélas! il n'a été donné qu'à un petit nombre d'âmes de réunir l'enthousiasme et le calme, de n'arrêter leurs regards que sur de belles proportions et de les transporter dans leurs écrits. Je souffrais, comme disent les âmes méconnues et les mauvais poëtes, et je voulais exprimer en vers mes chimériques souffrances. Ajoutez à cela que je n'ai jamais eu
L'heureux don de ces esprits faciles, Pour qui les doctes sœurs, caressantes, dociles, Ouvrent tous leurs trésors.
Je me couchais tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos, pour exciter ma verve; quelquefois je me promenais à grands pas, à la manière de Pope, dans les sombres allées du jardin qui environnait le château, et j'effrayais les Oiseaux par le grognement sourd qui s'échappait de mon sein. Qui le croirait? le secret dépit que me causait mon impuissance me remplissait de passions mauvaises: haine de ceux qui se portent bien, haine des institutions sociales, haine du passé, du présent et de l'avenir, haine de tous et de tout. On a écrit bien des livres depuis Salomon; mais il en manque un, un livre inestimable: c'est celui qui renfermerait le tableau de toutes les misères de la vie littéraire. _Exoriare aliquis!_... Lord B**** lui-même, avec tout son génie... Mais je me tais par respect et par reconnaissance. Je vous dirai seulement que, las de la vie poétique, il voulut rentrer dans la vie commune et reposer sur le sein d'une épouse les orages de son cœur. Mais il était trop tard: son mariage acheva de briser son existence. L'infortuné B**** ne vit plus d'autre ressource que d'aller mourir sur une terre étrangère. Quelle haute leçon pour moi, pauvre poëte mal léché! Aussi, je ne souhaitai plus qu'une chose: c'était d'être enfin rendu à la liberté, et de pouvoir mettre à profit ce que j'avais vu parmi les Hommes.
Le temps de ma délivrance arriva plus tôt que je n'avais osé l'espérer. Au premier bruit de l'insurrection de la Grèce, lord B**** résolut d'aller chercher un brillant tombeau sur la terre des Hellènes. Quelques jours avant son départ, il voulut faire une dernière apparition à Londres. Il profita de la représentation d'une tragédie de Shakspeare, intitulée _Hamlet_, sa pièce favorite, pour se montrer encore au public anglais. Le jour de la représentation, nous nous rendîmes au théâtre en calèche découverte. La salle était pleine au moment où nous parûmes dans une loge qui faisait face à la scène. En un instant, tous les regards, tous les lorgnons furent fixés sur nous. Les dames se penchaient sur le devant des loges, comme des fleurs suspendues aux fentes des rochers. Même après le lever de la toile, l'attention fut longtemps partagée entre Shakspeare et nous. Ce ne fut qu'à l'apparition d'un fantôme, qui joue un grand rôle dans la tragédie d'_Hamlet_, que les regards se reportèrent vers la scène. Cette tragédie, en effet, était de nature à familiariser les spectateurs avec notre présence. Tout le monde y devient fou ou à peu près. Le résultat de cette représentation extraordinaire fut de fournir le sujet d'un feuilleton à tous les journalistes de la capitale. Car c'est là le terme où depuis vingt ans viennent aboutir tous les grands événements politiques, religieux, philosophiques et littéraires de la savante Europe.
Le lendemain nous nous embarquâmes pour la France. Mon étoile voulut que lord B**** fît un détour pour aller visiter les ruines de Nîmes. Un soir qu'il était assis, près de cette ville, au pied d'une vieille tour, je profitai de la rêverie où il était plongé pour m'élancer avec la rapidité d'une avalanche au fond de la vallée. Pendant quatre jours et quatre nuits je bondis de montagne en montagne, sans regarder une seule fois derrière moi. Enfin, le quatrième jour au matin, je me retrouvai dans les Pyrénées. Dans l'excès de ma joie, je baisai la terre de la patrie; puis je m'acheminai vers la caverne _où j'avais commencé de respirer le jour_. Elle était habitée par un ancien ami de ma famille. Je lui demandai des nouvelles de mon père et de ma mère. «Ils sont morts, me dit-il.--Et Karpolin?--Il est mort.--Et Lamarre, et Sans-Quartier?--Ils sont morts[9].» Après avoir donné quelques larmes à leur mémoire, j'allai me fixer sur le Mont-Perdu. Vous savez le reste.
[9] C'est une erreur. Karpolin, Lamarre et Sans-Quartier vivent encore. Ils font partie de la troupe du théâtre de la barrière du Combat, et jouent tous les dimanches dans l'emploi des gladiateurs.
NOTE DU RÉDACTEUR EN CHEF.
Depuis quatre ans, plus heureux que lord B****, peut-être, parce que je suis moins poëte, j'ai trouvé le repos dans les joies de la famille. Ma _femme_ est très-bonne, et je trouve mes enfants charmants. Nous vivons entre nous, nous détestons les importuns et les visites. _Heureux qui vit chez soi!_ J'ajouterai: _Et qui ne fait point de vers!_
Vous m'opposerez, sans doute, l'opinion de quelques philosophes. Je vous répondrai que les philosophes n'ont jamais fait autorité pour moi. «_Je sens mon cœur_, a dit l'un d'eux, _et je connais les Ours_. Quant aux saints, je les respecte, et je me garderai bien de les confondre avec les philosophes; cependant ils ont, comme les autres, montré quelquefois le bout de l'oreille, et le Chien de saint Roch me paraît une protestation vivante contre la vie solitaire.»
Quant à moi, je prie les Dieux et les Déesses de me conserver, jusqu'à mon heure dernière, le calme de l'âme et la pleine intelligence des lois de la nature. Que pourrais-je, en effet, leur demander de plus? la Naïade du rocher n'épanche-t-elle pas de son urne intarissable et bienfaisante l'eau pure qui sert à me désaltérer? L'arbre aimé de Cybèle n'ombrage-t-il pas ma demeure de ses rameaux toujours verts? Les
Dryades ne dansent-elles pas toujours sous l'ombrage de ces forêts aussi vieilles que le monde? N'ai-je pas enfin tout ce qui peut suffire aux besoins d'un ours sans ambition? Le reste dépend de moi. Mais, grâces aux Dieux, je sens que je suis à présent maître de ma voie: je vis tranquille sur ma montagne, au-dessus des orages! Semblable au roseau, je n'envie pas le sort de la vague errante qui vient se briser en gémissant sur le rivage. C'est dans ces sentiments que j'espère achever ma course, jusqu'au moment où mon âme remontera vers la brillante constellation dont le nom, écrit dans les cieux, atteste la noblesse de notre origine.
_Ainsi soit-il!_
L. BAUDE.
LE
SEPTIÈME CIEL
VOYAGE AU DELA DES NUAGES
LE BONHEUR SE FAIT AVEC DES RÊVES!
(Extrait des Mémoires inédits d'un Tourtereau allemand, mort à la maison des fous de Darmstadt, le 1er... 184. )
--CHAPITRE DES RÊVES.--
I
J'ÉTAIS donc mort..........
Mort, comme on meurt peut-être quand on ne sait pas bien lequel vaut le mieux, de vivre ou de mourir; mort sans savoir comment ni à quelle occasion, sans secousse, et le plus facilement du monde.
Si facilement, que mon âme, tant elle avait peu souffert pour en sortir, ne s'aperçut pas d'abord qu'elle était séparée de mon corps.
Qu'est-ce que vivre, si mourir n'est rien?
Du moment précis qui d'un Tourtereau vivant fit de moi un Tourtereau mort je n'ai gardé aucun souvenir, sinon qu'avant que je fusse mort la lune brillait doucement au milieu d'un ciel sans nuages, et que, lorsque mon âme étonnée s'aperçut qu'elle n'appartenait plus à la terre, la douce lune n'avait pas cessé de briller, ni le ciel d'être pur; sinon encore que j'avais pu mourir sans que rien fût changé aux lieux mêmes que je venais de quitter.
Mais qu'importe à la nature féconde qu'une pauvre créature comme moi vive ou meure?
II
J'ai pensé que cette séparation de mon âme et de mon corps n'avait été si facile qu'en raison de l'habitude qu'avait prise mon âme de ne se guère inquiéter de mon corps, se fiant, sans doute, pour sa conduite ici-bas, aux instincts honnêtes de ce serviteur dévoué.
Combien de fois, en effet, aux jours de leur union, ne l'avait-elle pas, en quelque sorte, laissé seul déjà, et presque oublié, afin de pouvoir rêver plus à son aise à cette autre vie, dont les âmes auxquelles la terre ne suffit pas ont, dès ce monde, ou comme un pressentiment ou comme un souvenir! Et n'est-il pas possible que des rêves de ce genre conduisent d'une vie à l'autre sans qu'on s'en aperçoive?
III
Pourtant, voyant sans vie cet ami fidèle, ce corps qui tout à l'heure encore lui était soumis, et pensant qu'il allait falloir l'abandonner, l'abandonner à la mort, c'est-à-dire à la destruction et presque au néant, c'est-à-dire à cette implacable solitude qui s'établit autour des morts et qui s'empare d'eux, et qui fait que les morts sont toujours seuls, quoi que ce soit qui s'agite autour d'eux, mon âme le regarda, non sans tristesse.
«Que n'es-tu mort d'une mort moins prompte? lui dit-elle; que n'ai-je pu te sentir mourir, et partager ton mal, et souffrir avec toi, si tu as souffert? Je t'aurais assisté à tes derniers moments, et nous nous serions du moins quittés après un adieu fraternel.
«Pauvre corps muet! ajouta-t-elle, entends-moi et réveille-toi, et jette un dernier regard sur ces riches campagnes que tu aimais tant, et qu'un mouvement, qu'un seul mouvement de toi me convainque que toute cette vie que nous venons de passer ensemble n'est point un songe, et que tu as vécu en effet.»
IV
Pour la première fois, cet appel de mon âme resta sans réponse.
«Pourquoi aimer ce qui doit mourir? s'écria-t-elle attristée. Quand on n'a pas devant soi l'éternité, pourquoi agir? pourquoi s'unir?
«Puisqu'il le faut, quittons-nous donc, dit-elle enfin; mais de même qu'il a été dans notre destinée que nous fussions séparés, de même il est écrit qu'à l'heure où les âmes iront rejoindre leurs corps je saurai reconnaître entre toutes les poussières ta poussière, et te rendre cette vie que tu viens de perdre. Adieu donc, compte sur moi, et n'aie pas peur que je me trompe; car à toi seul je reviendrai, et cette fois ce sera pour toujours.»
V
Le silence de la nuit paisible n'était interrompu que par le faible bruit que font en se détachant des arbres qui les portent les feuilles qui meurent aussi.
Tout à coup, on entendit au loin un cri lugubre de l'Oiseau de proie.
«Tombez sur ce corps sans défense, petites fleurs des arbres!» s'écria mon âme épouvantée; «et vous, vert feuillage qu'il chérissait, couvrez-le de votre ombre protectrice, et dérobez-le aux regards du Vautour impie.»
Mais, hélas! le cri funèbre se fit de nouveau entendre, et cette fois ce n'était plus au loin.
Et en cet instant la dernière goutte du sang qui avait animé mon corps s'arrêta dans ses veines et s'y glaça.
VI
Et une voix à laquelle il fallait obéir ayant dit à mon âme de quitter cette terre, où sa mission était accomplie, pour retourner au ciel, la patrie des âmes, je sentis en moi un désir si doux d'aller où la voix me disait d'aller, que je m'élevai aussitôt dans les airs, comme si j'eusse été ravie sur les ailes invisibles de ce pur désir.
VII
Et en cet instant aussi j'oubliai que j'avais eu un corps, et ce fut pour moi comme si je n'avais jamais été qu'un pur esprit.
Et je montais immobile, dans l'air immobile comme moi-même, sans le secours d'aucun mouvement, et par cela seulement que j'étais une âme immortelle, faite pour monter de la terre au ciel. J'obéissais ainsi à ma nouvelle condition, à peu près comme on aime sur terre et comme on pense, sans s'expliquer comment on aime ni comment on pense.
VIII
Je fus bientôt loin de la terre, si loin, que je l'apercevais à peine comme un point perdu dans l'immensité, et je volai ainsi longtemps; et puis enfin, ayant cessé de la voir, je me souvins tout à coup, par un retour soudain, que je l'avais quittée seule. «Hélas!» s'écria mon âme, «ce qui m'attend au ciel doit-il me faire oublier ce que je perds? Qui me rendra celle qui m'aimait dans ce monde que j'abandonne? O douleur! tu es donc immortelle, toi aussi?»
IX
Pourquoi le ciel, qui favorise les affections honnêtes, n'accorderait-il pas aux âmes qui se sont aimées pendant la vie d'une affection sincère, de s'aimer encore jusqu'au milieu des gloires du ciel, et de s'y garder un fidèle souvenir?
X
Mais il fallait monter toujours, et je ne tardai pas à dépasser les nuages qui glissaient sans bruit dans l'espace. Je vis alors des milliers d'étoiles, et volant d'astre en astre: «Doux astres, leur disais-je, parure des anges, où vais-je?» Et sans me répondre, mais non sans me comprendre, les étoiles se rangeaient pour me laisser libre le chemin que je devais suivre.
XI
Bientôt toute cette partie du ciel d'où sortent les rayons bienfaisants qui font ouvrir les fleurs et mûrir les fruits de la terre se trouva au-dessous de moi, comme un tapis d'azur parsemé de diamants célestes, et j'arrivai là où il n'y a plus d'étoiles.
Je fus alors saisi d'une crainte respectueuse, et je m'arrêtai éperdu.
«Va toujours, et rassure-toi, me dit une voix. Ne sais-tu pas que tu es dans le ciel; que le mal en est banni, et que tu n'as rien à craindre? Suis-moi donc; car nous ne nous arrêterons que là où tu seras heureux d'arriver.--Heureux! lui dis-je, heureux!» Et comme j'hésitais: «Crois-moi, et suis-moi,» ajouta la voix. Et je la suivis, et je la crus: car la confiance habite au ciel.
XII
Celle qui me parlait, c'était une belle petite âme immortelle, l'âme bienheureuse d'une blanche Colombe à laquelle la mort, qui l'avait cueillie dès les premiers jours de son printemps, avait à peine laissé le temps d'éclore, et que le contact des misères humaines n'avait point eu le temps de souiller. Sa mission au ciel était de recevoir à leur arrivée les âmes novices comme la mienne, et de les conduire bien vite où il leur appartenait d'aller.
XIII
Ce fut là que je vis ce que je n'avais pu voir encore, parce que jusque-là ma vue était restée imparfaite. C'était une foule d'âmes de toute espèce, qui, comme moi, allaient chacune à sa destination. Et, comme moi, chacune avait un guide.
Me trouvant au milieu de toutes ces âmes, et ne sachant ce qui allait arriver, je me sentais en même temps et retenu par une vague frayeur, et poussé par une espérance vague aussi.
«Petite âme qui me guidez, dis-je à la Colombe que je suivais, le paradis des Tourterelles est-il bien loin encore?
--Vois, me répondit-elle, non sans sourire de mon trouble et aussi de mon impatience, vois ce point qui brille là-haut au plus haut des cieux; là seulement est le septième ciel, et c'est là aussi qu'on t'attend.
--Ah! qui peut m'attendre là-haut? pensai-je, si elle vit encore;» et, tout en montant, je ne pouvais m'empêcher de dire: «Pourquoi suis-je mort, puisque la mort devait nous séparer?»
XIV
Et quand nous eûmes monté pendant longtemps encore à travers des mondes et des sphères sans nombre, nous arrivâmes jusqu'à une porte d'où s'échappaient des rayons plus éclatants mille fois que les rayons mêmes du soleil, et sur cette porte on lisait ces mots écrits en caractères de feu: «Ici l'on aime toujours.» Et plus bas: «Ici on ne change jamais, ou, si l'on change, c'est pour mieux aimer encore.»
Et la porte s'ouvrit, et ce que je vis, je ne saurais le dire; car comment parler de la toute lumière du ciel même, d'une lumière à la fois si éblouissante et si douce, qu'elle rend clair ce qu'on croyait obscur, sans qu'il en coûte ni une douleur, ni même un effort pour tout voir et pour tout comprendre?
XV
«Et maintenant, c'est là! me dit la petite Colombe; et je te laisse, puisque tu es arrivé.»
Et elle parlait encore, que mes yeux charmés avaient déjà aperçu, dans un coin du ciel, dans un nuage d'air trois fois plus pur que les autres nuages, une perle divine, une fleur perpétuelle, un trésor, mon trésor! toi, enfin, ô ma Tourterelle chérie!
«Ah! m'écriai-je, âme de ma sœur, est-ce bien vous que je vois?» et je t'abordai avec tant de joie, que toi: «Ah! que tu m'aimes bien!» t'écrias-tu.
Tu n'étais pas changée, et cependant il y avait en toi quelque chose de plus divin, et plus je te regardais, plus il me semblait que tu devenais plus belle. Ce que je lus d'amour dans ton premier regard, comment te le dire? Va, ma sœur, on guérit en un instant de tous ses chagrins sur un cœur fidèle.
«Quand j'ai appris ta mort, me dis-tu, je ne songeai point à te pleurer, mais à te suivre, et j'eus le bonheur de devenir si triste, que je mourus presque en même temps que toi.»
Qui n'eût pas cru au bonheur? Nous étions si heureux! si heureux! que toi: «Hélas! n'est-ce point un rêve?»
XVI
Hélas! c'était un rêve....
Mais, après un pareil rêve, pourquoi se réveiller? Ce rêve, mon bonheur, avait été de si courte durée, que, quand je rouvris les yeux, rien n'était changé sur cette terre que j'avais cru quitter avec toi. La lune n'avait pas cessé de briller ni le ciel d'être pur. Et j'étais seul encore, et loin de toi encore, dans ce monde où l'on ne sait que faire de son cœur. Et rien ne troublait le repos de la nature endormie, si ce n'est pourtant le cri terrible de l'Oiseau de proie qui cherchait encore son butin de la nuit. C'était là la seule réalité de mon rêve.
Adieu, et à toi!
Notice biographique sur l'Auteur du fragment qu'on vient de lire.
Nous croyons qu'on nous saura gré de placer ici quelques détails biographiques concernant l'auteur du fragment qu'on vient de lire. Ces détails nous ayant été communiqués par le directeur de la maison des fous de Darmstadt sont de la plus grande authenticité.
Le Tourtereau dans les papiers duquel ce fragment a été trouvé est mort, il n'y a pas plus de quinze jours, à la maison des fous de la ville de Darmstadt.