Vie privée et publique des animaux

Part 34

Chapter 343,648 wordsPublic domain

Des Bouledogues furent dépêchés à la poursuite de la Vipère, l'attaquèrent vaillamment pendant son sommeil, lui mirent les menottes et la menèrent devant la Cour.

L'audience est ouverte. Le greffier donne lecture de l'acte d'accusation. La parole est à la Fourmi, expert chargé d'analyser les restes de la victime. (Mouvement d'attention.)

«Messieurs,

«Notre but était de rechercher si le corps de ce malheureux Crapaud contenait le principe vénéneux récemment découvert dans la Vipère, et nommé par les savants _viperium_.

«Cette substance se combine avec divers oxydes, acides et corps simples, pour former différents _vipérates, vipérites_ ou _vipérures_.

«Nous avons donc analysé avec le plus grand soin l'estomac, le foie, le poumon, les entrailles, et la masse encéphalique de la victime, en nous servant de réactifs dérobés à un médecin homœopathe qui a l'habitude de porter sa pharmacie dans sa poche. Après avoir fait chauffer et évaporer jusqu'à siccité le suc pancréatique et les matières contenues dans l'estomac, nous avons obtenu une substance liquoreuse, mais assez solide, que nous avons traitée par deux milligrammes d'eau distillée; en la plaçant dans un matras de verre et la soumettant à l'ébullition pendant deux heures vingt-cinq minutes, nous n'avons rien obtenu du tout; mais cette même substance, traitée successivement par des acétates, des sulfates, des nitrates, des prussiates et des chlorates, nous a donné un précipité d'un bleu vert-pomme que nous avons retraité par plusieurs réactifs énergiques; nous avons alors obtenu un précipité d'une couleur indécise, mais bien caractérisée, et qui ne saurait être que du _viperium_ à l'état pur.»

Ce rapport, clair et concluant, impressionne vivement l'auditoire. La Fourmi met sous les yeux des jurés une petite fiole contenant le résidu recueilli. (Agitation en sens divers.)

L'issue de ce procès, qui se termina par la condamnation de la Vipère, eût excité, sans aucun doute, la curiosité publique, si des débats plus importants ne l'avaient détournée.

On lisait dans le _Microcosme_:

«Un crime affreux vient de jeter la terreur dans ce pays.

«Donnant aux animaux domestiques l'exemple d'une noble indépendance, une Brebis et son Agneau avaient fui leur bergerie. Tous deux étaient placés sous la sauvegarde de la Confédération Animale, et pourtant ils ont été lâchement égorgés!

«Un Loup, désigné par la voix publique comme coupable de ce crime, a été arrêté, grâce au zèle et à la fermeté du brigadier des Bouledogues.»

Il importait de savoir quel avait été le genre de mort de la Brebis. On choisit à cet effet un Dindon, savant docteur décoré, qui s'était acquis une juste célébrité par ses recherches, malheureusement sans résultat, sur cette grave question: _Quare opium facit dormire?_ Ce docteur illustre constate que la Brebis était loin d'avoir succombé à une attaque de choléra, comme on aurait pu faussement l'avancer; mais qu'une plaie de six centimètres de long lui ayant été faite au gosier, la mort avait été le résultat de la division de la veine jugulaire interne.

Impatiemment attendue, l'affaire vint enfin au rôle.

Dès le matin, une multitude immense assiége les portes du prétoire; l'autorité a pris des mesures pour prévenir le désordre. L'accusé est introduit. Il est pâle; ses yeux sont noirs, mais sans éclat. Sa mise, quoique décente, n'a rien de recherché. On distingue à peine ses traits, qu'il semble vouloir dérober à la curiosité publique. Un vieux Corbeau, qui, entre vingt concurrents, a obtenu l'_honneur_ de défendre le grand criminel, s'assied au banc de la défense en robe d'avocat.

L'interrogatoire commence:

D. Accusé, levez-vous! vos nom et prénoms?

R. Canis Lupus.

D. Votre âge?

R. Douze ans.

D. Votre profession?

R. Botaniste.

D. Votre domicile?

R. Les grands bois, la nature!

D. Vous allez entendre lecture des charges dirigées contre vous.

L'acte d'accusation est lu au milieu du plus profond silence; puis le président interroge de nouveau le prévenu:

D. Canis Lupus, qu'avez-vous à alléguer pour votre justification?

R. Je suis innocent, mon président. Longtemps, j'en conviens, j'ai eu l'habitude de détruire des Moutons; mais en agissant ainsi, je consultais moins mon inclination que ma haine pour les Hommes: si j'éprouvais du plaisir à donner la mort à une Brebis, c'est que c'était enlever à nos oppresseurs une portion de leurs richesses. Depuis longtemps, je suis revenu à des sentiments plus doux, mais sans cesser de détester les Hommes. Jugez donc de mon indignation, quand, l'autre jour, je vis les malheureux dont on m'impute la mort poursuivis par un boucher qui les frappa sans pitié. Je volai à leur secours: l'infâme bourreau prit la fuite; et c'est au moment où je me préparais à panser les plaies des victimes que les agents de l'autorité m'ont fait prisonnier. Je me propose de les attaquer plus tard en dommages et intérêts.

L'accusé se rassied, et porte la patte à ses yeux. Son discours éveille les sympathies de l'auditoire, et notamment du beau sexe.

«Comme il parle bien! dit une Grue.

--Qu'il a de grâce! s'écrie une Pie-Grièche.

--Quel dommage, si un aussi beau criminel était condamné! dit une Bécasse en respirant, oh! oh!»

Il est bon, à ce qu'il paraît, d'être scélérat pour plaire à ces dames, mais il importe de joindre l'hypocrisie à la méchanceté, si l'on veut toucher leur cœur... retournons à nos Moutons.

Le président répond:

D. Accusé, votre version est inadmissible. Elle est en contradiction formelle avec les déclarations des témoins que nous allons entendre; d'ailleurs vous ne persuaderez à personne que vous êtes capable d'un élan de générosité. Vos antécédents sont déplorables.

R. J'ai toujours été calomnié.

D. A deux ans, précocité funeste, ayant été grondé par votre nourrice, vous l'avez mordue.

R. C'est elle qui a commencé.

D. Plus tard, vous avez eu une violente altercation avec un de vos voisins, et vous l'avez traité de Crapaud.

R. Il m'avait appelé Caïman.

D. Il y a trois ans, on vous a vu rôder autour de la garenne royale, dont l'accès est interdit aux animaux de votre espèce.

R. Je n'y suis pas entré.

D. Mais vous aviez l'intention de vous y introduire, pour y porter le désordre; messieurs les jurés apprécieront.

L'audition des témoins commence. Le Loup discute leurs dépositions avec une remarquable habileté, calme avec les uns, ardent et sarcastique avec les autres, trouvant toujours réponse à tout. Peu à peu cependant, ses forces s'épuisent; à son état de surexcitation succède une prostration soudaine, et il s'évanouit.

L'audience est renvoyée au lendemain.

Les jours suivants, le Loup se trouva trop faible pour soutenir les débats. Jamais animal illustre, jamais vénérable père de famille, jamais prince adoré (dans les feuilles officieuses), n'excitèrent autant d'intérêt pendant le cours de leurs maladies. Les habitués de la Cour d'assises craignaient de perdre une source d'émotions; les juges appréhendaient qu'une proie fût ravie à la justice animale; le Vautour général redoutait d'avoir à rengaîner le superbe réquisitoire qu'il improvisait depuis trois semaines. Les journaux donnaient chaque matin un bulletin de la santé du Loup:

«L'accusé est fort souffrant et presque constamment couché. Il a sans cesse auprès de lui plusieurs Sangsues; il semble, du reste, calme et résigné à son sort.»

«L'accusé a passé une mauvaise nuit. Plusieurs Oies de la plus haute volée sont venues demander de ses nouvelles au geôlier.»

«L'accusé est mieux. Il consacre ses loisirs à lire et à écrire. L'objet favori de ses études est le recueil des _Idylles_ de Mme Deshoulières; il a consommé, depuis sa captivité, deux mille neuf cents feuilles de papier. Il rédige un drame en dix-sept tableaux, intitulé: _le Triomphe de la Vertu_, et un mémoire philosophique sur la _Nécessité d'abolir la peine de mort_.» Voici quelques vers de sa composition, que nous sommes parvenus à nous procurer:

Oh! pour le prisonnier, les jours où la nature S'embellit de soleil, de fleurs et de verdure, Les jours les plus riants sont les plus désolés. Il entend des troupeaux les clochettes qui sonnent, Les concerts des oiseaux, les zéphyrs qui frissonnent En s'éparpillant dans les blés.

Le doux roucoulement des colombes plaintives, Murmure cadencé des ondes fugitives, Voix des bois et des vents, arrive jusqu'à lui. Mais en vain sur les prés la lumière ruisselle; Malheureux paria, la joie universelle Semble insulter à ton ennui!

Cesse de voyager, en ton espoir frivole, Avec tout ce qui passe et tout ce qui s'envole; Cesse de secouer le fer de tes barreaux. Pour toi le sort n'a plus que terreurs et menaces; Ta vie est condamnée, et les geôliers tenaces Ne te céderont qu'aux bourreaux.

Je l'avoue, Messieurs les Rédacteurs, l'espèce d'enthousiasme dont ce misérable Loup a été l'objet m'inspire de tristes réflexions. J'ai entendu de malheureux Rossignols fredonner, pendant des années entières, les chants les plus sublimes, sans triompher de l'obscurité; et parce qu'il avait commis un crime, ce Loup voyait ses premiers essais applaudis avec transport. Je connais des Animaux de bien, des héros de vertu, auxquels on ne consacrerait pas deux lignes, et l'on entretenait pompeusement le public des faits et gestes d'un scélérat; et des mamans qui y auraient regardé à deux fois avant de mettre les Fables de Florian entre les mains de leurs enfants, des mamans, sévères sur le choix de leurs propres lectures, se repaissaient sans scrupule, en famille, de détails qui les initiaient à tous les raffinements du crime et de la dépravation. Sans dissimuler le mal, ne pourrait-on éviter de lui donner un tel relief? A la vérité, si l'on s'attachait à reproduire exclusivement les bonnes actions, on n'aurait parfois à expédier à ses abonnés que du papier blanc.

Repris aussitôt que le Loup put les supporter, les débats se poursuivirent pendant huit jours. On entendit vingt-cinq témoins, tant à charge qu'à décharge; jurés, défendeurs, président, avocat général, n'épargnant ni interrogations, ni interruptions, ni observations. Il en résulta que l'affaire, excessivement claire dans le principe, s'embrouilla au point de devenir incompréhensible. La plupart des procès ressemblent à l'eau d'une fontaine: plus on les agite, plus ils deviennent troubles.

L'accusé avait usé de tant de subterfuges pour captiver l'attention, il s'était si heureusement posé, que ce fut au milieu d'une émotion universelle que le Vautour général prit son essor oratoire:

«Messieurs les jurés,

«Avant d'entrer dans les détails des faits soumis à votre judicieuse appréciation, j'éprouve l'impérieux besoin de vous adresser une question grave, une question importante. Je vous le demande avec un sentiment de vive douleur, je vous le demande avec un sentiment de pénible amertume... je dirai plus, messieurs!... je vous le demande avec un sentiment d'ardente indignation: où va la société?... Et en effet, messieurs, de quelque côté que nous portions nos yeux, nous ne voyons que désordre: désordre chez les Quadrupèdes, désordre chez les Bipèdes, désordre chez les Hannetons, désordre partout; nous n'éprouvons que des symptômes de désorganisation profonde, intime, radicale. Oui, messieurs, le corps social se mine; le corps social se décompose; le corps social s'écroulerait, si vous n'étiez là, messieurs, pour imposer une barrière aux progrès si effrayants de la dissolution morale!»

L'orateur soutient l'accusation sur tous les points, et conclut à la peine capitale. Le défenseur réplique par de vigoureux croassements, après avoir déclaré dans son exorde que le plus beau spectacle qu'on puisse avoir sur la terre est celui de l'innocence aux prises avec le malheur.

A midi et demi, le jury entre dans le taillis des délibérations. Quatre questions lui sont posées: une pour chaque meurtre, une pour la préméditation de chaque meurtre.

Des conversations animées s'engagent entre les assistants; on y distingue les voix glapissantes d'individus du sexe féminin.

A trois heures, les jurés rentrent à l'audience.

Le verdict est affirmatif sur toutes les questions; il se tait sur l'admission de circonstances atténuantes.

Le président: «Je recommande à l'auditoire le plus profond silence, le plus complet recueillement. Bouledogues, introduisez l'accusé.»

Le Loup est ramené dans la salle; sa démarche est assurée. Il entend la lecture de la déclaration du jury sans émotion apparente.

Le Vautour général requiert, d'une voix émue, l'application de la peine.

La Cour condamne le Loup à la peine de mort.

La foule immense qui s'est entassée dans le prétoire reste morne et silencieuse; pas un mot, pas un bêlement, pas un geste ne se manifestent. On dirait, à voir tous ces regards fixés sur un même point, tous ces becs muets et silencieux, qu'une même commotion électrique les a frappés tous d'une éternelle immobilité.

Le Loup a été pendu ce matin, messieurs, et les zoophiles n'ont pas manqué cette occasion de renouveler leurs protestations contre la peine de mort. Elles me touchent médiocrement, je vous le confesse, et je ne conçois guère pourquoi ils tenaient tant à conserver un scélérat qui a coupé son frère par morceaux. C'est par respect pour la vie animale? Mais, alors, par quel illogisme ils trouvent tout naturel que vingt ou trente mille pauvres diables se fassent tuer en quelques heures pour une querelle qui leur est ordinairement indifférente! Que le criminel, se dérobant à l'action de la justice, se glisse subitement dans les rangs d'une armée et reste sur le champ de bataille, les philosophes admettent le droit qu'a exercé la société de l'envoyer à la boucherie en compagnie de plusieurs autres, mais elle n'a pas, suivant eux, le droit de purger la terre de la présence d'un monstre!

C'est pour le mieux punir, disent-ils parfois, qu'ils le laissent vivre. Comme ils s'abusent! le forçat entretient toujours l'espoir consolateur de s'évader, il est en plein air, sous un ciel bleu, soustrait aux hasards et aux vicissitudes de l'existence. «Je n'avais ni sou ni maille, peut-il se dire, je ne savais où coucher, si bien que, tuant pour vivre, j'étais exposé à mourir de faim dans un fossé. Maintenant je suis vêtu, nourri, abrité, sans souci du lendemain. On a cru me châtier, on m'a fait une position.»

Il y a pourtant, j'en conviens, un argument sérieux en faveur de l'abolition du dernier supplice. Un Animal qui n'est pas bête a dit: «Que messieurs les assassins commencent!» N'est-ce pas plutôt à la société de commencer? Qu'elle épure les mœurs, qu'elle manifeste une profonde horreur du sang versé; qu'elle donne l'exemple; qu'elle soit la première à mettre en pratique ce commandement: «Tu ne tueras point.» En un mot, qu'elle supprime la guerre.

Notre Loup était, au reste, de ces natures énergiques qui n'aiment pas les moyens termes; il a refusé de se pourvoir en cassation, et il est mort avec courage.

On a trafiqué avantageusement des objets mobiliers qui avaient appartenu au condamné. Un Bœuf anglais, venu tout exprès des pâturages du Middlesex, a payé deux livres sterling une mèche de ses cheveux; un libraire, connu pour chercher les succès de scandale, offre six mille francs du _Triomphe de la Vertu_.

Il existait du Loup vingt-deux portraits en photographies, qui n'ont aucun rapport les unes avec les autres, quoique la ressemblance de toutes soit garantie. Le compte rendu de son procès, rédigé par le plus habile des sténographes, s'est vendu par milliers. Le Loup a eu aussi les honneurs de la complainte, et voici celle que les Canards ambulants nasillent à son intention:

Écoutez, Canards et Pies, Geais, Dindons, Corbeaux et Freux, Le récit d'un crime affreux, Et bien digne des Harpies. L'auteur de cet attentat Fut un Loup peu délicat.

Une Brebis malheureuse Se promenait dans un champ. Il l'accoste, et le méchant, D'une voix cadavéreuse, Lui dit: «Madame, bonsoir, Je suis charmé de vous voir.»

A ce discours trop perfide Elle répond poliment; Mais le traître, en ce moment, Tire un poignard brebicide, Et comme un vil assassin, Le lui plonge dans le sein.

Mais la justice protége Les jours de tout citoyen! On arrête le vaurien; Dans sa rage sacrilége, Il veut se faire périr: Il n'en a pas le loisir.

Il vante son innocence, Mais on ne l'écoute pas. Après d'orageux débats, On le mène à la potence. Cet infâme condamné Fut ainsi guillotiné.

MORALITÉ.

Vous, dans le sentier du crime Qui pourriez être entraînés, Par cet exemple apprenez Cette vérité sublime: Que celui qui fait le mal Est un méchant Animal.

Les restes du supplicié ont été inhumés sans cérémonie. Son crâne a été remis à un Hibou, très-versé dans la science phrénologique. Ce physiologiste perspicace lui a trouvé, extraordinairement développée, la bosse de la bienveillance.

Veuillez m'accorder la vôtre.

ÉMILE DE LA BÉDOLLIÈRE.

L'OURS

OU

LETTRE ÉCRITE DE LA MONTAGNE[8]

Felix qui potuit rerum cognoscere causas!

J'APPORTAI, en venant au monde, un goût très-vif pour la solitude. Sans doute ce goût m'avait été donné pour une fin utile; mais au lieu de diriger l'emploi de mes facultés vers un but qui répondît à ma vocation dans l'harmonie des êtres, je travaillai longtemps à corrompre en moi l'ouvrage de la nature. Peu de temps après ma naissance, une chute que je fis en voulant monter pour la première fois au faîte d'un arbre me rendit boiteux pour le reste de mes jours. Cet accident influa singulièrement sur mon caractère et contribua beaucoup à développer le germe de ma mélancolie. La caverne de mon père était très-fréquentée par les Ours du voisinage. C'était un fort chasseur, qui traitait splendidement ses convives: ce n'était du matin au soir que danses et que festins; pour moi, je demeurais étranger à la vie joyeuse de ma famille. Les visites m'importunaient, la bonne chère m'allait assez, mais les chansons à boire m'étaient odieuses. Ces répugnances ne tenaient pas seulement à mon organisation, bien que la philosophie moderne ait placé dans l'organisme le principe de nos affections positives et négatives. Le désir de plaire, contrarié par mon infirmité, était pour moi une source d'amères préoccupations. Le goût naturel que j'avais pour la solitude et le silence dégénéra peu à peu en humeur sombre, et je prenais plaisir à m'abandonner à cet état d'_Ours incompris_, qui a toujours passé pour le signe du génie méconnu ou d'une vertu supérieure dont le monde n'est pas digne. Une étude approfondie de moi-même et des autres m'a convaincu que l'orgueil était la racine de cette tristesse, de ces idées pâles, dont on a demandé le secret aux rayons de la lune et aux soupirs des roseaux. Mais, avant de venir à résipiscence, il était écrit que je devais passer par l'épreuve du malheur.

[8] Cette lettre n'était pas destinée à la publicité. Le jeune Ours à qui elle est adressée a cru pouvoir, sans indiscrétion, divulguer les confidences de l'amitié. Il a pensé qu'après avoir profité pour lui-même des conseils de son vieil ami, ces conseils pourraient devenir utiles à d'autres aussi. D'ailleurs, à l'heure qu'il est, l'auteur de cette lettre n'est plus, et a laissé des Mémoires qui paraîtront sous peu et qui n'en sont que le développement.

NOTE DU RÉDACTEUR EN CHEF.

Ce n'était pas assez pour moi d'affliger mon père et ma mère par le spectacle de ma monomanie, je formai le projet de les abandonner et de chercher quelque retraite ignorée du monde, où je pusse me livrer en liberté à mon goût pour la vie solitaire. Vainement ma conscience me représenta la douleur que j'allais leur causer. Je confiai mon dessein à un ami de ma famille, afin qu'on sût bien que j'avais volontairement renoncé au monde, et qu'on ne crût pas que j'avais été la victime de quelque accident.

Je n'oublierai jamais le jour où je quittai le toit qui m'avait vu naître. C'était le matin: mon père était parti pour la chasse; ma mère dormait encore. Je profitai de cet instant pour sortir sans être vu. La neige couvrait la terre, et un vent glacé agitait tristement la cime des sapins couverts de frimas. Tout autre que moi eût reculé devant ce deuil de la nature; mais rien n'est plus fort qu'une résolution absurde, et je partis d'un pas ferme et intrépide.

Il serait difficile de trouver sur la terre un lieu moins fréquenté que celui que je choisis pour ma retraite. Pendant l'espace de cinq ans, à l'exception d'un Aigle qui vint se poser sur un arbre, à quelque distance de ma caverne, aucun être vivant ne m'apparut de près ni de loin. Les occupations de ma vie contemplative étaient fort simples. A l'aube naissante, j'allais m'asseoir sur la pointe d'un rocher, d'où j'assistais au lever du soleil. La fraîcheur du matin éveillait mon imagination, et je consacrais les premières heures du jour à la composition d'un poëme palingénésique, où je me proposais d'exprimer toutes les douleurs de ces âmes errantes qui avaient approché leurs lèvres de la coupe de la vie et détourné la tête. Vers le milieu de la journée, j'étudiais les simples. Le soir, je regardais les étoiles s'allumer une à une dans le ciel; j'élevais mon cœur vers la lune ou la douce planète de Vénus, et quelquefois «il me semblait que j'aurais eu la puissance de créer des mondes.» Cinq années s'écoulèrent dans cette vie monotone; mais cette période de temps avait fini par oblitérer bien des sensations, dissiper bien des rêves, hébéter l'enthousiasme; et peu à peu je cessai de voir les choses comme je les avais vues d'abord. J'étais arrivé à une de ces époques critiques de l'intelligence qui se renouvellent souvent dans la vie, et qui sont ordinairement marquées par un malaise insupportable. On veut sortir à tout prix de cet état contentieux, et la mauvaise honte est d'autant moins forte pour nous retenir, que, parmi les choses que l'on comprend le moins, il faut ranger celles que l'on a cessé d'aimer. Aussi l'ennui triompha-t-il de toutes les hésitations de l'amour-propre, forcé de se dédire; et je me décidai à retourner parmi mes semblables, à me jeter dans le mouvement, à partager les travaux et les dangers des autres Ours, en un mot, à rentrer dans la vie sociale et à en accepter les conditions. Mais, soit qu'une volonté supérieure ne permît pas que je rencontrasse, sans une expiation préalable, un bonheur que j'avais d'abord méprisé, soit que ma destinée le voulût ainsi, je tombai entre les mains des Hommes.

Je m'étais donc mis en route un matin pour exécuter mon dessein. Je n'avais point fait une demi-lieue, lorsqu'au fond d'une gorge étroite j'entendis plusieurs voix s'écrier: «Un Ours! un Ours!» Au moment où je m'arrêtais pour distinguer d'où venaient ces accents inconnus, je tombe frappé par une main invisible. Pendant que je me roulais sur la terre, quatre énormes Chiens, suivis de trois Hommes, se précipitèrent sur moi. Malgré la douleur que me causait ma blessure, je luttai longtemps contre les Chiens, mais à la fin je tombai sans connaissance sous la dent de ces cruels Animaux.