Vie privée et publique des animaux
Part 33
Et comment n'aurais-je pas vu dans un Chat si distingué, et qui m'aimait tant, ce Chat prince, ce Chat accompli que rêvent toutes les jeunes Chattes et qu'elles appellent de leurs vœux, quand elles chantent, en regardant la lune, cette chanson des Chattes à marier: «Bonjour, grand'mère, nous apportez-vous des maris?»
Et n'y a-t-il pas, depuis que le monde existe, dans ce seul mot: _Je vous adore_, des choses qu'une jeune Chatte n'a jamais su entendre sans trouble pour la première fois? Et du moment où on nous adore, conviendrait-il que nous nous permissions d'en demander davantage?
Si donc je ne songeai point à demander à mon adorateur d'où il venait, n'était-ce pas qu'un Chat comme lui ne pouvait tomber que du ciel? Et si je crus tout ce qu'il me dit, la crédulité est-elle autre chose que le besoin de croire au bien? Et, s'il faut se défier de son cœur, à qui se fier? Et puis, n'étais-je pas bien jeune, en pleine jeunesse, dans les premiers jours de mon premier mois de mai, et une petite personne de six mois ne peut-elle être éblouie un instant par l'idée qu'elle inspire une grande passion?
Que n'as-tu vu son air humble et digne tout ensemble, Bébé! Il me demandait si peu de chose!... Un regard de mes yeux... un seul! Pouvais-je lui refuser ce peu qu'il me demandait? ne m'avait-il pas arrachée à cet évanouissement terrible, à la mort peut-être? Le moyen, d'ailleurs, de rien refuser à un Chat si réservé!
Que ne l'as-tu entendu, Bébé! quelle éloquence!
Tu le sais, j'étais coquette, et il me promettait les plus belles toilettes du monde, des rubans écarlates, des colliers de liége, et un superbe vieux manchon d'hermine qui lui venait de sa maîtresse l'ambassadrice! Ah! ce vieux manchon, faut-il le dire? ce vieux manchon a été pour beaucoup dans mes malheurs.
J'étais paresseuse, et il me parlait de tapis moelleux, de coussins de velours et de brocart, de fauteuils et de bergères, et de toutes sortes de meubles charmants.
J'étais fantasque, et il m'assurait que madame l'ambassadrice serait enchantée de me voir tout casser chez elle quand l'humeur m'en prendrait, pour peu que j'y misse de la gentillesse. Ses magots, ses vieux sèvres et tous ces précieux bric-à-brac qui faisaient de ses appartements un magasin de curiosités, seraient à ma disposition.
J'aimais à me faire servir, j'aurais une femme de chambre, et ma noble maîtresse elle-même se mettrait à mon service, si je savais m'y prendre. «On nous appelle Animaux domestiques, me disait-il, qui peut dire pourquoi? Que faisons-nous dans une maison? qui servons-nous? et qui nous sert, si ce ne sont nos maîtres?»
J'étais belle, et il me le disait; et mes yeux d'or, et mes vingt-six dents, et mon petit nez rose, et mes naissantes moustaches, et mon éclatante blancheur, et les ongles transparents de ma douce patte de velours, tout cela était parfait.
J'étais friande aussi (il pensait à tout), et, à l'entendre, ce n'étaient que ruisseaux de lait sucré qui couleraient dans le paradis de notre ménage.
J'étais désolée enfin, et il m'assurait, _par contrat_, un bonheur sans nuages! Le chagrin ne m'approcherait jamais, je brillerais comme un diamant, je ferais envie à toutes les Chattes de France; en un mot, je serais sa femme, Chatte d'ambassadrice, et titrée.
Que te dirai-je, Bébé? Il fallait le suivre, et je le suivis.
C'est ainsi que je devins...
Mme DE BRISQUET!
DE LA MÊME A LA MÊME.
QUATRIÈME LETTRE.
Oui, Bébé, madame de Brisquet!!!
Plains-moi, Bébé; car, en écrivant ce nom, je t'ai dit d'un seul mot tous mes malheurs!
Et pourtant, j'ai été heureuse, j'ai cru l'être, du moins, car d'abord rien de ce que Brisquet m'avait promis ne me manqua. J'eus les richesses, j'eus les honneurs, j'eus les friandises, j'eus le manchon! et l'affection de mon mari.
Notre entrée dans l'hôtel fut un véritable triomphe. La fenêtre même du boudoir de madame l'ambassadrice se trouva toute grande ouverte pour nous recevoir. En me voyant paraître, cette illustre dame ne put s'empêcher de s'écrier que j'étais la Chatte la plus distinguée qu'elle eût jamais vue. Elle nous accueillit avec la plus grande bonté, approuva hautement notre union, et, après m'avoir accablée d'agréables compliments et de mille gracieuses flatteries, elle sonna ses gens, leur enjoignit à tous d'avoir pour moi les plus grands égards, et me choisit parmi ses femmes celle qu'elle paraissait aimer le plus, pour l'attacher spécialement à ma personne.
Ce que Brisquet avait prédit arriva: en dépit de l'envie, je fus proclamée bientôt la reine des Chattes, la beauté à la mode, par les Angoras les plus renommés de Paris. Chose bizarre! je recevais sans embarras, et comme s'ils m'eussent été dus, tous ces hommages. J'étais née noble dans une boutique, disait le chevalier de Brisquet, qui affirmait qu'on peut naître noble partout.
Mon mari était fier de mes succès, et moi j'étais heureuse, car je croyais à un bonheur sans fin.
Tiens, Bébé, quand je reviens sur ces souvenirs, je me demande comment il peut me rester quelque chose au cœur!
Mon bonheur sans fin dura quinze jours!... au bout desquels je sentis tout d'un coup que Brisquet m'aimait bien peu, s'il m'avait jamais aimée. En vain me disait-il qu'il n'avait point changé, je ne pouvais être sa dupe. «Ton affection, qui est toujours la même, semble diminuer tous les jours,» lui disais-je.
Mais l'amour désire jusqu'à l'impossible, et sait se contenter de peu; je me contentai de ce peu, Bébé, et quand ce peu fut devenu rien, je m'en contentai encore! Le cœur a de sublimes entêtements. Comment se décider d'ailleurs à croire qu'on aime en vain?
Retiens bien ceci, Bébé, les Chats ne sont reconnaissants des efforts qu'on fait pour leur plaire, que quand on y réussit. Loin de me savoir gré de ma constance, Brisquet s'en impatientait. «Comprend-on, s'écriait-il avec colère qu'on s'obstine à faire de l'amour, qui devrait être le passe-temps le plus gai et le plus agréable de la jeunesse, l'affaire la plus sérieuse, la plus maussade et la plus longue de la vie!
--La persévérance seule justifie la passion, lui répondais-je; j'ai abandonné ma mère et ma sœur parce que je t'aimais; je me suis perdue pour toi, il faut que je t'aime.»
Et je pleurais!!!
Il est bien rare que le chagrin ne devienne pas un tort: bientôt Brisquet se montra dur, grossier, exigeant, brutal même; et moi qui me révoltais jadis contre la seule apparence d'une injustice de ma pauvre mère, je me soumettais, et j'attendais, et j'obéissais. En quinze jours, j'avais appris à tout souffrir. Le temps est un maître impitoyable: il enseigne tout, même ce qu'on ne voudrait pas savoir.
A force de souffrir, on finit par guérir. Je crus que je me consolais, parce que je devenais plus calme; mais le calme dans les passions succède à l'agitation, comme le repos aux tremblements de terre, lorsqu'il n'y a plus rien à sauver. J'étais calme, il est vrai, mais c'était fait de mon cœur. Je n'aimais plus Brisquet, et, ne l'aimant plus, je parvins à lui pardonner et à comprendre aussi pourquoi il avait cessé de m'aimer. Pourquoi? Eh! mon Dieu, Bébé, la meilleure raison que puisse avoir un Chat comme Brisquet pour cesser d'aimer, c'est qu'il n'aime plus.
Brisquet était un de ces égoïstes de bonne foi qui trouvent tout simple d'avouer qu'ils s'aiment mieux que tout le monde, et qui n'ont de passions que celles que leur vanité remue. Ce sont ces Chats-là qui ont inventé la galanterie pour plaire aux Chattes, en se dispensant de les aimer. Leur cœur a deux portes qui s'ouvrent presque toujours en même temps, l'une pour faire sortir, l'autre pour faire entrer, et tout naturellement, pendant que Brisquet m'oubliait, il se prenait de belle passion ailleurs.
Le hasard me donna une singulière rivale: c'était une Chinoise de la province de Pechy-Ly, nouvellement débarquée, et qui déjà faisait courir tous les Chats de Paris, qui aiment tant à courir, comme on sait. Cette intrigante avait été rapportée de Chine par un entrepreneur de théâtres, qui avait pensé avec raison qu'une Chatte venue de si loin ne pouvait manquer de mettre en émoi le peuple le plus spirituel de la terre. La nouveauté de cette conquête piqua l'amour-propre de Brisquet, et les oreilles pendantes de la Chinoise firent le reste.
Brisquet m'annonça un jour qu'il me quittait. «Je t'ai prise pauvre et je te laisse riche, me dit-il; quand je t'ai trouvée, tu étais désespérée et tu ne savais rien du monde, tu es aujourd'hui une Chatte pleine de sens et d'expérience; ce que tu es, c'est par moi que tu l'es devenue, remercie-moi et laisse-moi partir.--Pars, toi que je n'aurais jamais dû aimer,» lui répondis-je. Et il partit.
Il partit gai et content. Rien ne s'oublie si vite que le mal qu'on a fait.
Je ne l'aimais plus, ce qui n'empêcha pas que son départ me mit au désespoir. Ah! Bébé, si j'avais pu tout oublier et redevenir enfant!
C'est à cette époque que fut faite, avec tant d'art et tant d'esprit sur la disparition de Brisquet, cette mémorable histoire des _Peines de cœur d'une Chatte anglaise_, qui, pour être une charmante nouvelle, n'en est pas moins un des plus affreux tissus de mensonges qu'on puisse imaginer, parce qu'il s'y mêle un peu de vérité. Cette histoire fut écrite, à l'instigation de Brisquet, par un écrivain éminent, dont il parvint à surprendre la bonne foi (rien ne lui résiste), et à qui il fit croire et écrire tout ce qu'il voulut.
En se faisant passer pour mort, Brisquet voulait recouvrer sa liberté, épouser, moi vivant, sa Chinoise, devenir bigame enfin: ce qu'il fit, au mépris des lois divines et humaines, et à la faveur d'un nom supposé.
Rien n'est plus facile à prouver, du reste, que la fausseté de cette prétendue histoire anglaise, qui n'a jamais existé que dans l'imagination de Brisquet et de son romancier, et qui n'a jamais pu se passer en Angleterre, où jamais procès en criminelle conversation ne s'est plaidé devant les _Doctors Common_, où jamais époux offensé n'a demandé autre chose à la justice que _de l'argent_... pour guérir son cœur blessé.
Pour moi, accablée par ce dernier coup, je renonçai au monde, et je pris en haine mes pareils, que je cessai de voir.
Seule dans les appartements de ma maîtresse, qui m'aimait autant que ses enfants et autant que son mari,--mais pas plus; admise à tout voir et à tout entendre; fêtée, et par conséquent très-gâtée, je m'aperçus bientôt qu'il y a plus de vérité qu'on n'a coutume de le penser dans cette légende de la Chatte métamorphosée en Femme qu'on nous raconte dans notre enfance, quand nous sommes sages. Là, pour distraire mes ennuis, j'entrepris d'étudier la société humaine à notre point de vue animal, et je crus faire une œuvre utile en composant, avec le résultat de mes observations, un petit traité que j'intitulerai _Histoire naturelle d'une Femme à la mode à l'usage des Chattes_, par une femme qui fut à la mode. Je publierai ce traité, si je trouve un éditeur.
La plume me tombe des mains, Bébé! j'aurais dû rester pauvre.
Comme toi j'aurais vécu sans reproche, et à l'heure qu'il est je ne serais ni sans cœur, ni sans courage, ni lasse de tout, au milieu de ce luxe qui m'entoure et qui m'énerve.
Il faut avoir cherché de l'extraordinaire dans sa vie pour savoir où mène une si sotte recherche.
Bébé, c'est décidé, et j'y suis résolue: il faut que je retourne au grenier, auprès de toi, auprès de ma pauvre mère, qui finira peut-être par me reconnaître. Ne crains rien, je travaillerai, j'oublierai ces vaines richesses; je chasserai patiemment et humblement à tes côtés, je saurai être pauvre enfin! Va, la providence des Chats, qui est plus forte que la providence des Souris, fera quelque chose pour nous. D'ailleurs, c'est peut-être bon de n'avoir rien au monde.
Adieu, je ne pense plus qu'à m'échapper; demain peut-être, tu me verras arriver.
MINETTE.
BÉBÉ A MINETTE.
CINQUIÈME LETTRE.
C'est parce que je viens de lire et de relire d'un bout à l'autre ta triste et longue lettre; c'est parce que plus d'une fois, en la lisant, mon cœur a saigné au récit de tes douleurs; c'est parce que je suis prête à dire avec toi, ma sœur, que tu as expié bien cruellement une faute qui, dans son principe, n'était que vénielle; c'est enfin parce que je ne songe point à nier tes malheurs de grande dame que je comprends (on comprend toujours les malheurs de ceux qu'on aime); c'est à cause de tout cela, Minette, que je te crie du fond de mon cœur et du fond de mon grenier: «Reste dans ton palais, ma sœur, car il est toujours temps d'être pauvre; car dans ton palais tu n'es que malheureuse, et ici, et à nos côtés, tu serais misérable... Restes-y, car sous les tables somptueuses tu n'as ni faim ni soif, tandis qu'ici tu aurais faim et soif; comme ta mère et comme ta sœur ont faim et soif.»
Écoute-moi bien, Minette, il n'y a qu'un malheur au monde, c'est la pauvreté, quand on n'est pas tout seul à la souffrir.
Je ne t'en dirai pas long pour te prouver que rien n'égale notre misère! A l'heure qu'il est, les maçons sortent du grenier, dans lequel ils n'ont pas laissé un seul trou... partant pas une Souris; et ma mère, qui n'a rien vu, rien entendu, m'appelle. Elle a faim, je n'ai rien à lui donner, et j'ai faim comme elle.
BÉBÉ.
_P. S._--Je suis allée chez la voisine; j'ai mendié: rien. Chez le voisin, il m'a battue et chassée. Dans la gouttière, sous la gouttière, faut-il le dire? au coin des bornes: rien. Et notre mère, qui ne cesse pas d'avoir faim, ne cesse pas de m'appeler.
Garde tes peines que j'envie, heureuse Minette, et pleure à ton aise avant ou après dîner, et sur toi et sur nous, puisque tu as le temps de pleurer.
On dit qu'on ne meurt pas de faim; hélas! nous allons voir!
DE LA MÊME A LA MÊME.
SIXIÈME LETTRE.
Sauvées! nous sommes sauvées, Minette; un Chat généreux est venu à notre secours. Ah! Minette, qu'il fait bon revenir à la vie!
BÉBÉ.
DE LA MÊME A LA MÊME.
SEPTIÈME LETTRE.
Tu ne nous réponds pas, Minette. Que se passe-t-il donc? Dois-je t'accuser?
J'ai à t'apprendre une grande nouvelle. Je me marie. Ce Chat généreux dont je t'ai parlé, je l'épouse. Il est un peu gros, peut-être, mais il est très-bon. Si tu voyais les soins qu'il a de ma mère, comme il la dorlote et comme elle se laisse faire, tu m'approuverais, sûr!
Mon futur s'appelle Pompon; un joli nom qui lui va très-bien. C'est, d'ailleurs, un bon parti, un Chat de forte cuisine. Je pense au positif, comme tu vois. Dame! Minette, je suis payée pour ça.
Écris-moi, paresseuse.
BÉBÉ.
DE MINETTE A BÉBÉ.
HUITIÈME LETTRE.--(ÉCRITE AU CRAYON.)
Au moment même où je t'écris, Bébé, ma femme de chambre, celle que ma noble maîtresse a bien voulu attacher à ma personne, coud un sac de grosse toile grise. Quand ce sac sera cousu de trois côtés, on me mettra dedans, on coudra le quatrième côté, et on me confiera au premier valet de pied, qui me portera sur le Pont-Neuf et me jettera à l'eau.
Voilà le sort qui m'attend.
Sais-tu pourquoi, Bébé? C'est parce que je suis malade, et que ma maîtresse, qui est très-sensible, ne peut voir ni souffrir ni mourir chez elle. «Pauvre Rosa-Mika, a-t-elle dit, comme elle est changée!» Et de sa voix la plus attendrie, elle a donné l'ordre fatal.
«Noyez-la bien surtout, dit-elle à l'exécuteur auquel elle a voulu parler elle-même; noyez-la bien, Baptiste, et ne la faites pas trop souffrir, cette pauvre Bête!»
Eh bien, Bébé, qu'en dis-tu? envies-tu toujours mon malheur? Voilà, ma sœur, ce qui a empêché l'heureuse Minette de t'écrire, et de te porter son dîner qu'elle t'avait réservé.
Adieu, Bébé; encore quelques minutes, encore quelques points, et tout sera dit, et je serai morte sans vous avoir embrassées!
MINETTE.
EPILOGUE.
NOTE DU RÉDACTEUR EN CHEF.
Nous sommes heureux de pouvoir ajouter que la pauvre Minette n'est pas morte. Il résulte des informations que nous avons prises qu'elle échappa comme par miracle, et même tout à fait par miracle, au triste sort qui la menaçait, sa méchante maîtresse étant heureusement venue à mourir subitement, ainsi que sa femme de chambre, avant que le sac fût cousu tout à fait. Par une singularité que les médecins auraient peine à expliquer, Minette, une fois sa frayeur passée, se trouva radicalement guérie et de sa peur et de sa maladie. Les deux sœurs finirent par se rejoindre, et vécurent ensemble dans la plus touchante intimité, ni trop riches ni trop pauvres, de sorte qu'elles furent contentes toutes les deux... quoique, à vrai dire, Minette, qui n'avait pas su s'arranger de la richesse, ne sût pas toujours s'arranger de la médiocrité.
Le repos de Minette fut surtout troublé par la nouvelle qu'elle apprit de la mort de Brisquet, qui, ayant été jeté d'un quatrième étage dans la rue par un mari qu'il avait offensé, tomba si mal, qu'il en mourut.
Madame de Brisquet voulut pleurer son mari: «Il avait du bon,» disait-elle; mais sa sœur l'en empêcha. Bébé, la voyant veuve et sans enfants, songea à la remarier à quelques amis de Pompon, qui l'aimaient éperdument, et qui passaient les nuits et les jours sous ses fenêtres, dans l'espoir de toucher son cœur. Mais elle s'y refusa absolument. «On n'aime qu'une fois,» dit-elle. En vain Bébé lui représenta-t-elle que jamais Chats n'avaient mieux mérité d'être écoutés. «Ma chère, lui répondait tout doucement Minette, il y a des Chats pour lesquels on voudrait mourir, mais avec lesquels on doit refuser de vivre. D'ailleurs, mon parti est pris, je resterai veuve.
--Toi qui as eu à lire tout au long le récit de mes peines de cœur, disait-elle presque gaiement à sa sœur, n'en as-tu pas assez comme cela, et veux-tu donc que je recommence?»
Après l'avoir pressée encore un peu, quand on vit qu'elle tenait bon, on finit par lui dire: «Fais comme tu voudras.» Et il n'y eut de malheureux que les malheureux Chats qui soupiraient et qui soupirent encore pour elle. Mais tout le monde ne peut pas être heureux.
Quant à Bébé, elle eut avec son mari Pompon tout le bonheur qu'elle méritait; et si ce n'est qu'elle eut le chagrin de perdre sa mère qui mourut, paisiblement il est vrai, et de vieillesse, entre ses bras, après avoir béni tous ses enfants, elle eût joui d'un bonheur sans nuages; car elle ne tarda pas à devenir mère à son tour d'une foule de petits Pompons et de petites Bébés, et aussi de quelques Minettes, ainsi nommées à cause de leur tante, qui se serait bien gardée de donner à aucune de ses nièces son ancien nom de Rosa-Mika.
Bébé, en bonne mère, nourrit elle-même tous ses petits Chats, dont le moins gentil était encore charmant, puisqu'on n'en noya pas un seul.
Il faut dire que la jeune maîtresse de Bébé s'était mariée à peu près dans le même temps qu'elle, et que, pour plaire à sa femme, son mari faisait semblant d'aimer les Chats à la folie, quoique, à vrai dire, il préférât les Chiens.
P. J. STAHL.
CAUSES CÉLÈBRES
JE suis, comme vous ne le savez pas, un vieux Corbeau, avocat près les cours et tribunaux de l'espèce Animale, et, trouvant inexacts ou incomplets les comptes rendus qui circulent, je crois devoir vous transmettre celui de la dernière session des assises.
Elle a été brillante, et il n'en pouvait guère être autrement, puisque l'on avait eu le bon esprit de choisir dans la famille à laquelle j'appartiens la plupart des juges et des jurés qui, par leurs habits noirs, par leur gravité, en imposaient à la foule, et quand on les contemplait, l'idée venait naturellement qu'habitués à fouiller des cadavres ils seraient plus aptes à signaler l'état de décomposition morale des accusés.
Une Cigogne avait été appelée à la présidence, dont la rendaient digne sa patience et son sang-froid. A moitié assoupie dans son fauteuil, les yeux entr'ouverts, la poitrine renflée, la tête en arrière, guettant au passage les contradictions des accusés, elle avait encore l'air d'être en embuscade au bord d'un marais.
Les fonctions de procureur général étaient échues à un Vautour au col tors. Ce personnage, s'il avait jamais eu la moindre sensibilité, s'en était défait depuis longtemps. Ardent, impitoyable, il ne songeait qu'à obtenir des succès, c'est-à-dire des condamnations. Il avait bec et ongles pour attaquer, jamais pour défendre. La cour d'assises était pour lui un champ de bataille, et le prévenu un adversaire qu'il fallait vaincre à tout prix. Il allait à un procès criminel comme un soldat à l'assaut: il s'y jetait à corps perdu, comme un gladiateur au milieu du cirque. Le Vautour est, en somme, un excellent procureur général.
Les habitants des terriers, nids, taillis, trous, taupinières et marécages voisins, accoururent en foule pour assister à ces solennités judiciaires. Les Oies, les Butors, les Buses et les Pies étaient en majorité.
Il en est toujours ainsi.
Une tribune était réservée aux journalistes, Canards et Perroquets pour la plupart. Avec quel empressement ils étaient venus là! C'est comme sur une proie qu'ils se jettent sur un procès bien noir et bien affreux! Voilà leurs rédacteurs habituels dispensés de se mettre en frais d'imagination; la copie arrive toute faite, suffisamment épicée, bourrée d'incidents dramatiques qu'ils n'auraient pas trouvés, et le directeur peut crier fièrement aux typographes: «Vous tirerez dix mille de plus!»
N'entrons pas dans le détail de toutes les affaires qui ont occupé la session. Laissons de côté les poursuites dirigées contre une Grive, pour dispute de cabaret; un Paon, pour usurpation de titres; une Pie, pour vol domestique; un Chat, pour infanticide; un Pierrot, pour vagabondage; un Renard, pour banqueroute frauduleuse; un Bouc, pour danse illicite; un Chat-huant, pour tapage nocturne; un Merle, pour délit de presse; un Coq gaulois, pour excitation à la haine et au mépris du gouvernement. Parlons seulement de deux causes majeures, comme dit un Rat de mes amis, nourri des bouquins d'un savant: _Musa, mihi causas memora!_
Il y a quelques mois, on lisait dans le _Microcosme_, journal des canards:
«Un crime affreux vient d'épouvanter nos contrées si longtemps paisibles.
«Au moment où les Animaux confédérés venaient de se jurer une fraternité éternelle, on a trouvé au coin d'un bois un Crapaud affreusement empoisonné!
«La justice informe.»
Elle informa si bien, qu'elle incarcéra deux Moutons, trois Escargots et quatre Lézards, tous également innocents; aussi furent-ils relâchés immédiatement, après avoir subi quatre-vingt-quinze jours d'arrestation préventive.
Dieu nous garde, messieurs, d'être accusés de n'importe quoi!
On commence par vous mettre en cage.
On vous y garde pour vous interroger, pour exiger un compte minutieux de vos occupations, pour demander quel a été l'emploi de votre journée tel ou tel jour il y a plusieurs mois; et après qu'il est bien et dûment établi que vous êtes étranger au crime, on vous prie poliment de rentrer chez vous.
Pendant ce temps vos affaires ont langui;
Vos créanciers sont devenus furieux;
Vos débiteurs ont disparu;
Votre famille a pâti.
Des calomnies de toute espèce ont été propagées sur votre compte, et on trouve toujours des Animaux qui disent: «Il n'y a pas de feu sans fumée.»
Ceux qui subirent l'arrestation préventive, dans le procès que je narre, ne purent fournir aucun indice. L'instruction se poursuivit avec la plus grande activité, sous la direction de deux Tortues; mais plus on avançait, moins on pénétrait l'horrible mystère et drame dans lequel avait succombé l'infortuné Crapaud.
Enfin une Taupe, sortant à tâtons de son terrier, vint raconter qu'elle avait vu une énorme Vipère (_monstrum horrendum_, comme dirait mon ami le Rat) s'élancer sur le Crapaud. Confronté avec le cadavre qu'on avait soigneusement embaumé, le témoin déclara positivement que _ça devait être lui_.