Vie privée et publique des animaux
Part 32
Paul offrait à Virginie les fruits les plus mûrs et les meilleurs, il les choisissait, et se contentait des restes, heureux de boire à la même tasse. Virginie était d'une blancheur remarquable et vêtue d'une étoffe lamée de la plus grande richesse; elle ressemblait à cette fameuse Esméralda tant célébrée par Victor Hugo. Mais Esméralda était une femme, et Virginie était un ange. Elle n'aurait pas, pour la valeur d'un monde, aimé l'un des maréchaux de la cour, et encore moins un colonel. Elle ne voyait que Jarpéado, elle ne pouvait rester sans le voir, et comme il ne savait pas refuser sa chère Zashazli, le pauvre Paul fut bientôt sur les dents, car, hélas! dans toutes les sphères, l'amour n'est illimité que moralement. Quand, épuisé de fatigue, Paul s'endormit, Virginie s'assit près de lui, le regarda dormant, en chassant les Vorticelles aériennes qui pouvaient troubler son sommeil. N'est-ce pas une des plus douces scènes de la vie privée? On laisse alors l'âme s'abandonner à toute la portée de son vol, sans la retenir dans les conventions de la coquetterie. On aime alors ostensiblement autant qu'on aime secrètement. Quand Jarpéado s'éveilla, ses yeux s'ouvrirent sous la lumière de ceux de Virginie, et il la surprit exprimant sa tendresse sans aucun des voiles dont s'enveloppent les femmes à l'aide des mots, des gestes ou des regards. Ce fut une ivresse si contagieuse, que Paul saisit Virginie, et ils se livrèrent à une sarabande d'un mouvement qui rappelait assez la gigue des Anglais. Ce qui prouve que dans toutes les sphères, par les moments de joie excessive où l'être oublie ses conditions d'existence, on éprouve le besoin de sauter, de danser! (Voir les _Considérations sur la pyrrhique des anciens_, par M. Cinqprunes de Vergettes, membre de l'Institut.) En Nopalistan comme en France, les bourgeois imitent la cour. Aussi dansait-on jusque dans les plus petites bourgades.
Paul s'arrêta frappé de terreur.
«Qu'as-tu, cher amour? dit Virginie.
--Où allons-nous? dit le prince. Si tu m'aimes et si je t'aime, nous aurons de belles noces; mais après?... Après, sais-tu, cher ange, quel sera ton destin?
--Je le sais, répondit-elle. Au lieu de périr sur un vaisseau, comme la Virginie de la librairie, ou dans mon lit, comme Clarisse, ou dans un désert, comme Manon Lescaut ou comme Atala, je mourrai de mon prodigieux enfantement, comme sont mortes toutes les mères de mon espèce: destinée peu romanesque. Mais t'aimer pendant toute une saison, n'est-ce pas le plus beau destin du monde? Puis mourir jeune avec toutes ses illusions, avoir vu cette belle nature dans son printemps, laisser une nombreuse et superbe famille, enfin obéir à Dieu! quelle plus splendide destinée y a-t-il sur la terre? Aimons, et laissons aux Génies à prendre soin de l'avenir.»
Cette morale un peu décolletée fit son effet. Paul mena sa fiancée au palais où resplendissaient les lumières, où tous les diamants de sa couronne étaient sortis du garde-meuble, et où tous les esclaves de son empire, les Bayadères échappées au fléau du Volvoce, dansaient et chantaient. C'était cent fois plus magnifique que les fêtes de la grande allée des Champs-Élysées aux journées de Juillet. Un grand mouvement se préparait. Les Neutres, espèce de sœurs grises chargées de veiller sur les enfants à provenir du mariage impérial, s'apprêtaient à leurs travaux. Des courriers partirent pour toutes les provinces y annoncer le futur mariage du prince avec Zashazli la Ranagridienne et demander les énormes provisions nécessaires à la subsistance des principicules. Jarpéado reçut les félicitations de tous les corps d'État et fit un millier de fois la même phrase en les remerciant. Aucune des cérémonies religieuses ne fut omise, et le Prince Paul y mit des façons pleines de lenteur, par lesquelles il prouva son amour, car il ne pouvait ignorer qu'il perdrait sa chère Virginie, et son amour pour elle était plus grand que son amour pour sa postérité.
«Ah! disait-il à sa charmante épouse, j'y vois clair maintenant. J'aurais dû fonder mon empire avec Finna, et faire de toi ma maîtresse idéale. O Virginie! n'es-tu pas l'idéal, cette fleur céleste dont la vue nous suffit? Tu me serais alors restée, et Finna seule aurait péri.»
Ainsi, dans son désespoir, Paul inventait la bigamie, il arrivait aux doctrines des anciens de l'Orient en souhaitant une femme chargée de faire la famille, et une femme destinée à être la poésie de sa vie, admirable conception des temps primitifs qui, de nos jours, passe pour être une combinaison immorale. Mais la reine Jarpéada rendit ces souhaits inutiles. Elle recommença plus voluptueusement encore la scène de Finna, sur le même terrain, c'est-à-dire sous les ombrages odoriférants du parc, par une nuit étoilée où les parfums dansaient leurs boléros, où tout inspirait l'amour. Paul, dont la résistance avait été héroïque aux prestiges de Finna, ne put se dispenser d'emporter alors la reine Jarpéada dans un furieux transport d'amour.
«Pauvres petites bêtes du bon Dieu! se dit Anna, elles sont bien heureuses, quelles poésies!... L'amour est la loi des mondes inférieurs, aussi bien que des mondes supérieurs; tandis que chez l'Homme, qui est entre les Animaux et les Anges, la raison gâte tout!»
IX
Où apparaît une certaine demoiselle Pigoizeau.
Pendant que ces choses tenaient la fille de Granarius en émoi, Jules Sauval se répandait dans les sociétés du Marais, conduit par sa tante, qui tenait à lui faire faire un riche établissement. Par une belle soirée du mois d'août, madame Sauval obligea son neveu d'aller chez un monsieur Pigoizeau, ancien bimbelotier du passage de l'Ancre, qui s'était retiré du commerce avec quarante mille livres de rente, une maison de campagne à Boissy-Saint-Léger et une fille unique âgée de vingt-sept ans, un peu rousse, mais à laquelle il donnait quatre cent mille francs, fruit de ses économies depuis neuf ans, outre les espérances consistant en quarante mille francs de rente, la maison de campagne et un hôtel qu'il venait d'acheter rue de Vendôme, au Marais. Le dîner fut évidemment donné pour le célèbre naturaliste, à qui Pigoizeau, très-bien avec le chef de l'État, voulait faire obtenir la croix de la Légion d'honneur. Pigoizeau tenait à garder sa fille et son gendre avec lui; mais il voulait un gendre célèbre, capable de devenir professeur, de publier des livres et d'être l'objet d'articles dans les journaux.
Après le dessert, la tante prit son neveu Jules par le bras, l'emmena dans le jardin et lui dit à brûle-pourpoint:
«Que penses-tu d'Amélie Pigoizeau?
--Elle est effroyablement laide, elle a le nez en trompette et des taches de rousseur.
--Oui, mais quel bel hôtel!
--De gros pieds.
--Maison à Boissy-Saint-Léger, un parc de trente hectares, des grottes, une rivière.
--Le corsage plat.
--Quatre cent mille francs.
--Et bête!...
--Quarante mille livres de rente, et le bonhomme laissera quelque cinq cent mille francs d'économies.
--Elle est gauche.
--Un homme riche devient infailliblement professeur et membre de l'Institut.
--Eh bien! jeune homme, dit Pigoizeau, l'on dit que vous faites des merveilles au Jardin des Plantes, que nous vous devrons une conquête... J'aime les savants! moi... Je ne suis pas une ganache. Je ne veux donner mon Amélie qu'à un homme capable, fût-il sans un sou, et eût-il des dettes...»
Rien n'était plus clair que ce discours, en désaccord avec toutes les idées bourgeoises.
X
Où mademoiselle Anna s'élève aux plus hautes considérations.
A quelques jours de là, le soir, chez le professeur Granarius, Anna boudait et disait à Jules: «Vous n'êtes plus aussi fidèle à la serre, et vous vous dissipez; on dit qu'à force d'y voir pousser la cochenille, vous vous êtes pris d'amour pour le rouge, et qu'une demoiselle Pigoizeau vous occupe...
--Moi! chère Anna, moi! dit Jules un peu troublé. Ne savez-vous pas que je vous aime...
--Oh! non, répondit Anna; chez vous autres savants, comme chez les autres Hommes, la raison nuit à l'amour. Dans la nature, on ne pense pas à l'argent, on n'obéit qu'à l'instinct, et la route est si aveuglément suivie, si inflexiblement tracée, que si la vie est uniforme, du moins les malheurs y sont impossibles. Rien n'a pu décider ce charmant petit être, vêtu de pourpre, d'or, et paré de plus de diamants que n'en a porté Sardanapale, à prendre pour femme une créature autre que celle qui était née sous le même rayon de soleil où il avait pris naissance; il aimait mieux périr plutôt que de ne pas épouser sa pareille, son âme jumelle; et vous!... vous allez vous marier à une fille rousse, sans instruction, sans taille, sans idées, sans manières, qui a de gros pieds, des taches de rousseur et qui porte des robes reteintes, qui fera souffrir vingt fois par jour votre amour-propre, qui vous écorchera les oreilles avec ses sonates.»
Elle ouvrit son piano, se mit à jouer des variations sur la Dernière pensée de Weber de manière à satisfaire Chopin, si Chopin l'eût entendue. N'est-ce pas dire qu'elle enchanta le monde des Araignées mélomanes, qui se balançait dans ses toiles au plafond du cabinet de Granarius, et que les Fleurs entrèrent par la fenêtre pour l'écouter?
«Horreur! dit-elle; les Animaux ont plus d'esprit que les savants qui les mettent en bocal.»
Jules sortit la mort dans le cœur, car le talent et la beauté d'Anna, le rayonnement de cette belle âme, vainquirent le concerto tintinnulant que faisaient les écus de Pigoizeau dans sa cervelle.
XI
Conclusion.
«Ah! s'écria le professeur Granarius, il est question de nous dans les journaux. Tiens, écoute, Anna:
«Grâces aux efforts du savant professeur Granarius et de son habile adjoint, monsieur Jules Sauval, on a obtenu sur le Nopal de la grande serre, au Jardin des Plantes, environ dix grammes de cochenille, absolument semblable à la plus belle espèce de celle qui se recueille au Mexique. Nul doute que cette culture fleurira dans nos possessions d'Afrique et nous affranchira du tribut que nous payons au nouveau monde. Ainsi se trouvent justifiées les dépenses de la grande serre, contre lesquelles l'Opposition a tant crié, mais qui rendront encore bien d'autres services au commerce français et à l'agriculture. M. J. Sauval, nommé chevalier de la Légion d'honneur, se propose d'écrire la monographie du genre Coccus.»
--Monsieur Jules Sauval se conduit bien mal avec nous, dit Anna, car vous avez commencé la monographie du genre Coccus...
--Bah! dit le professeur, c'est mon élève.»
_Pour copie conforme_,
DE BALZAC.
LES PEINES DE CŒUR
D'UNE
CHATTE FRANÇAISE
MINETTE & BÉBÉ
(LA VÉRITÉ SUR BRISQUET)
MINETTE A BÉBÉ[7].
PREMIÈRE LETTRE.
QUE vas-tu dire, ma chère Bébé, en recevant cette lettre de moi, de ta sœur, que tu crois morte peut-être, et que tu as sans doute pleurée comme telle, et, comme telle, oubliée?
[7] Nous doutons que la correspondance qu'on va lire ait jamais été destinée à la publicité. Nous aurions hésité à la publier si elle n'eût contenu quelques révélations curieuses sur la vie d'un personnage que l'auteur de l'article intitulé les _Peines de cœur d'une Chatte anglaise_ (abusé sans doute par des documents trompeurs) a essayé de représenter comme un martyr de l'amour.
C'est donc moins à cause de l'intérêt particulier qui peut s'attacher aux aventures de Minette et Bébé, que pour rétablir la vérité des faits relativement à Brisquet, que nous donnons place, dans notre seconde partie, aux _Peines de cœur d'une Chatte française_.
--NOTE DU RÉDACTEUR.--
Pardonne-moi ce dernier mot, ma chère Bébé, je vis dans un monde où l'on n'oublie pas que les morts; et malgré moi, mes jugements se ressentent de ceux que j'entends faire à ces Hommes, qui méritent bien tous nos dédains.
Je t'écris avant tout que je ne suis pas morte, et que je t'aime, et que je vis encore pour redevenir ta sœur, si c'est possible.
Il m'est revenu cette nuit un souvenir de notre vieille mère, si bonne et si soigneuse de notre toilette, la plus grande affaire de sa journée, et de sa persévérance inouïe à lisser nos robes de soie, pour nous faire belles, parce que, disait-elle, il faut plaire à tout le monde! Je me suis rappelé avec attendrissement cette simple vie de famille où nous avons eu de si beaux jours et de si beaux jeux, et une si franche amitié de laquelle je regrette tout, Bébé, nos querelles elles-mêmes et tes égratignures; et j'ai pensé que je devais compte à ceux qui m'ont aimée de ce qui m'avait séparée d'eux, et de ce qui empêchait mon retour. Et, à tous risques, et en silence, je me suis mise à t'écrire, cette nuit même, à la pâle lueur d'une veilleuse d'albâtre, qui pare de sa faible clarté le somptueux sommeil de mon élégante maîtresse, sur son pupitre d'ébène incrusté d'or et d'ivoire, sur ce papier glacé et parfumé.....
Tu le vois, Bébé, je suis riche; j'aimerais mieux être heureuse.
Vite adieu, Bébé, et à toi, et à demain; ma maîtresse se réveille. Je n'ai que le temps de chiffonner ma lettre et de la rouler sous un meuble, où elle restera jusqu'au jour. Le jour venu, je la remettrai à un des nôtres, qui rôde en ce moment en attendant mes ordres sur la terrasse du jardin, et qui me rapportera ta réponse. Tu me répondras bientôt.
Ma mère! ma mère! qui me dira tout de suite ce qu'est devenue notre mère?
Ta sœur,
MINETTE.
P. S.--Aie confiance dans mon messager. Sans doute il n'est ni jeune ni beau, et ce n'est là ni un cavalier espagnol ni un riche Angora, mais il est dévoué et discret; mais il est venu à bout de découvrir pour moi ton adresse; mais il m'aime, et il m'aime tant, qu'il est ravi de se faire mon très-humble coureur. Ne le plains pas, l'amour n'est-il pas la plus noble des servitudes?
Tu m'adresseras tes lettres à madame ROSA-MIKA, et par abréviation MIKA, c'est le nom sous lequel je suis connue ici.
Décidément ma maîtresse se réveille; elle dort bien mal depuis quelque temps, et je craindrais d'être surprise si je t'écrivais un mot de plus. Adieu encore. A tous ces griffonnages tu reconnaîtras plutôt le cœur que la patte de ta sœur.
BÉBÉ A MINETTE.
DEUXIÈME LETTRE.
Ma chère Minette, j'ai cru que j'allais devenir folle en lisant ta lettre, qui nous a donné à tous bien de la joie. On voudrait quasi voir mourir tous ses parents pour avoir le plaisir de les voir ressusciter comme ça.
Va, Minette, ton départ nous avait fait bien de la peine; as-tu bien pu nous laisser aussi longtemps dans le chagrin, méchante! Si tu savais comme tout est changé à la maison depuis que tu n'y es plus! Et d'abord notre mère est devenue aveugle et sourde, et la pauvre bonne vieille passe ses journées à la porte de la chatière sans jamais dire ni oui ni non. Si bien que quand j'ai voulu lui annoncer que tu n'étais pas morte, et que c'était bien vrai, je n'ai pas pu venir à bout de me faire comprendre; elle ne m'entendait pas, parce qu'elle est sourde; elle ne voyait pas ta lettre, parce qu'elle est aveugle. Dame, Bébé, elle a eu tant de peines quand tu nous as eu quittées, qu'après t'avoir cherchée partout elle en a fait une maladie qui l'a mise où elle est.
Après ça, c'est peut-être l'âge aussi, et il ne faut pas te faire trop de chagrin.
Du reste, elle dort bien, boit bien, mange bien, et ne se plaint pas, parce qu'il y en a toujours assez pour elle, d'abord: j'aimerais mieux mourir que de la laisser manquer.
Ensuite notre jeune maîtresse a perdu sa mère; tu vois qu'elle a été encore plus malheureuse que nous; et en la perdant elle a tout perdu, excepté ses dix doigts qui la font vivre, et sa jolie figure qui ne gâte rien. Il a fallu quitter la petite boutique du Marais, abandonner le rez-de-chaussée, monter tout d'un coup au sixième, et travailler du matin jusqu'au soir, et quelquefois du soir jusqu'au matin, pour exister; et elle l'a fait comme on doit faire tout ce qu'on ne peut pas empêcher, avec courage. Alors plus de lait le matin, tu m'entends, plus de pâtée le soir. Mais, Dieu merci, j'ai bon pied, j'ai bon œil, et vive la chasse!
Tu me dis, d'un ton lamentable, que tu es riche (pauvre Minette!) et que tu aimerais mieux être heureuse...
Du moment où tu te plains d'être riche, ma petite sœur, je ne sais pas comment faire pour me plaindre d'être pauvre. Êtes-vous donc drôles, vous autres, qui avez toujours votre couvert mis quelque part, et qui dînez à table sur du linge blanc, dans des écuelles dorées, pleines de bonnes choses!
Ne dirait-on pas, à vous entendre, que c'est avec ce qui nous manque que nous achetons ce que vos richesses mêmes ne peuvent vous donner? Vous verrez qu'on nous prouvera un jour que la pauvreté est un remède contre tous les maux, et que du moment où on n'a pas même de quoi dîner on est trop heureux.--Sérieusement, croyez-vous que la fortune nuise au bonheur? Faites-vous pauvres alors, ruinez-vous, rien n'est plus facile, et vivez de vos dents, si vous le pouvez.--Vous m'en direz des nouvelles.
Allons, Minette, un peu de courage, et surtout un peu de raison. Plains-toi d'être malheureuse, mais ne te plains pas d'être riche, car nous sommes pauvres, nous, et nous savons ce que c'est que la pauvreté. Je te gronde, Minette; je fais avec toi la sœur aînée, comme autrefois; pardonne-le-moi. Ne sais-tu pas que ta Bébé serait bien heureuse de t'être bonne à quelque chose? Ne me fais pas attendre une nouvelle lettre, car je l'attendrais avec inquiétude. Je commence à craindre que tu n'aies en effet cherché le bonheur dans des chemins où il n'a jamais passé.
Bien entendu, tu ne me cacheras rien. Qui sait? Quand tout sera sur ce papier parfumé dont tu me parles, peut-être en auras-tu moins gros sur le cœur.
Adieu, Minette, adieu. C'est assez babiller; voilà l'heure où notre mère a faim, et notre dîner court encore dans le grenier.
Ça va mal dans le grenier; les Souris sont de fines Mouches qui deviennent de jour en jour plus rusées; il y a si longtemps qu'on les mange, qu'elles commencent à s'en apercevoir. J'ai pour voisin un Chat qui ne serait pas mal s'il était moins original. Il raffole des Souris, et prétend qu'il y aura quelque jour une révolution de Souris contre les Chats, et que ce sera bien fait.
Tu vois que je n'aurai pas tort de mettre à profit l'état de paix où nous sommes encore, Dieu merci! pour aller chasser sur leurs terres. Mais ne parlons pas politique!
Adieu, Minette, adieu. Ton messager m'attend et refuse de me dire où je pourrais t'aller trouver. Ne nous verrons-nous pas bientôt?
Ta sœur, pour la vie,
BÉBÉ.
_P. S._--Il est très-laid, j'en conviens, ton vieux messager; mais quand j'ai vu ce qu'il m'apportait, je l'ai trouvé charmant et l'ai embrassé, ma foi, de tout mon cœur. Il fallait le voir faire le gros dos quand il m'a remis ta lettre, _de la part de madame Rosa-Mika_.
A propos, es-tu folle, Minette, de t'être laissé débaptiser de la sorte? Minette, n'était-ce pas un joli nom pour une Chatte jolie et blanche comme toi? Nos voisins ont bien ri de ce nom, que nous n'avons pu trouver dans le calendrier des Chats.--Je finis, je suis au bout de mon papier; je t'écris au clair de la lune, non pas sur du papier glacé et parfumé, Minette, mais sur un vieux patron de bonnet qui ne sert plus à ma maîtresse, qui dort, du reste, dans ce moment sur ses deux oreilles, et d'un sommeil de plomb, comme un pauvre ange qui aurait passé la moitié de la nuit à coudre pour gagner son pain.
(Un Etourneau de nos amis ayant eu la maladresse de renverser notre bouteille à l'encre sur le manuscrit de la réponse de Minette à Bébé, quelques passages de cette lettre, et notamment la première page, sont devenus illisibles. Nous nous serions difficilement décidés à passer outre, si, après un mûr examen, nous n'avions pu nous convaincre que la perte de ces passages n'ôterait rien à la clarté du récit. Nous indiquerons, du reste, par des points ou autrement, les endroits où il y aura lacune.)
MINETTE A BÉBÉ.
TROISIÈME LETTRE.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... Te souvient-il qu'un jour notre maîtresse nous avait donné une poupée qui avait bien la plus appétissante petite tête de Souris qu'on puisse voir, et que, si grandes demoiselles que nous fussions déjà, la vue de ce joujou merveilleux nous arracha des cris d'admiration.
Mais une seule poupée pour deux jeunes Chattes, dont l'une est noire, l'autre blanche, ce n'était guère, et tu dois te souvenir aussi que cette fatale poupée, avec laquelle je prétendais jouer toute seule, ne tarda pas à devenir pour nous un sujet de discorde.
Toi, l'aînée, toi, si bonne d'ordinaire, tu t'emportas, tu me battis, méchante; mon sang coula! ou, s'il ne coula pas, je crus le voir couler. Je n'étais pas la plus forte. J'allai trouver notre mère: «Maman, maman, lui dis-je en miaulant de la façon la plus lamentable et en lui montrant ma patte déchirée, faites donc finir mademoiselle Bébé, qui me bat toujours.»
Ce mot _toujours_ te révolta, tu levas au ciel tes yeux et tes pattes indignés en m'appelant vilaine menteuse, et notre mère, qui te savait plus raisonnable que moi, te crut sur parole, et me renvoya sans m'entendre.
C'est pourtant de cette cause si légère, c'est de ce point, c'est de ce rien que sont venus tous mes malheurs. Humiliée de ce déni de justice, je résolus de m'enfuir au bout du monde, et m'en allai bouder sur un toit.
Lorsque je fus sur ce toit et que je vis l'horizon immense se dérouler devant moi, je me dis que le bout du monde devait être bien loin: je commençai à trouver qu'une pauvre jeune Chatte comme moi serait bien seule, bien exposée et bien petite dans un si grand univers, et je me mis à sangloter si amèrement, que je m'évanouis.
Je me rappelle que. . . .
(La transition étant restée tout entière sous la tache d'encre, nous avons été, à notre grande confusion, obligés de nous en passer.)
. . . . . . . . Il me semblait entendre dans les airs des chœurs d'esprits invisibles. . .
«Ne pleure plus, Minette, me disait une voix (celle de mon mauvais Génie, sans doute) l'heure de ta délivrance approche. Cette pauvre demeure est indigne de toi; tu es faite pour habiter un palais.
--Hélas! répondait une autre voix plus faible, celle de ma conscience, vous vous moquez, seigneur; un palais n'est pas fait pour moi.
--La Beauté est la reine du monde, reprenait la première voix; tu es belle, donc tu es reine. Quelle robe est plus blanche que ta robe? quels yeux sont plus beaux que tes beaux yeux?
--Pense à ta mère, me disait de l'autre côté la voix suppliante. Peux-tu l'oublier? Et pense à Bébé aussi, ajouta-t-elle tout bas.
--Bébé ne songe guère à toi, et ta mère ne t'aime plus, me criait la première voix. D'ailleurs la nature seule est ta mère. Le germe d'où tu devais sortir est créé depuis des millions d'années; le hasard seul a désigné celle qui t'a donné le jour pour développer ce germe; c'est au hasard que tu dois tout, et rien qu'au hasard! Lève-toi, Minette, lève-toi! le monde est devant toi. Ici, la misère et l'obscurité; là-bas, la richesse et l'éclat.»
Mon bon Génie essaya encore de parler; mais il ne dit rien, car il vit bien que l'instinct de la coquetterie avait pénétré dans mon cœur, et que j'étais une chatte perdue. Il se retira en pleurant.
«Lève-toi et suis-moi,» disait toujours la première voix. Et cette voix devenait de plus en plus impérieuse et en même temps de plus en plus tendre; et cet appel devenait irrésistible.
Je me levai donc.
J'ouvris les yeux. «Qui m'appelle?» m'écriai-je. Juge de ma surprise, Bébé, car ce n'était point une illusion, et je ne cessais point d'entendre cette voix qui m'avait parlé pendant mon évanouissement.
«Divine Minette, je vous adore,» me disait un jeune Chat qui se roulait à mes pieds en me regardant de la façon la plus tendre.
Ah! Bébé, qu'il était beau! et qu'il avait l'air bien épris!