Vie privée et publique des animaux

Part 30

Chapter 303,898 wordsPublic domain

Il y a bien des ennuis dans ces positions élevées. Tous ces gros fainéants qui se prélassent dans le velours de leur habit sont plus valets que les autres, vous le voyez bien, et ne méritent pas d'être admirés si fort. Cette admiration est pourtant une folie commune que je serais malvenue de blâmer trop amèrement, puisque moi-même j'en fus victime. Oui, j'aimai un Faux-Bourdon, je l'aimai d'un amour insensé. Il était beau, splendide; au soleil, son corps était resplendissant, et quand il entrait dans la corolle d'une fleur, je tremblais que le contact des pétales ne souillât sa personne. J'étais folle! Eh oui! amour platonique s'il en fut, la nature ne nous en permet pas d'autre, idéal, impossible, amour de poëte, rêverie d'artiste! J'aimais cette brute à cause de son enveloppe.

J'aurais voulu être l'une de ces Libellules aux ailes transparentes et azurées qu'on voit à la tombée du jour voltiger au sommet des herbes, ou promener parmi les fleurs leur beau corps allongé. Ma conscience me disait bien que tout se paye en ce monde, et que ces demoiselles-là, pour avoir la tête grosse, n'en sont pas plus industrieuses pour cela; mais que voulez-vous, j'étais folle, j'étais éprise, je blasphémais.

Je l'avais rencontré un jour, ivre de miel et dormant à poings fermés au beau milieu d'un lis. Il était d'un beau noir velouté au milieu de toutes ces blancheurs. Son visage, sous le pollen jaune dont il était barbouillé, avait conservé son noble aspect. Il ronflait d'une façon régulière et majestueuse, si j'ose dire. Je m'arrêtai éblouie.

«Voilà donc, murmurai-je, le futur mari de la Reine!»

Je m'approchai, et, follement curieuse d'examiner de près un si gros personnage, je lui soulevai légèrement la patte. Il tressaillit et murmura d'une voix somnolente:

«Que désire Sa Majesté?»

Puis, ayant regardé de mon côté, il s'aperçut de son erreur; il ajouta en souriant:

«Je ne te gêne pas, mon enfant? Eh bien, continue ta besogne et laisse-moi dormir en paix.»

Il y avait au fond de cette fleur une odeur pénétrante et délicieuse qui, sans doute, me monta au cerveau, car je perdis immédiatement la conscience de mes devoirs et je restai rêveuse en face de ce Faux-Bourdon. «Que sommes-nous, pensai-je, nous autres misérables travailleuses, fabriquant le miel, pétrissant la cire ou soignant les marmots, que sommes-nous en comparaison de ces admirables désœuvrés qui s'endorment au fond des fleurs et rêvent perpétuellement que la Reine leur sourit?»

Alors, oh! je l'avoue, j'eus honte de ma condition modeste et laborieuse. «Comment pourrait-il, en effet, aimer une bonne d'enfant? me disais-je. Si j'étais au moins l'une de ces belles guêpes à fine taille qui s'en vont par le monde, agaçant les passants, insouciantes, coquettes, méchantes, inutiles, toujours armées et toujours en toilette, peut-être m'aimerait-il!»

La crainte n'est-elle pas un commencement d'amour?

La menace n'est-elle pas un moyen de séduction?

Toutes ces pensées et mille autres plus folles encore bouillonnaient dans ma tête, mais mon admiration pour lui n'en devint que plus violente, et je m'écriai hors de moi:

«Ah, tenez, Prince, vous êtes véritablement bien beau!

--Je le sais, ma mignonne, je le sais; ma position m'y oblige, mais laisse-moi me rendormir.»

Cette réponse me fit beaucoup de peine. Le malheureux n'avait pas compris que je l'adorais. Et ce qui me séduisait en lui, j'ai peine à l'avouer, c'était le prestige de son oisiveté princière, c'était cette livrée de Prince-époux, cette obésité de fainéant, c'était la faiblesse de ce gros corps désarmé, c'était l'aplomb insolent du favori. Je le méprisais au fond, mais je l'aimais follement. Je savais qu'il avait l'habitude de venir presque chaque jour dormir dans le lis où je l'avais trouvé; j'y vins aussi. Je faisais mon ouvrage rapidement, j'habillais bien vite les petits confiés à ma garde, je leur distribuais à la hâte leur tartine, et je me rendais dans le calice parfumé. Là, je lui préparais une place, je balayais de mon aile la poudre jaune qui aurait pu s'attacher à lui. S'il se trouvait au fond de la corolle quelques gouttes de rosée, de mon aiguillon je perçais la cloison et l'eau s'échappait lentement, de sorte que mon Faux-Bourdon chéri pouvait se reposer tranquille, à sa place accoutumée, sans crainte des rhumatismes.

Il ne m'en était pas plus reconnaissant pour cela, car son indifférence et ses exigences augmentaient en raison de mes soins et de mes tendresses. «Tu me pousseras à bout,» lui disais-je de temps en temps.

Il souriait, s'étalait béatement et ajoutait: «Veille autour de cette fleur, de peur que quelque insecte n'y pénètre et ne trouble mon repos.» J'étais indignée, et cependant je veillais autour de la fleur. Un jour je le vis arriver; il était fort pâle, et cependant sa démarche avait je ne sais quoi de plus compassé qu'à l'ordinaire.

«Qu'avez-vous, Prince? lui dis-je avec intérêt.

--Retire-toi, petite, j'ai besoin d'air, et le soleil ne sera pas fâché de me voir aujourd'hui face à face.»

Je me sentis trembler, je prévoyais quelque malheur.

«Demain, demain, s'écria-t-il en faisant des gestes qui dénotaient le trouble de son âme, demain je serai... le mari de la Reine.»

Un voile obscurcit mes yeux, une sourde rage s'empara de moi, je sentis que je devenais folle de jalousie.

«D'ici à demain il peut se passer bien des choses, murmurai-je d'une voix étranglée.

--Tais-toi! oses-tu bien en ma présence prononcer de semblables paroles!

--Non, fis-je, non, tu ne monteras pas les marches du trône!»

Je m'élançai sur lui et, profitant d'un moment où il détournait la tête, je lui plongeai mon aiguillon dans le cœur.

A peine eut-il rendu le dernier soupir que je fondis en larmes, j'étais au désespoir.

Je rentrai dans la ruche. Tout y était en désordre, le peuple tout entier semblait en proie à la plus vive agitation; on se poussait, on se heurtait...

«Que se passe-t-il donc? dis-je à la première Abeille que je rencontrai.

--Il se passe, il se passe que l'un de ces _messieurs_ a disparu.

--Et comment le sait-on?» J'étais tremblante.

«A l'appel de ce soir, il n'y avait que cinq cent quatre-vingt-dix-neuf Faux-Bourdons présents. La Reine a eu une attaque de nerfs, on se perd en conjectures.

--Ah! c'est une horrible aventure!» Et je me perdis dans la foule.

La Reine fut inconsolable, moi aussi, pendant deux jours environ, et ce fut tout. C'était du reste un bien sot animal que ce Faux-Bourdon. Ne me parlez pas des fainéants bien habillés.

GUSTAVE Z.

LES AMOURS

DE DEUX BÊTES

OFFERTS

EN EXEMPLE AUX GENS D'ESPRIT[6]

--HISTOIRE ANIMAU-SENTIMENTALE--

I

Le professeur Granarius.

ASSURÉMENT, dit un soir, sous les tilleuls, le professeur Granarius, ce qu'il y a de plus curieux en ce moment, à Paris, est la conduite de Jarpéado. Certes, si les Français se conduisaient ainsi, nous n'aurions pas besoin de codes, remontrances, mandements, sermons religieux, ou mercuriales sociales, et nous ne verrions pas tant de scandales. Rien ne démontre mieux que c'est la _raison_, cet attribut dont s'enorgueillit l'Homme, qui cause tous les maux de la Société.»

[6] L'Animal distingué auquel nous devons cette histoire, par laquelle il a voulu prouver que les créatures si mal à propos nommées Bêtes par les Hommes leur étaient supérieures, a désiré garder l'anonyme; mais tout nous a prouvé qu'il occupait une place très-élevée dans les affections de mademoiselle Anna Granarius, et qu'il appartient à la secte des Penseur, sur lesquels l'illustre rapporteur a fait ses plus belles expériences.

--H. DE BALZAC.--

Mademoiselle Anna Granarius, qui aimait un simple élève naturaliste, ne put s'empêcher de rougir, d'autant plus qu'elle était blonde et d'une excessive délicatesse de teint, une vraie héroïne de roman écossais, aux yeux bleus, enfin presque douée de seconde vue. Aussi s'aperçut-elle, à l'air candide et presque niais du professeur, qu'il avait dit une de ces banalités familières aux savants qui ne sont jamais savants que d'une manière. Elle se leva pour se promener dans le Jardin des Plantes, qui se trouvait alors fermé, car il était huit heures et demie, et au mois de juillet le Jardin des Plantes renvoie le public au moment où les poésies du soir commencent leurs chants. Se promener alors dans ce parc solitaire est une des plus douces jouissances, surtout en compagnie d'une Anna.

«Qu'est-ce que mon père veut dire avec ce Jarpéado qui lui tourne la tête?» se demanda-t-elle en s'asseyant au bord de la grande serre.

Et la jolie Anna demeura pensive, et si pensive, que la Pensée, comme il n'est pas rare de lui voir faire de ces tours de force chez les jeunes personnes, absorba le corps et l'annula. Elle resta clouée à la pierre sur laquelle elle s'était assise. Le vieux professeur, trop occupé, ne chercha pas sa fille et la laissa dans l'état où l'avait mise cette disposition nerveuse qui, quatre cents ans plus tôt, l'eût conduite à un bûcher sur la place de Grève. Ce que c'est que de naître à propos.

II

S. A. R. le prince Jarpéado.

Ce que Jarpéado trouvait de plus extraordinaire à Paris était lui-même, comme le doge de Gênes à Versailles. C'était, d'ailleurs, un garçon bien pris dans sa petite taille, remarquable par la beauté de ses traits, ayant peut-être les jambes un peu grêles; mais elles étaient chaussées de bottines chargées de pierreries et relevées à la poulaine de trois côtés. Il portait sur le dos, selon la mode de la Cactriane, son pays, une chape de chantre qui eût fait honte à celles des dignitaires ecclésiastiques du sacre de Charles X; elle était couverte d'arabesques en semences de diamants sur un fond de lapis-lazuli, et fendue en deux parties égales, comme les deux vantaux d'un bahut; puis ces parties tenaient par une charnière d'or et se levaient de bas en haut à volonté, à l'instar des surplis des prêtres. En signe de sa dignité, car il était prince des Coccirubri, il portait un joli hausse-col en saphir, et sur sa tête deux aigrettes filiformes qui eussent fait honte, par leur délicatesse, à tous les pompons que les princes mettent à leurs shakos, les jours de fête nationale.

Anna le trouva charmant, excepté ses deux bras excessivement courts et décharnés; mais comment aurait-on pensé à ce léger défaut à l'aspect de sa riche carnation qui annonçait un sang pur en harmonie avec le soleil, car les plus beaux rayons rouges de cet astre semblaient avoir servi à rendre ce sang vermeil et lumineux? Mais bientôt Anna comprit ce que son père avait voulu dire, en assistant à une de ces mystérieuses choses qui passent inaperçues dans ce terrible Paris, si plein et si vide, si niais et si savant, si préoccupé et si léger, mais toujours fantastique, plus que la docte Allemagne, et bien supérieur aux contrées hoffmanniques, où le grave conseiller du _Kammergericht_ de Berlin a vu tant de choses. Il est vrai que maître Floh et ses besicles grossissantes ne vaudront jamais les forces apocalyptiques des sibylles mesmériennes, remises en ce moment à la disposition de la charmante Anna par un coup de baguette de cette fée, la seule qui nous reste, Extasinada, à laquelle nous devons nos poëtes, nos plus beaux rêves, et dont l'existence est fortement compromise à l'Académie des sciences (section de médecine).

III

Autre tentation de saint Antoine.

Les trois mille fenêtres de ce palais de verre se renvoyèrent les unes les autres un rayon de lune, et ce fut bientôt comme un de ces incendies que le soleil allume à son coucher dans un vieux château, et qui souvent trompent à distance un voyageur qui passe, un laboureur qui revient. Les cactus versaient les trésors de leurs odeurs, le vanillier envoyait ses ondes parfumées, le volcameria distillait la chaleur vineuse de ses touffes par effluves aussi jolies que ses fleurs, ces bayadères de la botanique, les jasmins des Açores babillaient, les magnolias grisaient l'air, les senteurs des daturas s'avançaient avec la pompe d'un roi de Perse, et l'impétueux lis de la Chine, dix fois plus fort que nos tubéreuses, détonait comme les canons des Invalides, et traversait cette atmosphère embrasée avec l'impétuosité d'un boulet, ramassant toutes les autres odeurs et se les appropriant, comme un banquier s'assimile les capitaux partout où passent ses spéculations. Aussi le Vertige emmenait-il ces chœurs insensés au-dessus de cette forêt illuminée, comme à l'Opéra Musard entraîne, d'un coup de baguette, dans un galop la ronde furieuse des Parisiens de tout âge, de tout sexe, sous des tourbillons de lumière et de musique.

La princesse Finna, l'une des plus belles créatures du pays enchanté de Las Figuieras, s'avança par une vallée du Nopalistan, résidence offerte au prince par ses ravisseurs, où les gazons étaient à la fois humides et lisses, allant à la rencontre de Jarpéado, qui, cette fois, ne pouvait l'éviter. Les yeux de cette enchanteresse, que dans un ignoble projet d'alliance le gouvernement jetait à la tête du prince, ni plus ni moins qu'une Caxe-Sotha, brillaient comme des étoiles, et la rusée s'était fait suivre, comme Catherine de Médicis, d'un dangereux escadron composé de ses plus belles sujettes.

Du plus loin qu'elle aperçut le prince, elle fit un signe. A ce signal, il s'éleva dans le silence de cette nuit parfumée une musique absolument semblable au scherzo de la reine Mab, dans la symphonie de _Roméo et Juliette_, où le grand Berlioz a reculé les bornes de l'art du facteur d'instruments, pour trouver les effets de la Cigale, du Grillon, des Mouches, et rendre la voix sublime de la nature, à midi, dans les hautes herbes d'une prairie où murmure un ruisseau sur du sable argenté. Seulement le délicat et délicieux morceau de Berlioz est à la musique qui résonnait aux sens intérieurs d'Anna ce que le brutal organe d'un tonitruant ophicléide est aux sons filés du violoncelle de Batta, quand Batta peint l'amour et en rappelle les rêveries les plus éthérées aux femmes attendries que souvent un vieux priseur trouble en se mouchant! (A la porte!)

C'était enfin la lumière qui se faisait musique, comme elle s'était déjà faite parfum, par une attention délicate pour ces beaux êtres, fruit de la lumière que la lumière engendre, qui sont lumière et retournent à la lumière. Au milieu de l'extase où ce concert d'odeurs et de sons devait plonger le prince Jarpéado, et quel prince! un prince à marier, riche de tout le Nopalistan (_voir aux annonces pour plus de détails_), Finna, la Cléopâtre improvisée par le gouvernement, se glissa sous les pieds de Jarpéado, pendant qui six vierges dansèrent une danse qui était aussi supérieure à la cachucha et au jaléo espagnol, que la musique sourde et tintinnulante des génies vibrionesques surpassait la divine musique de Berlioz. Ce qu'il y avait de singulier dans cette danse était sa décence, puisqu'elle était exécutée par des vierges; mais là éclatait le génie infernal de cette création nationale et transmise à ces danseurs par leurs ancêtres, qui la tenaient de la fée Arabesque. Cette danse chaste et irritante produisait un effet absolument semblable à celui que cause la ronde des femmes du Campidano, colonie grecque aux environs de Cagliari. (Êtes-vous allé en Sardaigne? Non. J'en suis fâché. Allez-y, rien que pour voir danser ces filles enrichies de sequins.) Assurément, vous regardez, sans y entendre malice, ces vertueuses jeunes filles qui se tiennent par la main et qui tournent très-chastement sur elles-mêmes; mais ce chœur est néanmoins si voluptueux, que les consuls anglais de la secte des _saints_, ceux qui ne rient jamais, pas même au parlement, sont forcés de s'en aller. Eh bien, les femmes du Campidano de Sardaigne, en fait de danse à la fois chaste et voluptueuse, étaient aussi loin des danseuses de Finna, que la vierge de Dresde par Raphaël est au-dessus d'un portrait de Dubufe. (On ne parle pas de peinture, mais d'expression.)

«Vous voulez donc me tuer? s'écria Jarpéado, qui certes aurait rendu des points à un consul anglais en fait de modestie et de patriotisme.

--Non, âme de mon âme, dit Finna d'une voix douce à l'oreille comme de la crème à la langue d'un chat; mais ne sais-tu pas que je t'aime comme la terre aime le soleil, que mon amour est si peu personnel, que je veux être ta femme, encore bien que je sache devoir en mourir?

--Ne sais-tu pas, répondit Jarpéado, que je viens d'un pays où les castes sont chastes et suivent les ordres de Dieu, tout comme dans l'Indoustan font les brahmes? Un brahmine n'a pas plus de répugnance pour un paria que moi pour les plus belles créatures de ton atroce pays de Las Figuieras, où il fait froid. Ton amour me gèle. Arrière, bayadères impures!... Apprenez que je suis fidèle, et quoique vous soyez en force sur cette terre, quoique vous ayez en abondance les trésors de la vie, quand je devrais mourir ou de faim ou d'amour, je ne m'unirai jamais ni à toi, ni à tes pareilles. Un Jarpéado s'allier à une femme de ton espèce, qui est à la mienne ce que la négresse est à un blanc, ce qu'un laquais est à une duchesse! Il n'y a que les nobles de France qui fassent de ces alliances. Celle que j'aime est loin, bien loin; mais ou elle viendra, ou je mourrai sans amour sur la terre étrangère...»

Un cri d'effroi retentit et ne me permit pas d'entendre la réponse de Finna, qui s'écria: «Sauvez le prince! Que des masses dévouées s'élancent entre le danger et sa personne adorée!»

IV

Où le caractère de Granarius se dessine par son ignorance en fait de sous-pieds.

Anna vit alors, avec un effroi qui lui glaça le sang dans les veines, deux yeux d'or rouge qui s'avançaient portés par un nombre infini de cheveux. Vous eussiez dit d'une double comète à mille queues.

«Le Volvoce! le Volvoce!» cria-t-on.

Le Volvoce, comme le choléra en 1833, passait en se nourrissant de monde. Il y avait des équipages par les chemins, des mères emportant leurs enfants, des familles allant et venant sans savoir où se réfugier. Le Volvoce allait atteindre le prince, quand Finna se mit entre le monstre et lui: la pauvre créature sauva Jarpéado qui resta froid comme Conachar, lorsque son père nourricier lui sacrifie ses enfants.

«Oh! c'est bien un prince, se dit Anna tout épouvantée de cette royale insensibilité. Non, une Femme donnerait une larme à un Homme qu'elle n'aimerait pas, si cet Homme mourait pour lui sauver la vie.

--C'est ainsi que je voudrais mourir, dit langoureusement Jarpéado, mourir pour celle qu'on aime, mourir sous ses yeux, en lui léguant la vie... Sait-on ce qu'on reçoit quand on naît? tandis qu'à la fleur de l'âge, on connaît bien la valeur de ce qu'on accepte...»

En entendant ces paroles, Anna se réconcilia naturellement avec le prince.

«C'est, dit-elle, un prince qui aime comme un simple naturaliste.

--Es-tu musique, parfum, lumière, soleil de mon pays? s'écria le prince que l'extase transportait et dont l'attitude fit craindre à la jeune fille qu'il n'eût une fièvre cérébrale. O ma Cactriane, où sur une mer vermeille, gorgé de pourpre, j'eusse trouvé quelque belle Ranagrida dévouée, aimante, je suis séparé de toi par des espaces incommensurables... Et tout ce qui sépare deux amants est infini, quand ce ne peut être franchi...»

Cette pensée, si profonde et si mélancolique, causa comme un frémissement à la pauvre fille du professeur, qui se leva, se promena dans le Jardin des Plantes, et arriva le long de la rue Cuvier, où elle se mit à grimper, avec l'agilité d'une Chatte, jusque sur le toit de la maison qui porte le numéro 15. Jules, qui travaillait, venait de poser sa plume au bord de sa table, et se disait en se frottant les mains: «Si cette chère Anna veut m'attendre, j'aurai la croix de la Légion d'honneur dans trois ans, et je serai suppléant du professeur, car je mords à l'Entomologie, et si nous réussissons à transporter dans l'Algérie la culture du COCCUS CACTI... c'est une conquête, que diable!...»

Et il se mit à chanter:

O Mathilde, idole de mon âme!... etc.,

de Rossini, en s'accompagnant sur un piano qui n'avait d'autre défaut que celui de nasiller. Après cette petite distraction, il ôta de dessus sa table un bouquet, fleurs cueillies dans la serre en compagnie d'Anna, et se remit à travailler.

Le lendemain matin, Anna se trouvait dans son lit, se souvenant, avec une fidélité parfaite, des grands et immenses événements de sa nuit, sans pouvoir s'expliquer comme elle avait pu monter sur les toits et voir l'intérieur de l'âme de monsieur Jules Sauval, jeune dessinateur du Muséum, élève du professeur Granarius; mais violemment éprise de curiosité d'apprendre qui était le prince Jarpéado.

Il résulte de ceci, pères et mères de famille, que le vieux professeur était veuf, avait une fille de dix-neuf ans, très-sage, mais peu surveillée, car les gens absorbés par les intérêts scientifiques accomplissent trop mal les devoirs de la paternité pour pouvoir y joindre ceux de la maternité. Ce savant à perruque retroussée, occupé de ses monographies, portait des pantalons sans bretelles, et (lui qui savait toutes les découvertes faites dans les royaumes infinis de la microscopie) ne connaissait pas l'invention des sous-pieds, qui donnent tant de rectitude aux plis des pantalons et tant de fatigue aux épaules. La première fois que Jules lui parla de sous-pieds, il les prit pour un sous-genre, le cher Homme! Vous comprendrez donc comment Granarius pouvait ignorer que sa fille fût naturellement somnambule, éprise de Jules, et emmenée par l'amour dans les abîmes de cette extase qui frise la catalepsie.

Au déjeuner, en voyant son père près de verser gravement la salière dans son café, elle lui dit vivement: «Papa, qu'est-ce que le prince Jarpéado?»

Le mot fit effet: Granarius posa la salière, regarda sa fille dans les yeux de laquelle le sommeil avait laissé quelques-unes de ses images confuses, et se mit à sourire de ce gai, de ce bon, de ce gracieux sourire qu'ont les savants quand on vient à caresser leur dada!

«Voilà le sucre,» dit-elle alors en lui tendant le sucrier.

Et voilà, chers enfants, comment le réel se mêle au fantastique dans la vie et au Jardin des Plantes.

V

Aventures de Jarpéado.

«Le prince Jarpéado est le dernier enfant d'une dynastie de la Cactriane, reprit le digne savant, qui, semblable à bien des pères, avait le défaut de toujours croire que sa fille en était encore à jouer avec ses poupées. La Cactriane est un vaste pays, très-riche, et l'un de ceux qui boivent à même les rayons du soleil; il est situé par un nombre de degrés de latitude et de longitude qui t'est parfaitement indifférent; mais il est encore bien peu connu des observateurs, je parle de ceux qui regardent les œuvres de la nature avec deux paires d'yeux. Or, les habitants de cette contrée, aussi peuplée que la Chine, et plus même, car il y a des milliards d'individus, sont sujets à des inondations périodiques d'eaux bouillantes, sorties d'un immense volcan, produit à main d'Homme, et nommé Harrozo-Rio-Grande. Mais la nature semble se plaire à opposer des forces productrices égales à la force des fléaux destructeurs, et plus l'Homme mange de Harengs, plus les mères de famille en pondent dans l'Océan... Les lois particulières qui régissent la Cactriane sont telles, qu'un seul prince du sang royal, s'il rencontre une de ses sujettes, peut réparer les pertes causées par l'épidémie dont les effets sont connus par les savants de ce peuple, sans qu'ils aient jamais pu en pénétrer les causes. C'est leur choléra-morbus. Et vraiment quels retours sur nous-mêmes ce spectacle dans les infiniment petits ne doit-il pas nous inspirer à nous... Le choléra-morbus n'est-il pas...

--Notre Volvoce!» s'écria la jeune fille.

Le professeur manqua de renverser la table en courant embrasser son enfant.

«Ah! tu es au fait de la science à ce point, chère Annette?... Tu n'épouseras qu'un savant. Volvoce! qui t'a dit ce mot?»