Vie privée et publique des animaux

Part 3

Chapter 33,802 wordsPublic domain

Voulant donner de la solennité à cet acte, le plus important et le dernier peut-être de sa vie, mon vieil ami se recueillit pendant cinq minutes, et, se souvenant qu'il avait été un Lièvre savant, il jugea à propos de commencer par une citation. (Il tenait cette manie des citations d'un vieux comédien qu'il avait connu à Paris.) Il emprunta donc son exorde à un auteur tragique auquel les Hommes s'accordent enfin à trouver quelque mérite, et commença en ces termes:

«Approchez, mes enfants, enfin l'heure est venue Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue.»

Ces deux vers de Racine, qu'un nommé Mithridate adresse à ses enfants dans une circonstance qui n'est pas analogue, et la belle déclamation du narrateur, produisirent le plus grand effet.

L'aîné quitta tout pour venir se placer respectueusement sur les genoux de son grand-père; le cadet, qui aimait passionnément les contes, se tint debout et ouvrit les oreilles; et le plus jeune s'assit par terre en grugeant par la tige un brin de trèfle.

Le vieillard, satisfait de l'attitude de son auditoire, et voyant que je l'attendais, continua ainsi:

«Mon secret, mes enfants, c'est mon histoire. Qu'elle vous serve de leçon, car la sagesse ne vient pas à nous avec l'âge, il faut aller au-devant d'elle.

J'ai dix ans bien comptés; je suis si vieux, que de mémoire de Lièvre il n'a été donné de si longs jours à un pauvre Animal. Je suis venu au monde en France, de parents français, le 1er mai 1830, là tout près, derrière ce grand chêne, le plus beau de notre belle forêt de Rambouillet, sur un lit de mousse que ma bonne mère avait recouvert de son plus fin duvet.

Je me rappelle encore ces belles nuits de mon enfance, où j'étais ravi d'être au monde, où l'existence me semblait si facile, la lumière de la lune si pure, l'herbe si tendre, le thym et le serpolet si parfumés!

S'il est des jours amers, il en est de si doux!

J'étais alerte alors, étourdi, paresseux comme vous; j'avais votre âge, votre insouciance et mes quatre pattes; je ne savais rien de la vie, j'étais heureux, oui, heureux! car vivre et savoir ce que c'est que l'existence d'un Lièvre, c'est mourir à toute heure, c'est trembler toujours. L'expérience n'est, hélas! que le souvenir du malheur.

Je ne tardai pas, du reste, à reconnaître que tout n'est pas pour le mieux en ce triste monde, que les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

Un matin, dès l'aurore, après avoir couru à travers ces prés et ces guérets, j'étais sagement revenu m'endormir près de ma mère, comme le devait faire un enfant de mon âge, quand je fus réveillé soudain par deux éclats de tonnerre et par d'horribles clameurs... Ma mère était à deux pas de moi, mourante, assassinée!... «Sauve-toi, me cria-t-elle encore, sauve-toi!» et elle expira. Son dernier soupir avait été pour moi.

Il ne m'avait fallu qu'une seconde pour apprendre ce que c'était qu'un fusil, ce que c'était que le malheur, ce que c'était qu'un Homme. Ah! mes enfants, s'il n'y avait pas d'Hommes sur la terre, la terre serait le paradis des Lièvres: elle est si bonne et si féconde! il suffirait de savoir où l'eau est la plus pure, le gîte le plus silencieux, les plantes les plus salutaires. Quoi de plus heureux qu'un Lièvre, je vous le demande, si, pour nos péchés, le bon Dieu n'avait imaginé l'Homme? Mais, hélas, toute médaille a son revers, le mal est toujours à côté du bien, l'Homme est toujours à côté de l'Animal.

--Croiriez-vous, me dit-il, ma chère Pie, que j'ai vu dans des livres qui n'étaient pas écrits par des Bêtes, il est vrai, que Dieu avait créé l'Homme à son image? Quelle impiété!

--Dis donc, grand-père, dit le plus petit, il y avait une fois dans le champ là-bas deux petits Lièvres avec leur sœur, et puis il y avait aussi un grand méchant Oiseau qui a voulu les empêcher de passer: c'est-il cela un Homme?

--Tais-toi donc, lui répondit son frère, puisque c'était un Oiseau, c'était pas un Homme. Tais-toi: tu serais obligé de crier pour que papa t'entende; ça ferait du bruit, et nous aurions tous peur.

--Silence! s'écria le vieillard, qui s'aperçut qu'on ne l'écoutait plus. Où en étais-je? me demanda-t-il.

--Votre mère était morte, lui dis-je, en vous criant: Sauve-toi bien vite.

--Pauvre mère! reprit-il, elle avait bien raison: sa mort n'avait été qu'un prélude. C'était grande chasse royale. Toute la journée ce fut un carnage horrible: la terre était couverte de cadavres, on voyait du sang partout, sur les taillis dont les jeunes pousses tombaient coupées par le plomb, sur les fleurs elles-mêmes, que les Hommes n'épargnaient pas plus que nous, et qui périssaient écrasées sous leurs pieds. Cinq cents des nôtres succombèrent dans cette abominable journée! Comprend-on ces monstres qui croient n'avoir rien de mieux à faire que d'ensanglanter les campagnes, qui appellent cela s'amuser, et pour lesquels la chasse, l'assassinat, n'est qu'un délassement!

Du reste, ma mère fut bien vengée. Cette chasse fut la dernière des chasses royales, m'a-t-on dit. Celui qui la fit repassa bien une fois encore par Rambouillet, mais cette fois-là il ne chassait pas.

Je suivis les conseils de ma mère: pour un Lièvre de dix-huit jours je me sauvai très-bravement, ma foi; oui, bravement! Et si jamais vous vous trouvez à pareille affaire, ne craignez rien, mes enfants, sauvez-vous. Se retirer devant des forces supérieures, ce n'est pas fuir, c'est imiter les plus grands capitaines, c'est battre en retraite.

Je m'indigne quand je pense à la réputation de poltronnerie qu'on prétend nous faire. Croit-on donc qu'il soit si facile de trouver des _jambes_ à l'heure du danger? Ce qui fait la force de tous ces beaux parleurs, qui s'arment jusqu'aux dents contre des Animaux sans défense, c'est notre faiblesse. Les grands ne sont grands que parce que nous sommes petits. Un écrivain de bonne foi, Schiller, l'a dit: S'il n'y avait pas de Lièvres, il n'y aurait pas de grands seigneurs.

Je courus donc, je courus longtemps; quand je fus au bout de mon haleine, un malheureux point de côté me saisit, et je m'évanouis. Je ne sais combien de temps cela dura: mais jugez de mon effroi, lorsque je me retrouvai, non plus dans nos vertes campagnes, non plus sous le ciel, non plus sur la terre que j'aime, mais dans une étroite prison, dans un panier fermé.

La fortune m'avait trahi! Pourtant, quand je m'aperçus que je n'étais pas encore mort, j'en fus bien aise; car j'avais entendu dire que la mort est le pire des maux, parce qu'elle en est le dernier; mais j'avais entendu dire aussi que les Hommes ne faisaient pas de prisonniers, et, ne sachant ce que j'allais devenir, je m'abandonnai à d'amères réflexions. Je me sentais ballotté par des secousses régulières très-incommodes, lorsque l'une d'elles, plus forte que les autres, ayant fait entr'ouvrir le couvercle de mon cachot, je pus m'apercevoir que l'Homme, au bras duquel il était suspendu, ne marchait pas, et que pourtant un mouvement rapide nous emportait. Vous qui n'avez rien vu encore, vous aurez peine à le croire; mais mon ravisseur était monté sur un Cheval! C'était l'Homme qui était dessus, c'était le cheval qui était dessous. Cela dépasse la raison animale. Que j'aie obéi plus tard à un Homme, moi, pauvre Lièvre, on le comprend. Mais qu'un Cheval, une créature si grande et si forte, qui a des sabots de corne dure, consente à se faire, comme le Chien, le domestique de l'Homme, et à le porter lâchement, voilà ce qui ferait douter des nobles destinées de l'Animal, si l'espoir d'une vie future ne venait nous soutenir, et si, du reste, le doute changeait quelque chose à l'affaire.

Mon ravisseur était un des laquais du roi.»

II

Où il est question de la révolution de Juillet et de ses fatales conséquences.--Utilité des arts d'agrément.

Après quelques instants de silence, mon vieil ami, que ce retour sur le passé avait vivement impressionné, hocha la tête et reprit avec plus de calme le fil de sa narration:

«Je n'essayai point de résister.

Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie.

Chez les Hommes tout le monde est plus ou moins domestique, il n'y a de différence que dans la façon d'obéir; une fois entré dans les horreurs de la vie civilisée, je dus en accepter les obligations. Le valet d'un roi devint donc mon maître.

Par bonheur sa petite fille, qui m'avait pris pour un Chat, se déclara mon amie. Il fut résolu que je ne serais pas tué, parce que j'étais trop petit, parce qu'il ne manquait pas dans les cuisines de la cour et aux tables royales de Lièvres plus gros que moi, et parce que ma maîtresse me trouvait gentil. Pour les petites filles, la gentillesse consiste à se laisser tirer les oreilles et à montrer une patience d'ange. Je fus touché de la bonté de ma maîtresse. Les Femmes valent mieux que les Hommes, elles ne vont point à la chasse.

Assuré de la vie, et prisonnier sur parole, on ne me chargea pas de chaînes.

J'aurais pris mon mal en patience si j'avais pu m'évader, et je l'aurais fait certainement si je n'avais craint l'impitoyable baïonnette

De la garde qui veille aux barrières du Louvre.

Dans cette petite chambre, située à Paris sous les combles mêmes des Tuileries, j'arrosai bien souvent de mes larmes le pain qu'on me donnait par miettes et qui n'avait aucun rapport, je vous le jure, avec les herbes bienfaisantes que la terre produit pour nous. Le triste logement qu'un palais quand on n'en peut sortir à son gré! Les premiers jours j'essayai de me distraire en me mettant à la fenêtre; mais souvent on essaye d'être content, et on ne peut pas; il n'y a que ceux qui sont bien qui ne veulent pas changer de place. J'en vins à prendre en horreur cette vue monotone.

Que n'aurais-je pas donné pour une heure de liberté et pour un brin de serpolet! J'eus cent fois la tentation de me précipiter du haut de cette belle prison pour aller vivre libre dans les herbes ou mourir. Croyez-moi, mes enfants, le bonheur n'habite pas au-dessus des lambris dorés.

Mon maître, qui, en sa qualité de valet de cour, n'avait pas grand'chose à faire, et qui trouvait sans doute à son point de vue humain mon éducation fort imparfaite, s'avisa de vouloir la compléter. Il me fallut apprendre alors (Dieu sait ce qu'il m'en coûta) une foule d'exercices plus déshonorants et surtout plus difficiles les uns que les autres. O honte! je sus bientôt faire le mort et faire le beau au moindre signe comme un Caniche. Mon tyran, encouragé par la déplorable facilité que je devais à la rigueur de sa méthode, voulut joindre à cette partie plus sérieuse de son enseignement ce qu'il nommait un art d'agrément, et me donna de si terribles leçons de musique, que, malgré mon horreur pour le bruit, je fus en moins de rien en état de battre un roulement très-passable sur le tambour, et forcé d'exercer ce nouveau talent toutes les fois qu'un des membres de la famille royale sortait du château.

Un jour, c'était un mardi, le 27 juillet 1830 (je n'oublierai jamais cette date-là), le soleil brillait de tout son éclat; je venais de battre aux champs pour monseigneur le duc d'Angoulême, qui allait toujours se promener, et j'avais encore les nerfs tout agacés par le contact de la peau de l'horrible instrument, une peau d'Ane! quand tout à coup, et pour la seconde fois de ma vie, j'entendis retentir des coups de fusil qui semblaient se tirer tout près des Tuileries, du côté du Palais-Royal, m'a-t-on dit.

Grand Dieu, pensai-je, des Lièvres infortunés auraient-ils eu l'imprudence de se hasarder dans ces rues de Paris où il y a autant d'Hommes que de Chiens et de fusils? Et l'affreux souvenir de la chasse de Rambouillet me glaça d'effroi. Décidément, pensai-je, il faut qu'à une époque antérieure les Hommes aient eu à se plaindre des Lièvres, car un pareil acharnement ne peut s'expliquer que par un légitime besoin de vengeance; et, me tournant vers ma maîtresse, j'implorai du regard sa protection. Je vis alors sur sa figure une épouvante égale à la mienne. Déjà je me disposais à la remercier de la pitié que semblait lui inspirer le malheur de mes frères, quand je m'aperçus que sa frayeur était toute personnelle et qu'elle songeait beaucoup à elle-même et fort peu à nous.

Ces coups de fusil, dont chaque détonation me faisait figer le sang dans les veines, les Hommes ne les tiraient pas sur des Lièvres, mais bien sur d'autres Hommes. Je me frottai les yeux, je me mordis les pattes jusqu'au sang pour m'assurer que je ne rêvais pas et que j'étais éveillé: je puis dire, comme Orgon, que je l'ai vu,

. . . . . . de mes propres yeux vu, Ce qu'on appelle vu.

Le besoin que les Hommes ont de chasser est si grand, qu'ils aiment mieux se tuer que de ne rien tuer du tout.

--Ce que vous me contez là n'a rien d'étonnant, lui dis-je. Combien de fois, à la nuit tombante, n'ai-je pas eu à essuyer le feu des chasseurs dont la manie est de décharger sur nous autres Pies leur dernier coup de fusil, pour ne pas perdre leur poudre! disent-ils; et pourtant nous ne passons pas pour être bonnes à manger. Les lâches!

--Ce qu'il y a de plus singulier, reprit mon vieil ami, qui me témoigna par un geste significatif que j'avais bien raison, c'est qu'au lieu d'en rougir les Hommes sont très-fiers de ces luttes contre nature. Il paraît que parmi eux les choses ne vont bien que quand le canon s'en mêle, et que les époques où il y a beaucoup de sang répandu sont, dans leurs fastes, des époques à jamais mémorables.

Je n'entreprendrai pas de vous faire l'historique de ces journées; quoique tout n'ait pas encore été dit sur la révolution de Juillet, ce n'est pas à un Lièvre qu'il appartient de s'en faire l'historien.

--Qu'est-ce que c'est qu'une révolution de Juillet? demanda le petit Lièvre, qui, de même que tous les enfants, n'écoutait que par intervalles, quand par hasard un mot le frappait.

--Veux-tu bien te taire, lui répondit son frère, tu n'écoutes donc pas; grand-père vient de nous dire que c'est un moment où tout le monde a joliment peur.

--Je me contenterai de vous apprendre, continua le narrateur, que ce petit incident n'avait pas frappé, que, durant trois mortelles journées, j'eus les oreilles déchirées par le roulement du tambour, par le fracas du canon et par le sifflement des balles, auxquels succédait un bruit lugubre et sourd qui pesait sur tout Paris. Pendant que le peuple se battait et se barricadait dans les rues, la cour était à Saint-Cloud; je ne sais ce qu'elle y faisait: quant à nous, nous passions dans les Tuileries une nuit bien désagréable: les nuits n'ont pas de fin quand on a peur. Le lendemain 28, la fusillade recommença de plus belle, et je sus qu'on avait pris et repris l'Hôtel de Ville. J'en aurais fait mon deuil si j'avais pu m'en aller comme la cour, mais il n'y fallait pas songer. Le 29, dès le matin, des cris furieux se firent entendre sous les fenêtres du château, le canon tonnait.--C'en est fait! s'écria ma maîtresse, pâle d'effroi, le Louvre est pris; et, emportant dans ses bras sa fille qui pleurait, elle s'enfuit éperdue: il était onze heures.

Quand elle fut partie, je réfléchis qu'à la vérité j'étais seul et sans défense, mais qu'aussi j'étais sans ennemis, et le courage me revint. Que les Hommes s'entr'égorgent, pensai-je, c'est leur affaire, les Lièvres n'y perdront rien. La chambre sous le lit de laquelle j'étais parvenu à me retrancher fut occupée pendant quelques heures par des soldats rouges qui tirèrent par la fenêtre un bon nombre de coups de fusil, en criant avec un accent étranger: Vive le roi! Criez, leur disais-je, criez; on voit bien que vous n'êtes pas des Lièvres, et que ce roi n'a pas été à la chasse dans vos guérets. Bientôt je ne vis plus de soldats, ils avaient disparu: un pauvre homme, un sage sans doute, qui semblait n'avoir aucun goût pour la guerre, vint se réfugier dans ma retraite abandonnée, et se cacha philosophiquement dans une armoire, où il fut bientôt découvert et bafoué par des gens qui remplirent en un instant la chambre. Ceux-là n'avaient pas d'uniformes, leur toilette était même négligée. Ils fouillèrent partout en criant: Vive la liberté! comme s'ils avaient espéré la trouver dans ma mansarde des Tuileries. Il paraît que, parmi les Hommes, la liberté est la reine de ceux qui ne veulent pas de roi. Pendant que l'un d'entre eux arborait à la fenêtre un drapeau qui n'était pas blanc, les autres chantaient avec ferveur un beau chant dont j'ai retenu ces paroles:

Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé.

Quelques-uns étaient noirs de poudre et paraissaient s'être battus aussi bien que si on les eût payés pour cela. Comme ils ne cessaient de crier: Vive la liberté! je pensai que ces malheureux, avant d'être les plus forts, avant d'avoir pu se donner la joie de se garder eux-mêmes et de s'organiser en patrouilles volontaires, avaient sans doute été enfermés comme moi dans des paniers, ou emprisonnés dans de petites chambres, et forcés peut-être de faire du bruit sans rime ni raison en l'honneur du roi. Les faibles se laissent mettre le couteau sur la gorge, mais c'est toujours à charge de revanche.

O puissance magnétique de l'enthousiasme! Je fis trois pas vers ces Hommes, nos ennemis, et j'eus envie de crier comme eux: Vive la liberté! mais je me dis: A quoi bon?

Pendant ces trois journées, le croiriez-vous, ma chère Pie? douze cents Hommes furent tués et enterrés.

--Bah! lui dis-je, on enterre les morts, mais on n'enterre pas les idées.

--Hum, me répondit-il.

Le lendemain je vis revenir mon maître, qui ne s'était pas montré depuis vingt-quatre heures; il était bien changé, il avait retourné son habit, ce qui ne lui avait pas servi à grand'chose, et portait sur son épaule un flot de rubans aux trois couleurs.

J'appris, en l'écoutant causer avec sa femme, que j'avais vu de belles choses, que tout était perdu, qu'il n'y avait plus de roi, ni de domestiques de roi, qu'on parlait déjà de s'en passer, que Charles X était sorti pour ne plus rentrer, qu'il fallait bien se garder de prononcer son nom, que la situation était embarrassante, qu'on ne savait pas comment tout cela tournerait, que pour le moment il fallait faire ses paquets et déménager au plus vite, qu'ils étaient ruinés, etc., etc.

Bon, pensai-je, quoi qu'il arrive, j'y aurai toujours gagné de ne plus demeurer dans un palais et de ne plus battre du tambour.

Hélas! mes pauvres petits, le Lièvre propose, mais l'Homme dispose. Si jamais vous voyez une révolution, vous promît-on monts et merveilles, tremblez. Cette révolution, de laquelle j'avais tant espéré, de laquelle, en tout cas, j'étais bien innocent, ne fit qu'empirer mon triste sort. Au bout d'un mois, mon maître, de plus en plus ruiné, toujours sans place et sans pain, vit la misère approcher. La misère est pour les Hommes ce que l'hiver est pour les Lièvres quand il gèle à pierre fendre et que la terre est nue. Un jour sa femme pleurait, son enfant pleurait, nous pleurions tous: nous avions tous faim! (Si les riches croyaient à l'appétit des pauvres, ils auraient peur d'être dévorés par eux.) Je vis avec effroi mon maître désespéré fixer sur moi des regards qui me parurent féroces. Homme affamé n'a point d'entrailles. Jamais Lièvre ne courut plus grand danger. Dieu vous garde, enfants, d'avoir jamais la perspective de devenir un civet.

--Qu'est-ce que c'est qu'un civet? demanda le petit Lièvre, qui décidément était un intrépide questionneur.

--Un civet, répondit le vieillard, c'est un Lièvre _coupé par morceaux_ et cuit dans une casserole. Buffon a écrit des Lièvres: «Leur chair est excellente, leur sang même est très-bon à manger, _c'est le plus doux de tous les sangs_.» Cet Homme, qui, entre autres contes à dormir debout, prétend que nous dormons les yeux ouverts, a dit ailleurs que le style était l'Homme; j'en conclus qu'il dût être un monstre de cruauté.»

A cette réponse du vieillard, l'auditoire parut frappé de stupeur; le silence devint si grand, qu'on entendait l'herbe pousser.

«On ne me fera jamais croire, s'écria le vieux Lièvre, que le souvenir de cette époque de sa vie avait singulièrement ému, que le Lièvre ait été créé pour être mis à la broche, et que l'Homme n'ait rien de mieux à faire que de manger les autres animaux, ses frères.

Il fut donc question de m'immoler ce jour-là. Mais ma maîtresse fit observer que j'étais trop maigre.

Je ne connus qu'alors le bonheur d'être maigre, et je rendis grâce à la misère qui avait daigné ne me laisser que la peau et les os.

La petite fille parut comprendre tout ce que la question avait de gravité pour moi et pour ses plaisirs; et quoiqu'elle n'aimât guère le pain sec, elle eut la générosité de s'opposer au meurtre qu'on préméditait. Pour la seconde fois je lui dus la vie.--Si on le tue, dit-elle en pleurant à chaudes larmes, cela lui fera du mal; il ne pourra plus faire le mort, ni faire le beau, ni battre du tambour.

--Parbleu! s'écria mon maître en se frappant le front, cette petite fille me donne une idée, et je crois bien que nous sommes sauvés. Quand nous étions riches, mon Lièvre faisait de la musique pour notre plaisir à tous et pour le sien, il en fera maintenant pour de l'argent.

Il avait raison. Ils étaient sauvés, et pour mon malheur je fus leur sauveur. Tel que vous me voyez, à partir de ce jour, mon travail nourrit un homme, une femme et un enfant.»

III

Vie publique et politique.--Ses maîtres tombent à sa charge. La gloire n'est que fumée.

«Mais pour qui diable mon maître veut-il que je batte aux champs? me disais-je. Qu'est-ce qui peut donc être entré aux Tuileries après ce qui s'y est passé? Je sus plus tard qu'à l'exception du roi rien n'était changé dans mon ancienne demeure; que le beau monde n'avait pas cessé de s'y montrer, et les enfants d'y jouer avec les Poissons rouges.

Le soir même, je connus mon sort: je ne devais plus retourner dans ma royale mansarde. Mon maître dressa, dans les Champs-Élysées, une petite baraque en plein vent, qui se composait de quatre planches entourées de toile grise; et là, sur des tréteaux, à la face du ciel et de la terre, moi, Animal né libre, et citoyen de la grande forêt de Rambouillet, je fus obligé de me donner en spectacle aux Hommes, mes persécuteurs, aux dépens de ma fierté, de ma timidité et de ma santé.

Je me rappelle encore les paroles que mon maître m'adressa quelques instants avant mon début dans cette carrière difficile.