Vie privée et publique des animaux

Part 29

Chapter 293,839 wordsPublic domain

«Fi donc! quelle indigne pensée! Je veux faire un poëme comme Kacatogan, non pas en un chant, mais en vingt-quatre, comme tous les grands hommes; ce n'est pas assez, il y en aura quarante-huit, avec des notes et un appendice! Il faut que l'univers apprenne que j'existe. Je ne manquerai pas, dans mes vers, de déplorer mon isolement, mais ce sera de telle sorte, que les plus heureux me porteront envie. Puisque le ciel m'a refusé une femelle, je dirai un mal affreux de celles des autres. Je prouverai que tout est trop vert, hormis les raisins que je mange. Les Rossignols n'ont qu'à bien se tenir, je démontrerai, comme deux et deux font quatre, que leurs complaintes font mal au cœur et que leur marchandise ne vaut rien. Il faut que j'aille trouver Charpentier. Je veux me créer tout d'abord une puissante position littéraire. J'entends avoir autour de moi une cour composée non pas seulement de journalistes, mais d'auteurs véritables et même de femmes de lettres. J'écrirai un rôle pour mademoiselle Rachel, et si elle refuse de le jouer, je publierai à son de trompe que son talent est bien inférieur à celui d'une vieille actrice de province. J'irai à Venise, et je louerai, sur les bords du Grand-Canal, au milieu de cette cité féerique, le beau palais Moncenigo, qui coûte quatre livres dix sous par jour; là, je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de _Lara_ doit y avoir laissés. Du fond de ma solitude, j'inonderai le monde d'un déluge de rimes croisées, calquées sur la strophe de Spencer, où je soulagerai ma grande âme; je ferai soupirer toutes les Mésanges, roucouler toutes les Tourterelles, fondre en larmes toutes les Bécasses, et hurler toutes les vieilles Chouettes. Mais pour ce qui regarde ma personne, je me montrerai inexorable et inaccessible à l'amour. En vain me pressera-t-on, me suppliera-t-on d'avoir pitié des infortunées qu'auront séduites mes chants sublimes, à tout cela, je répondrai: «Foin!» O excès de gloire! mes manuscrits se vendront au poids de l'or, mes livres traverseront les mers; la renommée, la fortune me suivront partout; seul, je semblerai indifférent aux murmures de la foule qui m'environnera. En un mot, je serai un parfait Merle blanc, un véritable écrivain excentrique, fêté, choyé, admiré, envié, mais complétement grognon et insupportable.»

VII

Il ne me fallut pas plus de six semaines pour mettre au jour mon premier ouvrage. C'était, comme je me l'étais promis, un poëme en quarante-huit chants; il s'y trouvait bien quelques négligences à cause de la prodigieuse fécondité avec laquelle je l'avais écrit; mais je pensai que le public d'aujourd'hui, accoutumé à la belle littérature qui s'imprime au bas des journaux, ne m'en ferait pas un reproche.

J'eus un succès digne de moi, c'est-à-dire sans pareil. Le sujet de mon ouvrage n'était autre que moi-même; je me conformai en cela à la grande mode de notre temps. Je racontais mes souffrances passées avec une fatuité charmante; je mettais le lecteur au fait de mille détails domestiques du plus piquant intérêt; la description de l'écuelle de ma mère ne remplissait pas moins de quatorze chants: j'en avais compté les rainures, les trous, les bosses, les éclats, les échardes, les clous, les taches, les teintes diverses, les reflets; j'en montrais le dedans, le dehors, les bords, le fond, les côtés, les plans inclinés, les plans droits; passant au contenu, j'avais étudié les brins d'herbe, les pailles, les feuilles sèches, les petits morceaux de bois, les graviers, les gouttes d'eau, les débris de Mouches, les pattes de Hannetons cassées qui s'y trouvaient; c'était une description ravissante. Mais ne pensez pas que je l'eusse imprimée tout d'une venue, il y a des lecteurs impertinents qui l'auraient sautée; je l'avais habilement coupée par morceaux et entremêlée au récit, afin que rien n'en fût perdu; en sorte qu'au moment le plus intéressant et le plus dramatique, arrivaient tout à coup quinze pages d'écuelle. Voilà, je crois, un des grands secrets de l'art, et, comme je n'ai point d'avarice, en profitera qui voudra.

L'Europe entière fut émue à l'apparition de mon livre; elle dévora les révélations intimes que je daignais lui communiquer. Comment en eût-il été autrement? Non-seulement j'énumérais tous les faits qui se rattachaient à ma personne, mais je donnais encore au public un tableau complet de toutes les rêvasseries qui m'avaient passé par la tête depuis l'âge de deux mois; j'avais même intercalé, au plus bel endroit, une ode composée dans mon œuf. Bien entendu d'ailleurs que je ne négligeais pas de traiter en passant le grand sujet qui préoccupe maintenant tant de monde, à savoir, l'avenir de l'humanité. Ce problème m'avait paru intéressant; j'en ébauchai, dans un moment de loisir, une solution qui passa généralement pour satisfaisante.

On m'envoyait tous les jours des compliments en vers, des lettres de félicitation et des déclarations d'amour anonymes. Quant aux visites, je suivais rigoureusement le plan que je m'étais tracé; ma porte était fermée à tout le monde. Je ne pus cependant me dispenser de recevoir deux étrangers qui s'étaient annoncés comme étant de mes parents. L'un était un Merle du Sénégal, et l'autre un Merle de la Chine.

«Ah! monsieur, me dirent-ils en m'embrassant à m'étouffer, que vous êtes un grand Merle! que vous avez bien peint, dans votre poëme immortel, la profonde souffrance du génie méconnu! Si nous n'étions pas déjà aussi incompris que possible, nous le deviendrions après vous avoir lu. Combien nous sympathisons avec vos douleurs, avec votre sublime mépris du vulgaire! Nous aussi, monsieur, nous les connaissons par nous-mêmes, les peines secrètes que vous avez chantées! Voici deux sonnets que nous avons faits, l'un portant l'autre, et que nous vous prions d'agréer.

--Voici, en outre, ajouta le Chinois, de la musique que mon épouse a composée sur un passage de votre préface. Elle rend merveilleusement l'intention de l'auteur.

--Messieurs, leur dis-je, autant que j'en puis juger, vous me semblez doués d'un grand cœur et d'un esprit plein de lumières. Mais pardonnez-moi de vous faire une question. D'où vient votre mélancolie?

--Eh! monsieur, répondit l'habitant du Sénégal, regardez comme je suis bâti; mon plumage, il est vrai, est agréable à voir, et je suis revêtu de cette belle couleur verte qu'on voit briller sur les Canards, mais mon bec est trop court et mon pied trop grand; et voyez de quelle queue je suis affublé, la longueur de mon corps n'en fait pas les deux tiers. N'y a-t-il pas là de quoi se donner au diable?

--Et moi, monsieur, dit le Chinois, mon infortune est encore plus pénible; la queue de mon confrère balaye les rues, mais les polissons me montrent au doigt à cause que je n'en ai point.

--Messieurs, repris-je, je vous plains de toute mon âme; il est toujours fâcheux d'avoir trop ou trop peu n'importe de quoi. Mais permettez-moi de vous dire qu'il y a au Jardin des Plantes plusieurs personnes qui vous ressemblent, et qui demeurent là depuis longtemps fort paisiblement empaillées. De même qu'il ne suffit pas à une femme de lettres d'être dévergondée pour faire un bon livre, ce n'est pas non plus assez pour un Merle d'être mécontent pour avoir du génie. Je suis seul de mon espèce et je m'en afflige; j'ai peut-être tort, mais c'est mon droit. Je suis blanc, messieurs; devenez-le, et nous verrons ce que vous saurez dire.»

VIII

Malgré la résolution que j'avais prise et le calme que j'affectais, je n'étais pas heureux. Mon isolement, pour être glorieux, ne m'en semblait pas moins pénible, et je ne pouvais songer sans effroi à la nécessité où je me trouvais de passer ma vie entière dans le célibat. Le retour du printemps, en particulier, me causait une gêne mortelle, et je commençais à tomber de nouveau dans la tristesse, lorsqu'une circonstance imprévue décida de ma vie entière.

Il va sans dire que mes écrits avaient traversé la Manche, et que les Anglais se les arrachaient. Les Anglais s'arrachent tout, hormis ce qu'ils comprennent. Je reçus un jour de Londres une lettre signée d'une jeune Merlette:

«J'ai lu votre poëme, me disait-elle, et l'admiration que j'ai éprouvée m'a fait prendre la résolution de vous offrir ma main et ma personne. Dieu nous a créés l'un pour l'autre: je suis semblable à vous, je suis une Merlette blanche.»

On suppose aisément ma surprise et ma joie. «Une Merlette blanche! me dis-je, est-il bien possible? Je ne suis donc plus seul sur la terre!» Je me hâtai de répondre à la belle inconnue, et je le fis d'une manière qui témoignait assez combien sa proposition m'agréait. Je la pressais de venir à Paris ou de me permettre de voler près d'elle. Elle me répondit qu'elle aimait mieux venir parce que ses parents l'ennuyaient, qu'elle mettait ordre à ses affaires et que je la verrais bientôt.

Elle vint en effet quelques jours après. O bonheur! c'était la plus jolie Merlette du monde, et elle était encore plus blanche que moi. «Ah! mademoiselle, m'écriai-je, ou plutôt madame, car je vous considère à présent comme mon épouse légitime, est-il croyable qu'une créature si charmante se trouvât sur la terre sans que la renommée m'apprît son existence? Bénis soient les malheurs que j'ai éprouvés et les coups de bec que m'a donnés mon père, puisque le ciel me réservait une consolation si inespérée! Jusqu'à ce jour, je me croyais condamné à une solitude éternelle, et, à vous parler franchement, c'était un rude fardeau à porter; mais je me sens, en vous regardant, toutes les qualités d'un père de famille. Acceptez ma main sans délai; marions-nous à l'anglaise, sans cérémonie, et partons ensemble pour la Suisse.

--Je ne l'entends pas ainsi, me répondit la jeune Merlette; je veux que nos noces soient magnifiques et que tout ce qu'il y a en France de Merles un peu bien nés y soit solennellement rassemblé. Des gens comme nous doivent à leur propre gloire de ne pas se marier comme des Chats de gouttière; j'ai apporté une provision de _bank-notes_. Faites vos invitations, allez chez vos marchands, et ne lésinez pas sur les rafraîchissements.»

Je me conformai aveuglément aux ordres de la blanche Merlette. Nos noces furent d'un luxe écrasant; on y mangea dix mille Mouches. Nous reçûmes la bénédiction nuptiale d'un révérend père Cormoran, qui était archevêque _in partibus_. Un bal superbe termina la journée; enfin, rien ne manqua à mon bonheur.

Plus j'approfondissais le caractère de ma charmante femme, plus mon amour augmentait. Elle réunissait dans sa petite personne tous les agréments de l'âme et du corps. Elle était seulement un peu bégueule; mais j'attribuai cela à l'influence du brouillard anglais dans lequel elle avait vécu jusqu'alors, et je ne doutai pas que le climat de la France ne dissipât bientôt ce léger nuage.

Une chose qui m'inquiétait plus sérieusement, c'était une sorte de mystère dont elle s'entourait quelquefois avec une rigueur singulière, s'enfermant à clef avec ses caméristes, et passant ainsi des heures entières pour faire sa toilette, à ce qu'elle prétendait. Les maris n'aiment pas beaucoup ces fantaisies dans leur ménage. Il m'était arrivé vingt fois de frapper à l'appartement de ma femme sans pouvoir obtenir qu'on m'ouvrît la porte. Cela m'impatientait cruellement. Un jour, entre autres, j'insistai avec tant de mauvaise humeur, qu'elle se vit obligée de céder et de m'ouvrir un peu à la hâte, non sans se plaindre fort de mon importunité. Je remarquai en entrant une grosse bouteille pleine d'une espèce de colle faite avec de la farine et du blanc d'Espagne. Je demandai à ma femme ce qu'elle faisait de cette drogue; elle me répondit que c'était un opiat pour des engelures qu'elle avait.

Cet opiat me sembla tant soit peu louche; mais quelle défiance pouvait m'inspirer une personne si douce et si sage, qui s'était donnée à moi avec tant d'enthousiasme et une sincérité si parfaite? J'ignorais d'abord que ma bien-aimée fût une femme de plume; elle me l'avoua au bout de quelque temps, et elle alla même jusqu'à me montrer le manuscrit d'un roman où elle avait imité à la fois Walter Scott et Scarron. Je laisse à penser le plaisir que me causa une si aimable surprise. Non-seulement je me voyais possesseur d'une beauté incomparable, mais j'acquérais encore la certitude que l'intelligence de ma compagne était digne en tout point de mon génie. Dès cet instant, nous travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poëmes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là. Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne, choisissant toujours les sujets les plus dramatiques: des parricides, des rapts, des meurtres, et même jusqu'à des filouteries, ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de prêcher l'émancipation des Merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son esprit, aucun tour de force à sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l'œuvre. C'était le type de la Merlette lettrée.

Un jour qu'elle se livrait au travail avec une ardeur inaccoutumée, je m'aperçus qu'elle suait à grosses gouttes, et je fus étonné de voir en même temps qu'elle avait une grande tache noire dans le dos. «Eh! bon Dieu, lui dis-je, qu'est-ce donc? est-ce que vous êtes malade?» Elle parut d'abord un peu effrayée et même penaude; mais la grande habitude qu'elle avait du monde l'aida bientôt à reprendre l'empire admirable qu'elle gardait toujours sur elle-même. Elle dit que c'était une tache d'encre, et qu'elle y était fort sujette dans ses moments d'inspiration.

«Est-ce que ma femme déteint?» me dis-je tout bas. Cette pensée m'empêcha de dormir. La bouteille de colle me revint en mémoire. «O ciel! m'écriai-je, quel soupçon! Cette créature céleste ne serait-elle qu'une peinture, un léger badigeon? se serait-elle vernie pour abuser de moi? Quand je croyais presser sur mon cœur la sœur de mon âme, l'être privilégié créé pour moi seul, n'aurais-je donc épousé que de la farine?»

Poursuivi par ce doute horrible, je formai le dessein de m'en affranchir. Je fis l'achat d'un baromètre, et j'attendis avidement qu'il vînt à faire un jour de pluie. Je voulais emmener ma femme à la campagne, choisir un dimanche douteux et tenter l'épreuve d'une lessive. Mais nous étions en plein juillet; il faisait un beau temps effroyable.

L'apparence du bonheur et l'habitude d'écrire avaient fort excité ma sensibilité. Naïf comme j'étais, il m'arrivait parfois, en travaillant, que le sentiment fût plus fort que l'idée, et de me mettre à pleurer en attendant la rime. Ma femme aimait beaucoup ces rares occasions. Toute faiblesse masculine enchante l'orgueil féminin. Une certaine nuit que je limais une rature, selon le précepte de Boileau, il advint à mon cœur de s'ouvrir.

«O toi! dis-je à ma chère Merlette, toi, la seule et la plus aimée! toi, sans qui ma vie est un songe! toi, dont un regard, un sourire, métamorphosent pour moi l'univers, vie de mon cœur, sais-tu combien je t'aime? Pour mettre en vers une idée banale déjà usée par d'autres poëtes, un peu d'étude et d'attention me fait aisément trouver des paroles; mais où en prendrais-je jamais pour t'exprimer ce que ta beauté m'inspire? Le souvenir même de mes peines passées pourrait-il me fournir un mot pour te parler de mon bonheur présent? Avant que tu fusses venue à moi, mon isolement était celui d'un orphelin exilé, aujourd'hui c'est celui d'un roi. Dans ce faible corps, dont j'ai le simulacre jusqu'à ce que la mort en fasse un débris, dans cette petite cervelle enfiévrée où fermente une inutile pensée, sais-tu, mon ange, comprends-tu, ma belle, que rien ne peut être qui ne soit à toi? Écoute ce que mon cerveau peut dire, et sens combien mon amour est plus grand! Oh! que mon génie fût une perle, et que tu fusses Cléopâtre!»

En radotant ainsi, je pleurais sur ma femme et elle déteignait visiblement. A chaque larme qui tombait de mes yeux, apparaissait une plume, non pas même noire, mais du plus vieux roux (je crois qu'elle avait déjà déteint autre part). Après quelques minutes d'attendrissement, je me trouvais vis-à-vis d'un Oiseau décollé et désenfariné, identiquement semblable aux Merles les plus plats et les plus ordinaires.

Que faire? que dire? quel parti prendre? Tout reproche était inutile. J'aurais bien pu, à la vérité, considérer le cas comme rédhibitoire et faire casser mon mariage. Mais comment oser publier ma honte? N'était-ce pas assez de mon malheur? Je pris mon courage à deux pattes, je résolus de quitter le monde, d'abandonner la carrière des lettres, de fuir dans un désert, s'il était possible, d'éviter à jamais l'aspect d'une créature vivante et de chercher, comme Alceste,

. . . . . Un endroit écarté, Où d'être un Merle blanc on eût la liberté!

IX

Je m'envolai là-dessus, toujours pleurant; et le vent, qui est le hasard des Oiseaux, me rapporta sur une branche de Mortfontaine. Pour cette fois, on était couché. «Quel mariage! me disais-je; quelle équipée! C'est certainement à bonne intention que cette pauvre enfant s'est mis du blanc; mais je n'en suis pas moins à plaindre, ni elle moins rousse.»

Le Rossignol chantait encore. Seul, au fond de la nuit, il jouissait à plein cœur du bienfait de Dieu qui le rend si supérieur aux poëtes, et donnait librement sa pensée au silence qui l'entourait. Je ne pus résister à la tentation d'aller à lui et de lui parler.

«Que vous êtes heureux! lui dis-je; non-seulement vous chantez tant que vous voulez, et très-bien, et tout le monde écoute; mais vous avez une femme et des enfants, votre nid, vos amis, un bon oreiller de mousse, la pleine lune et pas de journaux. Rubini et Rossini ne sont rien auprès de vous; vous valez l'un et vous devinez l'autre. J'ai chanté aussi, monsieur, et c'est pitoyable; j'ai rangé des mots en bataille comme des soldats prussiens, et j'ai coordonné des fadaises pendant que vous étiez dans les bois. Votre secret peut-il s'apprendre?

--Oui, me répondit le Rossignol; mais ce n'est pas ce que vous croyez. Ma femme m'ennuie, je ne l'aime point; je suis amoureux de la Rose: Sadi, le Persan, en a parlé; je m'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas. Son calice est fermé à l'heure qu'il est, elle y berce un vieux Scarabée; et demain matin, quand je regagnerai mon lit, épuisé de souffrance et de fatigue, c'est alors qu'elle s'épanouira pour qu'une Abeille lui mange le cœur.»

ALFRED DE MUSSET.

LE MARI

DE LA REINE

Le premier acte politique auquel je pris part en qualité d'Abeille m'impressionna si vivement, que je suis forcée d'attribuer à son influence l'étrangeté qui signala ma vie. Permettez-moi d'entrer en matière sans un plus long préambule et de vous raconter immédiatement ce petit incident.

Je sortais de l'enfance et je venais d'être nommée citoyenne de la ruche, lorsqu'un matin je fus réveillée tout à coup par des bruits inaccoutumés. On frappait à la cloison, on murmurait, on m'appelait par mon nom...

«Qu'est-ce qu'il y a, m'écriai-je, qu'est-ce qu'il y a?

--Viens vite, mignonne, me répondit-on du dehors, on va exécuter _monsieur_, et tu fais partie du peloton d'honneur.»

Ces mots, que je comprenais à peine,--j'étais si jeune encore!--m'effrayèrent horriblement. Je savais bien que _monsieur_ devait être exécuté, mais l'idée que je pourrais jouer un rôle quelconque dans ce drame ne m'était jamais entrée dans l'esprit.

«Me voilà!» m'écriai-je.

Je fis en toute hâte un bout de toilette et je me précipitai dehors, en proie à la plus vive émotion. Je n'étais pas pâle, j'étais verte.

_Monsieur_ était l'un des plus beaux _Faux-Bourdons_ de la ruche, bien certainement. Un peu gros, mais bien pris, la physionomie douce et une grande distinction. Je l'avais vu bien souvent, accompagnant la Reine dans son inspection quotidienne, l'agaçant par ses reparties, la soutenant de sa patte, partageant avec elle le prestige de la souveraineté et offrant à tous le visage du plus heureux des princes et du plus aimé des époux.

Le peuple l'aimait peu, mais le craignait beaucoup, il avait l'oreille de la Reine; la Reine publiquement l'avait baisé au front, et l'on savait de source certaine, par l'une de ces demoiselles de la chambre, que _monsieur_ allait devenir père. C'était une nouvelle importante, quoiqu'elle nous fût familière, et en un instant, répétée de bouche en bouche, elle remplit chaque alvéole de joie.

Chacune de nous se voyait déjà transformée en nourrice ou en bonne d'enfants et entourée de marmaille, donnant la becquée à ceux-ci, dorlotant ceux-là; déjà l'on préparait dans chaque chambrette un petit coin douillet pour y recevoir le poupon, c'est ainsi que cela se passe chez nous; et le soir, avant de s'endormir, on s'indiquait certaines fleurs du voisinage dont le suc plus délicat fournirait sûrement un miel plus savoureux à toute cette marmaille qui d'un jour à l'autre allait faire son apparition.

Notre attente ne fut pas trompée: notre bien-aimée souveraine mit au monde dix mille jumeaux, tous beaux comme le jour et si forts, si robustes, si pleins de vie, qu'il eût été impossible de faire un choix.

Jamais de ma vie je n'ai vu une Reine plus fière de sa maternité. Le Prince-époux était rayonnant; aussi il ne se contenait pas d'aise, il embrassait incessamment tous ses enfants les uns après les autres, ce qui lui demandait beaucoup de temps à cause du nombre, puis courait savoir des nouvelles de la Reine et revenait bien vite distribuer encore trois ou quatre mille baisers.

J'avais assisté à tout cela, j'avais vu _monsieur_ dans toute sa gloire, et, tout à coup, on me réveille, j'accours et j'aperçois mon Prince qu'on traîne au dernier supplice... bien plus, je suis désignée moi-même pour exécuter la sentence; horreur!

_Monsieur_ fit preuve dans cette circonstance d'une lâcheté excusable, à coup sûr, en un pareil moment. Songez que la nature l'ayant privé de toute arme défensive et offensive, il était complétement à notre discrétion.

«Qu'ai-je fait, ô ma Reine? s'écriait-il en se roulant aux pieds de la souveraine; encore une heure, accordez-moi une heure!... un quart d'heure... cinq minutes... j'ai des révélations à faire, Princesse, j'ai des aveux...

--Dépêchons, mesdemoiselles, répliquait la Reine en dissimulant mal la contrainte qu'elle imposait à son cœur. Il faut que la force reste à la loi: exécutez ce jeune homme désormais inutile; allons, mesdemoiselles, vous m'entendez, dépêchons!»

La Reine rentra dans son cabinet de travail, encore tout plein des souvenirs du Prince, et en un instant la malheureuse victime fut percée de mille coups. Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas cette scène-là. Je fis semblant de faire comme toutes ces demoiselles, mais mon aiguillon ne se rougit pas ce jour-là du sang de l'innocent. Il me resta de tout cela une grande tristesse.

«Il y a chez les peuples les plus avancés des lois bien barbares, me disais-je à part moi; pauvres messieurs! pauvres messieurs!» Ces pauvres _messieurs_, vulgairement appelés _Faux-Bourdons_, étaient dans notre ruche au nombre de six cents environ, tous appelés à monter d'un jour à l'autre les marches du trône, mais tous appelés aussi à payer cet excès d'honneur par une mort violente et immédiate. Cette perspective donnait à la plupart d'entre eux une physionomie triste qui contrastait singulièrement avec la gaieté générale. Au milieu de l'animation universelle, parmi ces milliers de travailleuses, on les voyait passer lentement, désœuvrés, abattus, effrayés de leur gloire prochaine; au moindre bruit ils se retournaient en tressaillant.

«Ne serait-ce pas la Reine qui nous appelle?» semblaient-ils dire. Et bien vite ils se perdaient dans la foule et s'échappaient hors de la ruche.