Vie privée et publique des animaux

Part 28

Chapter 283,891 wordsPublic domain

Je fis un effort pour me lever; mais la fatigue du voyage et la douleur que je ressentais de ma chute me paralysaient tous les membres. A peine me fus-je dressé sur mes pattes, que la défaillance me reprit, et je retombai sur le flanc.

L'affreuse pensée de la mort se présentait déjà à mon esprit, lorsque, à travers les bluets et les coquelicots, je vis venir à moi, sur la pointe du pied, deux charmantes personnes. L'une était une petite Pie fort bien mouchetée et extrêmement coquette, et l'autre une Tourterelle couleur de rose. La Tourterelle s'arrêta, à quelques pas de distance, avec un grand air de pudeur et de compassion pour mon infortune; mais la Pie s'approcha en sautillant de la manière la plus agréable du monde.

«Eh! bon Dieu! pauvre enfant, que faites-vous là? me demanda-t-elle d'une voix folâtre et argentine.

--Hélas! madame la marquise, répondis-je (car c'en devait être une, pour le moins), je suis un pauvre diable de voyageur que son postillon a laissé en route, et je suis en train de mourir de faim.

--Sainte Vierge! que me dites-vous?» répondit-elle; et aussitôt elle se mit à voltiger çà et là sur les buissons qui nous entouraient, allant et venant de côté et d'autre, m'apportant quantité de baies et de fruits, dont elle fit un petit tas près de moi, tout en continuant ses questions:

«Mais qui êtes-vous? mais d'où venez-vous? C'est une chose incroyable que votre aventure! Et où alliez-vous? Voyager seul, si jeune, car vous sortez de votre première mue! Que font vos parents? d'où sont-ils? comment vous laissent-ils dans cet état-là? Mais c'est à faire dresser les plumes sur la tête!»

Pendant qu'elle parlait, je m'étais soulevé un peu de côté et je mangeais de grand appétit. La Tourterelle restait immobile, me regardant toujours d'un œil de pitié. Cependant elle remarqua que je retournais la tête d'un air languissant, et elle comprit que j'avais soif. De la pluie tombée dans la nuit une goutte restait sur un brin de mouron; elle recueillit timidement cette goutte dans son bec et me l'apporta toute fraîche. Certainement, si je n'eusse pas été si malade, une personne si réservée ne se serait jamais permis une pareille démarche.

Je ne savais pas encore ce que c'est que l'amour, mais mon cœur battait violemment. Partagé entre deux émotions diverses, j'étais pénétré d'un charme inexprimable. Ma panetière était si gaie, mon échanson si pensif et si doux, que j'aurais voulu déjeuner ainsi pendant toute l'éternité. Malheureusement tout a un terme, même l'appétit d'un convalescent. Le repas fini, et mes forces revenues, je satisfis la curiosité de la petite Pie, et lui racontai mes malheurs avec autant de sincérité que je l'avais fait la veille devant le Pigeon. La Pie m'écouta avec plus d'attention qu'il ne semblait devoir lui appartenir, et la Tourterelle me donna des marques charmantes de sa profonde sensibilité. Mais lorsque j'en fus à toucher le point capital qui causait ma peine, c'est-à-dire l'ignorance où j'étais de moi-même:

«Plaisantez-vous? s'écria la Pie, vous, un Merle! vous, un Pigeon! Fi donc! vous êtes une Pie, mon cher enfant, Pie s'il en fut, et très-gentille Pie, ajouta-t-elle en me donnant un petit coup d'aile, comme qui dirait un coup d'éventail.

--Mais, madame la marquise, répondis-je, il me semble que pour une Pie je suis d'une couleur, ne vous en déplaise...

--Une Pie russe, mon cher, vous êtes une Pie russe! Vous ne savez pas qu'elles sont blanches? Pauvre garçon, quelle innocence!

--Mais, madame, repris-je, comment serais-je une Pie russe, étant né au fond du Marais, dans une vieille écuelle cassée?

--Ah! le bon enfant! Vous êtes de l'invasion, mon cher; croyez-vous qu'il n'y ait que vous? Fiez-vous à moi, et laissez-vous faire; je veux vous emmener tout à l'heure et vous montrer les plus belles choses de la terre.

--Où cela, madame, s'il vous plaît?

--Dans mon palais vert, mon mignon. Vous verrez quelle vie on y mène! Vous n'aurez pas plutôt été Pie un quart d'heure que vous ne voudrez plus entendre parler d'autre chose. Nous sommes là une centaine, non pas de ces grosses Pies de village qui demandent l'aumône sur les grands chemins, mais toutes nobles et de bonne compagnie, effilées, lestes et pas plus grosses que le poing. Pas une de nous n'a ni plus ni moins de sept marques noires et de cinq marques blanches; c'est une chose invariable, et nous méprisons le reste du monde. Les marques noires vous manquent, il est vrai, mais votre qualité de Russe suffira pour vous faire admettre. Notre vie se compose de deux choses: caqueter et nous attifer. Depuis le matin jusqu'à midi nous nous attifons, et depuis midi jusqu'au soir nous caquetons. Chacune de nous perche sur un arbre, le plus haut et le plus vieux possible. Au milieu de la forêt s'élève un chêne immense, inhabité, hélas! C'était la demeure du feu roi Pie X, où nous allons en pèlerinage, en poussant de bien gros soupirs; mais, à part ce léger chagrin, nous passons le temps à merveille. Nos femmes ne sont pas plus bégueules que nos maris ne sont jaloux, mais nos plaisirs sont purs et honnêtes, parce que notre cœur est aussi noble que notre langage est libre et joyeux. Notre fierté n'a pas de bornes, et si un Geai ou toute autre canaille vient par hasard à s'introduire chez nous, nous le plumons impitoyablement. Mais nous n'en sommes pas moins les meilleures gens du monde, et les Passereaux, les Mésanges, les Chardonnerets, qui vivent dans nos taillis, nous trouvent toujours prêts à les aider, à les nourrir et à les défendre. Nulle part il n'y a plus de caquetage que chez nous, et nulle part moins de médisance. Nous ne manquons pas de vieilles Pies dévotes, qui disent leurs patenôtres toute la journée, mais la plus éventée de nos jeunes commères peut passer, sans crainte d'un coup de bec, près de la plus sévère douairière. En un mot, nous vivons de plaisir, d'honneur, de bavardage, de gloire et de chiffons.

--Voilà qui est fort beau, madame, répliquai-je, et je serais certainement mal appris de ne point obéir aux ordres d'une personne comme vous. Mais avant d'avoir l'honneur de vous suivre, permettez-moi, de grâce, de dire un mot à cette bonne demoiselle qui est ici.--Mademoiselle, continuai-je en m'adressant à la Tourterelle, parlez-moi franchement, je vous en supplie; pensez-vous que je sois véritablement une Pie russe?»

A cette question, la Tourterelle baissa la tête et devint rouge-pâle comme les rubans de Lolotte.

«Mais, monsieur, dit-elle, je ne sais si je puis...

--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle; mon dessein n'a rien qui puisse vous offenser, bien au contraire. Vous me paraissez toutes deux si charmantes, que je fais ici le serment d'offrir mon cœur et ma patte à celle de vous qui en voudra, dès l'instant que je saurai si je suis Pie ou autre chose; car en vous regardant, ajoutai-je, parlant un peu plus bas à la jeune personne, je me sens je ne sais quoi de Tourtereau qui me tourmente singulièrement.

--Mais, en effet, dit la Tourterelle en rougissant encore davantage, je ne sais si c'est le reflet du soleil qui tombe sur vous à travers ces coquelicots, mais votre plumage me semble avoir une légère teinte...»

Elle n'osa en dire plus long. «O perplexité! m'écriai-je, comment savoir à quoi m'en tenir? comment donner mon cœur à l'une de vous, lorsqu'il est si cruellement déchiré? O Socrate! quel précepte admirable, mais difficile à suivre, tu nous as donné, quand tu as dit: «Connais-toi toi-même!»

Depuis le jour où une malheureuse chanson avait si fort contrarié mon père, je n'avais pas fait usage de ma voix. En ce moment il me vint à l'esprit de m'en servir comme d'un moyen pour discerner la vérité. «Parbleu! pensais-je, puisque monsieur mon père m'a mis à la porte dès le premier couplet, c'est bien le moins que le second produise quelque effet sur ces dames.» Ayant donc commencé par m'incliner poliment, comme pour réclamer l'indulgence, à cause de la pluie que j'avais reçue, je me mis d'abord à siffler, puis à gazouiller, puis à faire des roulades, puis enfin à chanter à tue-tête, comme un muletier espagnol, en plein vent.

A mesure que je chantais, la petite Pie s'éloignait de moi d'un air de surprise qui devint bientôt de la stupéfaction, puis qui passa à un sentiment d'effroi accompagné d'un profond ennui. Elle décrivait des cercles autour de moi, comme un Chat autour d'un morceau de lard trop chaud qui vient de le brûler, mais auquel il voudrait pourtant goûter encore. Voyant l'effet de mon épreuve, et voulant la pousser jusqu'au bout, plus la pauvre marquise montrait d'impatience, plus je m'égosillais à chanter. Elle résista pendant vingt-cinq minutes à mes mélodieux efforts; enfin, n'y pouvant plus tenir, elle s'envola à grand bruit et regagna son palais de verdure. Quant à la Tourterelle, elle s'était, presque dès le commencement, profondément endormie.

«Admirable effet de l'harmonie! pensai-je. O Marais! ô écuelle maternelle! plus que jamais je reviens à vous.»

Au moment où je m'élançai pour partir, la Tourterelle rouvrit les yeux: «Adieu, dit-elle, étranger si gentil et si ennuyeux! Mon nom est Gourouli, souviens-toi de moi.

--Belle Gourouli, lui répondis-je de loin, vous êtes bonne, douce et charmante, je voudrais vivre et mourir pour vous; mais vous êtes couleur de rose, tant de bonheur n'est pas fait pour moi.»

IV

Le triste effet produit par mon chant ne laissait pas que de m'attrister. «Hélas! musique, hélas! poésie, me répétais-je en regagnant Paris, qu'il y a peu de cœurs qui vous comprennent!»

En faisant ces réflexions, je me cognai la tête contre celle d'un Oiseau qui volait dans le sens opposé au mien. Le choc fut si rude et si imprévu, que nous tombâmes tous deux sur la cime d'un arbre qui, par bonheur, se trouva là. Après que nous nous fûmes un peu secoués, je regardai le nouveau venu, m'attendant à une querelle. Je vis avec surprise qu'il était blanc; à la vérité, il avait la tête un peu plus grosse que moi, et, sur le front, une espèce de panache qui lui donnait un air héroï-comique; de plus, il portait sa queue fort en l'air, avec une grande magnanimité. Du reste, il ne me parut nullement disposé à la bataille; nous nous abordâmes fort civilement et nous nous fîmes de mutuelles excuses, après quoi nous entrâmes en conversation. Je pris la liberté de lui demander son nom et de quel pays il était.

«Je suis étonné, me dit-il, que vous ne me reconnaissiez pas. Est-ce que vous n'êtes pas des nôtres?

--En vérité, monsieur, répondis-je, je ne sais pas desquels je suis. Tout le monde me demande et me dit la même chose; il faut que ce soit une gageure qu'on ait faite.

--Vous voulez rire, répliqua-t-il, votre costume vous sied trop bien pour que je méconnaisse un confrère. Vous appartenez infailliblement à ce corps illustre et vénérable qu'on nomme en latin _Cacuata_, en langue savante _Kakatoès_, et en jargon vulgaire _Katakoua_.

--Ma foi, monsieur, cela est possible, et ce serait bien de l'honneur pour moi. Et que fait-on dans cette compagnie?

--Rien, monsieur, et on est payé pour cela.

--Alors, je crois volontiers que j'en suis. Mais ne laissez pas de faire comme si je n'en étais pas, et daignez m'apprendre à qui j'ai la gloire de parler.

--Je suis, répondit l'inconnu, le grand poëte Kacatogan. J'ai fait de puissants voyages, monsieur, des traversées arides et de cruelles pérégrinations. Ce n'est pas d'hier que je rime, et ma muse a eu des malheurs. J'ai fredonné sous Louis XVI, monsieur, j'ai braillé pour la République, j'ai noblement chanté l'Empire, j'ai discrètement loué la Restauration, j'ai même fait un effort dans ces derniers temps et je me suis soumis, non sans peine, aux exigences de ce siècle sans goût. J'ai lancé dans le monde des distiques piquants, des hymnes sublimes, de gracieux dithyrambes, de pieuses élégies, des drames chevelus, des romans crépus, des vaudevilles poudrés et des tragédies chauves. En un mot, je puis me flatter d'avoir ajouté au temple des Muses quelques festons galants, quelques sombres créneaux, et quelques ingénieuses arabesques. Que voulez-vous? je me suis fait vieux, je me suis mis de l'Académie. Mais je rime encore vertement, monsieur, et, tel que vous me voyez, je rêvais à un poëme en un chant, qui n'aura pas moins de six pages, quand vous m'avez fait une bosse au front. Du reste, si je puis vous être bon à quelque chose, je suis tout à votre service.

--Vraiment, monsieur, vous le pouvez, répliquai-je; car vous me voyez en ce moment dans un grand embarras poétique. Je n'ose dire que je sois un poëte, ni surtout un aussi grand poëte que vous, ajoutai-je en le saluant; mais j'ai reçu de la nature un gosier qui me démange quand je me sens bien aise, ou que j'ai du chagrin. A vous dire la vérité, j'ignore absolument les règles.

--Je les ai oubliées, dit Kacatogan; ne vous inquiétez pas de cela.

--Mais il m'arrive, repris-je, une chose fâcheuse; c'est que ma voix produit sur ceux qui l'entendent à peu près le même effet que celle d'un certain Jean de Nivelle sur... Vous savez ce que je veux dire.

--Je le sais, dit Kacatogan, je connais par moi-même cet effet bizarre. La cause ne m'en est pas connue, mais l'effet est incontestable.

--Eh bien, monsieur, vous qui me semblez être le Nestor de la poésie, sauriez-vous, je vous prie, un remède à ce pénible inconvénient?

--Non, dit Kacatogan, pour ma part, je n'en ai jamais pu trouver. Je m'en suis fort tourmenté étant jeune, à cause qu'on me sifflait toujours; mais à l'heure qu'il est, je n'y songe plus. Je crois que cette répugnance vient de ce que le public en lit d'autres que nous; cela le distrait.

--Je le pense comme vous. Mais vous conviendrez, monsieur, qu'il est dur pour une créature bien intentionnée de mettre les gens en fuite dès qu'il lui prend un bon mouvement. Voudriez-vous me rendre le service de m'écouter et de me dire sincèrement votre avis?

--Très-volontiers, dit Kacatogan; je suis tout oreilles.»

Je me mis à chanter aussitôt, et j'eus la satisfaction de voir que Kacatogan ne s'enfuyait ni ne s'endormait. Il me regardait fixement, et, de temps en temps, il inclinait la tête d'un air d'approbation, avec une espèce de murmure flatteur. Mais je m'aperçus bientôt qu'il ne m'écoutait pas, et qu'il rêvait à son poëme. Profitant d'un moment où je reprenais haleine, il m'interrompit tout à coup.

«Je l'ai pourtant trouvée cette rime, dit-il en souriant et en branlant la tête; c'est la soixante mille sept cent quatorzième qui sort de cette cervelle-là! Et l'on ose dire que je vieillis! Je vais lire cela aux bons amis, je vais le leur lire, et nous verrons ce qu'on en dira!»

Parlant ainsi, il prit son vol et disparut, ne semblant plus se souvenir de m'avoir rencontré.

V

Resté seul et désappointé, je n'avais rien de mieux à faire que de profiter du reste du jour et de voler à tire-d'aile vers Paris. Malheureusement, je ne savais pas ma route. Mon voyage avec le Pigeon avait été trop rapide et trop peu agréable pour me laisser un souvenir exact, en sorte qu'au lieu d'aller tout droit, je tournai à gauche, au Bourget, et, surpris par la nuit, je fus obligé de chercher un gîte dans les bois de Mortfontaine.

Tout le monde se couchait lorsque j'arrivai. Les Pies et les Geais, qui, comme on le sait, sont les plus mauvais coucheurs de la terre, se chamaillaient de tous les côtés. Dans les buissons piaillaient les Moineaux en piétinant les uns sur les autres; au bord de l'eau marchaient gravement deux Hérons, perchés sur leurs longues échasses, dans l'attitude de la méditation, Georges-Dandins du lieu, attendant patiemment leurs femmes. D'énormes Corbeaux, à moitié endormis, se posaient lourdement sur la pointe des arbres les plus élevés et nasillaient leurs prières du soir. Plus bas, les Mésanges amoureuses se pourchassaient encore dans les taillis, tandis qu'un Pic-Vert ébouriffé poussait son ménage par derrière pour le faire entrer dans le creux d'un arbre. Des phalanges de Friquets arrivaient des champs en dansant en l'air comme des bouffées de fumée, et se précipitaient sur un arbrisseau qu'elles couvraient tout entier; des Pinsons, des Fauvettes, des Rouges-Gorges, se groupaient légèrement sur des branches découpées comme des cristaux sur une girandole. De toutes parts résonnaient des voix qui disaient bien distinctement: «Allons, ma femme!--Allons, ma fille!--Venez, ma belle!--Par ici, ma mie!--Me voilà, mon cher!--Bonsoir, ma maîtresse!--Adieu, mes amis!--Dormez bien, mes enfants!»

Quelle position pour un célibataire que de coucher dans une pareille auberge! J'eus la tentation de me joindre à quelques Oiseaux de ma taille et de leur demander l'hospitalité. «La nuit, pensais-je, tous les Oiseaux sont gris, et d'ailleurs est-ce faire tort aux gens que de dormir poliment près d'eux?»

Je me dirigeai d'abord vers un fossé où se rassemblaient des Étourneaux; ils faisaient leur toilette de nuit avec un soin tout particulier, et je remarquai que la plupart d'entre eux avaient les ailes dorées et les pattes vernies; c'étaient les dandys de la forêt. Ils étaient assez bons enfants et ne m'honorèrent d'aucune attention. Mais leurs propos étaient si creux, ils se racontaient avec tant de fatuité leurs tracasseries et leurs bonnes fortunes, ils se frottaient si lourdement l'un à l'autre, qu'il me fut impossible d'y tenir.

J'allai ensuite me percher sur une branche où s'alignaient une demi-douzaine d'Oiseaux de différentes espèces. Je pris modestement la dernière place à l'extrémité de la branche, espérant qu'on m'y souffrirait. Par malheur, ma voisine était une vieille Colombe, aussi sèche qu'une girouette rouillée. Au moment où je m'approchai d'elle, le peu de plumes qui couvraient ses os était l'objet de sa sollicitude; elle feignait de les éplucher, mais elle eût trop craint d'en arracher une; elle les passait seulement en revue pour voir si elle avait son compte. A peine l'eus-je touchée du bout de l'aile, qu'elle se redressa majestueusement:

«Qu'est-ce que vous faites donc, monsieur?» me dit-elle en pinçant le bec avec une pudeur britannique.

Et, m'allongeant un grand coup de coude, elle me jeta à bas avec une vigueur qui eût fait honneur à un portefaix.

Je tombai dans une bruyère où dormait une grosse Gelinotte. Ma mère elle-même dans son écuelle n'avait pas un tel air de béatitude. Elle était si rebondie, si épanouie, si bien assise sur son triple ventre, qu'on l'eût prise pour un pâté dont on avait mangé la croûte. Je me glissai furtivement près d'elle. «Elle ne s'éveillera pas, me disais-je; et, en tout cas, une si bonne grosse maman ne peut pas être bien méchante.» Elle ne le fut pas en effet. Elle ouvrit les yeux à demi, et me dit en poussant un léger soupir:

«Tu me gênes, mon petit, va-t'en de là.»

Au même instant, je m'entendis appeler. C'étaient des Grives qui, du haut d'un sorbier, me faisaient signe de venir à elles. «Voilà enfin de bonnes âmes,» pensai-je. Elles me firent place en riant comme des folles, et je me fourrai aussi lestement dans leur groupe emplumé qu'un billet doux dans un manchon; mais je ne tardai pas à juger que ces dames avaient mangé plus de raisin qu'il n'est raisonnable de le faire; elles se soutenaient à peine sur les branches, et leurs plaisanteries de mauvaise compagnie, leurs éclats de rire et leurs chansons grivoises me forcèrent de m'éloigner.

Je commençais à désespérer, et j'allais m'endormir dans un coin solitaire, lorsqu'un Rossignol se mit à chanter. Tout le monde aussitôt fit silence. Hélas! que sa voix était pure! que sa mélancolie même paraissait douce! Loin de troubler le sommeil d'autrui, ses accords semblaient le bercer. Personne ne songeait à le faire taire, personne ne trouvait mauvais qu'il chantât sa chanson à pareille heure; son père ne le battait pas, ses amis ne prenaient pas la fuite. «Il n'y a donc que moi, m'écriai-je, à qui il soit défendu d'être heureux? Partons, fuyons ce monde cruel; mieux vaut chercher ma route dans les ténèbres, au risque d'être avalé par quelque Hibou, que de me laisser déchirer ainsi par le spectacle du bonheur des autres.»

Sur cette pensée, je me remis en chemin et j'errai longtemps au hasard. Aux premières clartés du jour, j'aperçus les tours de Notre-Dame. En un clin d'œil j'y atteignis, et je ne promenai pas longtemps mes regards sur la ville avant de reconnaître notre jardin. J'y volai plus vite que l'éclair... Hélas! il était vide. J'appelai en vain mes parents. Personne ne me répondit. L'arbre où se tenait mon père, le buisson maternel, l'écuelle chérie, tout avait disparu. La cognée avait tout détruit: au lieu de l'allée verte où j'étais né, il ne restait qu'un cent de fagots.

VI

Je cherchai d'abord mes parents dans tous les jardins d'alentour; mais ce fut peine perdue; ils s'étaient sans doute réfugiés dans quelque quartier éloigné, et je ne pus jamais savoir de leurs nouvelles.

Pénétré d'une tristesse affreuse, j'allai me percher sur la gouttière où la colère de mon père m'avait d'abord exilé. J'y passai les jours et les nuits à déplorer ma triste existence. Je ne dormais plus; je mangeais à peine; j'étais près de mourir de douleur.

Un jour que je me lamentais comme à l'ordinaire: «Ainsi donc, me disais-je tout haut, je ne suis ni un Merle, puisque mon père me plumait, ni un Pigeon, puisque je suis tombé en route quand j'ai voulu aller en Belgique, ni une Pie russe, puisque la petite marquise s'est bouché les oreilles dès que j'ai ouvert le bec, ni une Tourterelle, puisque Gourouli, la bonne Gourouli elle-même ronflait comme un moine quand je chantais, ni un Perroquet, puisque Kacatogan n'a pas daigné m'écouter, ni un Oiseau quelconque, enfin, puisqu'à Mortfontaine on m'a laissé coucher tout seul; et cependant j'ai des plumes sur le corps, voilà des pattes et voilà des ailes; je ne suis point un monstre, témoin Gourouli et cette petite marquise elle-même qui me trouvaient assez à leur gré: par quel mystère inexplicable ces plumes, ces ailes et ces pattes ne sauraient-elles former un ensemble auquel on puisse donner un nom? Ne serais-je pas, par hasard?...»

J'allais poursuivre mes doléances, lorsque je fus interrompu par deux portières qui se disputaient dans la rue.

«Ah parbleu! dit l'une d'elles à l'autre, si tu en viens jamais à bout, je te fais cadeau d'un Merle blanc.

--Dieu juste! m'écriai-je, voilà mon affaire. O Providence, je suis fils d'un Merle et je suis blanc; je suis un Merle blanc!»

Cette découverte, il faut l'avouer, modifia beaucoup mes idées. Au lieu de continuer à me plaindre, je commençai à me rengorger et à marcher fièrement le long de la gouttière en regardant l'espace d'un air victorieux. «C'est quelque chose, me dis-je, que d'être un Merle blanc, cela ne se trouve pas dans le pas d'un Ane. J'étais bien bon de m'affliger de ne pas rencontrer mon semblable; c'est le sort du génie, c'est le mien. Je voulais fuir le monde, je veux l'étonner. Puisque je suis cet Oiseau sans pareil dont le vulgaire nie l'existence, je dois et prétends me comporter comme tel, ni plus ni moins que le Phénix, et mépriser le reste des volatiles. Il faut que j'achète les mémoires d'Alfieri et les poëmes de lord Byron; cette nourriture substantielle m'inspirera un noble orgueil, sans compter celui que Dieu m'a donné; oui, je veux ajouter, s'il se peut, au prestige de ma naissance. La nature m'a fait rare, je me ferai mystérieux. Ce sera une faveur, une gloire de me voir. Et au fait, ajoutais-je plus bas, si je me montrais tout bonnement pour de l'argent?