Vie privée et publique des animaux
Part 27
«Je vous en félicite, me dit mon maître, c'est encore une des plus profitables manières d'être Chien qui existe. Au moins, si l'on ne sait rien en sortant du collége, on a l'air de savoir quelque chose: l'important ce n'est pas d'être, c'est de paraître.»
On dit que je me suis vendu, on se trompe: j'ai été acheté, voilà tout; du reste, la place qui vient de m'être donnée a cet avantage sur la plupart des autres places, qu'on ne l'a enlevée à personne pour me la donner. Elle a été créée exprès pour moi.
On sonne.--C'est une députation des notables Animaux du Jardin.
«Nous venons, dit le chef de la députation, représenter humblement à Votre Altesse qu'il manque quelque chose à notre glorieuse révolution.
--Quoi donc? dit le RENARD.
--Sire, répondit M. le député, que dirait la postérité si elle apprenait que nous avons fait une révolution sans boire ni manger?
--Messieurs, leur dit Sa Majesté RENARD Ier, je vois avec plaisir que vous n'oubliez rien, et que la patrie peut compter sur vous. Allons dîner.»
La prairie qui se trouve en face de l'Amphithéâtre servit de salle à manger. Il avait été résolu qu'on se passerait de table, pour que chacun pût jouir d'une liberté illimitée dans cette fête nationale, et qu'on mangerait comme on l'entendrait, qui son foin, qui son grain, qui ses végétaux, le repas devant être tout pythagoricien, en dépit des Animaux carnassiers qui ne trouvaient pas leur compte à cette maigre chair. Mais il eût été dérisoire de s'entre-manger dans une assemblée où il ne devait être question que d'union et de fraternité.
Les honneurs de la réunion furent faits par des commissaires qui s'étaient choisis eux-mêmes comme étant les plus huppés. Monseigneur le RENARD fut naturellement nommé président du banquet. Comme on connaissait ses goûts, on lui donna pour voisins, d'un côté, un OISON, de l'autre, une jeune POULE D'INDE. Mais ces oiseaux, qui n'avaient pas d'ambition, ne parurent pas très-touchés de l'insigne honneur qu'on leur avait fait, et soit ignorance du monde, soit patriotisme, ils se tinrent constamment à une distance assez grande de leur illustre voisin.
Comme les Insectes avaient joué un très-beau rôle dans cette journée, et qu'on ne pouvait se dissimuler qu'on leur devait tout, il avait bien fallu se résigner à leur faire une petite place. On les avait donc relégués à une des extrémités de la salle, en leur faisant entendre qu'on leur donnait la place d'honneur, et de temps en temps on laissait passer de leur côté quelques brins de cette mauvaise herbe qui pousse toujours et dont personne ne voulait plus. Au fond, ils n'étaient pas très-contents; mais on leur disait tant de choses flatteuses, qu'ils finirent par se montrer satisfaits.
Du reste, les ingénus qui étaient venus avec l'intention de dîner avaient compté sans leur hôte. Ce repas ressembla à tous les repas de ce genre. Ceux qui n'avaient guère faim eurent seuls assez à manger; mais à l'exception de quelques-uns qui prenaient tout, personne ne put se vanter d'en avoir eu à bouche que veux-tu.
On y parla plus qu'on n'y dîna. Les plus hautes questions furent nécessairement mises sur le tapis. Il fallait entendre tout ce qui se disait sur l'ancienne rédaction! Pauvre vieux LIÈVRE, de quoi te mêlais-tu? Infortuné PAPILLON, CHATTE sans mœurs, orgueilleux FRIQUET, et vous, sensible DUCHESSE, et toi surtout, LÉZARD inutile! comment vous traita-t-on? Combien de vérités vous furent dites! Que n'étiez-vous là? Pourquoi êtes-vous morts? c'était pourtant le moment de vivre et de vous amender. «Où allions-nous? où allions-nous? s'écriait-on de tous côtés; et quelle bonne idée nous avons eu de faire une révolution!--Quand ceux qui gouvernent n'en font pas, il faut bien que ceux qui sont gouvernés en fassent,» disait LE SANGLIER. Et puis chacun faisait ses plans, racontait ses projets: «Je dirai blanc.--Je dirai noir.--Je dirai rouge.--J'aurai de l'esprit.--Je suis une Bête de génie, etc., etc.» Voilà ce qu'on entendait.
LE RENARD écoutait tout le monde, souriait à tout le monde, avait un mot agréable pour tout le monde, contentait tout le monde enfin, ou peu s'en faut. «Vous ne mangez pas,» disait-il au GLOUTON.--Et à L'OURS BLANC: «Seriez-vous malade? Je vous trouve un peu pâle.»--Et à son vis-à-vis: «LES LOUPS n'ont-ils plus de dents?»--Et au PINGOUIN qui bâillait: «Vous amusez-vous?»--Et à L'AIGLE BLANC: «Espérez, la nationalité polonaise ne périra pas.»--«Mais parlez donc,» disait-il au MERLE.--«Creusez-vous toujours?» disait-il au MULOT. Et à tous enfin, il répétait: «Mes bons amis, vous écrirez tout ce que vous voudrez.»
Enfin le grand moment arriva, le moment de boire et de porter des toasts, et de parler tout seul et tout debout. Vous eussiez vu chacun se prendre la tête à deux pattes, se gratter le front, et remuer les lèvres, et répéter tout bas le toast qu'il s'agissait d'improviser.
Malheureusement, l'ordre des toasts avait été réglé d'avance, et non-seulement l'ordre, mais encore le nombre. Peu s'en fallut que la chose ne fût mal prise. «Passe encore de jeûner, disait-on, mais on peut mourir d'un toast rentré. De quoi ne meurt-on pas?»
Malgré cette sage précaution, il y en eut encore en si grand nombre, que j'essayerais en vain de les énumérer. Après chacun, des CANES et leurs CANETONS jouèrent des airs de mirliton qui ne contribuèrent pas peu à l'agrément de la compagnie.
Comme on le pense bien, le premier toast fut pour la liberté. Ceci est de tradition, et ce n'est certes pas la faute de ceux qui dînent si cette pauvre liberté n'est pas en meilleure santé.
Par une courtoisie du meilleur goût, le deuxième fut pour les dames, et il était conçu en ces termes: «Au sexe qui embellit la vie!» Un murmure flatteur accueillit ce toast, qui fut porté par un aimable HIPPOPOTAME, dont la galanterie était d'ailleurs bien connue.
Vers la fin du repas, on vint à bout de s'égayer au moyen d'une fontaine défoncée, et chacun put non-seulement se désaltérer, mais encore se mettre en pointe de gaieté.
La joie est communicative, et bientôt il n'y eut plus moyen de l'arrêter. Toute affaire cessante, on résolut de se divertir.--C'était un parti pris.--Il fut convenu qu'on n'obéirait plus à personne, qu'on dirait tout ce qu'on voudrait, et qu'on ne penserait plus à rien. On en avait assez des intérêts de la nation future, de la politique future et de la rédaction future, et on ne voulait plus que rire et chanter.--On s'égosilla;--et le repas se termina comme tous les repas où l'on se propose de changer la face de l'univers: on s'endormit.
Le lendemain et les jours suivants, les convives s'aperçoivent que l'univers n'a pas bougé, que ce n'est ni en buvant ni en mangeant qu'on lui imprime une autre direction, et qu'il faut recommencer à vivre comme devant, ce qui n'est pas toujours aussi facile qu'on se l'imagine.
C'était du moins l'avis de Monseigneur LE RENARD. Il se réveillait avec une espèce de couronne sur la tête, et quoiqu'il s'en fût coiffé lui-même en s'appropriant ce mot célèbre: «Gare à qui la touche!» je crois qu'intérieurement il donnait quelques regrets à son simple bonnet de coton. La journée de la veille l'avait un peu dégoûté des grandeurs, et il s'en souvenait comme d'une rude journée. Ce n'est pas le tout que de s'emparer du pouvoir, il faut encore trouver le moyen de s'y établir commodément, et Son Altesse, qui ne se faisait pas d'illusion, trouvait la chose difficile.
«PREMIÈREMENT, se dit-il, je fuirai les fêtes populaires, je les fuirai comme la peste.
«DEUXIÈMEMENT, je cesserai de prendre la patte à tout le monde. Pour une patte propre, combien qui ne le sont pas! Sans compter, ajouta-t-il en me montrant sa fourrure ensanglantée, que quelques-uns serrent très-fort et à ongles ouverts.
«TROISIÈMEMENT, comme, à tout prendre, mon sceptre est une simple plume, ce qui ne peut pas être très-lourd à porter, il faut que ma royauté me soit légère tout autant qu'aux autres. A cette fin je n'en prendrai qu'à mon aise, et tout n'en ira que mieux, et je mettrai tant de persistance à ne rien faire...
--Qu'on vous surnommera le Napoléon des RENARDS, Monseigneur, lui dis-je, et qu'on fera bien.
--C'est pourquoi, dit Son Altesse, qui fit semblant de ne pas avoir entendu, je vais faire une petite Charte. Une nation qui a une Charte est une nation qui ne manque de rien.
«Voici ma Charte, me dit-il; elle n'a que deux articles, mais s'ils sont bons, c'en est assez:
I
«Toutes les Bêtes sachant lire et écrire, et surtout compter, ayant une bonne cabane au soleil, du foin dans leur râtelier et des amis puissants, étant égales devant la loi, il est promis justice et protection à toutes.
«En conséquence, afin que les Grands du Jardin des Plantes puissent jouir de toutes leurs aises, nous enjoignons aux petits qu'ils aient à se priver du peu qu'ils ont, et à se rapetisser au point de devenir imperceptibles et impalpables.--Si bien que les petits ne tenant plus de place du tout, les Grands puissent avoir, comme c'est leur droit, leurs coudées franches, ne manquer de rien et n'être gênés en rien.
II
«Comme il n'est pas possible que tout le monde soit content, ceux qui ne le seront pas auront tort de s'en étonner, mais ils auront le droit de s'en plaindre.--Le droit de pétition est donc solennellement reconnu.--Qu'on se le dise.
«Mais attendu que les moments d'un rédacteur sont précieux, et qu'il lui serait impossible d'accorder toutes les audiences qu'on lui demanderait, il est interdit d'apporter soi-même ses pétitions au pied de son auguste fauteuil; les réclamations ne seront reçues qu'autant qu'elles arriveront écrites et franches de port, et ne seront lues qu'autant qu'il aura été possible de les lire.»
Messieurs les Animaux ne se le firent pas dire deux fois; et, toute Bête aimant à se plaindre, les pétitions arrivèrent par charretées; l'air et la terre étaient encombrés de messagers, de porteurs et de courriers de toutes sortes. Chacun avait un petit malheur particulier au bout de la patte pour demander l'aumône d'une réforme générale en sa faveur; et la petite Charte n'était pas promulguée depuis deux heures, qu'il y avait des pétitions plein la maison, plein les caves et les greniers, et encore des monceaux à la porte.
«Les grimauds, dit LE RENARD en riant dans sa barbe de se voir pris au mot; jusques à quand croiront-ils que les gouvernements sont créés et mis au monde pour les protéger et s'occuper d'eux?
«Voyons pourtant ces pétitions, dit-il, et fermons les yeux pour plus d'impartialité.»
Il en ouvrit une, la première venue, au hasard: c'était celle du BUTOR. Elle était couverte d'un nombre incalculable de signatures de toutes sortes, écrites en toutes les langues et dans tous les patois, et de petites croix surtout, le nombre des Bêtes qui ne savent pas signer leur nom étant, à ce qu'il paraît, considérable.
Elle était conçue en ces termes:
«Nous, soussignés, déclarons que nous en avons assez du tableau de nos discordes civiles. Le présent article est si long, que la fin nous a fait complétement oublier le commencement. Nous demandons à grands cris qu'il finisse, et que celui du MERLE BLANC commence.»
_Suivent les signatures et les petites croix._
«Voilà une pétition que j'aime, dit le RENARD, elle nous dispense d'ouvrir les autres. Et quant au reste, ajouta-t-il, ma foi, au diable les pétitionnaires, et au feu les pétitions!»
Aussitôt dit, aussitôt fait.
On brûla tout; et jamais, de mémoire d'Hommes ou de Bêtes, il ne s'était vu un si grand feu.
Quand on vit ce feu, ce furent des réjouissances universelles.
«C'est un feu de joie, se disait-on, notre gouvernement est content, tout va bien! Vive notre nouveau rédacteur en chef!»
_N. B._--Les pétitionnaires se réjouissaient plus que les autres.
_Et jam plaudite cives!_
Et puisque vous applaudissez, de quoi vous plaignez-vous?
P. J. STAHL.
HISTOIRE
D'UN
MERLE BLANC
I
QU'IL est glorieux, mais qu'il est pénible d'être en ce monde un Merle exceptionnel! Je ne suis point un Oiseau fabuleux, et M. de Buffon m'a décrit. Mais, hélas! je suis extrêmement rare, et très-difficile à trouver. Plût au ciel que je fusse tout à fait impossible!
Mon père et ma mère étaient deux bonnes gens qui vivaient, depuis nombre d'années, au fond d'un vieux jardin retiré du Marais. C'était un ménage exemplaire. Pendant que ma mère, assise dans un buisson fourré, pondait régulièrement trois fois par an, et couvait, tout en sommeillant, avec une religion patriarcale, mon père, encore fort propre et fort pétulant malgré son grand âge, picorait autour d'elle toute la journée, lui apportant de beaux Insectes qu'il saisissait délicatement par le bout de la queue pour ne pas dégoûter sa femme, et, la nuit venue, il ne manquait jamais, quand il faisait beau, de la régaler d'une chanson qui réjouissait tout le voisinage. Jamais une querelle, jamais le moindre nuage n'avait troublé cette douce union.
A peine fus-je venu au monde, que, pour la première fois de sa vie, mon père commença à montrer de la mauvaise humeur. Bien que je ne fusse encore que d'un gris douteux, il ne reconnaissait en moi ni la couleur, ni la tournure de sa nombreuse postérité. «Voilà un sale enfant, disait-il quelquefois en me regardant de travers; il faut que ce gamin-là aille apparemment se fourrer dans tous les plâtras et tous les tas de boue qu'il rencontre, pour être toujours si laid et si crotté.
--Eh! mon Dieu, mon ami, répondit ma mère, toujours roulée en boule sur une vieille écuelle dont elle avait fait son nid, ne voyez-vous pas que c'est de son âge? Et vous-même, dans votre jeune temps, n'avez-vous pas été un charmant vaurien? Laissez grandir notre Merlichon, et vous verrez comme il sera beau; il est des mieux que j'aie pondus.»
Tout en prenant ainsi ma défense, ma mère ne s'y trompait pas; elle voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosité, mais elle faisait comme toutes les mères, qui s'attachent souvent à leurs enfants, par cela même qu'ils sont maltraités de la nature, comme si la faute en était à elles, ou comme si elles repoussaient d'avance l'injustice du sort qui doit les frapper.
Quand vint le temps de ma première mue, mon père devint tout à fait pensif et me considéra attentivement. Tant que mes plumes tombèrent, il me traita encore avec assez de bonté et me donna même la pâtée, me voyant grelotter presque nu dans un coin; mais dès que mes pauvres ailerons transis commencèrent à se recouvrir du duvet, à chaque plume blanche qu'il vit paraître, il entra dans une telle colère, que je craignis qu'il ne me plumât pour le reste de mes jours. Hélas! je n'avais pas de miroir; j'ignorais le sujet de cette fureur, et je me demandais pourquoi le meilleur des pères se montrait pour moi si barbare.
Un jour qu'un rayon de soleil et ma fourrure naissante m'avaient mis, malgré moi, le cœur en joie, comme je voltigeais dans une allée, je me mis, pour mon malheur, à chanter. A la première note qu'il entendit, mon père sauta en l'air comme une fusée.
«Qu'est-ce que j'entends là? s'écria-t-il; est-ce ainsi qu'un Merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là siffler?»
Et s'abattant près de ma mère avec la contenance la plus terrible:
«Malheureuse, dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid?»
A ces mots, ma mère indignée s'élança de son écuelle, non sans se faire du mal à une patte; elle voulut parler, mais ses sanglots la suffoquaient; elle tomba à terre à demi pâmée. Je la vis près d'expirer; épouvanté et tremblant de peur, je me jetai aux genoux de mon père.
«O mon père, lui dis-je, si je siffle de travers, et si je suis mal vêtu, que ma mère n'en soit point punie! Est-ce sa faute si la nature m'a refusé une voix comme la vôtre? Est-ce sa faute si je n'ai pas votre beau bec jaune et votre bel habit noir à la française, qui vous donnent l'air d'un marguillier en train d'avaler une omelette? Si le ciel a fait de moi un monstre, et si quelqu'un doit en porter la peine, que je sois du moins le seul malheureux!
--Il ne s'agit pas de cela, dit mon père; que signifie la manière absurde dont tu viens de te permettre de siffler? qui t'a appris à siffler ainsi contre tous les usages et toutes les règles?
--Hélas! monsieur, répondis-je humblement, j'ai sifflé comme je pouvais, me sentant gai parce qu'il fait beau, et ayant peut-être mangé trop de Mouches.
--On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de lui. Il y a des siècles que nous sifflons de père en fils, et lorsque je fais entendre ma voix la nuit, apprends qu'il y a ici au premier étage un monsieur, et au grenier une jeune grisette, qui ouvrent leurs fenêtres pour m'entendre. N'est-ce pas assez que j'aie devant les yeux l'affreuse couleur de tes sottes plumes qui te donnent l'air enfariné comme un paillasse de la foire? Si je n'étais le plus pacifique des Merles, je t'aurais déjà cent fois mis à nu, ni plus ni moins qu'un Poulet de basse-cour prêt à être embroché.
--Eh bien! m'écriai-je, révolté de l'injustice de mon père, s'il en est ainsi, monsieur, qu'à cela ne tienne! je me déroberai à votre présence, je délivrerai vos regards de cette malheureuse queue blanche par laquelle vous me tirez toute la journée. Je partirai, monsieur, je fuirai; assez d'autres enfants consoleront votre vieillesse, puisque ma mère pond trois fois par an; j'irai loin de vous cacher ma misère, et peut-être, ajoutai-je en sanglotant, peut-être trouverai-je dans le potager du voisin ou sur les gouttières quelques Vers de terre ou quelques Araignées pour soutenir ma triste existence.
--Comme tu voudras, répliqua mon père, loin de s'attendrir à ce discours; que je ne te voie plus! Tu n'es pas mon fils; tu n'es pas un Merle.
--Et que suis-je donc, monsieur, s'il vous plaît?
--Je n'en sais rien, mais tu n'es pas un Merle.»
Après ces paroles foudroyantes, mon père s'éloigna à pas lents. Ma mère se releva tristement et alla, en boitant, achever de pleurer dans son écuelle. Pour moi, confus et désolé, je pris mon vol du mieux que je pus, et j'allai, comme je l'avais annoncé, me percher sur la gouttière d'une maison voisine.
II
Mon père eut l'inhumanité de me laisser pendant plusieurs jours dans cette situation mortifiante. Malgré sa violence, il avait bon cœur, et, aux regards détournés qu'il me lançait, je voyais bien qu'il aurait voulu me pardonner et me rappeler; ma mère, surtout, levait sans cesse vers moi des yeux pleins de tendresse, et se risquait même parfois à m'appeler d'un petit cri plaintif; mais mon horrible plumage blanc leur inspirait, malgré eux, une répugnance et un effroi auxquels je vis bien qu'il n'y avait point de remède.
«Je ne suis point un Merle!» me répétais-je; et, en effet, en m'épluchant le matin, et en me mirant dans l'eau de la gouttière, je ne reconnaissais que trop clairement combien je ressemblais peu à ma famille. «O ciel! répétais-je encore, apprends-moi donc ce que je suis!»
Une certaine nuit qu'il pleuvait à verse, j'allais m'endormir exténué de faim et de chagrin, lorsque je vis se poser près de moi un oiseau plus mouillé, plus pâle et plus maigre que je ne le croyais possible. Il était à peu près de ma couleur, autant que j'en pus juger à travers la pluie qui nous inondait; à peine avait-il sur le corps assez de plumes pour habiller un Moineau, et il était plus gros que moi. Il me sembla, au premier abord, un oiseau tout à fait pauvre et nécessiteux; mais il gardait, en dépit de l'orage qui maltraitait son front presque tondu, un air de fierté qui me charma. Je lui fis modestement une grande révérence à laquelle il répondit par un coup de bec qui faillit me jeter à bas de la gouttière. Voyant que je me grattais l'oreille et que je me retirais avec componction, sans essayer de lui répondre en sa langue:
«Qui es-tu? me demanda-t-il d'une voix aussi enrouée que son crâne était chauve.
--Hélas! monseigneur, répondis-je (craignant une seconde estocade), je n'en sais rien. Je croyais être un Merle, mais l'on m'a convaincu que je n'en suis pas un.»
La singularité de ma réponse jointe à mon air de sincérité l'intéressèrent. Il s'approcha de moi et me fit conter mon histoire, ce dont je m'acquittai avec toute la tristesse et toute l'humilité qui convenaient à ma position et au temps affreux qu'il faisait.
«Si tu étais un Ramier comme moi, me dit-il après m'avoir écouté, les niaiseries dont tu t'affliges ne t'inquiéteraient pas un moment. Nous voyageons, c'est là notre vie, et nous avons bien nos amours, mais je ne sais qui est mon père: fendre l'air, traverser l'espace, voir à nos pieds les monts et les plaines, respirer l'azur même des cieux, et non les exhalaisons de la terre, courir comme la flèche à un but marqué qui ne nous échappe jamais, voilà notre plaisir et notre vie. Je fais plus de chemin en un jour qu'un Homme n'en peut faire en six.
--Sur ma parole, monsieur, dis-je un peu enhardi, vous êtes un Oiseau bohémien.
--C'est encore une chose dont je ne me soucie guère, reprit-il; je n'ai point de pays; je ne connais que trois choses: les voyages, ma femme et mes petits. Où est ma femme, là est ma patrie.
--Mais qu'avez-vous là qui vous pend au cou? C'est comme une vieille papillote chiffonnée.
--Ce sont des papiers d'importance, répondit-il en se rengorgeant; je vais à Bruxelles, de ce pas, et je porte au célèbre banquier *** une nouvelle qui va faire baisser la rente d'un franc soixante-dix-huit centimes.
--Juste Dieu! m'écriai-je, c'est une bien belle existence que la vôtre, et Bruxelles, j'en suis sûr, doit être une ville bien curieuse à voir. Ne pourriez-vous pas m'emmener avec vous? Puisque je ne suis pas un Merle, je suis peut-être un Pigeon Ramier.
--Si tu en étais un, répliqua-t-il, tu m'aurais rendu le coup de bec que je t'ai donné tout à l'heure.
--Eh bien! monsieur, je vous le rendrai, ne nous brouillons pas pour si peu de chose. Voilà le matin qui paraît et l'orage qui s'apaise. De grâce, laissez-moi vous suivre! Je suis perdu, je n'ai plus rien au monde; si vous me refusez, il ne me reste plus qu'à me noyer dans cette gouttière.
--Eh bien! en route! suis-moi si tu peux.»
Je jetai un dernier regard sur le jardin où dormait ma mère; une larme coula de mes yeux, le vent et la pluie l'emportèrent; j'ouvris mes ailes et je partis.
III
Mes ailes, je l'ai dit, n'étaient pas encore bien robustes; tandis que mon conducteur allait comme le vent, je m'essoufflais à ses côtés; je tins bon pendant quelque temps; mais bientôt il me prit un éblouissement si violent, que je me sentis près de défaillir.
«Y en a-t-il encore pour longtemps? demandai-je d'une voix faible.
--Non, me répondit-il, nous sommes au Bourget, nous n'avons plus que soixante lieues à faire.»
J'essayai de reprendre courage, ne voulant pas avoir l'air d'une Poule mouillée, et je volai encore un quart d'heure, mais, pour le coup, j'étais rendu.
«Monsieur, bégayai-je de nouveau, ne pourrait-on pas s'arrêter un instant? J'ai une soif horrible qui me tourmente, et, en nous perchant sur un arbre...
--Va-t'en au diable! tu n'es qu'un Merle!» me répondit le Ramier en colère; et, sans daigner tourner la tête, il continua son voyage enragé. Quant à moi, abasourdi et n'y voyant plus, je tombai dans un champ de blé.
J'ignore combien de temps dura mon évanouissement; lorsque je repris connaissance, ce qui me revint d'abord en mémoire fut la dernière parole du Ramier: «Tu n'es qu'un Merle,» m'avait-il dit. «O mes chers parents! pensai-je, vous vous êtes donc trompés? Je vais retourner près de vous; vous me reconnaîtrez pour votre vrai et légitime enfant, et vous me rendrez ma place dans ce bon petit tas de feuilles qui est sous l'écuelle de ma mère.»