Vie privée et publique des animaux
Part 24
«Il nous amena, comme je viens de vous le dire, sur le boulevard des Italiens; là, comme sur tous les boulevards de cette grande ville, la part laissée à la nature est bien petite. Il y a des arbres, sans doute, mais quels arbres! Au lieu d'air pur, de la fumée; au lieu de rosée, de la poussière: aussi les feuilles sont-elles larges comme mes ongles.
«Du reste, de grandeur, il n'y en a point à Paris: tout y est mesquin; la cuisine y est pauvre. Je suis entré pour déjeuner dans un café où nous avons demandé un cheval; mais le garçon a paru tellement surpris, que nous avons profité de son étonnement pour l'emporter, et nous l'avons mangé dans un coin. Notre Chien nous a conseillé de ne pas recommencer, en nous prévenant qu'une pareille licence pourrait nous mener en police correctionnelle. Cela dit, il accepta un os dont il se régala bel et bien.
«Notre guide aime assez à parler politique, et la conversation du drôle n'est pas sans fruit pour moi; il m'a appris bien des choses. Je puis déjà vous dire que quand je serai de retour en Léonie je ne me laisserai plus prendre à aucune émeute; je sais maintenant une manière de gouverner qui est la plus commode du monde.
«A Paris, le roi règne et ne gouverne pas. Si vous ne comprenez pas ce système, je vais vous l'expliquer: On rassemble par trois à quatre cents groupes tous ceux des honnêtes gens du pays qui payent 200 francs d'impôts en leur disant de se représenter par un d'eux. On obtient quatre cent cinquante-neuf Hommes chargés de faire la loi. Ces hommes sont vraiment plaisants: ils croient que cette opération communique le talent, ils imaginent qu'en nommant un Homme d'un certain nom, il aura la capacité, la connaissance des affaires; qu'enfin le mot _honnête Homme_ est synonyme de législateur, et qu'un Mouton devient un Lion en lui disant: _Sois-le_. Aussi qu'arrive-t-il? Ces quatre cent cinquante-neuf élus vont s'asseoir sur des bancs au bout d'un pont, et le roi vient leur demander de l'argent ou quelques ustensiles nécessaires à son pouvoir, comme des canons et des vaisseaux. Chacun parle alors à son tour de différentes choses, sans que personne fasse la moindre attention à ce qu'a dit le précédent orateur. Un Homme discute sur l'Orient après quelqu'un qui a parlé sur la pêche de la Morue. La mélasse est une réplique suffisante qui ferme la bouche à qui réclame pour la littérature. Après un millier de discours semblables, le roi a tout obtenu. Seulement, pour faire croire aux quatre cents élus qu'ils ont leur parfaite indépendance, il a soin de se faire refuser de temps en temps des choses exorbitantes demandées à dessein.
«J'ai trouvé, cher et auguste père, votre portrait dans la résidence royale. Vous y êtes représenté dans votre lutte avec le Serpent révolutionnaire, par un sculpteur appelé Barye. Vous êtes infiniment plus beau que tous les portraits d'Hommes qui vous entourent, et dont quelques-uns portent des serviettes sur leurs bras gauches comme des domestiques, et d'autres ont des marmites sur la tête. Ce contraste démontre évidemment notre supériorité sur l'Homme. Sa grande imagination consiste d'ailleurs à mettre les fleurs en prison et à entasser des pierres les unes sur les autres.
«Après avoir pris ainsi langue dans ce pays où la vie est presque impossible et où l'on ne peut poser ses pattes que sur les pieds du voisin, je me rendis à un certain endroit où mon Chien me promit de me faire voir les bêtes curieuses auxquelles Votre Majesté nous a ordonné de demander des explications sur la prise illégale de nos noms, qualités, griffes, etc.
«--Vous y verrez bien certainement des Lions, des Loups-Cerviers, des Panthères, des Rats de Paris.
«--Mon ami, de quoi peut vivre un Loup-Cervier dans un pareil pays?
«--Le Loup-Cervier, sous le respect de Votre Altesse, me répondit le Chien, est habitué à tout prendre; il s'élance dans les fonds américains, il se hasarde aux plus mauvaises actions, et se fourre dans les passages. Sa ruse consiste à avoir toujours la gueule ouverte, et le Pigeon, sa nourriture principale, y vient de lui-même.
«--Et comment?
«--Il paraît qu'il a eu l'esprit d'écrire sur sa langue un mot talismanique avec lequel il attire le Pigeon.
«--Quel est ce mot?
«--Le mot _bénéfice_. Il y a plusieurs mots. Quand _bénéfice_ est usé, il écrit _dividende_. Après dividende, _réserve_ ou _intérêts_... les Pigeons s'y prennent toujours.
«--Et pourquoi?
«--Ah! vous êtes dans un pays où les gens ont si mauvaise opinion les uns des autres, que le plus niais est sûr d'en trouver un autre qui le soit encore plus, et à qui il fera prendre un chiffon de papier pour une mine d'or... Le gouvernement a commencé le premier en ordonnant de croire que des feuilles volantes valaient des domaines. Cela s'appelle fonder le _crédit public_, et quand il y a plus de _crédit_ que de _public_, tout est fondu.»
«Sire, le crédit n'existe pas encore en Afrique, nous pouvons y occuper les perturbateurs en construisant une Bourse. Mon détaché (car je ne saurais appeler mon Chien un attaché) m'a conduit, tout en m'expliquant les sottises de l'Homme, vers un café célèbre où je vis en effet les Lions, les Loups-Cerviers, Panthères et autres faux Animaux que nous cherchions. Ainsi la question s'éclaircissait de plus en plus. Figurez-vous, cher et auguste père, qu'un Lion de Paris est un jeune Homme qui se met aux pieds des bottes vernies d'une valeur de trente francs, sur la tête un chapeau à poil ras de vingt francs, qui porte un habit de cent vingt francs, un gilet de quarante au plus et un pantalon de soixante francs. Ajoutez à ces guenilles une frisure de cinquante centimes, des gants de trois francs, une cravate de vingt francs, une canne de cent francs et des breloques valant au plus deux cents francs; sans y comprendre une montre qui se paye rarement, vous obtenez un total de cinq cent quatre-vingt-trois francs cinquante centimes dont l'emploi ainsi distribué sur la personne rend un Homme si fier, qu'il usurpe aussitôt notre royal nom. Donc, avec cinq cent quatre-vingt-trois francs cinquante centimes, on peut se dire supérieur à tous les gens à talent de Paris et obtenir l'admiration universelle. Avez-vous ces cinq cent quatre-vingt-trois francs, vous êtes beau, vous êtes brillant, vous méprisez les passants dont la défroque vaut deux cents francs de moins. Soyez un grand poëte, un grand orateur, un Homme de cœur ou de courage, un illustre artiste, si vous manquez à vous harnacher de ces vétilles, on ne vous regarde point. Un peu de vernis mis sur des bottes, une cravate de telle valeur, nouée de telle façon, des gants et des manchettes, voilà donc les caractères distinctifs de ces Lions frisés qui soulevaient nos populations guerrières. Hélas! Sire, j'ai bien peur qu'il n'en soit ainsi de toutes les questions, et qu'en les regardant de trop près elles ne s'évanouissent, ou qu'on n'y reconnaisse sous le vernis et sous les bretelles un vieil intérêt, toujours jeune, que vous avez immortalisé par votre manière de conjuguer le verbe _Prendre!_
«--Monseigneur, me dit mon détaché qui jouissait de mon étonnement à l'aspect de cette friperie, tout le monde ne sait pas porter ces habits; il y a une manière, et dans ce pays-ci tout est une question de manière.
«--Eh bien, lui dis-je, si un Homme avait les manières sans avoir les habits?
«--Ce serait un Lion inédit, me répondit le Chien sans se déferrer. Puis, Monseigneur, le Lion de Paris se distingue moins par lui-même que par son Rat, et aucun Lion ne va sans son Rat. Pardon, Altesse, si je rapproche deux noms aussi peu faits pour se toucher, mais je parle la langue du pays.
«--Quel est ce nouvel Animal?
«--Un Rat, mon Prince: c'est six aunes de mousseline qui dansent, et il n'y a rien de plus dangereux, parce que ces six aunes de mousseline parlent, mangent, se promènent, ont des caprices, et tant, qu'elles finissent par ronger la fortune des Lions, quelque chose comme trente mille écus de dettes qui ne se retrouvent plus!»
TROISIÈME DÉPÊCHE.
«Expliquer à Votre Majesté la différence qui existe entre un Rat et une Lionne, ce serait vouloir lui expliquer des nuances infinies, des distinctions subtiles auxquelles se trompent les Lions de Paris eux-mêmes, qui ont des lorgnons! Comment vous évaluer la distance incommensurable qui sépare un châle français, vert américain, d'un châle des Indes vert-pomme? une vraie guipure d'une fausse, une démarche hasardeuse d'un maintien convenable? Au lieu des meubles en ébène enrichis de sculptures par Janest qui distinguent l'antre de la Lionne, le Rat n'a que des meubles en vulgaire acajou. Le Rat, Sire, loue un remise, la Lionne a sa voiture; le Rat danse, et la Lionne monte à cheval au bois de Boulogne; le Rat a des appointements fictifs, et la Lionne possède des rentes sur le grand-livre; le Rat ronge des fortunes sans en rien garder, la Lionne s'en fait une; la Lionne a sa tanière vêtue de velours, tandis que le Rat s'élève à peine à la fausse perse peinte. N'est-ce pas autant d'énigmes pour Votre Majesté, qui de littérature légère ne se soucie guère et qui veut seulement fortifier son pouvoir? Ce détaché, comme l'appelle Monseigneur, nous a parfaitement expliqué comment ce pays était dans une époque de transition, c'est-à-dire qu'on ne peut prophétiser que le présent, tant les choses y vont vite. L'instabilité des choses publiques entraîne l'instabilité des positions particulières. Évidemment ce peuple se prépare à devenir une horde. Il éprouve un si grand besoin de locomotion, que, depuis dix ans surtout, en voyant tout aller à rien, il s'est mis en marche aussi: tout est danse et galop! Les drames doivent rouler si rapidement, qu'on n'y peut plus rien comprendre; on n'y veut que de l'action. Par ce mouvement général, les fortunes ont défilé comme tout le reste, et, personne ne se trouvant plus assez riche, on s'est cotisé pour subvenir aux amusements. Tout se fait par cotisation: on se réunit pour jouer, pour parler, pour ne rien dire, pour fumer, pour manger, pour chanter, pour faire de la musique, pour danser; de là le club et le bal Musard. Sans ce Chien, nous n'eussions rien compris à tout ce qui frappait nos regards.
«Il nous dit alors que les farces, les chœurs insensés, les railleries et les images grotesques avaient leur temple, leur pandémonium. «--Si Son Altesse veut voir le galop chez Musard, elle rapportera dans sa patrie une idée de la politique de ce pays et de son gâchis.»
«Le Prince a manifesté si vivement son désir d'aller au bal, que, bien qu'il fût extrêmement difficile de le contenter, ses conseillers ne purent qu'obéir, tout en sachant combien ils s'éloignaient de leurs instructions particulières; mais n'est-il pas utile aussi que l'instruction vienne à ce jeune héritier du trône? Quand nous nous présentâmes pour entrer dans la salle, le lâche fonctionnaire qui était à la porte fut si effrayé du salut que lui fit monsieur votre fils, que nous pûmes passer sans payer.»
DERNIÈRE LETTRE DU JEUNE PRINCE A SON PÈRE.
«Ah! mon père, Musard est Musard, et le cornet à piston est sa musique. Vivent les débardeurs! Vous comprendriez cet enthousiasme, si, comme moi, vous aviez vu le galop! Un poëte a dit que les morts vont vite, mais les bons vivants vont encore mieux! Le carnaval, Sire, est la seule supériorité que l'Homme ait sur les Animaux; on ne peut lui contester cette invention! C'est alors que l'on acquiert une certitude sur les rapports qui relient l'Humanité à l'Animalité, car il éclate alors tant de passions animales chez l'Homme, qu'on ne saurait douter de nos affinités. Dans cet immense tohu-bohu où les gens les plus distingués de cette grande capitale se métamorphosent en guenilles pour défiler en images hideuses ou grotesques, j'ai vu de près ce qu'on appelle une Lionne parmi les Hommes, et je me suis souvenu de cette vieille histoire d'un Lion amoureux qu'on m'avait racontée dans mon enfance, et que j'aimais tant. Mais aujourd'hui cette histoire me paraît une fable ridicule. Jamais Lionne de cette espèce n'a pu faire rugir un vrai Lion.»
IV
Comment le prince Léo jugea qu'il avait eu grand tort de se déranger, et qu'il eût mieux fait de rester en Afrique.
QUATRIÈME DÉPÊCHE.
«Sire, c'est au bal Musard que son Altesse put enfin aborder face à face un Lion parisien. La rencontre fut contraire à tous les principes de reconnaissances de théâtre; au lieu de se jeter dans les bras du Prince, comme l'aurait fait un vrai Lion, le Lion parisien, voyant à qui il avait affaire, pâlit et faillit s'évanouir. Il se remit pourtant et s'en tira... Par la force? me direz-vous. Non, Sire, mais par la ruse.
«--Monsieur, lui dit votre fils, je viens savoir sur quelle raison vous vous appuyez pour prendre notre nom.
«--Fils du désert, répondit de la voix la plus humble l'enfant de Paris, j'ai l'honneur de vous faire observer que vous vous appelez Lion, et que nous nous appelons _Laianne_, comme en Angleterre.
«--Le fait est, dis-je au prince, en essayant d'arranger l'affaire, que _Laianne_ n'est pas du tout votre nom.
«--D'ailleurs, reprit le Parisien, sommes-nous forts comme vous? Si nous mangeons de la viande, elle est cuite, et celle de vos repas est crue. Vous ne portez pas de bagues.
«--Mais, a dit Son Altesse, je ne me paye pas de semblables raisons.
«--Mais on discute, dit le Lion parisien, et par la discussion l'on s'éclaire. Voyons. Avez-vous pour votre toilette et pour vous faire la crinière quatre espèces de brosses différentes? Tenez: une brosse ronde pour les ongles, plate pour les mains, horizontale pour les dents, rude pour la peau, à double rampe pour les cheveux! Avez-vous des ciseaux recourbés pour les ongles, des ciseaux plats pour les moustaches? sept flacons d'odeurs diverses? Donnez-vous tant par mois à un Homme pour vous arranger les pieds? Savez-vous seulement ce qu'est un pédicure? Vous n'avez pas de sous-pieds, et vous venez me demander pourquoi l'on nous appelle des Lions! Mais je vais vous le dire: nous sommes des _Laiannes_, parce que nous montons à Cheval, que nous écrivons des romans, que nous exagérons les modes, que nous marchons d'une certaine manière, et que nous sommes les meilleurs enfants du monde. Vous n'avez pas de tailleur à payer?
«--Non, dit le prince du désert.
«--Eh bien! qu'y a-t-il de commun entre nous? Savez-vous mener un tilbury?
«--Non.
«--Ainsi vous voyez que ce qui fait notre mérite est tout à fait contraire à vos traits caractéristiques. Savez-vous le whist? Connaissez-vous le jockey's-club?
«--Non, dit l'ambassadeur.
«--Eh bien, vous voyez, mon cher, le whist et le club, voilà les deux pivots de notre existence. Nous sommes doux comme des Moutons, et vous êtes très-peu endurants.
«--Nierez-vous aussi que vous ne m'ayez fait enfermer? dit le prince que tant de politesse impatientait.
«--J'aurais voulu vous faire enfermer que je ne l'aurais pas pu, répondit le faux Lion en s'inclinant jusqu'à terre. Je ne suis point le Gouvernement.
«--Et pourquoi le Gouvernement aurait-il fait enfermer Son Altesse? dis-je à mon tour.
«--Le Gouvernement a quelquefois ses raisons, répondit l'enfant de Paris, mais il ne les dit jamais.»
«Jugez de la stupéfaction du prince en entendant cet indigne langage. Son Altesse fut frappée d'un tel étonnement, qu'elle retomba sur ses quatre pattes. Le Lion de Paris en profita pour saluer, faire une pirouette et s'échapper.
«Son Altesse, Sire, jugea qu'elle n'avait plus rien à faire à Paris, que les Bêtes avaient grand tort de s'occuper des Hommes, qu'on pouvait les laisser sans crainte jouer avec leurs Rats, leurs Lionnes, leurs cannes, leurs joujoux dorés, leurs petites voitures et leurs gants; qu'il eût mieux valu qu'elle restât auprès de Votre Majesté, et qu'elle ferait bien de retourner au désert.»
A quelques jours de là on lisait dans _le Sémaphore_ de Marseille:
«Le prince Léo a passé hier dans nos murs pour se rendre à Toulon, où il doit s'embarquer pour l'Afrique. La nouvelle de la mort du roi, son père, est, dit-on, la cause de ce départ précipité.»
La justice ne vient pour les Lions qu'après leur mort. Le journal ajoute que cette mort a consterné beaucoup de gens en Léonie, et qu'elle y embarrasse tout le monde. «L'agitation est si grande qu'on craint un bouleversement général. Les nombreux admirateurs du vieux Lion sont au désespoir. Qu'allons-nous devenir? s'écrient-ils. On assure que le Chien qui avait servi d'interprète au prince Léo, s'étant trouvé là au moment où il reçut ces fatales nouvelles, lui donna un conseil qui peint bien l'état de démoralisation où sont tombés les Chiens de Paris:--Mon prince, lui dit-il, si vous ne pouvez tout sauver, _sauvez la caisse!_»
«Ainsi voilà donc, dit le journal, le seul enseignement que le jeune prince remportera de ce Paris si vanté! Ce n'est pas la Liberté, mais les saltimbanques qui feront le tour du monde.»
Cette nouvelle pourrait être un _puff_, car nous n'avons pas trouvé la dynastie des Léo dans l'Almanach de Gotha.
DE BALZAC.
AU LECTEUR
Ami lecteur, nous voici arrivés sans encombre à la moitié de notre route.
Suivez-nous avec confiance dans la seconde partie de notre expédition: nous ne marchons plus en voyageurs inexpérimentés et sans guide à travers des pays inconnus, nous savons maintenant où nous prétendons vous mener; nous connaissons vos goûts, et nous pouvons vous promettre, sans crainte de vous tromper et de nous tromper, de véritables monts et de véritables merveilles. La plume de nos correspondants s'est aguerrie, leur nombre s'est augmenté; nous avons gagné en toutes choses, en quantité et même en qualité, et nous avons à vous offrir presque des trésors!
Quant à Grandville, sans compter qu'il y a au bout de son crayon des portraits et des scènes où vous aurez le plaisir de retrouver ceux de vos amis et de vos voisins que vous n'avez point encore vus, et où, de leur côté, vos amis et vos voisins auront la satisfaction de vous reconnaître vous-même, nous croyons devoir vous confier qu'il a découvert une nouvelle manière de mettre du noir sur du blanc et de vous être agréable, à vous, cher lecteur, et à vous, chère lectrice, qui nous l'êtes tant, en faisant pour vous ce qu'il n'a encore fait pour personne.--Vous verrez bien.
Bonsoir donc, ami lecteur; rentrez chez vous, tenez pour ce soir votre cage bien fermée, on ne sait pas ce qui peut arriver. Les nuits les plus paisibles peuvent finir par un orage. Qui sait si nous n'allons pas dormir sur un volcan? Un sage l'a dit: Les révolutions ne dorment jamais que d'un œil. Quoi qu'il en puisse être, dormez bien, faites de bons rêves, et à demain.
LE SINGE, LE PERROQUET ET LE COQ,
Rédacteurs en chef.
_Pour copie conforme:_
P. J. STAHL.
ENCORE UNE RÉVOLUTION!
A TOUS LES ANIMAUX
Du Jardin des Plantes, le 26 novembre 1841.
En mettant sous presse cette seconde partie de notre histoire nationale, nous pensions pouvoir nous féliciter d'avoir posé les bases sur lesquelles s'élèvera un jour notre constitution, quand des signes qui n'annoncent, hélas! rien de bon, vinrent nous effrayer pour les destinées de notre société Animale.
Au moment où on s'y attendait le moins, des nuages noirs et épais s'étaient montrés à l'horizon, et, se répandant à travers le ciel, avaient, en un instant, fait du jour la nuit.
Nos savants astronomes, qui déjà sont venus à bout d'éclaircir ce point très-obscur de la _sidérologie_, qui consistait à démontrer que les jours se suivent et se ressemblent, saisirent avec empressement cette occasion de faire faire un nouveau pas à la science, et, munis de leurs lunettes d'approche, ils grimpèrent sur la pointe du paratonnerre dont ils ont fait leur observatoire.
Là, aidés de tout ce qu'une expérience consommée ajoute à beaucoup de sagacité naturelle, ils étudièrent pendant plusieurs heures ces sombres phénomènes; mais il leur fut impossible d'y rien comprendre; et telle est la conscience de ces illustres savants, que, de peur de se tromper, ils ont mieux aimé se taire, n'osant hasarder aucune conjecture.--Nous attendons.
Veuillent les Dieux que rien ne vienne justifier nos appréhensions!
Paris, le 27 novembre 1841.
Nous recevons de l'Observatoire l'avis suivant:
«Nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur la nature du phénomène qui nous a inquiétés. Si nos calculs ne nous trompent pas, et si nous sommes bien informés, ces nuages ne sont rien moins qu'un innombrable amas de Moucherons et autres Insectes armés de toutes pièces. Cette prise d'armes serait le résultat d'un vaste complot qui aurait pour but de renverser l'ordre de choses établi dans notre première assemblée. La conspiration se serait ourdie dans un coin du Ciel. Pourtant, comme les Moucherons n'ont jamais passé pour avoir des opinions politiques bien tranchées, nous espérons pouvoir démentir demain la nouvelle que nous vous donnons aujourd'hui comme certaine.--En tous cas: _Caveant consules_! Ne vous endormez pas.»
Non, nous ne dormirons pas, et puisque nous avions trop préjugé de la sagesse de nos frères, puisque l'anarchie veille, nous veillerons avec elle et contre elle.
Comme première mesure d'ordre, et pour satisfaire au vœu général, nous publierons de jour en jour, d'heure en heure, s'il le faut, et sous ce titre: _le Moniteur des Animaux_, un bulletin des événements qui se préparent, de façon que chacun puisse se donner le petit plaisir d'en causer avec ses amis, et de les commenter à sa manière.
LE SINGE, LE PERROQUET ET LE COQ,
Rédacteurs en chef.
MONITEUR DES ANIMAUX
Nous l'avions prévu. Les nouvelles que nous avions reçues de l'Observatoire sont aujourd'hui confirmées. Des désordres graves et qui ont le caractère d'une véritable sédition ont éclaté cette nuit. Une petite poignée de factieux, détachés au nombre de trois cent mille environ du corps d'armée principal, et commandés par une certaine Guêpe connue pour l'exaltation de ses principes, vient de s'abattre sur le faîte du labyrinthe. L'intention hautement avouée des factieux est d'exciter la Nation Animale à la révolte et d'obtenir, le glaive en main, ce qu'il leur plaît d'appeler une réforme générale.
Quelques Mouches sensées ont vainement essayé de rappeler cette troupe égarée à de meilleurs sentiments.
Leur voix a été méconnue. Quoi qu'il arrive, nous saurons tenir tête à l'orage, et nous espérons, avec l'aide des Dieux, repousser ces odieuses tentatives. «Les troubles, a dit Montesquieu, ont toujours affermi les empires.»
Le capitaine de nos gardes ailés, le seigneur BOURDON, n'a pu réussir à disperser les factieux. Il a cru, avec raison, devoir reculer devant l'effusion de sang, et s'est contenté de couper les vivres et la retraite aux insurgés qui, dans quelques heures, auront à subir les horreurs de la faim. Cette humanité du seigneur BOURDON mérite les plus grands éloges. Les révoltés, s'étant barricadés sous le chapiteau du labyrinthe avec des feuilles mortes et des brins d'herbe sèche, sont, dit-on, en mesure de soutenir un siége régulier. L'espace occupé par eux est d'au moins dix-huit pouces en largeur sur dix de profondeur.
Les bruits les plus contradictoires se croisent et se succèdent. On a été jusqu'à nous accuser, par une ridicule interprétation de notre précédente citation de Montesquieu, d'avoir sous main fomenté la révolte. «Les tyrans, a dit un des plus fougueux orateurs de la troupe, craignent toujours que leurs sujets soient d'accord.» Que répondre à de pareilles absurdités? Si les chefs d'une nation n'avaient à craindre que l'accord de leurs sujets, ils pourraient dormir tranquilles.