Vie privée et publique des animaux

Part 23

Chapter 233,761 wordsPublic domain

Bien que Topaze, pour revenir à lui, se donnât l'air de retoucher, au gré des modèles, les portraits sortis de sa machine, ce n'est pas à dire qu'il réussît toujours à satisfaire pleinement ses pratiques. Elles n'étaient pas toutes de si bonne composition, et, sans s'aimer comme l'Oiseau-Royal, au point de prendre leurs difformités pour autant d'attraits, ce qui est la vraie béatitude de l'égoïsme, elles s'aimaient assez cependant pour trouver mauvais qu'on leur laissât des défauts qui les affligeaient, ou qu'on leur ôtât des qualités dont elles étaient fières. Ainsi, le Kakatoès se trouvait le nez trop court, l'Autruche la tête trop petite, le Bouc la barbe trop longue, le Sanglier l'œil trop sanglant, l'Hyène le poil trop hérissé. L'Écureuil était très-mécontent de se voir immobile, lui si vif, si sémillant, si alerte, et le Caméléon, si changeant, d'être sans couleur. Quant à l'âne, il aurait voulu, nouveau Rossignol, que son portrait fît entendre la gracieuse musique de son chant; et le Hibou, qui avait fermé les yeux à la lumière du soleil pendant l'opération, se plaignait amèrement qu'on l'eût peint aveugle.

Il y avait d'ailleurs, dans le laboratoire de Topaze, comme cela se voit quelquefois, dit-on, dans les ateliers des peintres, une troupe de jeunes _Lions_, fils de grandes familles, désœuvrés, moqueurs et narquois, qui venaient y passer tous leurs loisirs, c'est-à-dire vingt-quatre heures par jour, sauf le temps des repas et du sommeil. Ils se piquaient de connaissances en peinture, appelaient par leurs noms anatomiques tous les muscles du visage, parlaient galbe et morbidesse, raisonnaient plastique et esthétique; mais, sous prétexte de voir travailler l'artiste, ils ne s'occupaient en réalité qu'à plaisanter de ses clients. Le Corbeau montrait-il, à l'entrée de la cabane, sa noire figure, son œil terne, sa démarche de magistrat goutteux, aussitôt ils s'écriaient en chœur:

Hé! bonjour, monsieur du Corbeau, Que vous êtes joli, que vous me semblez beau!

rappelant ainsi à la pauvre dupe son aventure du fromage escroqué par maître Renard. Si c'était au contraire le Renard qui entrât, ou son compère le Loup, ils se mettaient à marmotter la fameuse sentence du Singe qui les condamna l'un et l'autre:

... Je vous connais de longtemps, mes amis, Et tous deux vous payerez l'amende; Car toi, Loup, tu te plains quoiqu'on ne t'ait rien pris, Et toi, Renard, as pris ce que l'on te demande.

Un jour, le bonhomme Canard, laissant les joncs et le marécage, s'en vint, cahin-caha, jusqu'à l'atelier de Topaze, désireux de voir aussi sa figure mieux que dans l'eau trouble de son étang. Dès qu'il parut, un des Lions s'approcha plein d'empressement, et, ôtant sa toque avec politesse: «Ah! monsieur, lui dit-il, vous qui allez de côté et d'autre, seriez-vous assez bon pour nous apprendre des nouvelles?»

Bref, personne n'échappait à leurs sarcasmes. Bien des gens se piquaient, et plusieurs auraient voulu se fâcher; mais messieurs les Lionceaux, habitués dès l'enfance à manier les armes des duellistes, se faisaient un jeu d'une querelle. Avec eux, le plus prudent était de se taire ou de bien prendre la plaisanterie. Topaze aussi souffrait de leur présence, qui le dérangeait dans son travail et pouvait nuire à ses intérêts en éloignant des pratiques. Mais comment se mettre mal avec tous ces fils de familles, puissants dans le canton, et généreux d'ailleurs dans leurs bons moments? Comme ses modèles, le peintre devait prendre ces importuns en patience, et, tout en les maudissant, leur faire bon visage. C'est une des charges du métier.

Malgré ces petites contrariétés et ces petits ennuis (qui peut en être exempt dans ce monde de Dieu?), le commerce allait bien. Topaze emplissait son grenier, et sa renommée grossissait comme ses épargnes. Il entrevoyait déjà l'instant si désiré où, riche et célèbre, il allait enfin se consacrer à la haute mission d'instruire et de moraliser ses semblables.

Le nom du prochain législateur, et le bruit des merveilles qu'il opérait, s'étaient répandus, de proche en proche, jusqu'à de grandes distances. Un Éléphant, souverain de je ne sais quel vaste territoire situé entre les grands fleuves de l'Amérique du Sud, mais qui n'est indiqué sur aucune mappemonde, parce que l'espèce humaine n'y a point encore pénétré, entendit parler du peintre de Paris. Il fut curieux d'employer ses talents, et, comme un autre François Ier appelant à sa cour un autre Léonard de Vinci, il envoya une députation à Topaze avec des offres si brillantes, qu'il n'y avait pas même lieu à délibérer. C'est ainsi que procèdent, dans leurs caprices, les rois absolus. On lui promettait, outre une somme considérable en valeurs du pays, le titre de cacique et le grand cordon de la Dent d'Ivoire. Topaze se mit en route, au milieu d'une escorte d'honneur, monté sur un beau Cheval et suivi d'un Mulet qui portait, outre son fidèle Sapajou noir, sa précieuse machine. On arriva sans encombre à la cour de sultan Poussah (c'était son nom), à qui Topaze fut aussitôt présenté par l'introducteur ordinaire des ambassadeurs. Il se jeta la face contre terre devant le monarque, et celui-ci, le relevant avec bonté du bout de sa trompe, lui donna à baiser l'un de ses pieds énormes, celui même qui plus tard... Mais n'anticipons point sur les événements.

Sa Majesté très-massive éprouvait une telle démangeaison de curiosité, que, sans prendre ni repos ni repas, Topaze dut aussitôt déballer sa caisse et se mettre à l'ouvrage. Il prépara ses instruments, fit chauffer ses drogues, et choisit la plus belle plaque de toute sa provision pour y empreindre la royale image. Il fallait que le modèle tînt tout entier sur cet étroit encadrement, car sultan Poussah se voulait voir représenté dans son majestueux ensemble et de la tête aux pieds. Topaze se réjouit fort de ce caprice. Il se rappelait l'aventure de l'Ours amoureux, première cause de sa vogue et de ses succès. «Bon! disait-il, puisque c'est une miniature que demande Sa Majesté, elle sera satisfaite de moi, car elle sera satisfaite d'elle-même.» Il plaça donc l'Éléphant fort loin de la lunette de sa chambre obscure, pour le rapetisser autant que possible, puis il procéda à l'opération avec le soin le plus minutieux et l'attention la plus profonde. Tout le monde attendait le résultat en silence et dans l'anxiété, comme s'il se fût agi de fondre une statue. Il faisait un ardent soleil. Au bout de deux minutes, l'opérateur enlève lestement la plaque argentée, et, triomphant, quoique agenouillé, la présente aux yeux du monarque.

A peine celui-ci eut-il jeté un regard oblique sur son image, qu'il partit d'un immense éclat de rire, et, sans trop savoir pourquoi, les courtisans rirent aussi à gorge déployée. C'était une scène de l'Olympe. «Qu'est ceci? s'écria l'Éléphant quand il eut recouvré la parole; c'est le portrait d'un Rat, et l'on veut que je m'y reconnaisse! Vous plaisantez, mon ami.» Les rires continuaient de plus belle. «Eh quoi! ajouta le monarque après un instant de silence et prenant une expression de plus en plus sévère, c'est parce qu'il n'y a nul Animal plus grand, plus gros et plus fort que moi dans cette contrée, que j'en suis le roi et seigneur, et j'irais me montrer à mes sujets, pour qu'ils perdent le respect qui m'est dû, sous les apparences d'une chétive et imperceptible créature, d'un avorton, d'un Insecte? Non, la raison d'État ne me permet point de faire cette sottise.» En disant cela, il lança dédaigneusement la plaque à l'artiste atterré, qui courba la tête jusque dans la poussière, moins encore par humilité que pour éviter un choc qui lui eût été funeste.

«J'aurais dû me douter de l'équipée, reprit l'Éléphant qui passait peu à peu du rire à la fureur. Tous ces colporteurs de secrets et d'inventions, tous ces novateurs qui nous prêchent les merveilles du monde civilisé, sont autant d'émissaires de l'Homme, venus pour corrompre, à son profit, les Animaux, par le mépris des vertus antiques, par l'oubli des devoirs envers l'autorité naturelle et constituée. Il faut en préserver l'État, et couper le mal dans sa racine.--Bravo! s'écria la galerie; bien dit, bien fait, et vive le sultan!» Enjambant par-dessus le corps du peintre encore prosterné, l'Éléphant, en trois pas, s'approcha de l'innocente machine, grosse à ses yeux de révolutions; et, plein d'un courroux non moins légitime que celui de Don Quichotte frappant d'estoc et de taille sur les marionnettes de maître Pierre, il leva son formidable pied, le posa sur la fragile enveloppe, et, d'un seul effort, broya la caisse avec tout ce qu'elle contenait. _Adieu Veau, Vache, Cochon, Couvée!_

Ce fut comme le pot au lait de Perrette. Adieu fortune, honneurs, influence, civilisation! Adieu l'art, adieu l'artiste! Aux horribles craquements qui annonçaient sa ruine et lui broyaient le cœur, Topaze se releva soudain, et, prenant sa course en désespéré, il alla se jeter, la tête la première, dans la rivière des Amazones.

Celui qui fut son confident et qui resta son héritier, c'est moi, pauvre Ébène, pauvre Sapajou noir, qui, venu chez les Hommes d'Europe, où j'ai appris une de leurs langues, me suis fait, pour leur instruction, l'historien de mon maître.

_Traduit de l'espagnol par_ LOUIS VIARDOT.

VOYAGE

D'UN

LION D'AFRIQUE

A PARIS

ET CE QUI S'ENSUIVIT

I

Où l'on verra par quelles raisons de haute politique le prince Léo dut faire un voyage en France.

AU bas de l'Atlas, du côté du désert, règne un vieux Lion nourri de ruse. Dans sa jeunesse, il a voyagé jusque dans les montagnes de la Lune; il a su vivre en Barbarie, en Tombouctou, en Hottentotie, au milieu des républiques d'Éléphants, de Tigres, de Boschimans et de Troglodytes, en les mettant à contribution et ne leur déplaisant point trop; car ce ne fut guère que sur ses vieux jours, ayant les dents lourdes, qu'il fit crier les Moutons en les croquant. De cette complaisance universelle lui vint son surnom de Cosmopolite, ou l'ami de tout le monde. Une fois sur le trône, il a voulu justifier la jurisprudence des Lions par cet admirable axiome: _Prendre, c'est apprendre_. Et il passe pour un des monarques les plus instruits. Ce qui n'empêche pas qu'il déteste les lettres et les lettrés. «Ils embrouillent encore ce qui est embrouillé,» dit-il.

Il eut beau faire, le peuple voulut devenir savant. Les griffes parurent menaçantes sur tous les points du désert. Non-seulement les sujets du Cosmopolite faisaient mine de le contrarier, mais encore sa famille commençait à murmurer. Les jeunes Altesses Griffées lui reprochaient de s'enfermer avec un grand Griffon, son favori, pour compter ses trésors, sans admettre personne à les voir.

Ce Lion parlait beaucoup, mais il agissait peu. Les crinières fermentaient. De temps en temps, des Singes perchés sur des arbres éclaircissaient des questions dangereuses. Des Tigres et des Léopards demandaient un partage égal du butin. Enfin, comme dans la plupart des Sociétés, la question de la viande et des os divisait les masses.

Déjà plusieurs fois le vieux Lion avait été forcé de déployer tous ses moyens pour comprimer le mécontentement populaire en s'appuyant sur la classe intermédiaire des Chiens et des Loups-Cerviers, qui lui vendirent un peu cher leur concours. Trop vieux pour se battre, le Cosmopolite voulait finir ses jours tranquillement, et, comme on dit, en bon Toscan de Léonie, mourir dans sa tanière. Aussi les craquements de son trône le rendaient-ils songeur. Quand Leurs Altesses les Lionceaux le contrariaient un peu trop, il supprimait les distributions de vivres, et les domptait par la famine; car il avait appris, dans ses voyages, combien on s'adoucit en ne prenant rien. Hélas! il avait retourné cette grave question sur toutes ses dents. En voyant la Léonie dans un état d'agitation qui pouvait avoir des suites fâcheuses, le Cosmopolite eut une idée excessivement avancée pour un Animal, mais qui ne surprit point les cabinets à qui les tours de passe-passe par lesquels il se recommanda pendant sa jeunesse étaient suffisamment connus.

Un soir, entouré de sa famille, il bâilla plusieurs fois, et dit ces sages paroles: «Je suis véritablement bien fatigué de toujours rouler cette pierre qu'on appelle le pouvoir royal. J'y ai blanchi ma crinière, usé ma parole et dépensé ma fortune, sans y avoir gagné grand'chose. Je dois donner des os à tous ceux qui se disent les soutiens de mon pouvoir! Encore si je réussissais! Mais tout le monde se plaint. Moi seul, je ne me plaignais pas, et voilà que cette maladie me gagne! Peut-être ferais-je mieux de laisser aller les choses et de vous abandonner le sceptre, mes enfants! Vous êtes jeunes, vous aurez les sympathies de la jeunesse, et vous pourrez vous débarrasser de tous les Lions mécontents en les éconduisant à la victoire.»

Sa Majesté Lionne eut alors un retour de jeunesse et chanta la _Marseillaise_ des Lions:

Aiguisez vos griffes, hérissez vos crinières!

«Mon père, dit le jeune prince, si vous êtes disposé à céder au vœu national, je vous avouerai que les Lions de toutes les parties de l'Afrique, indignés du _far niente_ de Votre Majesté, étaient sur le point d'exciter des orages capables de faire sombrer le vaisseau de l'État.

«--Ah! mon drôle, pensa le vieux Lion, tu es attaqué de la maladie des princes royaux, et ne demanderais pas mieux que de voir mon abdication!... Bon, nous allons te rendre sage! Prince, reprit à haute voix le Cosmopolite, on ne règne plus par la gloire, mais par l'adresse, et, pour vous en convaincre, je veux vous mettre à l'ouvrage.»

Dès que cette nouvelle circula dans toute l'Afrique, elle y produisit un tapage inouï. Jamais, dans le désert, aucun Lion n'avait abdiqué. Quelques-uns avaient été dépossédés par des usurpateurs, mais personne ne s'était avisé de quitter le trône. Aussi la cérémonie pouvait-elle être facilement entachée de nullité, faute de précédents.

Le matin, à l'aurore, le Grand-Chien, commandant les hallebardiers, dans son grand costume et armé de toutes pièces, rangea la garde en bataille. Le vieux roi se mit sur son trône. Au-dessus, on voyait ses armes représentant une chimère au grand trot, poursuivie par un poignard. Là, devant tous les Oisons qui composaient la cour, le grand Griffon apporta le sceptre et la couronne. Le Cosmopolite dit à voix basse ces remarquables paroles à ses lionceaux, qui reçurent sa bénédiction, seule chose qu'il voulut leur donner, car il garda judicieusement ses trésors.

«Enfants, je vous prête ma couronne pour quelques jours, essayez de plaire au peuple et vous m'en direz des nouvelles.»

Puis, à haute voix et se tournant vers la cour, il cria:

«Obéissez à mon fils, il a mes instructions!»

Dès que le jeune Lion eut le gouvernement des affaires, il fut assailli par la jeunesse Lionne dont les prétentions excessives, les doctrines, l'ardeur, en harmonie d'ailleurs avec les idées des deux jeunes gens, firent renvoyer les anciens conseillers de la couronne. Chacun voulut leur vendre son concours. Le nombre des places ne se trouva point en rapport avec le nombre des ambitions légitimes; il y eut des mécontents qui réveillèrent les masses intelligentes. Il s'éleva des tumultes, les jeunes tyrans eurent la patte forcée et furent obligés de recourir à la vieille expérience du Cosmopolite, qui, vous le devinez, fomentait ces agitations. Aussi, en quelques heures, le tumulte fut-il apaisé. L'ordre régna dans la capitale. Un baise-griffe s'ensuivit, et la cour fit un grand carnaval pour célébrer le retour au _statu quo_ qui parut être _le vœu du peuple_. Le jeune prince, trompé par cette scène de haute comédie, rendit le trône à son père, qui lui rendit son affection.

Pour se débarrasser de son fils, le vieux Lion lui donna une mission. Si les Hommes ont la question d'Orient, les Lions ont la question d'Europe, où depuis quelque temps des Hommes usurpaient leur nom, leurs crinières et leurs habitudes de conquête. Les susceptibilités nationales des Lions s'étaient effarouchées. Et, pour préoccuper les esprits, les empêcher de retroubler sa tranquillité, le Cosmopolite jugea nécessaire de provoquer des explications internationales de tanière à _Camarilla_. Son Altesse Lionne, accompagnée d'un de ses Tigres ordinaires, partit pour Paris sans aucun attaché.

Nous donnons ici les dépêches diplomatiques du jeune prince et celles de son Tigre ordinaire.

II

Comment le prince Léo fut traité à son arrivée dans la capitale du monde civilisé.

PREMIÈRE DÉPÊCHE.

«Sire,

«Dès que votre auguste fils eut dépassé l'Atlas, il fut reçu à coups de fusil par les postes français. Nous avons compris que les soldats lui rendaient ainsi les honneurs dus à son rang. Le gouvernement français s'est empressé de venir à sa rencontre; on lui a offert une voiture élégante, ornée de barreaux en fer creux qu'on lui fit admirer comme un des progrès de l'industrie moderne. Nous fûmes nourris des viandes les plus recherchées, et nous n'avons eu qu'à nous louer des procédés de la France. Le prince fut embarqué, par égard pour la race animale, sur un vaisseau appelé _le Castor_. Conduits par les soins du gouvernement français jusqu'à Paris, nous y sommes logés aux frais de l'État dans un délicieux séjour appelé le Jardin du Roi, où le peuple vient nous voir avec un tel empressement, qu'on nous a donné les plus illustres savants pour gardiens, et que, pour nous préserver de toute indiscrétion, ces messieurs ont été forcés de mettre des barres de fer entre nous et la foule. Nous sommes arrivés dans d'heureuses circonstances, il se trouve là des ambassadeurs venus de tous les points du globe.

«J'ai lorgné, dans un hôtel voisin, un Ours blanc venu d'outre-mer pour des réclamations de son gouvernement. Ce prince Oursakoff m'a dit alors que nous étions les dupes de la France. Les Lions de Paris, inquiets de notre ambassade, nous avaient fait enfermer. Sire, nous étions prisonniers.

«--Où pourrons-nous trouver les Lions de Paris?» lui ai-je demandé.

«Votre Majesté remarquera la finesse de ma conduite. En effet, la diplomatie de la Nation Lionne ne doit pas s'abaisser jusqu'à la fourberie, et la franchise est plus habile que la dissimulation. Cet Ours, assez simple, devina sur-le-champ ma pensée, et me répondit sans détours que les Lions de Paris vivaient en des régions tropicales où l'asphalte formait le sol et où les vernis du Japon croissaient, arrosés par l'argent d'une fée appelée conseil général de la Seine. «--Allez toujours devant vous, et quand vous trouverez sous vos pattes des marbres blancs sur lesquels se lit ce mot: SEYSSEL! un terrible mot qui a bu de l'or, dévoré des fortunes, ruiné des Lions, fait renvoyer bien des Tigres, voyager des Loups-Cerviers, pleurer des Rats, rendre gorge à des Sangsues, vendre des Chevaux et des Escargots!... quand ce mot flamboiera, vous serez arrivé dans le quartier Saint-Georges où se retirent ces Animaux?

«--Vous devez être satisfait, dis-je avec la politesse qui doit distinguer les ambassadeurs, de ne point trouver votre maison qui règne dans le Nord, les Oursakoff, ainsi travestis?

«--Pardonnez-moi, reprit-il. Les Oursakoff ne sont pas plus épargnés que vous par les railleries parisiennes. J'ai pu voir, dans une imprimerie, ce qui s'appelle un Ours imitant notre majestueux mouvement de va-et-vient, si convenable à des gens réfléchis comme nous le sommes vers le Nord, et le prostituant à mettre du noir sur du blanc. Ces Ours sont assistés de Singes qui grappillent des lettres, et ils font ce qu'ici les savants nomment des livres, un produit bizarre de l'Homme que j'entends aussi nommer des _bouquins_, sans avoir pu deviner le rapport qui peut exister entre le fils d'un Bouc et un livre, si ce n'est l'odeur.

«--Quel avantage les Hommes trouvent-ils, cher prince Oursakoff, à prendre nos noms sans pouvoir prendre nos qualités?

«--Il est plus facile d'avoir de l'esprit en se disant une Bête qu'en se donnant pour un Homme de talent! D'ailleurs, les Hommes ont toujours si bien senti notre supériorité que, de tout temps, ils se sont servis de nous pour s'anoblir. Regardez les vieux blasons: partout des Animaux!»

«Voulant, Sire, connaître l'opinion des cours du Nord dans cette grande question, je lui dis: «En avez-vous écrit à votre gouvernement?»

«--Le cabinet Ours est plus fier que celui des Lions, il ne reconnaît pas l'Homme.

«--Prétendriez-vous, vieux glaçon à deux pattes, et poudré de neige, que le Lion, mon maître, n'est pas le roi des Animaux?»

«L'Ours blanc prit, sans vouloir répondre, une attitude si dédaigneuse, que d'un bond je brisai les barreaux de mon appartement. Son Altesse, attentive à la querelle, en avait fait autant, et j'allais venger l'honneur de votre couronne, lorsque votre auguste fils me dit très-judicieusement qu'au moment d'avoir des explications à Paris il ne fallait pas se brouiller avec les puissances du Nord.

«Cette scène avait eu lieu pendant la nuit, il nous fut donc très-facile d'arriver en quelques bonds sur les boulevards, où, vers le petit jour, nous fûmes accueillis par des: «Oh! c'te tête!--Sont-ils bien déguisés!--Ne dirait-on pas de véritables Animaux!»

III

Le prince Léo est à Paris pendant le carnaval.--Jugement que porte Son Altesse sur ce qu'elle voit.

DEUXIÈME DÉPÊCHE.

«Votre fils, avec sa perspicacité ordinaire, devina que nous étions en plein carnaval, et que nous pouvions aller et venir sans aucun danger. Je vous parlerai plus tard du carnaval. Nous étions excessivement embarrassés pour nous exprimer; nous ignorions les usages et la langue du pays. Voici comment notre embarras cessa.»

(Interrompue par le froid de l'atmosphère.)

PREMIÈRE LETTRE DU PRINCE LÉO AU ROI, SON PÈRE.

«Mon cher et auguste père,

«Vous m'avez donné si peu de valeurs, qu'il m'est bien difficile de tenir mon rang à Paris. A peine ai-je pu mettre les pattes sur les boulevards, que je me suis aperçu combien cette capitale diffère du désert. Tout se vend et tout s'achète. Boire est une dépense, être à jeun coûte cher, manger est hors de prix. Nous nous sommes transportés, mon Tigre et moi, conduits par un Chien plein d'intelligence, tout le long des boulevards, où personne ne nous a remarqués tant nous ressemblions à des Hommes, en cherchant ceux d'entre eux qui se disent des Lions. Ce Chien, qui connaissait beaucoup Paris, consentit à nous servir de guide et d'interprète. Nous avons donc un interprète, et nous passons, comme nos adversaires, pour des Hommes déguisés en Animaux. Si vous aviez su, Sire, ce qu'est Paris, vous ne m'eussiez pas mystifié par la mission que vous m'avez donnée. J'ai bien peur d'être obligé quelquefois de compromettre ma dignité pour arriver à vous satisfaire. En arrivant au boulevard des Italiens, je crus nécessaire de me mettre à la mode en fumant un cigare, et j'éternuai si fort, que je produisis une certaine sensation. Un feuilletoniste, qui passait, dit alors en voyant ma tête: «Ces jeunes gens finiront par ressembler à des Lions.»

«--La question va se dénouer, dis-je à mon Tigre.

«--Je crois, nous dit alors le Chien, qu'il en est comme de l'immortelle question d'Orient, et que le mieux est de la laisser longtemps nouée.»

«Ce Chien, Sire, nous donne à tout moment les preuves d'une haute intelligence; aussi vous ne vous étonnerez pas en apprenant qu'il appartient à une administration célèbre, située rue de Jérusalem, qui se plaît à entourer de soins et d'égards les étrangers qui visitent la France.