Vie privée et publique des animaux

Part 2

Chapter 23,730 wordsPublic domain

Il répond ensuite au CAMÉLÉON qu'il n'y a point d'animal universel. «Chacun a sa spécialité, et la spécialité du CAMÉLÉON étant de tout approuver, il ose espérer qu'il voudra bien le favoriser de son suffrage.»

--LE SINGE fixe son lorgnon sur LE CAMÉLÉON, avec lequel il échange un sourire.--

Puis, prenant à témoin l'Assemblée tout entière, il dit que s'il est prouvé pour tous que la paix, la guerre et la liberté sont également impossibles, on est pourtant d'accord sur un point: c'est qu'il y a quelque chose à faire.

--Assentiment général.--

Que le mal existe, et qu'il faut au moins le combattre;

Qu'il propose en conséquence à l'honorable Assemblée d'ouvrir une voie nouvelle à ses efforts.

--Vif mouvement de curiosité.--

«La seule lutte qui n'ait pas encore été tentée, la seule raisonnable, la seule légale, celle où les plus belles victoires les attendent, c'est la lutte de l'intelligence.

«Il est impossible que dans cette lutte, où la raison du plus fort n'est pas toujours la meilleure, où l'esprit, le cœur et le bon droit sont les seules armes autorisées, l'avantage ne reste pas aux Animaux sur les Hommes leurs oppresseurs.

«L'intelligence mène à tout...»

--«Oui, dit une PERRUCHE, comme tout chemin mène à Rome.»--

Que les idées ont des pattes et des ailes; qu'elles courent et qu'elles volent;

Qu'il faut réaliser enfin, au moyen de la presse, la puissance la plus formidable du jour, une enquête générale sur leur situation, sur leurs besoins naturels, sur les mœurs et coutumes de chaque espèce, et créer sur des données sérieuses et impartiales une grande histoire de la Race Animale et de ses nobles destinées dans la vie privée et dans la vie publique, dans l'esclavage et dans la liberté.

«Par la presse, LA FONTAINE, cet Homme, le seul à la gloire duquel on puisse dire que toutes les Bêtes l'ont pleuré, LA FONTAINE, dont ce triste jour rappelle la mort, a plus fait pour chacun d'eux que les vainqueurs de Sapor, de Tarragone et d'Alexandre, que les trois cents Renards eux-mêmes qui, avec Samson et la mâchoire de L'ANE exterminèrent les Philistins.

--L'ANE relève fièrement la tête.--Au nom de La Fontaine, tous les Animaux se lèvent et s'inclinent respectueusement.--Quelques Animaux demandent que ses cendres soient transportées au Jardin des Plantes.--

«Les naturalistes ont cru avoir tout fait en pesant le sang des Animaux, en comptant leurs vertèbres et en demandant à leur organisation matérielle la raison de leurs plus nobles penchants.

«Aux Animaux seuls il appartient donc de raconter les douleurs de leur vie méconnue, et leur courage de tous les instants, et les joies si rares d'une existence sur laquelle la main de l'homme s'appesantit depuis quatre mille ans.»

Ici l'orateur paraît ému, et l'attendrissement gagne tous les bancs.

Après quelques minutes de silence, LE RENARD, se tournant vers les tribunes, ajoute:

Que c'est par la presse, et par la presse seulement, que Mesdames LES PIES, LES OIES, LES CANES, LES GRUES et LES POULES, qui dans toute autre lutte auraient été déplacées, trouveront, une fois la lutte du bec admise, à faire valoir leur talent bien connu pour la parole et pour la plume;

Que ce n'est point dans une Assemblée délibérante que peuvent se produire les griefs pour le moins bizarres que ces dames ont essayé de faire valoir dans cette enceinte: «leur place n'est point dans les Assemblées publiques; de l'avis du plus grand nombre, celles qui font de la politique ont un défaut de plus et un charme de moins, comme les Amazones de l'antiquité;» qu'elles continuent donc à faire l'ornement des forêts et des basses-cours, en attendant qu'elles puissent consigner leurs observations dans la publication proposée, pendant les heures de loisir que le soin de leur ménage pourra leur laisser; qu'enfin:

«IL A L'HONNEUR D'APPELER LA DÉLIBÉRATION DE MM. LES REPRÉSENTANTS DE LA NATION ANIMALE SUR LES TROIS ARTICLES SUIVANTS:

«ART. Ier.--Il est ouvert un crédit illimité pour la publication d'une histoire populaire, nationale et illustrée de la grande famille des Animaux.»

--Ce crédit sera alloué sur les fonds du ministère de l'instruction publique.--Un Membre de la Gauche propose par amendement qu'il soit justifié de l'emploi de ces fonds.--LA TAUPE s'y oppose, elle aime le mystère; elle dit qu'il faut se garder de porter ainsi partout la lumière.--L'amendement succombe sous cette judicieuse observation.--

«ART. II.--Pour éloigner l'ignorance et la mauvaise foi, ces deux fléaux de la vérité, l'ouvrage sera écrit par les Animaux eux-mêmes, seuls juges compétents.

«ART. III.--Comme les arts et la librairie sont encore dans l'enfance parmi eux, la nation s'adressera, par l'intermédiaire de ses ambassadeurs, pour illustrer cet ouvrage, à un nommé Grandville, qui aurait mérité d'être un Animal, s'il n'avait de temps en temps ravalé son beau talent en le consacrant à la représentation toujours flattée, il est vrai, de ses semblables. (Voir les _Métamorphoses_.)

«Et pour l'impression, elle s'adressera à une maison de librairie connue, dans le monde pittoresque, sous le nom de J. Hetzel, et qui n'a pas de préjugés.»

Ces trois articles sont mis aux voix et adoptés successivement, quoique le Centre tout entier se soit levé contre.

Quand ce résultat eut été proclamé à haute voix par le Président, qui avait si habilement dirigé les débats sans rien dire ni rien faire, l'Assemblée, électrisée, se leva comme un seul Animal, plusieurs Membres quittèrent leur place pour aller serrer la patte de l'orateur, qui, satisfait du résultat, se mêla modestement à la foule.

«O siècle bavard! s'écria UN VIEUX FAUCON IRLANDAIS, étranges logiciens! vous avez griffes et dents, l'espace est devant vous, la liberté est quelque part, et il va vous suffire de noircir du papier!»

Cette protestation fut étouffée par le bruit des conversations particulières, et se perdit au milieu de l'enthousiasme général.

LE CORBEAU se tira une plume de l'aile, et rédigea sur papier timbré le procès-verbal de la séance.

Lequel procès-verbal fut lu, approuvé et paraphé par une commission qui fut chargée de veiller à son exécution; chacun s'engageant, du reste, à concourir de son mieux, _unguibus et rostro_, au succès de la publication.

LE RENARD, qui avait fait la motion, L'AIGLE, LE PÉLICAN et UN JEUNE SANGLIER, désignés _ad hoc_, ces trois derniers par le sort, se transportèrent dès le matin à Saint-Mandé, et se présentèrent chez M. Grandville.

Cette entrevue fut remarquable sous plus d'un rapport.

M. Grandville les reçut avec tous les honneurs dus à leur caractère d'Ambassadeurs, et s'entendit sans peine avec eux. Il obtint du RENARD, sur les mœurs et coutumes de la race animale, quelques renseignements pleins de malice dont il compte tirer bon parti.

Il fut décidé que, pour faire preuve d'impartialité, on consentirait à ne pas représenter uniquement les Animaux, et qu'on accorderait à L'HOMME lui-même une petite place dans cette publication.

Pour obtenir cette concession, le Peintre laissa entendre que la différence entre L'HOMME ET L'ANIMAL n'était pas si grande que messieurs les Ambassadeurs semblaient le penser, et que d'ailleurs les Animaux ne pourraient que gagner à la comparaison. Après quelques difficultés que la politesse et la modestie leur commandaient, messieurs les Ambassadeurs convinrent du fait, et tombèrent d'accord sur ce point comme sur tous les autres.

La lenteur est de bon goût chez des ambassadeurs. Leurs Excellences montèrent donc en fiacre et rentrèrent dans Paris. A la barrière, un des commis de l'octroi, fort mauvais naturaliste, ayant pris, à la première vue, LE SANGLIER pour un COCHON, prétendit lui faire payer des droits d'entrée, et n'en reçut qu'un coup de boutoir. Ils descendirent rue Jacob, nº 18.

Messieurs les Députés furent charmés du bon accueil qu'ils reçurent de leurs éditeurs.

Ceux-ci, flattés que la Race Animale, dont ils ont toujours fait grand cas, eût songé à eux pour une publication de cette importance, promirent de donner tous leurs soins à cette affaire, de laquelle ils espèrent tirer encore plus d'honneur que de profit.

LE SANGLIER lui-même, qui était venu avec quelques préventions, s'avoua satisfait et reçut avec un vif plaisir un exemplaire des _Lettres_ de Jean Macé _sur la vie de l'Homme et des Animaux_, qu'il avait paru apprécier. M. J. Hetzel fit agréer au PÉLICAN une très-jolie collection du _Magasin d'éducation et de récréation_, en le priant de l'offrir à ses fils, dont il avait entendu faire de grands éloges; ce bon père fut touché de la délicatesse de cette attention. L'AIGLE mit sans façon sous son aile les quatre séries des _Romans nationaux_ de MM. Erckmann-Chatrian, et les _Voyages extraordinaires_ de M. Jules Verne. LE RENARD, en compère intelligent, refusa obstinément tout cadeau, et se contenta d'emporter quelques milliers de Catalogues, qu'il promit, d'un air matois, de répandre toutes les fois qu'il en trouverait l'occasion.

Après quelques petits arrangements de pure forme, il fut convenu que LE SINGE servirait d'intermédiaire et serait, en s'adjoignant LE PERROQUET, chargé de s'entendre avec messieurs les Animaux Rédacteurs, qui auraient à lui adresser leurs manuscrits, en indiquant soigneusement les adresses de leurs nids, tanières, perchoirs, etc., etc., pour que les épreuves pussent être envoyées exactement aux auteurs.

Avant de se séparer, messieurs les Rédacteurs en chef recommandèrent à messieurs les futurs collaborateurs de n'adresser au cabinet de rédaction que des manuscrits bien écrits et faciles à lire, pour éviter les frais de correction et les fautes d'impression. Ils ajoutèrent que dans une publication à laquelle tant de talents différents étaient appelés à concourir, la méthode étant impossible, tout classement serait injuste et arbitraire; que les premiers arrivés seraient donc les premiers imprimés; qu'un numéro d'ordre serait donné à chaque manuscrit, et que pour rien au monde cet ordre ne pourrait être interverti. Messieurs les Animaux approuvèrent cette mesure, et s'en retournèrent pleins d'espoir, le front penché, le regard pensif, méditant déjà, les uns leur propre histoire, les autres celle de leur prochain.

_Post-Scriptum._--Par faveur spéciale, nous livrerons à la publicité quelques détails confidentiels sur lesquels notre ami LE PERROQUET nous avait demandé le silence; mais nous comptons que sa discrétion ne tiendra pas devant quelques douzaines de noix et un pain de sucre que nous venons de lui envoyer.

LE SINGE avait eu d'abord le séduisant projet de faire un journal format _grand-aigle_; il avait même, sous le titre de _premier-forêt_, fait un premier-Paris très-ennuyeux, dans lequel il développait avec un grand talent toutes les questions, excepté celle du jour.

UN ANIMAL qui désire garder l'anonyme, rêvant déjà les succès de ces plumes courriéristes qui ont fait la gloire de certaines lettres de l'alphabet, J. J.--X--y--z, etc., etc., avait signé de ses initiales un feuilleton dans lequel il constatait les brillants débuts d'une SAUTERELLE incomparable dans un ballet nouveau.

L'ARAS BLEU, LE KAKATOÈS et LE COLIBRI s'étaient chargés de la correspondance étrangère et de l'importante partie des faits divers. Nous nous permettrons de citer une des nouvelles dont ces Oiseaux comptaient enrichir leur premier numéro:--UN CANARD nous écrit des bords de la Garonne: «Il n'est bruit dans nos marais que de la disparition d'UNE JEUNE GRENOUILLE qui était chérie de toutes ses compagnes. Comme elle avait l'imagination fort exaltée, on craint qu'elle n'ait attenté à ses jours. On s'épuise en conjectures sur les causes qui auraient pu la pousser à cette fatale extrémité.»

L'OISEAU MOQUEUR avait demandé la permission de terminer régulièrement le journal par une série de calembours qu'il aurait _spirituellement_ intitulés: _les étonnantes Réparties du Coq à l'Ane_.

Le journal aurait été un journal sans annonces. LE DINDON, voulant s'assurer la propriété d'une idée aussi neuve, se disposait à prendre un brevet d'invention qui lui en réservât le monopole; mais LE LOUP-CERVIER (qui devait faire la Bourse) l'en détourna, en lui représentant que cette précaution serait superflue, et qu'il ne trouverait point d'imitateurs.

Il ne restait plus guère à trouver qu'un titre et un gérant, et l'affaire eût été définitivement constituée, si LE RENARD, qui est de bon conseil, et LE LIÈVRE, qui est moins brave que César, n'eussent reculé devant les difficultés de cette entreprise. LE RENARD fit observer très-sagement qu'ils tomberaient infailliblement des hauteurs de la philosophie, de la science et de la morale, dans les misères de la politique quotidienne; que tout n'était pas roses dans le métier de journaliste; qu'ils auraient affaire à de belles petites lois, au bout desquelles se trouvent l'amende et la prison; qu'ils se feraient beaucoup d'ennemis et peu d'abonnés; qu'ils auraient à payer des droits de timbre exorbitants, et de plus un gros cautionnement à fournir; que leur capital y passerait; que le prix du moindre journal était tel, que de pauvres Animaux qui ne roulent ni sur l'or ni sur l'argent, LES RATS, par exemple, ne sauraient faire les frais d'un abonnement; que la condition de toute entreprise qui veut devenir utile et populaire, et atteindre les masses pour les éclairer, c'est le bon marché; qu'enfin les journaux passent et que les livres restent (au moins en magasin).

Ces raisons et bien d'autres avaient fait passer à l'ordre de la nuit sur l'incident qui n'avait pas été autrement discuté.

Du reste, cette mémorable conspiration fut conduite avec tant d'adresse et de bonheur, que, le lendemain, Paris, M. le Préfet de police et les gardiens du Jardin des Plantes se réveillèrent, après avoir dormi du soir au matin, comme si rien d'extraordinaire n'avait pu se passer dans cette nuit désormais acquise à l'histoire des révolutions animales, à laquelle elle devait fournir une de ses pages les plus merveilleuses.

(PAR ESTAFETTE.)

Quelques minutes après la visite de messieurs les Délégués, un PIGEON VOYAGEUR apporta aux éditeurs des _Scènes de la vie privée et publique des Animaux_ la lettre circulaire ci-dessous, qu'il avait ordre de faire publier et distribuer immédiatement.

MM. LE SINGE ET LE PERROQUET,

Rédacteurs en chef,

A TOUS LES ANIMAUX.

«Mon cher et futur collaborateur,

«Nous croyons devoir vous adresser l'arrêté de la commission chargée de veiller plus particulièrement à la rédaction.

«Dans l'intérêt moral et matériel de la publication que nous entreprenons en commun, il est recommandé à messieurs les Animaux Rédacteurs de formuler leurs opinions avec une telle mesure et une telle impartialité, que, tout en y trouvant d'utiles conseils, des critiques méritées et sévères, les Animaux de tout âge, de tout sexe, de toute opinion, y compris les Hommes, n'y puissent rien rencontrer qui soit contraire aux lois imprescriptibles de la morale et des convenances.

«En conséquence, il a été arrêté que tout article empreint de ce caractère de violence et de méchanceté qui a quelquefois déshonoré les œuvres de la Presse parmi les Hommes, et qui répugne aux cœurs bien placés comme aux organisations délicates, serait renvoyé à son auteur, dont le nom cesserait dès lors de figurer sur la liste de nos collaborateurs.

«_N. B._--Le comité de rédaction a dû s'adjoindre, à titre de correcteurs d'épreuves seulement, quelques HOMMES fort au courant de cette pénible besogne, et que leur misanthropie recommandait d'ailleurs entre tous à la bienveillance de l'espèce animale.

«Fait au Jardin des Plantes, à Paris.»

Sur la recommandation de messieurs les Rédacteurs en chef, la distribution de cette pièce importante a été confiée à un CORBEAU, très-entendu, qui a organisé pour la circonstance _un Office de Publicité_ qui dépasse tout ce que l'industrie des HOMMES avait imaginé en ce genre. Cet intelligent Oiseau s'est chargé également de l'envoi des prospectus et des livraisons à domicile pour Paris, les départements et l'étranger: les CANARDS qu'il a enrôlés défieraient les plus intrépides de nos crieurs patentés, ils ne craignent ni le vent ni la pluie; et le moindre de ses CHIENS COURANTS laisserait loin derrière lui le plus agile des facteurs de l'administration des postes. Grâce à ses PIGEONS VOYAGEURS, les abonnés de tous les pays recevront leurs livraisons avec une promptitude que l'estafette la plus vantée ne saurait atteindre, et les abonnés des campagnes seront servis avec autant d'exactitude que les abonnés des villes. Des affiches seront, par ses ordres, apposées sur tous les murs dans les quatre parties du monde, sur la fameuse muraille de la Chine elle-même. Messieurs les Rédacteurs espèrent pouvoir compter parmi leurs souscripteurs tous les Animaux et tous les Hommes sincères qui désirent faire preuve d'impartialité, et qui ne redoutent aucune des vérités qui sont bonnes à dire.

P.-J. STAHL.

HISTOIRE

D'UN LIÈVRE

SA VIE PRIVÉE

PUBLIQUE ET POLITIQUE

ÉCRITE SOUS SA DICTÉE PAR UNE PIE, SON AMIE.

Quelques mots de madame la Pie à MM. LE SINGE et LE PERROQUET, Rédacteurs en chef.

MESSIEURS, il a été proclamé par l'Assemblée, dont les délibérations ont eu pour résultat cette publication, que si le droit de parler pouvait nous être refusé, il nous serait du moins permis d'écrire.

Avec votre permission, illustres Directeurs, j'ai donc écrit.

Dieu merci, la plume est une arme courtoise, elle égalise les forces, et j'espère prouver un jour qu'_entre les mains_ d'une Pie intelligente cette arme n'a pas moins de valeur qu'entre les griffes d'un Loup ou les pattes d'un Renard.

Pour le moment, il ne s'agit ni de moi ni de mesdames les Oies, les Poules et les Grues, qu'un orateur à la fois spirituel et profond, à la fois juge et partie, a si vertueusement renvoyées à leur ménage[1], et je me bornerai à vous raconter l'_Histoire d'un Lièvre_ que ses malheurs ont rendu célèbre parmi les Bêtes et parmi les Hommes, à Paris et dans les champs.

[1] Ceux de MM. nos souscripteurs qui n'ont point encore oublié que les dames ne purent être admises à se faire entendre dans notre Assemblée générale, trouveront sans doute tout naturel qu'une dame ait été des premières à nous écrire. Nous espérons que notre empressement à publier la lettre de madame la Pie effacera les impressions fâcheuses que paraissent avoir laissées dans son esprit certaines parties du discours du Renard (voir le Prologue). Par une réserve dont chacun appréciera le difficile mérite et le rare bon goût, l'auteur s'est modestement effacé toutes les fois qu'il l'a fallu absolument dans le récit des aventures de son héros.

NOTE DES RÉDACTEURS.

Croyez, Messieurs, que si je me décide, dans une question qui ne m'est point personnelle, à rompre avec les habitudes de silence et de discrétion dont on sait que je me suis toujours fait une loi, c'est qu'il m'eût été impossible de m'y refuser sans manquer aux obligations les plus ordinaires de l'amitié.

I

Où la Pie essaye d'entrer en matière.--Quelques réflexions philosophiques et préliminaires du Lièvre, héros de cette histoire.--La dernière chasse d'un Roi.--Notre héros est fait prisonnier.--Théorie des Lièvres sur le courage.

Je m'étais, un soir de cette semaine, oubliée sur un monceau de pierres, et je méditais les derniers vers d'un poëme en douze chants que je consacre à la défense des droits méconnus de notre sexe, quand je vis accourir entre les deux raies d'un pré un Levraut de ma connaissance, arrière-petit-fils du héros de mon histoire.

«Madame la Pie, me cria-t-il tout haletant, grand-père est là-bas au coin du bois, et il m'a dit: Va chercher bien vite notre amie la Pie... et je suis venu.

--Tu es un bon petit enfant, lui répondis-je en lui donnant sur la joue un coup d'aile amical; c'est bien de faire comme cela les commissions à son grand-père. Mais si tu cours toujours si vite, tu finiras par te rendre malade.

--Ah! me répondit-il en me regardant tristement, je ne suis pas malade, moi, c'est grand-père qui l'est! le Lévrier du garde champêtre l'a mordu... c'est ça qui fait peur.»

Il n'y avait pas de temps à perdre; en deux sauts je fus auprès de mon malheureux ami, qui me reçut avec cette cordialité qui est la politesse des bons Animaux.

Sa patte droite était supportée par une écharpe faite à la hâte de deux brins de jonc; sa pauvre tête, sur laquelle on avait appliqué quelques compresses de feuilles de dictame qu'une Biche compatissante lui avait procurées, était entourée d'un bandeau qui lui cachait un œil: le sang coulait encore.

A ce triste spectacle, je reconnus les Hommes et leurs funestes coups.

«Ma chère Pie, me dit le vieillard, dont le visage, empreint d'un caractère de tristesse et de gravité inaccoutumée, n'avait cependant rien perdu de son originelle simplicité, on ne vient pas au monde pour être heureux.

--Hélas! lui répondis-je, cela se voit bien.

--Je sais, continua-t-il, qu'on doit avoir toujours peur, et qu'un Lièvre n'est jamais sûr de mourir tranquillement dans son gîte; mais, vous le voyez, je puis moins qu'un autre compter sur ce qu'on est convenu d'appeler une belle mort: la campagne s'annonce mal, me voilà borgne peut-être, et pour sûr estropié; un Épagneul viendrait à bout de moi. Ceux des nôtres qui voient tout en beau, et qui s'entêtent à penser que la chasse ferme quelquefois, veulent bien convenir qu'elle ouvrira dans quinze jours; je crois que je ferai bien de mettre ordre à mes affaires et de léguer mon histoire à la postérité pour qu'elle en profite, si elle peut. A quelque chose malheur doit être bon. Si Dieu m'a accordé la grâce de retrouver ma patrie, après m'avoir fait vivre et souffrir parmi les Hommes, c'est qu'il a voulu que mes infortunes servissent d'enseignement aux Lièvres à venir. Dans le monde on se tait sur bien des choses par prudence et par politesse; mais, devant la mort, le mensonge devenant inutile, on peut tout dire. D'ailleurs, j'avoue mon faible: il doit être agréable de laisser après soi un glorieux souvenir, et de ne pas mourir tout entier; qu'en pensez-vous?»

J'eus toutes les peines du monde à lui faire entendre que j'étais de son avis, car il avait gagné dans ses rapports avec les Hommes une surdité d'autant plus gênante, qu'il s'obstinait à la nier. Que de fois n'ai-je pas maudit cette infirmité, qui le privait du bonheur d'écouter! Je lui criai dans les oreilles qu'on était toujours bien aise de se survivre dans ses œuvres, et que, devant une fin presque certaine, il devait être en effet consolant de penser que la gloire peut remplacer la vie, qu'en tout cas cela ne pouvait pas faire de mal.

Il me dit alors que son embarras était grand, que sa maudite blessure l'empêchait d'écrire, puisqu'il avait précisément la patte droite cassée; qu'il avait essayé de dicter à ses enfants, mais que les pauvres petits ne savaient que jouer et manger; qu'un instant il avait eu l'idée de faire apprendre par cœur son histoire à l'aîné, et de la transmettre ainsi à l'état de Rapsodie aux siècles futurs, mais que l'étourdi n'avait jamais manqué de perdre la mémoire en courant. «Je vois bien, ajouta-t-il, qu'on ne peut guère compter sur la tradition orale pour conserver aux faits leur caractère de vérité; je n'ai pas envie de devenir un mythe comme le grand Vichnou, Saint-Simon, Fourrier, etc.; vous êtes lettrée, ma bonne Pie, veuillez me servir de secrétaire, mon histoire y gagnera.»

Je cédai à ses instances, et je m'apprêtai à écouter. Les discours des vieillards sont longs, mais il en ressort toujours quelque utile enseignement.