Vie privée et publique des animaux

Part 19

Chapter 193,702 wordsPublic domain

«A sa vue, je ne sais quel trouble inconnu me saisit. Je crus d'abord être entraîné vers elle par une propension naturelle, et je m'en voulais de retrouver au fond de mon cœur ce vice de ma nature, que l'éducation avait tant travaillé à détruire en moi; mais bientôt je reconnus qu'un tout autre sentiment s'était emparé de mon être. Je sentis ma férocité se fondre au feu de son regard; j'admirai sa beauté: le danger qu'elle courait vint encore exalter mon amour. Que vous dirai-je, monsieur? je l'aimais, je le lui dis; elle écouta mes serments comme une personne habituée aux hommages; et je me retirai à l'écart, complétement séduit, pour rêver au moyen de la sauver. Je vous prie de remarquer que mon amour a commencé par une pensée qui n'était pas de l'égoïsme. Ceci est assez rare pour qu'on y fasse attention.

«Lorsque je crus avoir assez réfléchi au parti que j'avais à prendre, je revins vers ces Renards altérés de sang, dans la compagnie desquels j'avais le malheur d'être compromis, et je les engageai d'un air indifférent à manger quelques œufs à la coque, afin de s'ouvrir l'appétit d'une manière décente, et ne pas passer pour des gloutons qui n'ont jamais vu le monde.

«Ma proposition fut adoptée à une assez forte majorité, ce qui me prouva que les Renards eux-mêmes se laissent facilement prendre par l'amour-propre.

«Pendant ce temps, dévoré d'inquiétude, je cherchais en vain une manière de faire comprendre à l'innocente Poulette dans quel péril elle était tombée. Tout occupée de voir s'engloutir sous leur dent cruelle l'espoir d'une nombreuse postérité, elle tendait à ses bourreaux une tête languissante. J'étais au supplice. Déjà plusieurs des compagnes de Cocotte avaient silencieusement passé du sommeil au trépas. Le Coq dormait sur les deux oreilles, au milieu de son harem envahi; le moment devenait pressant. La douleur de celle que j'aimais me rendait quelque espoir: car elle l'absorbait tout entière; mais je ne pensais pas sans horreur qu'un cri l'aurait tuée. Pour comble de tourment, mon tour vint de faire sentinelle: il fallait abandonner Cocotte au milieu de ces infâmes bandits. J'hésitais; une lumière soudaine vint illuminer mon inquiétude. Je me précipitai à la porte; et au bout d'un moment, par un adroit sauve qui peut, je jetai l'alarme parmi les Renards, la plupart chargés déjà d'une autre proie, et d'ailleurs trop effrayés pour songer au trésor qu'ils laissaient derrière eux. Je rentrai dans la cour de la ferme; et ce ne fut qu'après m'être soigneusement assuré du départ de nos compagnons que j'eus le courage de quitter Cocotte, de me dérober à sa reconnaissance. Le souvenir de cette première entrevue, quoique accompagnée de regrets qui sont presque des remords, est un des seuls charmes qui soient restés à ma vie. Hélas! rien dans ce qui a suivi cette soirée, où naquit et se développa mon amour, n'était destiné à me la faire oublier. Je ne tardai pas à m'apercevoir, car je la suivais partout et toujours, de la préférence marquée qui était accordée à Cocotte par ce sultan criard que vous connaissez, et je ne m'aveuglai pas non plus sur l'inclination naturelle qui la portait à lui rendre amour pour amour.

«Ce n'était que promenades sentimentales, que grains de millet donnés et repris, que petites manières engageantes et que cruautés étudiées; enfin, monsieur, ce manége éternel des gens qui s'aiment, fort ridiculisé par les autres, et effectivement bien ridicule, s'il n'était pas si fort à envier.

«J'étais si habitué à être malheureux en tout, que cette découverte me trouva préparé. Je souffris sans me plaindre, et non sans quelque espérance.

«Les amants malheureux en ont toujours un peu, surtout quand ils disent qu'ils n'en ont plus.

«Un jour que, selon ma coutume, je rôdais silencieusement autour de la ferme, je fus témoin caché d'une scène qui rendit mon chagrin plus inconsolable, sans ajouter au faible espoir que je m'obstinais à nourrir encore. Je connais trop bien, pour mon malheur, les effets de l'amour pour supposer que les mauvais traitements puissent l'éteindre ou même l'affaiblir. Quand la personne est bien disposée, cela produit presque invariablement l'effet contraire.

«Or, monsieur, cet Animal stupide frappait d'ongles et de bec ma bien-aimée Cocotte, et moi, j'étais là, courroucé et muet, obligé de subir cet affreux spectacle. Le besoin de venger celle que j'aimais cédait à la crainte de la compromettre publiquement, et aussi, il faut l'avouer, à celle de voir mon secours repoussé par l'adorable cruelle que je serais venu défendre sans son consentement. Je souffrais plus qu'elle, vous le comprenez, et ce n'était pas même sans quelque amertume que je lisais dans ses yeux l'expression d'une résignation absolue et entêtée. J'aurais de bon cœur dévoré ce manant; mais elle, hélas! dans quelle douleur n'eût-elle pas été plongée!

«Cette pensée, que je sacrifiais mon ressentiment à son bonheur, me rendit la patience de tout voir jusqu'au bout, et enfin le courage de m'éloigner la mort dans l'âme, il est vrai, mais satisfait d'avoir remporté sur mes passions la plus difficile de toutes les victoires.

«J'avais encore une lutte à soutenir avec moi-même, cependant. Ce Coq, il faut le dire, n'avait aucun égard pour l'affection irréprochable de sa jeune favorite, et ses infidélités étaient nombreuses. Cocotte était trop aveuglée pour s'en apercevoir, et mon rôle de rival eût été de l'avertir; mais je vous l'ai déjà souvent répété, monsieur, j'aimais en elle jusqu'à cette tendresse si mal payée et si mal comprise, et je n'aurais pas voulu conquérir un amour si désirable, en lui enlevant la plus chère de ses illusions.

«Ces paroles vous semblent étranges dans ma bouche, je le vois; souvent, lorsque je reviens sur une foule de sensations trop subtiles pour être conservées au fond de la mémoire, et que, par conséquent, j'ai dû omettre dans le récit que je vous fais, j'hésite aussi à me comprendre.

«Alors, l'image et les préceptes de mon vieux et tendre professeur se représentent à moi: la solitude, la rêverie, l'amour surtout, ont achevé son ouvrage. Je suis bon, j'en suis sûr, et je me crois élevé, par mes sentiments et mon intelligence, au-dessus de ceux de mon espèce; mais évidemment, je suis aussi bien plus malheureux. Parmi vous, n'en est-il pas toujours ainsi?

«Qu'ajouterai-je encore? Les incidents d'un amour qui n'est pas partagé sont peu variés, et je suis étonné que, lorsqu'on a beaucoup souffert, on n'ait rien à raconter; c'est un dédommagement pour bien des gens, et peut-être l'éprouverais-je. Quoi qu'il en soit, vous devez avoir maintenant une idée de ma triste existence, et ma seule ambition était d'être plaint quelque jour par une âme d'élite. La seule fois que j'aie rencontré Cocotte, et que j'aie pu lui parler librement de mon amour, si je puis donner le nom de liberté à l'embarras qui enchaînait mes mouvements et ma langue, elle m'a témoigné, comme je m'y attendais, un si profond dédain, elle a répondu à mes protestations et à mes serments par un ton de raillerie si froide, que j'ai juré de mourir plutôt que de l'importuner davantage du récit de mon déplorable amour. Je me contente de veiller sur elle et sur son amant, et d'éloigner de cette maison les Animaux nuisibles et malfaisants. Je n'en redoute plus qu'un, et, malheureusement, celui-là, il est partout, et presque partout il fait du mal. C'est l'Homme.

«Maintenant, ajouta-t-il, permettez que je me sépare de vous. Voici l'heure où le soleil va se coucher, et je ne dormirais pas si je manquais le moment où je puis voir Cocotte sauter gracieusement sur l'échelle qui monte au poulailler. Souvenez-vous de moi, monsieur, et quand on vous dira que les Renards sont méchants, n'oubliez pas que vous avez connu un Renard sensible, et, par conséquent, malheureux.»

«Est-ce fini? dis-je.

--Sans doute, reprit Breloque, à moins cependant que vous n'ayez pris assez d'intérêt à mes personnages pour désirer savoir ce qu'ils sont devenus?

--Ce n'est jamais l'intérêt qui me guide, répliquai-je, mais j'aime assez que chaque chose soit à sa place; et mieux vaut savoir ce que ces gens-là font pour le moment, que de risquer de les rencontrer quelque part où ils n'auraient que faire, et où je pourrais me dispenser d'aller.

--Eh bien, monsieur, cet ennemi que l'exquise raison de mon jeune ami avait appris à connaître, cet être chez qui le désœuvrement et l'orgueil ont civilisé la férocité et la barbarie, cet Homme, puisqu'il faut l'appeler par son nom, est venu appliquer à l'infortunée Cocotte une ancienne idée de Poule au riz, qui avait fait déjà bien des victimes parmi les Poules et parmi ceux qui les mangent, car c'est une détestable chose; mais je ne m'en plains pas, il faut que justice se fasse!

«Elle a succombé, et son malheureux amant, attiré par ses cris, a payé de sa vie un dévouement dont on n'a guère d'exemples chez nous. Je n'en connaissais qu'un, et l'autre soir on m'a prouvé, plus clairement que deux et deux font quatre, que mon héros était bon à pendre, ce qui fait que j'ai maintenant le cœur très-dur, de peur d'être sensible injustement.

--On ne saurait prendre trop de précautions. Et le Coq?

--Tenez, écoutez; le voilà qui chante!

--Bah! le même?

--Et qu'importe, mon Dieu! que l'individu soit changé, si les sentiments de l'autre revivent dans celui-là, si c'est toujours le même égoïsme, la même brutalité, la même sottise?

--Allons au fond des choses, mon ami Breloque, lui dis-je. Je crois que vous ne lui avez pas encore pardonné la fuite de l'Apollon?

--Oh! détrompez-vous. Je crois pouvoir affirmer que mon cœur n'a jamais gardé rancune à personne en particulier; c'est pour cela que j'ai peut-être le droit de haïr beaucoup de choses en général.

--N'auriez-vous pas pour les Coqs la même haine de préjugé que j'ai, moi, pour les Renards? Je serais bien libre de vous faire un conte fantastique sur ceux-ci, comme vous m'en avez fait un sur ceux-là. N'ayez-pas peur, je m'en garderai bien; et d'ailleurs, vous ne croiriez pas plus au mien que je ne crois au vôtre, parce qu'il est déraisonnable de se mettre en guerre avec les idées reçues, et de dire des absurdités que personne n'a jamais dites.

--Je voudrais, répliqua Breloque, qu'on me démontrât l'urgence d'être en accord parfait avec tout ce qui est reçu depuis le déluge et peut-être auparavant, quand on fait un conte, et de dire des absurdités que tout le monde a déjà dites.

--Nous pourrions discuter cela jusqu'à demain, et c'est ce que nous ne ferons pas; mais permettez-moi de penser que si le Coq n'offre pas le modèle de toutes les vertus, si sa délicatesse, sa grandeur et sa générosité peuvent être mises en doute, il ne faudrait cependant pas trop conseiller aux Poules une confiance absolue dans le dévouement et la sensibilité du Renard. Pour moi, je ne suis pas du tout convaincu, et je cherche encore quel intérêt votre Renard a pu avoir à se conduire comme il l'a fait. Si je le découvre, je l'aimerai moins, mais je le comprendrai mieux.

--C'est un grand malheur, mon ami, croyez-le bien, reprit tristement Breloque, de ne jamais voir que le mauvais côté des choses. Il m'est souvent venu à la pensée que si l'adorateur de Cocotte avait réussi à s'en faire aimer, le premier usage qu'il aurait fait de son autorité, eût été de la croquer.

--Cela, je n'en doute pas un instant.

--Hélas! ni moi non plus, monsieur, mais j'en suis bien fâché.»

CHARLES NODIER.

GUIDE-ANE

A L'USAGE

DES ANIMAUX QUI VEULENT PARVENIR AUX HONNEURS

MESSIEURS les Rédacteurs, les Anes sentent le besoin de s'opposer, à la Tribune Animale, contre l'injuste opinion qui fait de leur nom un symbole de bêtise. Si la capacité manque à celui qui vous envoie cette écriture, on ne dira pas du moins qu'il ait manqué de courage. Et d'abord, si quelque philosophe examine un jour la bêtise dans ses rapports avec la société, peut-être trouvera-t-on que le bonheur se comporte absolument comme un Ane. Puis, sans les Anes, les majorités ne se formeraient pas: ainsi l'Ane peut passer pour le type du gouverné. Mais mon intention n'est pas de parler politique. Je m'en tiens à montrer que nous avons beaucoup plus de chances que les gens d'esprit pour arriver aux honneurs, nous ou ceux qui sont faits à notre image: songez que l'Ane parvenu qui vous adresse cet intéressant Mémoire vit aux dépens d'une grande nation, et qu'il est logé, sans princesse, hélas! aux frais du gouvernement britannique dont les prétentions puritaines vous ont été dévoilées par une Chatte.

Mon maître était un simple instituteur primaire aux environs de Paris, que la misère ennuyait fort. Nous avions cette première et constitutive ressemblance de caractère, que nous aimions beaucoup à nous occuper à ne rien faire et à bien vivre. On appelle ambition cette tendance propre aux Anes et aux Hommes: on la dit développée par l'état de société, je la crois excessivement naturelle. En apprenant que j'appartenais à un maître d'école, les Anesses m'envoyèrent leurs petits, à qui je voulus montrer à s'exprimer correctement; mais ma classe n'eut aucun succès et fut dissipée à coups de bâton. Mon maître était évidemment jaloux: mes Bourriquets brayaient couramment quand les siens ânonnaient encore, et je l'entendais disant avec une profonde injustice: «Vous êtes des Anes!» Néanmoins mon maître fut frappé des résultats de ma méthode qui l'emportait évidemment sur la sienne.

«Pourquoi, se dit-il, les petits de l'Homme mettent-ils beaucoup plus de temps à parler, à lire et à écrire, que les Anes à savoir la somme de science qui leur est nécessaire pour vivre? Comment ces Animaux apprennent-ils si promptement tout ce que savent leurs pères? Chaque Animal possède un ensemble d'idées, une collection de calculs invariables qui suffisent à la conduite de sa vie et qui sont tous aussi dissemblables que le sont les Animaux entre eux! Pourquoi l'Homme est-il destitué de cet avantage?» Quoique mon maître fût d'une ignorance crasse en histoire naturelle, il aperçut une science dans la réflexion que je lui suggérais, et résolut d'aller demander une place au ministère de l'instruction publique, afin d'étudier cette question aux frais de l'État.

Nous entrâmes à Paris, l'un portant l'autre, par le faubourg Saint-Marceau. Quand nous parvînmes à cette élévation qui se trouve après la barrière d'Italie et d'où la vue embrasse la capitale, nous fîmes l'un et l'autre cette admirable oraison postulatoire en deux langues.

Lui: «O sacrés palais où se cuisine le budget! quand la signature d'un professeur parvenu me donnera-t-elle le vivre et le couvert, la croix de la Légion d'honneur et une chaire de n'importe quoi, n'importe où? Je compte dire tant de bien de tout le monde, qu'il sera difficile de dire du mal de moi. Mais comment parvenir au ministre, et comment lui prouver que je suis digne d'occuper une place quelconque?»

Moi: «O charmant Jardin des Plantes, où les Animaux sont si bien soignés, asile où l'on boit et où l'on mange sans avoir à craindre les coups de bâton, m'ouvriras-tu jamais tes steppes de vingt pieds carrés, tes vallées suisses larges de trente mètres? Serai-je jamais un Animal couché sur l'herbe du budget? Mourrai-je de vieillesse entre tes élégants treillages, étiqueté sous un numéro quelconque, avec ces mots: _Ane d'Afrique, donné par un tel, capitaine de vaisseau_. Le roi viendra-t-il me voir?»

Après avoir ainsi salué la ville des acrobates et des prestidigitateurs, nous descendîmes dans les défilés puants du célèbre faubourg plein de cuirs et de science, où nous nous logeâmes dans une misérable auberge encombrée de Savoyards avec leurs Marmottes, d'Italiens avec leurs Singes, d'Auvergnats avec leurs Chiens, de Parisiens avec leurs Souris blanches, de harpistes sans cordes et de chanteurs enroués, tous Animaux savants. Mon maître, séparé du suicide par six pièces de cent sous, avait pour trente francs d'espérance. Cet hôtel, dit de la Miséricorde, est un de ces établissements philanthropiques où l'on couche pour deux sous par nuit, et où l'on dîne pour neuf sous par repas. Il y existe une vaste écurie où les mendiants et les pauvres, où les artistes ambulants mettent leurs Animaux, et où naturellement mon maître me fit entrer, car il me donna pour un Ane savant. Marmus, tel était le nom de mon maître, ne put s'empêcher de contempler la curieuse assemblée des Bêtes dépravées auxquelles il me livrait. Une marquise en falbalas, en bibi à plumes, à ceinture dorée, Guenon vive comme la poudre, se laissait conter fleurette par un soldat, héros des parades populaires, un vieux Lapin qui faisait admirablement l'exercice. Un Caniche intelligent, qui jouait à lui seul un drame de l'école moderne, s'entretenait des caprices du public avec un grand Singe assis sur son chapeau de troubadour. Plusieurs souris grises au repos admiraient une Chatte habituée à respecter deux Serins, et qui causait avec une Marmotte éveillée.

«Et moi, dit mon maître, qui croyais avoir découvert une science, celle des Instincts comparés, ne voilà-t-il pas des cruels démentis dans cette écurie! Toutes ces Bêtes se sont faites Hommes!

--Monsieur veut se faire savant? dit un jeune Homme à mon maître. La science vous absorbe et l'on reste en chemin! Pour parvenir, apprenez, jeune ambitieux dont les espérances se révèlent par l'état de vos vêtements, qu'il faut marcher, et, pour marcher, nous ne devons pas avoir de bagage.

--A quel grand politique ai-je l'honneur de parler? dit mon maître.

--A un pauvre garçon qui a essayé de tout, qui a tout perdu, excepté son énorme appétit, et qui, en attendant mieux, vit de canards aux journaux et loge à la Miséricorde. Et qui êtes-vous?

--Un instituteur primaire démissionnaire, qui naturellement ne sait pas grand'chose, mais qui s'est demandé pourquoi les Animaux possédaient _à priori_ la science spéciale de leur vie, appelée _instinct_, tandis que l'Homme n'apprend rien sans des peines inouïes.

--Parce que la science est inutile! s'écria le jeune Homme. Avez-vous jamais étudié le _Chat-Botté_?

--Je le racontais à mes élèves quand ils avaient été sages.

--Eh bien, mon cher, là est la règle de conduite pour tous ceux qui veulent parvenir. Que fait le Chat? Il annonce que son maître possède des terres, et on le croit! Comprenez-vous qu'il suffit de faire savoir qu'on a, qu'on est, qu'on possède? Qu'importe que vous n'ayez rien, que vous ne soyez rien, que vous ne possédiez rien, si les autres croient? Mais _væ soli!_ a dit l'Écriture. En effet, il faut être deux en politique comme en amour, pour enfanter une œuvre quelconque. Vous avez inventé, mon cher, l'_instinctologie_, et vous aurez une chaire d'_Instincts comparés_. Vous allez être un grand savant, et moi je vais l'annoncer au monde, à l'Europe, à Paris, au ministre, à son secrétaire, aux commis, aux surnuméraires! Mahomet a été bien grand quand il a eu quelqu'un pour soutenir à tort et à travers qu'il était prophète.

--Je veux bien être un grand savant, dit Marmus, mais on me demandera d'expliquer ma science.

--Serait-ce une science, si vous pouviez l'expliquer?

--Encore faut-il un point de départ.

--Oui, dit le jeune journaliste, nous devrions avoir un Animal qui dérangerait toutes les combinaisons de nos savants. Le baron Cerceau, par exemple, a passé sa vie à parquer les Animaux dans des divisions absolues, et il y tient, c'est sa gloire à lui; mais, en ce moment, de grands philosophes brisent toutes les cloisons du baron Cerceau. Entrons dans le débat. Selon nous, l'instinct sera la pensée de l'Animal, évidemment plus distinctible par sa vie intellectuelle que par ses os, ses tarses, ses dents, ses vertèbres. Or, quoique l'instinct subisse des modifications, il est _un_ dans son essence, et rien ne prouvera mieux l'unité des choses, malgré leur apparente diversité. Ainsi, nous soutiendrons qu'il n'y a qu'un Animal comme il n'y a qu'un instinct; que l'instinct est, dans toutes les organisations animales, l'appropriation des moyens à la vie, que les circonstances changent et non le principe. Nous intervenons par une science nouvelle contre le baron Cerceau, en faveur des grands naturalistes philosophes qui tiennent pour l'Unité zoologique, et nous obtiendrons du tout-puissant baron de bonnes conditions en lui vendant notre science.

--Science n'est pas conscience, dit Marmus. Eh bien, je n'ai plus besoin de mon Ane.

--Vous avez un Ane! s'écria le journaliste, nous sommes sauvés! Nous allons en faire un Zèbre extraordinaire qui attirera l'attention du monde savant sur votre système des Instincts comparés, par quelque singularité qui dérangera les classifications. Les savants vivent par la nomenclature, renversons la nomenclature. Ils s'alarmeront, ils capituleront, ils nous séduiront, et, comme tant d'autres, nous nous laisserons séduire. Il se trouve dans cette auberge des charlatans qui possèdent des secrets merveilleux. C'est ici que se font les Sauvages qui mangent des Animaux vivants, les Hommes squelettes, les Nains pesant cent cinquante kilogrammes, les Femmes barbues, les Poissons démesurés, les êtres monstrueux. Moyennant quelques politesses, nous aurons les moyens de préparer aux savants quelque fait révolutionnaire.»

A quelle sauce allait-on me mettre? Pendant la nuit on me fit des incisions transversales sur la peau, après m'avoir rasé le poil, et un charlatan m'y appliqua je ne sais quelle liqueur. Quelques jours après, j'étais célèbre. Hélas! j'ai connu les terribles souffrances par lesquelles s'achète toute célébrité. Dans tous les journaux, les Parisiens lisaient:

«Un courageux voyageur, un modeste naturaliste, Adam Marmus, qui a traversé l'Afrique en passant par le centre, a ramené, des montagnes de la Lune, un Zèbre dont les particularités dérangent sensiblement les idées fondamentales de la zoologie, et donnent gain de cause à l'illustre philosophe qui n'admet aucune différence dans les organisations animales, et qui a proclamé, aux applaudissements des savants de l'Allemagne, le grand principe d'une même contexture pour tous les Animaux. Les bandes de ce Zèbre sont jaunes et se détachent sur un fond noir. Or, on sait que les zoologistes, qui tiennent pour les divisions impitoyables, n'admettaient pas qu'à l'état sauvage le genre Cheval eût la robe noire. Quant à la singularité des bandes jaunes, nous laissons au savant Marmus la gloire de l'expliquer dans le beau livre qu'il compte publier sur les _Instincts comparés_, science qu'il a créée en observant dans le centre de l'Afrique plusieurs Animaux inconnus. Ce Zèbre, la seule conquête scientifique que les dangers d'un pareil voyage lui aient permis de rapporter, marche à la façon de la Girafe. Ainsi, l'instinct des Animaux se modifierait selon les milieux où ils se trouvent. De ce fait, inouï dans les annales de la science, découle une théorie nouvelle de la plus haute importance pour la zoologie. M. Adam Marmus exposera ses idées dans un cours public, malgré les intrigues des savants dont les systèmes vont être ruinés, et qui déjà lui ont fait refuser la salle Saint-Jean à l'Hôtel de ville.»