Vie privée et publique des animaux
Part 17
--J'en étais sûr! vous n'y êtes pas du tout, mon cher Scarabée. Ces idées-là sont arriérées de deux siècles au moins. Le charme de la musique consiste uniquement aujourd'hui dans la prestesse des pattes de l'exécutant, dans la végétation poilue de l'Insecte qui tape sur l'outil sonore. Le fin de l'harmonie, les délices de la mélodie sont dans le nez de l'Animal qui remue ses articulations sur l'instrument, dans la couleur de ses écailles, dans la manière dont il courbe les _nodus_ de son épine dorsale à l'entour d'un violoncelle, dans le roulement de l'œil au fond de son orbite. Nous allons voir de ces artistes profonds qui donnent à la pensée une forme mystique, et néanmoins très-lucide pour celui qui est initié au langage chromatique des objets, à la vague harmonie des passions et aux rhythmes divers de la nature morte.
--Peste! dis-je en ouvrant de grands yeux, je vois, en effet, que ces belles affaires pourraient bien n'être pas à ma portée. N'importe: conduisez-moi toujours. Ma curiosité est extrême, et je grille du désir de connaître ces rhythmes que vous venez de me dire.»
Le Hanneton m'introduisit dans le vaste calice d'un _Datura fastuosa_ richement décoré pour un concert instrumental, dans lequel on n'entrait pas sans payer fort cher. Le public en était plus élégant encore que celui de l'Académie.
Un cercle de Cantharides à couleurs changeantes murmuraient à demi-voix. Elles étaient rangées autour d'un ustensile à queue très-perfectionné, d'où les prodiges d'harmonie annoncés devaient s'élancer bientôt sous les doigts d'un Mille-Pattes fameux. Après s'être fait attendre pendant deux petites heures, les artistes arrivèrent enfin. Le Scolopendre s'assit devant son instrument. Il promena ses regards sur l'auditoire, et un silence profond s'établit aussitôt.
Le morceau débuta par trois accords foudroyants qui partaient de la note la plus basse du clavier jusqu'à la plus haute. Ayant ainsi commandé le sérieux et l'attention par cette entrée imposante, le virtuose se décida, quoique à regret, à poser ses doigts dans le médium de l'instrument. Alors commença un adagio lent et vague, d'une mesure insaisissable, et que les fioritures rendaient encore plus confus. Le motif en était pauvre; mais qu'importe la misère d'une étoffe, lorsqu'elle est si chargée de broderies qu'on ne peut plus la voir? Ce n'était d'ailleurs qu'une introduction pour donner un avant-goût du morceau, et comme il y avait force roulements de grosses notes, je pensai qu'il ne s'agissait pas d'un badinage. Cependant ce fut le contraire qui arriva. Le nuage sombre et mystérieux de l'introduction s'ouvrit bientôt, et de son sein jaillit un pont-neuf de ballet, un air de danse tout guilleret qui semblait relever gaiement sa robe des deux mains pour folâtrer sur l'herbe courte. Le petit coquin avait paru subitement comme ces bonshommes qu'on met dans les faux pâtés de carton, et qui sautent au nez de l'imprudent qui découpe. Ce trivial et badin motif avait croupi depuis dix ans dans les jambes des plus vieilles Sauterelles de l'Opéra. On en était rassasié de toutes les façons, mais l'auditoire, flatté de le reconnaître, le salua de la tête comme un ancien ami.
A la suite de ce thème anodin, la chaîne sans fin des variations déroula ses anneaux éternels comme un Serpent à sonnettes. Le Scolopendre jouait son air de danse au fin fond des basses du clavecin avec une seule patte, tandis que les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres pattes voltigeaient du haut en bas en agréments furieux, et puis le motif passait à droite et cédait la gauche à la nuée des triples croches. Ces évolutions se répétèrent indéfiniment, au plaisir toujours croissant de l'assemblée. Tout à coup il y eut un temps d'arrêt. Le virtuose compta quelques mesures avec l'air terrible de Thoas s'écriant: «Tremble! ton supplice s'apprête!» Il prit alors son motif innocent par les cheveux; il lui arracha un bras, lui coupa une jambe, lui aplatit le visage, le tordit entre ses doigts au point d'en faire un _six-huit_ d'un simple _deux temps_ qu'il était de naissance; puis il le jeta sur l'enclume fumante de son clavier, et se mit à forger dessus outrageusement avec ses mille pattes. C'était le finale, ou comme qui dirait le bouquet du feu d'artifice.
Et le Scolopendre forgea de plus fort en plus fort sur le pauvre motif estropié. Il forgea cinq minutes; il forgea dix minutes durant. Et par moments il forgeait si vite, qu'on ne pouvait plus le suivre; puis il forgeait tout à coup si lentement, que l'on restait malgré soi la bouche ouverte et la patte en l'air à attendre qu'il reprît un train plus rapide. Et il revenait à ce train rapide peu à peu; et il le dépassait encore par une vitesse terrible. La mesure devenait ce qu'elle pouvait au milieu de ces fluctuations. Et à force de voir ce Scolopendre forger ainsi, les Cantharides commencèrent à marquer insensiblement le mouvement de la forge par de petits signes de tête; et puis les signes de tête devinrent plus sensibles; et bientôt tout le corps marqua la mesure; et les pieds, les mains, les éventails des Cantharides, tout forgeait à la fois avec un ensemble qui témoignait assez le plus haut degré de l'émotion et du plaisir. Les unes avaient l'œil flamboyant, les autres en coulisse, et d'autres encore n'en montraient plus que le blanc; de sorte que ce fut comme une ivresse générale qui ressemblait à de l'épilepsie. Et comme j'échappais à la contagion, je rentrai en moi-même au milieu du bruit et des explosions, tandis que le morceau se terminait par une interminable pétarade de ces accords auxquels on reconnaît la rare fécondité des Scolopendres.
«Oh! disait une Cantharide à sa voisine, puissance de la musique! Mon âme, remplie, harcelée, tiraillée, déchirée, a parcouru les sphères lumineuses du firmament. Elle s'arrête enfin, brisée, éperdue, et retombe à moitié morte dans cette odieuse vie réelle. Je voudrais une glace à la vanille.
--Ah! disait une autre Cantharide en se pâmant d'aise, j'ai monté en quelques minutes l'échelle entière des passions: l'amour, la jalousie, le désespoir, la fureur, j'ai tout souffert en un clin d'œil. Par pitié, de l'air! Ouvrez une fenêtre!
--Eh! murmurait une troisième Cantharide, affreux tyran, harmonie que j'adore et que je redoute, ne peux-tu laisser en paix mon imagination? J'ai vu des bois de citronniers où passaient des Capricornes mouchetés; j'ai vu des convois de Fourmis défiler sous les arceaux noirs d'une cathédrale; j'ai vu des prairies verdoyantes où de jeunes Charpentiers gravaient leurs chiffres sur l'écorce des bouleaux; j'ai vu des Blattes qui dévoraient un pain de sucre; j'ai vu des feuillages d'un vert très-sombre dans lesquels s'enfonçait un beau Papillon, qui se transformait subitement en Araignée pour s'évanouir au fond d'une caverne obscure.
--Aïe! hélas! holà! criait une Cantharide d'un âge mûr; quelle ivresse! quelles délices! quel bonheur! quel génie! Ce Scolopendre est immense!»
Je me tournai vers un gros Taon qui me parut avoir du bon sens, et je lui demandai timidement si ce n'était pas par ignorance que je n'avais su rien voir de toutes les merveilles qu'on débitait sur le pont-neuf varié que nous venions d'écouter.
«Imprudent! répondit le Taon en m'entraînant dans un coin; si on vous entendait, vous seriez déchiré par les Cantharides. Il faut bien que tous les prodiges dont on parle soient en effet dans cet effroyable morceau, puisque tout le monde le veut.
--Merci de l'avertissement! dis-je à ce Taon bienveillant; mais est-ce qu'on est forcé de venir entendre ces torrents d'harmonie que les Mille-Pattes déversent sur leurs contemporains?
--Il est difficile de s'y soustraire; cependant on ne peut obliger personne à sortir de chez soi.»
Dans ce moment, l'émotion causée par l'effroyable pont-neuf étant un peu calmée, on réclama le silence pour écouter un Perce-Oreille qui jouait du violon. C'était encore une introduction nébuleuse suivie d'un air de danse. Il y eut la chaîne sans fin des variations, de sorte que le Perce-Oreille me parut, à peu de choses près, racler tout ce que le Mille-Pattes venait de forger tout à l'heure; mais il n'avait pas le privilége de troubler l'auditoire au même degré que son rival. Trois ou quatre Cantharides seulement, et des plus surannées, montrèrent un peu le blanc de leurs yeux; encore disait-on que l'une d'elles avait des motifs particuliers pour être touchée de ce raclement.
La bonne vieille Jardinière qui prit soin de mon enfance m'ayant enseigné la politesse, je crus de mon devoir d'adresser quelques compliments aux virtuoses. Je m'approchai donc de l'immense Scolopendre, et je le félicitai, sans mentir, de la prodigieuse agilité de ses pattes; mais il me regarda de travers, comme si je l'eusse gravement offensé.
«Non, s'écria-t-il avec un sourire plein d'amertume, non, je ne m'abaisserai plus à ce vil métier de jouer la musique des autres. Non, je ne veux plus désormais piétiner que sur mes propres élucubrations. Je ne veux plus estropier que mes propres idées. Un jour viendra où je prouverai à l'univers consterné que, si j'ai des pattes, je possède aussi une cervelle plus vaste que celle des Insectes chanteurs les plus accrédités. Un jour viendra où tout ce qui sait crier dans la nature, fredonnera mes chansons, où trois cents Grillons réunis feront monter vers le ciel un pont-neuf entièrement de mon invention, quand je devrais, pour atteindre ce but grandiose et lumineux, me changer de Mille-Pattes en Chenille, de Chenille en Larve, et de Larve en Bourdon. Jusque-là, qu'on ne me parle plus ni d'ovations ni de gloire. Ainsi, monsieur le Scarabée, vous pouvez rengaîner vos compliments.
--Ne vous fâchez pas, répondis-je en m'inclinant; puisque vous l'exigez, je rengaîne.»
Le Hanneton triomphant s'était approché de moi.
«J'espère, me dit-il, que voilà une douce soirée!
--Surprenante, en vérité, répondis-je. C'est assez pour un jour; allons dormir là-dessus.»
Le lendemain mon guide me fit comprendre qu'il était nécessaire de visiter plusieurs Sphinx tête-de-mort qui regardaient la nature du haut de leur belvédère, et tâchaient d'en imiter les formes et les couleurs. La plupart de ces infortunés n'avaient plus que des tronçons à leurs épaules, pour avoir entrepris trop jeunes de voler de leurs propres ailes. Ils se traînaient à l'aveugle, comme s'ils eussent encore vécu à l'état de nymphes, et ne savaient quelle route suivre, faute d'avoir été mis dès leur enfance dans le droit chemin. Le premier de ces Sphinx que nous visitâmes nous parla fort bien de son métier.
«On ne fait rien de bien sans art, disait-il, et il n'y a point d'art sans règles. Il faut donc suivre les préceptes des maîtres. Nulle composition ne saurait être heureuse sans l'ordre et la régularité. Nous devons reproduire de belles images, choisir dans la nature ce qui flatte les yeux et rejeter le grossier ou la laideur. C'est ce que j'ai cherché à faire dans le tableau que vous allez voir.»
Et, en parlant ainsi, le Sphinx nous montra une toile qui représentait une bataille de ces Larves que le microscope solaire découvre dans une goutte d'eau.
Le second Sphinx nous déroula d'incroyables systèmes qui ressemblaient fort aux divagations d'un fou.
«Quand je fais le portrait d'un Insecte, disait-il, je ne m'endors pas à copier les couleurs que je lui vois. Je cherche une plante qui ait quelque rapport avec le modèle; j'imite cette plante, et non pas l'objet que j'ai sous les yeux. C'est d'après ces idées que j'ai mis sur la toile le Lépidoptère que voici.»
Je m'attendais à voir une drogue, et il se trouva au contraire que le Sphinx nous présentait une charmante figure de Religieuse à ailes grises. Le Hanneton m'apprit que ces contradictions entre le dire et le faire étaient choses communes en ce temps-ci. Il me conduisit ensuite dans une réunion de Cochenilles infatuées du rouge ardent, qui étalaient gauchement leurs couleurs crues sur des feuilles mortes.
«Mes amis, criait une de ces Cochenilles, il n'y eut jamais qu'une belle époque pour les arts.»
Je me hasardai à dire qu'on avait toujours cité quatre grands siècles, mais que j'accorderais volontiers la prééminence à l'un d'eux sur les trois autres. Je croyais émettre une banalité pour amener un sujet quelconque sur le tapis, mais lorsque j'eus prononcé le mot d'antiquité, une clameur m'apprit que je venais de lâcher une sottise.
«L'antiquité, reprit la Cochenille, c'est une époque d'enfance et de misère. Les Insectes n'étaient alors que des Chrysalides aveugles.
--Vous donnez donc l'avantage au siècle d'Auguste?»
Un nouveau cri plus ironique que le premier me coupa la parole.
«Le siècle d'Auguste! qu'est-ce que c'est? Nous ne connaissons pas le siècle d'Auguste.
--Peut-être avez-vous raison de croire que la renaissance...
--La renaissance est un temps de décadence.
--Excusez-moi, je n'y songeais pas. Le mot l'indique assez: on comprend que renaître veut dire décroître.
--Sans doute. Cela est clair.
--Reste donc le grand siècle dix-septième.»
A ces mots, un hourra général d'indignation couvrit ma voix.
«Quel est ce Coléoptère iroquois? s'écrièrent en chœur les Cochenilles. Vous avez donc vécu dans un trou? Apprenez que tout ce qui est connu, admis, sanctionné par la postérité, nous le méconnaissons, nous le démolissons, nous le réduisons à zéro. Tout ce qui est, au contraire, ignoré, obscur, plongé dans la poussière de l'oubli, nous le nettoyons, nous le ressuscitons, nous l'exaltons, nous le restaurons du vernis de notre enthousiasme. Comme on vous le disait donc, il n'y eut jamais qu'une belle et grande époque; elle a duré vingt ans et trois mois; ce fut vers l'an 1021, et chez les Sarrasins, du temps d'Averrhoès. Les arts ont extrêmement fleuri alors dans un petit bourg de l'Afrique orientale. En comparaison de cette époque-là, il n'y avait rien qui vaille dans les quatre siècles qu'on cite éternellement.»
Je me penchai vers mon guide.
«Allons voir d'autres Animaux, lui dis-je à l'oreille.
--Bien volontiers.»
Le Hanneton prit son vol à travers le jardin, et me conduisit dans un endroit que je ne connaissais pas. Son nom lui venait d'une ancienne chaussée sur laquelle on l'avait établi. Mon compagnon entra dans une belle tulipe richement tendue à l'intérieur, où j'aperçus une foule d'Insectes variés.
«Vous voyez, me dit le Hanneton, toute la race entomique. Il y a des Paons, des Amiraux, des Maréchaux, des Princes, des Comtes, des Caniculaires, des Pouparts, des Satyres, voire même des Vulcains et des Argus.»
Vous savez que, nous autres Scarabées, nous descendons d'une race d'Insectes égyptiens habitués de longue main à déchiffrer les hiéroglyphes de la physionomie et à lire couramment l'almanach du visage. Je compris tout de suite que dans cette société brillante les femelles rangées en cercle et parées de leurs plus beaux atours ne songeaient qu'à se toiser entre elles des pieds à la tête. On voyait que chacune d'elles épluchait avec soin la toilette de ses voisines. Pendant ce temps-là, les mâles, dressés sur leurs ergots, se tenaient à distance.
«Mais, dis-je à mon compagnon, cette société choisie n'a point du tout l'air de s'amuser. Je ne voudrais pourtant pas juger légèrement un si beau monde; écoutons donc un peu ce qu'on y chuchote tout bas.»
De jeunes Pouparts bien frisés, tirés à quatre épingles, parlaient entre eux de leur chasse, de leurs dîners et de leurs gageures, toutes choses dont ils auraient pu s'entretenir aussi bien partout ailleurs, à moins de frais. Deux Belles-Dames jasaient ensemble à l'abri de leurs éventails. Je me glissai derrière elles pour les écouter. Quelle fut ma surprise quand je les entendis se servir d'expressions familières aux Insectes les plus méprisables! Elles ne parlaient, d'ailleurs, que des moyens d'extirper de la poche de leurs maris le plus d'argent possible. Mes antennes se dressèrent d'horreur sur ma tête.
«Oh! oh! dis-je à mon compagnon; voilà donc ce que vous appelez les plaisirs du monde! Dans le modeste champ où je suis né les choses ne se passent point ainsi. Quand une simple jardinière met sa toilette du dimanche, c'est pour tâcher de plaire à quelque jardinier; les mâles ne vont point d'un côté et les femelles de l'autre. Si l'on y offense la grammaire, c'est sans le vouloir, et l'on ne cherche pas à imiter le langage des Punaises.
--Que voulez-vous? me répondit le Hanneton; la mode est un tyran qui gouverne le langage tout comme la toilette, et il faut bien lui obéir.
--Mais, repris-je, si l'on ne songe qu'à se parer, si l'on met sur sa personne tout ce qu'on possède, comment vont le ménage, la maison?...
--La maison! le ménage! interrompit mon guide en ricanant; fi donc! cela était bon pour nos grand'mères.
--Et le budget? et ces deux fameux bouts de l'année qu'il est si important, pour le bon ordre, de savoir joindre ensemble?
--Cela ne vous regarde pas, ni moi non plus.»
Deux Insectes assez laids devisaient ensemble dans un coin.
«Qui sont ces êtres-là? demandai-je au Hanneton.
--Ce sont, me dit-il, des Fourmis-Lions de finance. Leurs mœurs sont bizarres. Ils s'assemblent le matin dans un temple consacré à leurs exercices, et là ils creusent des trémies souterraines sous les pas les uns des autres, ce qui rend le terrain de ce temple mouvant et dangereux. Les maladroits et les innocents trébuchent dans ces trémies, où ils sont à l'instant dévorés. Quand le Fourmi-Lion a sucé quelque bonne proie dans la journée, il se pavane volontiers le soir. Sa femelle est une Libellule dorée fort couverte de bijoux.»
Je laissai les Fourmis-Lions parler ensemble de leurs trémies, et j'écoutai de préférence le chuchotement des Libellules.
«Ma chère amie, disait l'une d'elles, vous avez un jeune Cousin chanteur qui voltige autour de vous, sur lequel nous pourrions jaser si nous le voulions. Il fera l'un de ces jours une morsure au front de votre vieux Vulcain.
--Bah! comment voulez-vous que nous nous entendions? Nous n'avons pas les mêmes goûts. Il me querelle quand je mange des pastilles pendant qu'on joue des _sonates_ ou des _quatuors_ de Haydn ou de Mozart. Ce n'est pas ainsi qu'il s'emparera de mon cœur. Mais, ma chère amie, nous aurions bien plutôt à jaser sur ce vieux Grand-Paon qui vous conte des douceurs.
--J'avoue que j'ai un faible pour lui. Sa position lui donne droit à des loges dans les théâtres. N'est-ce pas éblouissant? Rien ne frappe mon imagination comme de voir toujours ce Grand-Paon aux places les meilleures. Quand je pense qu'il pourrait, dans une seule soirée, aller à tous les spectacles sans payer!...
--En effet, dit une autre Libellule, c'est une chose qui séduit. Chacun a son point vulnérable comme le talon d'Achille. Pour moi, ce qui me touche le plus, c'est de voir un jeune Corydon ouvrir ses ailes et arriver le premier au clocher, par-dessus les fossés et les haies.
--Vous êtes faciles à émouvoir, s'écria une Libellule qui passait pour un dragon de vertu. On ne me plairait pas à si peu de frais. Non-seulement j'exigerais qu'on fût toujours aux meilleures places et qu'on volât vers le clocher avant les autres, mais il faudrait encore deviner, pour ainsi dire, les modes, ne pas manquer de se trouver aux eaux dans la saison des bains, et ne pas s'aviser d'aller aux Pyrénées quand il est de rigueur d'être à Bade. Il faudrait encore manger des cerises au mois de janvier, enfermer ses extrémités dans quelque chose de si étroit, qu'on ne puisse plus marcher, et posséder enfin au superlatif ce qu'on appelle le _genre_.
--Ah! disait en soupirant une Libellule avariée, j'ai connu un jeune Gazé discret et tendre qui savait tout cela sur le bout de sa patte. Il était à la fois bijoutier, connaisseur en étoffes, confiseur étonnant et parfait maquignon. Je ne sais pas d'où il tirait ses dragées au chocolat, mais je n'ai jamais retrouvé les pareilles, et quand il parlait chevaux, c'était à en perdre la tête.»
Les avis chagrins du vieux Rhinocéros me revinrent à l'esprit, et je commençais à comprendre qu'ils n'avaient rien d'exagéré. Cependant une discussion assez vive, qui s'était établie entre deux Cerfs-Volants, attira l'attention des voisins, et bientôt la conversation devint générale. On s'anima sans dépasser toutefois les bornes prescrites par la civilité. La controverse fut âpre et dura longtemps. Vers onze heures un quart, les questions étant éclaircies, grâce aux aperçus ingénieux et aux connaissances profondes des Insectes les plus savants, il fut bien démontré, de façon à n'en pouvoir douter:
1º Que le thé vert agite plus les nerfs que le thé noir;
2º Que l'amour-propre est le mobile de la plupart des actions des Animaux;
3º Que la côte de Saint-Denis est à peu près aussi rude à monter que celle de Clichy;
4º Qu'il fait plus cher vivre en Angleterre qu'en France;
5º Qu'il vaut mieux être riche que pauvre;
6º Que l'amitié est un sentiment moins vif que l'amour.
Cette dernière question fut abandonnée comme trop ardue, à la réclamation des Éphémères de la compagnie. Un Bernard-l'Ermite la nota sur son calepin, pour la méditer à loisir dans le silence de la retraite.
Je pris le Hanneton par le coude.
«Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen, lui dis-je, dans tout ce grand jardin, de trouver un endroit où l'on voulût bien causer sans prétention de quelque chose d'intéressant?
--Si fait, répondit-il en se grattant la tête d'un air embarrassé. Suivez-moi: nous allons vous chercher cela.»
Nous nous envolâmes bien loin dans la nuit sombre. Le Hanneton faisait beaucoup de circuits, et je voyais qu'il ne savait trop par où se diriger.
«Je ne vous offre pas, disait-il, de vous mener là-bas dans ce marais désert où l'on vit isolé comme des Rats d'eau. Nous aurons plus de chance de nous amuser en passant la rivière. Il y a sur l'autre rive des lis où je puis vous introduire. C'est là vraiment qu'existe le savoir-vivre. On ne médit pas les uns des autres, parce qu'il faudrait insérer dans de vilaines phrases des noms qu'on respecte. Ceux qui n'ont pas de bienveillance feignent obligeamment d'en avoir, parce qu'il ne serait pas digne d'eux de parler autrement.
--Vous me faites une peinture fort attrayante. Mais a-t-on de la gaieté dans ce monde-là?
--Dans le pays des lis, on est plus triste qu'ailleurs, pour des raisons qu'il serait trop long de vous donner.
--Diable! ce n'est pas mon compte.»
Je commençais à m'ennuyer du Hanneton et de ces voyages inutiles. Je profitai de l'obscurité de la nuit pour planter là mon guide au détour d'une allée. Une bonne étoile qui brillait au ciel me dirigea comme par hasard au troisième étage d'une rose trémière, et j'y trouvai enfin ce que je cherchais depuis si longtemps: une honnête famille de Bêtes à bon Dieu établie dans un local simple et commode; de bonnes gens d'Insectes sans morgue, ayant l'envie de se divertir décemment et sans étalage. La conversation fut animée par une gaieté cordiale, après quoi nous mangeâmes un petit souper dont la bonne humeur fit les frais. Je pris place entre deux jeunes hôtesses qui avaient l'œil éveillé, l'oreille fine, de l'intelligence, de la grâce et le rire à la bouche.
Ici le Scarabée se tut et remonta sur sa feuille de pivoine.
«Votre récit ne peut pas finir là, monsieur le Scarabée, lui dit le Hibou.