Vie privée et publique des animaux

Part 16

Chapter 163,881 wordsPublic domain

Et tu as grand tort, crois-en ma vieille expérience... La vie n'est pas une mauvaise chose... elle a ses bons comme ses mauvais quarts d'heure... J'ai vu plus d'une fois l'ennemi face à face, et je n'en suis pas mort. Les piéges des Hommes ne sont pas si habilement combinés qu'on ne puisse s'y soustraire; la griffe des Chats n'est pas toujours mortelle. Ah! si défunt mon père était encore vivant, tu apprendrais de lui comment, à force de patience et de résolution, on se tire des situations les plus difficiles! J'étais bien jeune encore, quand un jour l'appât d'un morceau de lard le fit tomber dans un de ces traquenards vulgairement connus sous le nom de souricières. Tous réunis autour de sa prison, nous imitions notre pauvre mère, nous ne songions qu'à verser des larmes, en invoquant la miséricorde céleste... Lui, toujours calme, toujours grand, même dans le malheur, il nous dit: «Ne pleurez pas, agissez!... Peut-être, à quelques pas d'ici, l'ennemi veille dans l'ombre... Essayons de lui échapper... Plus d'une fois j'ai curieusement observé la construction de ces piéges inventés par la perversité humaine; et, si je ne me trompe, il n'est pas impossible d'en sortir. Cette porte qui vient de se refermer sur moi se rattache à ce que la science nomme un levier.» Mon père était un Rat de bibliothèque; il savait de tout un peu. «On prétend qu'avec un levier et un point d'appui on soulèverait le monde; si avec ce levier on peut sauver un père de famille, ça sera bien plus beau! Grimpez donc sur le toit de ma prison, et tous, réunissant vos efforts, suspendez-vous à ce levier: bientôt je serai libre.» Ses ordres sont exécutés; la porte fatale se rouvre; mon père nous est rendu, et déjà nous allions fuir, lorsque, d'un bond terrible, un affreux Matou s'élance au milieu de nous. «Partez!» nous crie mon père, dont rien ne peut ébranler le courage; et voilà que seul il tient tête à ce terrible adversaire. Noble lutte! il y reçut force égratignures, même y perdit la queue, mais n'y laissa pas la vie. Peu d'instants après, il avait regagné notre trou domestique; et pendant que nous léchions le sang de ses blessures, il nous disait en souriant: «Voyez-vous, mes enfants, il en est du péril comme des _Bâtons flottants_:

«De loin, c'est quelque chose, et de près, ce n'est rien.»

TROTTE-MENU, avec aplomb.

Oh! le péril ne m'effraye pas; je n'ai peur de rien.

En ce moment, on entend au dehors frapper trois coups dans les mains. Trotte-Menu veut fuir, Ronge-Maille l'arrête.

RONGE-MAILLE.

Tu n'as pas peur; cependant tu commences toujours par te sauver... Mais rassure-toi; je connais ce signal... c'est l'amoureux de Toinon qui l'appelle... Nous pouvons rester là. Les amoureux ne sont dangereux pour personne: ils ne pensent qu'à eux.

SCÈNE III.

LES MÊMES, TOINON, UNE VOIX au dehors.

TOINON. Elle a doucement ouvert la porte de sa chambre, marche sur la pointe du pied et va vers la fenêtre.

Quoi! c'est vous, Paul? Quelle imprudence!... Si mon père rentrait!...

LA VOIX.

Ma foi, voilà deux jours que je ne vous ai vue, et je n'y tenais plus... Est-ce que le père Babolin est toujours en colère contre moi?...

TOINON.

Plus que jamais... Il veut vous intenter un procès...

LA VOIX.

Comment, un procès? à propos de la maison de feu mon cousin Michonnet?

TOINON.

Justement.

LA VOIX.

Mais puisque le cousin Michonnet me l'a léguée par testament, elle est bien à moi, cette maison!

TOINON.

Mon père aussi a un testament, et il dit que le vôtre n'est pas le bon.

LA VOIX.

C'est-à-dire que c'est le sien qui est mauvais... Au fait, qu'il nous marie, et la maison sera aussi bien à lui qu'à moi.

TOINON.

Ah! bien oui! il ne veut plus entendre parler de mariage... Il dit qu'il vous déteste, et qu'il vaut mieux que je reste fille toute ma vie que de devenir la Femme d'un Homme aussi méchant que vous...

LA VOIX, d'un ton piteux.

Est-ce que vous êtes de cet avis-là, Toinon?

TOINON.

Hélas!

RONGE-MAILLE, à part.

Voilà un hélas! qui en dit plus qu'il n'est gros!...

LA VOIX.

Ciel!... votre père tourne la rue... Je me sauve!...

TOINON. Elle se retire vivement de la fenêtre.

Pourvu qu'il ne l'ait pas aperçu... C'est pour le coup qu'il ferait un beau tapage! (Elle rentre dans sa chambre.)

SCÈNE IV.

RONGE-MAILLE, TROTTE-MENU.

TROTTE-MENU, raillant.

Dites donc, tuteur, il paraît que M. Babolin n'est pas d'accord avec vous sur le mariage de mademoiselle Toinon?...

RONGE-MAILLE, tranquillement.

Qu'est-ce que ça me fait? J'ai décidé ce mariage, il aura lieu.

TROTTE-MENU, de même.

Ah! c'est bien différent!... Du moment que vous avez dit oui, il n'y a plus à dire non, n'est-il pas vrai?

RONGE-MAILLE.

Babolin dira oui.

TROTTE-MENU.

C'est donc une girouette que ce Babolin-là?

RONGE-MAILLE.

Babolin n'est pas une girouette, tant s'en faut... Il est fort obstiné; et quand il a mis quelque chose dans sa tête de Rat, on ne l'en fait pas sortir facilement.

TROTTE-MENU, étonné.

La tête de Rat du père Babolin? Le père de cette jeune fille serait un des nôtres?...

RONGE-MAILLE.

Pas précisément... c'est ce que les Hommes appellent un Rat d'église... Il est donneur d'eau bénite à la porte de Notre-Dame, et vend aux fidèles les petits cierges que leur piété allume en l'honneur de Dieu et de ses saints...

TROTTE-MENU.

Je connais ça... ce sont des cierges qu'on allume quand la pratique est là, et qu'on éteint quand elle a le dos tourné. (Avec indignation.) Le genre humain, comme le genre animal, n'est que mensonge et déception!...

RONGE-MAILLE.

Allons, allons, tu t'indigneras plus tard... J'entends Babolin, laissons-lui la place libre; car il serait parfaitement capable de nous marcher sur le corps. (Ils disparaissent.)

SCÈNE V.

BABOLIN, seul.

Ah! l'on cause amoureusement par la fenêtre, et cela malgré mes défenses expresses! Me prend-on pour un père de comédie?... Je vais me montrer. (Appelant.) Toinon! Toinon!

SCÈNE VI.

BABOLIN, TOINON.

TOINON.

Me voici, mon père, que voulez-vous?

BABOLIN.

Je veux, mademoiselle, que vous mettiez immédiatement votre châle et votre chapeau et que vous vous prépariez à m'accompagner.

TOINON.

Où cela, mon père?

BABOLIN, avec emphase.

Chez un avoué, mademoiselle!... Je veux apprendre à M. Paul qu'entre lui et nous il n'y a plus rien de commun. Un procès, un bon procès me fera justice des impertinentes prétentions de ce jeune homme. Ah! ce monsieur voudrait dépouiller le père et séduire la fille!...

TOINON.

Mon père!...

BABOLIN, sévèrement.

Taisez-vous, mademoiselle!... Jusqu'à ce jour, j'avais pu croire que le jeune homme ne serait pas assez présomptueux pour lutter avec moi, et qu'il me céderait de bonne grâce cette maison, que je tiens de l'amitié de Michonnet...

TOINON, pleurant.

Mais, mon papa, si M. Michonnet a laissé sa maison à tout le monde, ce n'est pas la faute de M. Paul...

BABOLIN.

Vous êtes une sotte!... M. Paul aimerait à hériter... rien de mieux! c'est un goût fort répandu que celui des héritages... Qu'il fasse valoir ses droits... quant aux miens, ils sont constatés en bonne et due forme, et je vais, aujourd'hui même, déposer entre les mains d'un avoué le testament qui les consacre. Il faut que dès demain le procès soit entamé!... La clef du secrétaire, mademoiselle, donnez-la-moi!... (Toinon lui donne la clef en pleurant.) Et pas d'enfantillage!... Séchons ces larmes et habillons-nous. (Il sort.)

SCÈNE VII.

TOINON, puis RONGE-MAILLE et TROTTE-MENU.

TOINON, mettant son chapeau.

Vilain M. Michonnet, va!... Il avait bien besoin de faire deux testaments!...

TROTTE-MENU à Ronge-Maille.

Je crois, tuteur, que c'est le moment d'exprimer clairement votre volonté... le père Babolin n'a pas l'air de la deviner du tout.

RONGE-MAILLE.

Sois paisible, petit pupille, sois paisible...

SCÈNE VIII.

TOINON, BABOLIN.

BABOLIN, furieux.

Ah çà! il y a donc des Rats ici?... (Trotte-Menu détale, Ronge-Maille le suit.)

TOINON.

Je crois que oui, mon papa; il y en a toujours eu... Qu'ont-ils donc fait?

BABOLIN, de même.

Ce qu'ils ont fait! vous voulez savoir ce qu'ils ont fait?... Eh bien!... (Moment de silence.) vous ne le saurez pas!...

TOINON.

Comme il vous plaira, mon papa.

BABOLIN, se promenant avec agitation.

Qui se serait attendu à cela? Me voilà bien avec mes droits... Où sont-ils, maintenant?... C'est M. Paul qui va se moquer de moi!... (Il s'arrête comme frappé d'une subite inspiration.) Mais si je ne disais rien de ma mésaventure?... si je jouais la clémence? Paul aime ma fille; ma fille aime Paul... si, comme un bon homme que je suis, je cédais à leurs vœux? C'est ça qui me ferait honneur et me donnerait l'air d'un père modèle!... (S'approchant de sa fille, il lui dit d'un ton câlin:) Dis donc, petite Nonnon, ça te chagrine donc bien de ne pas épouser ton Paul?... (Toinon ne répond rien: elle sanglote.) Nonnon, si, au lieu d'aller chez l'avoué, nous allions chez le notaire?...

TOINON, pleurant et riant tout à la fois.

Chez le notaire, mon petit papa?

BABOLIN.

Pour qu'il se hâte de dresser ton contrat de mariage...

TOINON, de même.

Avec qui, mon petit papa?

BABOLIN.

Avec Paul...

TOINON, sautant au cou de Babolin.

Oh! mon petit papa, mon petit papa, que vous êtes bon!... Je n'osais pas vous parler franchement, de peur de vous faire de la peine, mais je crois que si je n'étais pas devenue la femme de Paul, j'en serais morte.

BABOLIN.

Diable! diable! il ne faut pas que tu meures... Allons chez le notaire! (Ils sortent.)

SCÈNE IX ET DERNIÈRE.

RONGE-MAILLE, TROTTE-MENU.

RONGE-MAILLE.

Eh bien! que dis-tu de tout ceci, pupille?

TROTTE-MENU.

Je dis, tuteur, que vous êtes un grand sorcier... Mais ce testament de feu Michonnet, qu'est-il devenu, je vous prie? Vous l'avez donc escamoté?

RONGE-MAILLE.

J'en ai fait mon déjeuner de ce matin! Ainsi, grâce à moi, voilà un procès qui ne s'entame pas et un mariage qui se conclut!... Tu vois qu'en dépit de notre misère et de notre condition de Rats nous pouvons encore faire un peu de bien... Mais à quoi penses-tu, je te prie? te voilà tout rêveur!...

TROTTE-MENU.

Je pense que je viendrai vous voir le lendemain de la noce. Il y aura de fameux rogatons, je veux en goûter...

RONGE-MAILLE.

Tu ne songes donc plus à te suicider?

TROTTE-MENU.

Ma foi non, j'ai changé d'idée... Il me semble que, s'il y a beaucoup de souricières dans ce bas monde, il y a aussi d'excellents morceaux de fromage dont on ne tâte plus dès qu'on est mort...

RONGE-MAILLE.

Ainsi, tu es de l'avis du vieux proverbe:

VIVE LA POULE... ENCORE QU'ELLE AIT LA PÉPIE!

ÉDOUARD LEMOINE.

LES SOUFFRANCES

D'UN SCARABÉE

VIOLETTE, qui est la Colombe la plus aimable et la plus raisonnable du monde, portait l'autre jour une jolie épingle à sa collerette. Un Hibou philosophe et Oiseau de lettres lui en fit compliment.

«C'est, répondit Violette, un cadeau de ma marraine la Pie voleuse. Cela représente un Insecte sur une feuille de pivoine. Au moyen de ce talisman, on a toujours son bon sens; on voit les choses comme elles sont, et non pas à travers les besicles de la mode.»

Le Hibou s'approcha pour examiner ce beau joyau, et comme la Colombe vit bien que le cou blanc sur lequel il était posé empêchait le philosophe de regarder avec toute l'attention qu'il fallait, elle détacha l'épingle et la lui donna.

«Je vous la rendrai demain,» dit l'Oiseau nocturne. L'Insecte me racontera son histoire, et je saurai par lui pourquoi vous êtes si charmante et si sage.

En effet, lorsqu'il fut rentré chez lui, le Hibou mit l'épingle sur sa table, et aussitôt la petite Bête marcha sur la feuille de pivoine. C'était un Scarabée vert qui avait la mine d'un honnête garçon d'Insecte. Il passa une patte sur ses yeux, étendit une aile et puis l'autre; il tourna son nez pointu vers le philosophe d'un air intelligent et amical, et consentit à lui raconter son histoire en ces termes:

Je suis né sur les bords de la Seine, dans un grand jardin qui a reçu son nom d'un temple consacré à la déesse Isis. Il y avait longtemps que les Charançons fossoyeurs avaient mis en terre mes parents, lorsque le sentiment de l'existence me vint à l'ombre d'une _Mimosa pigra_, la sensitive paresseuse, dont le suc fut mon premier aliment. Une excellente Jardinière m'avait recueilli chez elle. Tandis qu'elle s'en allait aux champs sur ses longues pattes, j'ouvrais mes ailes, et je m'envolais bien loin dans les prés. Mes compagnons étaient des Bêtes simples. Je n'entrais que dans des fleurs sans culture. On me traitait en ami chez les coquelicots, où régnaient la franchise et le laisser aller. Comme j'étais déjà grand garçon, je cherchais les roses buissonnières, et je poursuivais les Abeilles laborieuses, qui abandonnaient un moment leurs ménages pour rire avec moi. Hélas! ce beau temps a passé comme un rêve! Le besoin de l'inconnu me dévora bientôt et me fit prendre en dégoût les mœurs paisibles de la campagne.

L'envie me vint de faire tirer mon horoscope par un Animal savant. Il y avait dans le pays un Capricorne qui passait pour sorcier et qui habitait un endroit sauvage. Malgré les cris et l'effroi de la bonne Jardinière, je me fis conduire dans la retraite de ce magicien. Le Capricorne portait une robe rouge couverte de signes cabalistiques. Il me reçut poliment, et, après avoir décrit des courbes bizarres avec ses antennes, il s'écria en regardant le creux de ma patte:

«Oh! oh! voilà un Animal qui a de la race. Est-ce que nous serions échappé d'une ancienne collection? Que diable viens-tu faire dans ce jardin? Tu n'y seras pas à la noce, mon ami.

--Monsieur le Capricorne, répondis-je, si je suis une bête de génie, vous pouvez me l'apprendre; cela ne me fera pas de peine. Si je dois jouer un rôle considérable dans le monde, je suis prêt à m'y résigner.

--Voyez-vous cela! reprit le sorcier ironiquement. Tu serais volontiers un don Juan Papillon; tu consentirais à goûter de l'ambroisie des dieux, sauf à payer ce régal par les souffrances de Tantale; tu déroberais le feu céleste comme Prométhée, au risque d'être mangé par un Vautour! Tu n'es pas dégoûté! Mais rassure-toi; il n'est pas besoin de tout cela pour être mal à l'aise dans le printemps où nous vivons. Tu n'es qu'un bon Insecte qui porte en lui la simple flamme du sens commun. C'est bien suffisant. Ah! tu t'avises de vouloir distinguer le vrai du faux et l'or du clinquant! tu refuses absolument de croire que les vessies sont des lanternes! Eh bien, mon garçon, tu feras de la belle besogne dans ce pays-ci! Va, ton sort est inévitable: ta vie ne sera qu'une attaque de nerfs.»

Je me retirai un peu déconfit par le pronostic du Capricorne, mais toujours brûlant du désir de me lancer au milieu du vaste jardin d'Isis, où des milliers d'Insectes fourmillaient et se heurtaient dans un air empoisonné. Un jour que je cherchais à ramener le calme dans mon esprit, je me promenais dans les solitudes d'un potager, lorsque je fis la rencontre d'un vénérable Rhinocéros qui méditait sous l'ombre épaisse d'une laitue. Je le priai humblement de me donner de ces avis fleuris et précieux que Mentor prodiguait au jeune Télémaque du temps de madame de Maintenon.

«Volontiers, me dit-il: vous avez des devoirs à remplir et des droits à exercer. Il faut devenir un Scarabée policé. Voyez-vous, là-bas, toutes ces fleurs de luxe? Demandez qu'on vous y introduise, et vous serez admis dans la bonne compagnie. Le jargon en est facile. Vous ferez quelques contorsions de politesse devant la maîtresse du logis. Quand vous aurez prêté une oreille attentive aux balivernes qu'on voudra bien vous dire, on vous régalera d'un peu d'eau chaude, et vous pourrez faire la cour aux Demoiselles. Ayez soin de vous tenir au courant des nouvelles et des méchants propos qu'on débite les uns contre les autres. Il ne s'agit pas de se divertir, mais de paraître content; ni d'être amoureux, mais d'en avoir quelquefois l'apparence. Il n'est pas question d'avoir des opinions, des sentiments, des goûts ou des passions, mais d'offrir à peu près le semblant d'un Insecte qui pourrait dans le fond penser ou sentir quelque chose. Ne vous laissez pas voler votre bien, et prenez garde à qui vous donnez votre cœur, car on vous trompera le plus civilement du monde. Voilà pour l'article de vos plaisirs. Vos devoirs sont aisés à comprendre. Cinq ou six fois dans l'année seulement, vous serez invité à vous déguiser militairement et à faire pendant vingt-quatre heures ce qu'il passera par la tête à des Frelons de vous commander.

--Cinq ou six fois l'an! m'écriai-je: mais c'est un énorme impôt!

--La patrie l'exige. Vous êtes averti: allez maintenant, et jouissez de vos priviléges.»

A cette peinture noire de ce qui m'attendait à mes débuts, un Scarabée moins vert et moins intrépide que moi aurait bien pu s'effrayer. La fougue de la jeunesse me réconforta. Je considérai le Rhinocéros comme un vieux Misentome cornu et désabusé dont il ne fallait pas prendre les avis chagrins au pied de la lettre. J'écartai de son discours tout ce qui me semblait menaçant, pour me souvenir de ce qui flattait mon imagination. Des amis me promirent de satisfaire mon désir d'être admis dans cette société délicieuse où l'on buvait de l'eau chaude en causant avec les Demoiselles. Je me liai intimement avec un Hanneton fort répandu dans le monde, et qui voulut bien me servir de guide.

«Venez avec moi, me dit-il un jour. Les arts et la bonne compagnie vous réclament. Je vous mènerai au théâtre et dans les réunions choisies. Venez, venez: je vous promets une soirée agréable.»

Après avoir compté nos écus, nous partîmes ensemble à tire-d'aile.

«Aimez-vous la musique? me demanda le Hanneton tout en voltigeant.

--Oui-da! il y avait dans le jardin où je suis né des Fauvettes d'une grande force.

--Nous avons à vous offrir mieux que cela; je vais vous conduire dans une Académie: ce sera bien le diable si nous n'y entendons pas de bonnes choses.»

Mon compagnon rajusta ses antennes et redressa son col noir pour se présenter à l'entrée d'une vaste fleur d'acanthe. Un Cloporte lui passa deux billets par un petit trou, et nous nous élançâmes dans la salle. La réunion était d'un aspect agréable. Des Paons du jour placés aux avant-scènes, les moustaches cirées, les manchettes retroussées, lorgnaient avec cet air nonchalant que donnent le raffinement de l'esprit et l'habitude des plaisirs recherchés. Des Guêpes élancées, des Demoiselles à pattes fines, formaient des groupes charmants. Quelques innocents Pucerons sortaient leurs têtes carrées par les lucarnes du paradis. Les Mouches noires, arbitres du bon goût, se tenaient en silence au parterre. Tout ce monde paraissait jeune, poli et connaisseur.

«Ce public, dis-je à mon guide, a une mine qui me revient. Il est beau de voir la jeunesse accourir avec cet empressement dans une Académie.

--Ne vous trompez pas sur le mot, répondit le Hanneton. Les Paons du jour viennent ici pour les Sauterelles du théâtre, qui cachent avec soin leurs fémurs sous une gaze transparente. Les Guêpes viennent pour chercher fortune et les Demoiselles pour se montrer; mais on fait tout cela en écoutant le meilleur chant du monde. Chut! voici la première Cigale qui commence son grand air.»

J'ouvris mes oreilles à deux battants. La première Cigale, vêtue avec luxe, poussait des cris dramatiques dans un beau jardin de papier peint. L'orchestre accompagnait comme s'il eût assisté aux débuts de Stentor, cette basse-taille vantée des anciens, et pourtant la prodigieuse Cigale trouvait encore moyen de le surpasser et de me perforer le tympan. Il eût été malhonnête de ne pas écouter lorsqu'on faisait tant de bruit pour me divertir. Le morceau charmant était d'ailleurs cette cavatine qui se trouve en tête de tous les opéras nouveaux et qui a la vogue depuis nombre d'années. Impossible de ne pas être satisfait. Pour nous reposer du vacarme aigu de cette cavatine, par un ingénieux contraste, on introduisit sur la scène trois cents Grillons qui entonnèrent un chœur à faire crouler la salle, et le rideau tomba en attendant de nouvelles merveilles.

Après le tour des Cigales vint celui des Sauterelles. Autant les premières s'étaient évertuées à crier de tous leurs poumons, autant les autres s'essoufflèrent à gigoter de toute la vigueur de leurs jarrets. Apparemment, elles savaient exprimer quantité de choses avec leurs pattes, car mon compagnon me traduisait ces signes dans le langage vulgaire; sans lui je n'y aurais pas su démêler autre chose que des gambades. Ce spectacle, d'ailleurs, était fort gracieux et j'y prenais un plaisir extrême; mais tout à coup les jolies Sauterelles s'envolèrent et le tapage recommença plus fort qu'auparavant. Je fus pris d'une telle migraine que je ne pus résister au désir de m'élancer dehors, dans la nuit orageuse.

«Ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis, dis-je au Hanneton mondain, quand j'eus respiré quelques bouffées d'air. Je vous avais demandé des chansons et je n'ai encore entendu qu'un brillant vacarme. Menez-moi, je vous prie, dans un endroit où l'on ne fasse pas de la musique à grand renfort d'épées et de flambeaux.

--J'ai votre affaire, répondit mon compagnon; suivez-moi, je vais vous conduire en un lieu choisi où l'on ne cultive que le bel art de la musique, dépouillé de tous les accessoires qui pourraient vous en distraire. Vous y entendrez une Cigale étrangère, adorable et adorée des quatre parties du monde.»

En trois coups d'ailes, nous volâmes jusqu'aux abords d'une vaste tulipe rouge. Le Cloporte de l'entrée nous donna deux billets, et nous arrivâmes à nos places au moment même où la Cigale adorable entonnait le plus bel air de la pièce. Elle chantait dans une langue inconnue, la plus douce qu'il soit possible d'imaginer. Cette fois, je fus ravi et transporté d'aise; mais quand elle eut fini son morceau, de pauvres Cri-cris sans voix commencèrent à s'égosiller autour d'elle, en sorte que mon plaisir en fut gâté.

«D'où vient cela? demandai-je à mon compagnon. Pourquoi tous les autres rôles de la pièce sont-ils sacrifiés? Est-ce qu'il n'y a dans cet établissement qu'une seule voix et qu'un seul talent?

--Si fait, me répondit le Hanneton, il y a, au contraire, plusieurs gosiers incomparables; mais, pour les entendre, il faut revenir demain. Le jour où la Cigale adorée se montre, on met le premier Grillon dans l'armoire, et le jour où chante le premier Grillon, la Cigale adorée reste dans sa cachette.

--Et pourquoi cette parcimonie de chansons?

--Pour vous obliger à revenir. Si l'on servait à l'auditoire toutes les merveilles à la fois, cela coûterait trop cher à l'entrepreneur.

--Mais il en résulte que l'exécution est pleine de disparates et d'imperfections. Allons ailleurs, et cherchons un endroit où l'on fasse de la musique sans marchander.

--Je vous ai gardé la meilleure pour la dernière. Je vous avertis qu'il faut être connaisseur et avoir l'ouïe délicate et exercée pour goûter ce que vous allez entendre.

--A force de méditation, j'en comprendrai bien quelques petites beautés.

--Je n'en répondrais pas. Moi-même, qui suis initié, il y a des moments où je perds le fil de mes idées. Il faut savoir trouver le fin des choses, comme un gourmet découvre la langue de la Carpe, tandis que le vulgaire s'égare dans les arêtes. Où pensez-vous que soit le mérite d'un morceau de musique instrumentale?

--Pardieu! comme pour tous les morceaux de musique du monde, il est dans le choix d'une mélodie agréable, dans les développements heureux que le compositeur sait lui donner, et dans le travail d'harmonie dont il l'accompagne.