Vie privée et publique des animaux

Part 15

Chapter 153,703 wordsPublic domain

Quand il eut bien chanté ces petits vers aux étoiles, au ciel bleu, à la brise du soir, à toutes les petites fleurs qui agitent leur tête mignonne dans la verdure des prairies, notre amoureux revient à ses jappements de chaque jour, en prose: «Zémire, Zémire, viens, dit-il; viens, mon âme; viens, mon étoile. Oh! que je voudrais tant seulement baiser de la poussière de tes pas, si tu faisais de la poussière en marchant!» Ainsi déclame et jappe le jeune Azor. Mais tout à coup, au milieu de son délire, arrive le marmiton qui lui jette de la cendre brûlante dans les yeux pour lui faire tourner la broche un peu plus vite.

Il faut vous dire que, dans le palais de l'Escurial, se tient le féroce Danois du ministre Da Sylva. Ce Danois est un insolent drôle, très-fier de sa position dans le monde, l'ami intime des Chevaux de M. le comte et chassant quelquefois avec lui, mais uniquement pour son propre plaisir. C'est un gentilhomme d'une belle robe et d'une belle souche, mais dur, féroce, implacable, jaloux, méchant. Vous allez voir.

Notre Danois a fait une cour assidue à la belle Zémire; il l'a même flairée de très-près. Mais elle, la noble Espagnole, n'a répondu que par le plus profond mépris aux empressements de cet amoureux du Nord. Alors que fait le Danois? Le Danois dissimule; on dirait qu'il a tout à fait oublié cet amour si maltraité. Mais, hélas! il n'a rien oublié, le traître! et comme un jour, en passant dans les fossés du château, il vit le tendre Azor assis sur son derrière, qui regardait d'un œil amoureux la niche de sa maîtresse: «Azor, lui dit le Danois, suivez-moi!» Azor le suit, la queue entre les jambes. Que fait alors mon Danois? Il mène Azor au bord de l'étang voisin, il lui ordonne de se jeter à l'eau et d'y rester pendant une heure. Azor obéit; le voilà qui se plonge dans les eaux bienfaisantes; l'eau emporte avec elle toute cette abominable odeur de cuisine; elle rend leur lustre à ces soies ébouriffées, sa grâce à ce corps maladif, leur vivacité à ces yeux fatigués par le feu du fourneau. Sorti de l'eau limpide, Azor se roule avec délices sur l'herbe odorante; il imprègne sa robe de l'odeur des fleurs, il blanchit ses belles dents au lichen du vieil arbre. C'en est fait, il a retrouvé tous les bondissements de la jeunesse; son jeune cœur se dilate à l'aise dans sa poitrine; il bat ses flancs de sa queue soyeuse;--il s'enivre, en un mot, d'espérance et d'amour. L'avenir lui est ouvert. Il n'est rien au monde à quoi il ne puisse atteindre, pas même la patte de Zémire. A la vue de tous ces transports extraordinaires, le Danois rit dans sa barbe, comme un sournois qu'il est, et il semble dire en grognant: «Coquette que vous êtes, malheur à vous! et toi, tu me le payeras, mon cher!»

Je dois vous dire, mon maître, pour être juste, que cette scène de réhabilitation sociale est jouée avec le plus grand succès par le célèbre comédien Laridon. Il est un peu gros pour son rôle, peut-être même un peu vieux. Mais il a de l'énergie, il a de la passion, il a du _chic_, comme on dit dans les journaux consacrés aux beaux-arts.

Une belle scène, ou du moins qui a paru belle, c'est la scène où Zémire, la Chienne de la reine, vient prendre ses ébats dans la forêt d'Aranjuez. Zémire marche à pas comptés, en silence; ses longues oreilles sont baissées vers la terre; sa démarche annonce la tristesse et les angoisses de son cœur. Tout à coup, au coin du bois, Zémire rencontre... Azor! Azor qui a fait peau neuve, Azor l'amoureux, Azor tout resplendissant de sa beauté nouvelle, Azor lui-même! Est-ce bien lui? n'est-ce pas lui? ne serait-ce pas un autre que lui? O mystère! ô pitié! terreur! Mais aussi, ô joie! ô délire! ô cher Azor! Rien qu'à se voir, les deux amants se sont compris sans se parler. Ils s'aiment, ils s'adorent, ils se le disent à leur manière. Ciel et terre, ils oublient toute chose. Qui dirait à celle-là: «Vous êtes assise sur un des plus grands trônes de l'univers,» elle répondrait: «Que m'importe?» Qui dirait à celui-ci: «Rappelle-toi que tu es un tourneur de broche,» il vous montrerait les dents. O belles heures poétiques! charmants délires de la passion! grandeurs et misères de l'amour! et pour finir toutes mes exclamations, vanité des vanités!

Sachez en effet qu'à la porte il y a un gond, à la serrure une clef, dans la rose un ver, sur la place publique un espion, dans le chenil un Chien, à plus forte raison à la lampe il n'y a pas mèche, et dans la forêt d'Aranjuez il y a le terrible Danois qui regarde nos deux amants de loin. «Oh! vous vous aimez, dit-il les pattes croisées sur sa poitrine; oh! vous vous aimez à mon dam et préjudice! eh bien, tremblez, tremblez, misérables!» Ainsi parlant, et quand Zémire est rentrée chez sa royale maîtresse, qui la rappelle avec des croquignoles dans les mains et des tendresses plein le regard, le Danois arrête Azor au milieu de sa joie. «Zémire te trouve beau, lui dit-il; mais à toute force, je le veux, je l'ordonne, il le faut, Zémire te verra, non pas dans ta beauté d'emprunt, non pas lisse et peigné comme un Chien de bonne maison, mais tout hideux, tout crasseux, tout couvert de sauces et de cendres, enfumé comme un Chien de marmiton que tu es; et non-seulement tu te montreras à Zémire tel que tu es, comme un vrai Porc-Épic, la serviette au cou, le poil hérissé, les pattes suppliantes, mais encore tu diras cela devant la reine, afin qu'elle sache bien la conduite de Zémire.

Ainsi jappe, ainsi hurle le Danois, le traître. Et vous ne sauriez croire, ô mon maître, les passions que ce monstrueux Animal a soulevées. Il n'y avait pas dans la salle assez de Geais, de Perroquets, de Merles, de Serpents, d'Animaux siffleurs, pour siffler ce misérable Danois. Toujours est-il que le pauvre Azor, naguère si beau, arrive tout souillé aux pieds de sa maîtresse; et là, devant le _tormenteur_, un affreux Héron au long bec emmanché d'un long cou, qui le regarde de toute sa hauteur, Azor déclare à Zémire qu'il n'est, en résultat, qu'un vil marmiton, qu'il sortait du bain, l'autre jour, quand il l'a rencontrée, et que c'était le premier bain qu'il prenait de sa vie. Maître, que vous dirai-je? A cet affreux récit, voilà Zémire qui se jette aux pieds d'Azor. «Oh! lui dit-elle, que j'ai de joie de t'aimer dans cette vile condition! que je suis fière de te faire le sacrifice de mon orgueil! Tu veux ma patte, mon amour, voilà ma patte: je te la donne à la face de l'univers!» A cette scène touchante, mon maître, vous eussiez vu pleurer toute la salle: le Blaireau, le petit-maître des balcons, s'efforçait en vain de retenir ses larmes; le Bœuf, dans sa baignoire, fermait les yeux pour ne pas pleurer; la Poule, au paradis, agitait ses ailes en sanglotant; le Coq, sur ses ergots, voulut appeler en duel le traître de mélodrame. Ce n'étaient, du parterre à la première galerie, que gémissements, grincements, évanouissements: on se serait cru dans une salle peuplée d'êtres humains.

Ici finit le quatrième acte.

Vous dirai-je maintenant le cinquième acte? Je ne crois pas que j'y sois obligé, mon maître: car enfin je ne crois pas que ce soit à moi, votre Chien, d'usurper les droits de votre critique. Qu'il vous suffise de savoir qu'à ce cinquième acte les Chiens étaient devenus des Tigres, comme cela se passe chez les bons auteurs. Le Tigre entrait à pas de Loup, le poignard à la main; il surprenait en adultère la Tigresse avec un autre Tigre de son espèce, et je vous laisse à penser s'il les poignardait avec férocité!

Il paraît que la douce Zémire, une fois mariée, était devenue une Tigresse; cela se voit dans les meilleurs ménages. Et puis on m'a dit que c'était une vieille histoire d'un Chien de basse-cour nommé Othello.

Après le cinquième acte, tout rempli de crimes, de meurtres, de coups de poignard, de sang répandu, la toile s'est baissée, en attendant la petite pièce, jouée par des Souris blanches et un gros Porc-Épic qui fait beaucoup rire, rien qu'à se laisser voir.

Le drame accompli, la salle entière s'est remise de son émotion. Les larmes ont été essuyées; les Panthères ont relevé leurs petites moustaches; les Lionnes ont passé leurs ongles rosés dans leur crinière; chacun a songé à sa voisine, le Lièvre à Jeanne la Lapine, l'Escargot au Papillon, le Ver à soie à la Femme du Hanneton, le Coucou à tous et à chacun. D'empressés Ouistitis, la queue relevée au-dessus de la tête, ont apporté à qui en voulait toutes sortes de friandises que l'assemblée a grignotées du bout des dents. Pour moi, j'ai fait comme vous faites aux grands jours de premières représentations; je suis sorti en toute hâte, d'un air mystérieux et comme un Animal de bon sens qui en sait plus long qu'il ne veut en dire. D'un air calme, posé, sentencieux, je suis allé me promener dans la basse-cour qui est le foyer du théâtre; et dans cette basse-cour j'ai rencontré toutes sortes de grands juges des belles choses, qui se promenaient d'un air rogue et pédant; celui-ci avait le dard des Abeilles, celui-là le bec du Cormoran; le Perroquet répétait ce qu'il avait entendu dire, et le Corbeau guettait sa proie; il y avait des Lions qui faisaient limer leurs dents par l'ingénue et la grande coquette; des Tigres qui battaient l'air de leur queue sans faire de mal à personne. A cette vue, je me suis rappelé ce que dit le seul historien des Animaux, notre Molière et notre la Bruyère tout à la fois, le seul qui ait accompli dignement cette noble tâche, et, par Cerbère! pourquoi donc y revenir quand ce grand Homme a dit tout ce qui nous concerne:

D'Animaux malfaisants c'était un méchant plat?

Aussi chacun les évitait; ou bien, si quelques-uns les saluaient, c'était en faisant la grimace; quand ils donnaient des poignées de patte, ils retiraient leurs griffes toutes sanglantes; leurs baisers ressemblaient à des morsures. Mais leur dent était saine, et le mal que faisait leur griffe était bientôt guéri.

Bonjour. Je dois vous dire que lorsque j'ai dit que vous m'apparteniez, j'ai été admis dans les coulisses, où j'ai pu voir toutes ces petites Chattes se graissant le museau de leur mieux: celle-ci montrant ses dents qui sont blanches, celle-là cachant ses dents qui sont noires; l'une miaulant d'un ton si doux! l'autre se pourléchant d'un air tout riant! Les unes et les autres, elles m'ont fait patte de velours, elles m'ont accueilli de leur _ronron_ le plus câlin. Bref, on a parlé du beau temps, de l'aurore, du soleil levant, de la rosée qui sème les perles, et tout d'un coup, ces dames, chaudement enveloppées dans leurs fourrures, ont résolu d'aller voir lever le soleil. Ainsi ont-elles fait. J'ai voulu faire comme tout le monde: je suis allé à Montmorency avec deux Lévriers de mes amis, un jeune Faon du Conservatoire et une jeune Biche timide qui doit débuter la semaine prochaine dans les Volnys et les Plessis.

Nous sommes logés, les uns et les autres, d'une façon très-hospitalière à l'hôtel du Lion d'or. Je dicte cette lettre à la hâte à un Mouton de la forêt de Montmorency, où il exerce le métier d'écrivain public. Ma lettre vous sera portée à vol de Corbeau, et j'y mets ma griffe, ne sachant pas écrire, en ma qualité d'apprenti du feuilleton.

Montmorency, sous le signe de l'Écrevisse.

PISTOLET, _frère de Carabine_.

_P. S._--Bien des choses à Louis, notre valet de chambre, ainsi qu'au petit Chat que je trouve un peu rouge; mais des goûts et des couleurs il ne faut pas disputer. Je ne serais pas fâché que les Serins eussent couvé tous leurs œufs à mon retour.

_Pour copie conforme_,

J. JANIN.

Hélas! cette excursion galante du pauvre feuilletoniste en herbe devait être la dernière. Pistolet, malgré son nom, n'était pas né pour mener de front tant de travaux et de tristesses dont se compose la vie littéraire. C'était tout simplement un charmant et bondissant Épagneul, plein de joie, qui ne vivait que pour être un brave Chien, libre de tout préjugé. Il avait en horreur les fureurs de l'amour-propre et les divisions intestines du peuple dramatique. Il était né, non pas pour critiquer toutes choses, mais pour jouir de toutes choses. Rien ne lui déplaisait comme de rechercher les faux jappements dans un concert, les fausses notes dans une voix de son espèce, les fausses couleurs dans le plumage, les faux bonds dans le Cerf qui s'enfuit à travers le bois. Il trouvait beau tout ce qui était la vie, le mouvement, le monde extérieur. Il aimait les Animaux en frères, parce qu'il était leur égal en force, en bonté, en beauté, en courage. Il aimait les Hommes tels qu'ils étaient, parce qu'il n'en avait jamais reçu que bon accueil, bons petits soins, bons offices et croquignoles... Hélas! à l'heure où tout semblait lui réussir, l'ennui le prit à la gorge... Il est mort en disant, lui aussi: _J'avais pourtant quelque chose là!_ Or, ce quelque chose qu'il avait là, c'étaient les nobles instincts du chasseur, c'était le nez du Limier qui fait lever la Bête fauve, c'était l'ardeur vigilante du Chien courant, c'était la patiente ardeur du Chien d'arrêt, c'étaient tous les bonheurs de la chasse aux jours de l'automne. Tels étaient les instincts du noble Animal; mais, contrairement au vœu de la nature, de ce chasseur on a fait un faiseur de feuilletons, de ce Nemrod on a fait un abbé Geoffroy.

Un monument d'une grande simplicité sera élevé aux frais des amis du critique novice.--_On souscrit ici._--Jusqu'à présent, nous n'avons même pas reçu cinquante centimes pour contribuer à l'érection de ce monument funèbre. Quoi d'étonnant? Notre ami Pistolet avait loué tout le monde, il n'avait blessé personne; il avait si peu d'ennemis et tant d'amis!

Mais ce qui coûte moins cher que le tombeau le plus modeste, ce sont des vers funèbres. Voici un petit distique improvisé sur feu Pistolet par un poëte de ce temps-ci, M. Deyeux, qui l'a pleuré comme écrivain et comme chasseur:

La chasse est tout à fait l'image de notre âge Où tous les orgueilleux ne font que du tapage.

--NOTE DE L'ÉDITEUR.--

LE

RAT PHILOSOPHE

OU

VIVE LA POULE... ENCORE QU'ELLE AIT LA PEPIE

(SANCHO PANÇA.)

PERSONNAGES:

RONGE-MAILLE, Rat à barbe grise. BABOLIN, donneur d'eau bénite.

TROTTE-MENU, jeune Rat, pupille de TOINON, fille de Babolin. Ronge-Maille. UNE VOIX.

Le théâtre représente une salle à manger modestement meublée.

SCÈNE PREMIÈRE.

RONGE-MAILLE, seul. Il va, vient, et paraît fort affairé.

MON pupille Trotte-Menu va venir partager mon dîner; faisons en sorte qu'il n'ait pas lieu de se repentir d'avoir accepté l'invitation de son vieux tuteur... (Flairant un morceau de fromage qu'il vient de trouver sous la table.) Voilà un vieux chester dont le parfum ferait revenir un mort... nous verrons ce qu'en dira mon pupille... Il n'y fera peut-être pas attention seulement. Ces Rats de la jeune génération sont si singuliers! ils n'aiment rien, ne se plaisent à rien, ne se dérident jamais... Oh! de mon temps, nous étions moins atrabilaires; nous prenions le temps comme il venait... Aujourd'hui nous mangions du blé, demain nous rongions du bois: bois et blé, tout nous allait. Maintenant ça n'est plus de même, on n'est jamais content... eût-on des noix et du lard sur la planche, on se lamenterait encore... Quelle étrange monomanie!... Décidément mon pupille se fait bien attendre... Est-ce qu'il lui serait arrivé malheur?

SCÈNE II.

RONGE-MAILLE, TROTTE-MENU.

TROTTE-MENU, paraissant à la fenêtre.

Tuteur, peut-on entrer?

RONGE-MAILLE.

Quoi! par la fenêtre? Ne pouvais-tu faire comme tout le monde et passer sous la porte? Mais j'oubliais que, vous autres Rats de la jeune Raterie, vous ne faites rien comme personne... Les portes! c'est bon pour le Rat vulgaire, n'est-il pas vrai?... Allons, jouons des mâchoires!... il y a longtemps que le festin est prêt...

TROTTE-MENU, d'un ton mélancolique.

Si, au lieu de me glisser sous la porte, j'ai été obligé de faire un long détour et d'arriver par les toits, la faute n'en est pas à moi, tuteur!...

RONGE-MAILLE, riant.

Ni à moi, que je sache... (Il le sert.) Un peu de cette noix grillée; elle est parfaite...

TROTTE-MENU, de plus en plus sombre.

La faute en est au destin!...

RONGE-MAILLE.

Encore ce satané destin!... Tu ne peux donc pas le laisser tranquille?

TROTTE-MENU.

C'est que lui, tuteur, ne se lasse pas de nous persécuter... N'est-ce pas lui qui a bouché le jour que vous aviez pratiqué au bas de cette porte, afin que vos parents et amis pussent plus facilement vous rendre visite?

RONGE-MAILLE.

Et tu crois que c'est le destin qui a bouché ce trou?

TROTTE-MENU.

Et qui serait-ce donc, tuteur?

RONGE-MAILLE.

C'est Toinon!... (Il le sert.) Ce lard est délicieux... Il n'y a vraiment que Toinon pour avoir de si bon lard...

TROTTE-MENU.

Quelle est cette Toinon, tuteur?

RONGE-MAILLE.

La maîtresse de céans, la fille à Babolin, le plus charmant museau de femme!... et travailleuse!... En voilà une qui mord joliment au ravaudage! elle tire des points du matin au soir...

TROTTE-MENU.

Et quel intérêt si puissant cette Toinon avait-elle à condamner le passage par où j'ai l'habitude de m'introduire?

RONGE-MAILLE, riant.

Quel intérêt? Tu es ravissant, ma parole d'honneur!... Goûte donc ce chester, il embaume... Quel intérêt? mais celui de ses jambes... c'est là toute l'histoire... Elle n'aime pas les vents coulis, Toinon!... Du reste, fille charmante qui fait des miettes en mangeant et laisse toujours le buffet ouvert... Ça sera une excellente femme de ménage; je veux la marier...

TROTTE-MENU, avec amertume.

Vous?

RONGE-MAILLE, avec bonhomie.

Oui, moi! je veux la marier à un garçon qu'elle aime... Il me convient de faire le bonheur de ces deux pauvres enfants... qui peut m'en empêcher?

TROTTE-MENU, exalté.

Mais vous ne pensez ni à ce que vous dites, ni à ce que vous êtes, ô tuteur! Vous parlez de faire le bonheur d'un jeune Homme et d'une jeune Fille, vous?

RONGE-MAILLE.

Eh bien! après?

TROTTE-MENU, avec mépris.

Un Rat!...

RONGE-MAILLE.

Et un Rat qui est fier de l'être!... Croqueras-tu ce brin de sucre, ou rongeras-tu cette queue de poire?

TROTTE-MENU.

Merci, je n'ai plus faim... (Avec amertume.) Fier d'être le dernier des Animaux! Ah! je n'en suis pas fier, moi!...

RONGE-MAILLE.

Le dernier des Animaux!... Il y a bien des choses à dire là-dessus... Promenons-nous un peu, ça nous fera faire la digestion. (Ils trottinent en causant.)

TROTTE-MENU.

Bien des choses! Et lesquelles? Des sophismes, des paradoxes!... Ne pas vouloir reconnaître que le Rat est le plus misérable de tous les Animaux, c'est fermer les yeux à la lumière! Mais les Hommes, les Hommes eux-mêmes (Animaux qui, bien qu'on médise d'eux, ont tout autant de lumières que nous), ne proclament-ils pas ce qu'il y a de petitesse et de dégradation dans la condition que la nature nous a faite, eux qui, pour exprimer l'excessive misère, nous prennent, nous autres Rats, pour termes d'une odieuse comparaison?...

RONGE-MAILLE.

Parce qu'ils disent: «Gueux comme un Rat!» Peuh! qu'est-ce que ça prouve? Gueuserie ne signifie pas malheur. As-tu jamais rien grignoté de Béranger, toi?

TROTTE-MENU.

Jamais!

RONGE-MAILLE.

Au fait, tu ne peux pas le connaître... Ça reste si peu en magasin, ces sortes de livres-là, que c'est à peine si on a le temps de les effleurer... Ah! autrefois c'était plus agréable! Chaque fois que messieurs de la justice pouvaient mettre la main sur une édition de ce gaillard-là, ils la fourraient dans des greniers d'où elle ne sortait plus... C'est alors que nous nous en donnions à la joie de notre cœur!... Les chansons de Béranger!... mais on ne les mangeait pas, on les dévorait!... De 1827 à 1830 je n'ai vécu que de cela: aussi je me portais!...

TROTTE-MENU.

Et que chantent ces chansons, s'il vous plaît?

RONGE-MAILLE.

Elles chantent que les gueux,--ou, si tu aimes mieux, les Rats,--ont en partage la probité, l'esprit et le bonheur: rien que cela!

TROTTE-MENU.

Paradoxe!... Ces chansons-là n'empêcheront ni les gueux ni les Rats de mourir de faim...

RONGE-MAILLE.

Qui est-ce qui a l'habitude de mourir de faim? Est-ce toi? Es-tu mort hier? Meurs-tu aujourd'hui?

TROTTE-MENU, à part, d'un ton profondément mystérieux.

Qui sait? (Haut.) Si je ne meurs pas, moi, d'autres meurent. Ne vous souvient-il plus de Ratapon et de sa nombreuse famille? Il y avait plusieurs jours que lui et les siens souffraient de la faim; par un beau matin, ils prirent leur courage à deux pattes, et s'en allèrent implorer l'obligeance d'un de leurs voisins, un Cochon gros et gras, dont l'étable regorgeait de glands, d'orge et de légumes. Eh bien! qu'arriva-t-il de cette démarche?

RONGE-MAILLE, impatienté.

Mon Dieu! je le sais aussi bien que toi, ce qui arriva... Réveillé par leurs gémissements, monseigneur le Cochon parut à la fenêtre de son étable et leur dit d'un ton bourru: «Quel est ce bruit et que veut cette canaille?--La charité, s'il vous plaît, monseigneur! répondirent-ils tous à la fois.--Allez au diable! repartit le Cochon, je n'ai pas de trop pour moi.»

TROTTE-MENU, plus lugubre que jamais.

Et puis, le lendemain, le cadavre de Ratapon et des siens jonchaient la campagne... le désespoir et la faim les avaient tués!...

RONGE-MAILLE.

Le désespoir et la faim?... Ne fais donc pas de poésie... c'est la mort-aux-rats que tu veux dire. Ils ont eu la mauvaise chance de tomber sur des boulettes d'arsenic; ils les ont gloutonnement, imprudemment avalées: ils en sont morts. Quoi de plus simple?

TROTTE-MENU, avec ironie.

Quoi de plus simple, en effet que la mort? N'est-ce pas notre lot, à nous, à nous que menacent sans cesse et les Chats, et le poison, et les piéges, et les appâts!

RONGE-MAILLE.

Ce qui ne nous empêche pas de vivre...

TROTTE-MENU.

Oui, si c'est vivre que souffrir mille morts!

RONGE-MAILLE.

Mille valent mieux qu'une, quand ces mille ne tuent pas.

TROTTE-MENU.

Elles valent mieux pour les âmes faibles, peut-être; mais le Rat de cœur ne veut pas d'une vie qui est une torture de tous les instants, et il la rejette!...

RONGE-MAILLE.

Ah! tu donnes dans le suicide?... C'est une folie comme une autre; seulement elle est peu gaie.

TROTTE-MENU, gravement.

Ne plaisantez pas, tuteur; je parle sérieusement: cette vie de périls et de privations me fatigue, et j'y renonce...

RONGE-MAILLE.