Vie privée et publique des animaux
Part 14
Je connaissais donc l'enfant et son filet; aussi lorsque je le vis se diriger vers ma Sauterelle, je compris ce qu'il voulait faire et je tremblai pour celle que j'aimais. Que faire? La prévenir? Mais comment? Eût-elle compris mon cri? avais-je le temps de lui rien expliquer? Heureusement, j'eus alors là une excellente idée. L'enfant, les yeux fixés sur la chère mignonne, allait abaisser son filet lorsque, jugeant qu'il était trop éloigné, il fit un pas pour s'approcher d'elle. A ce moment, je calculai bien la distance, je fis un grand effort, je m'élançai et me plaçai si bien que le pied du bambin s'abattit sur mon dos. Ma vilaine peau étant gluante, oh! j'avais tout calculé, l'enfant perdit l'équilibre et d'un seul coup roula dans l'herbe. Ma belle chérie était sauvée! Mais je ressentis en même temps une douleur atroce et je m'aperçus que j'avais une patte en lambeaux. Eh bien, voyez un peu comme cela est étrange! je vous jure qu'en ce moment j'éprouvai, malgré ma souffrance, une des plus grandes joies de ma vie. Je lui avais donné quelque chose de moi-même, à la chère belle; je ne voulais rien lui réclamer, je n'aurais jamais osé le faire, mais je jouissais en pensant qu'elle était mon obligée. Comme on est égoïste au fond! Enfin, que voulez-vous? je jouissais de cela.
L'enfant se releva bientôt en criant. Lorsqu'il eut compris que j'étais la cause de sa chute, il prit une pierre, et de loin, en se reculant, car il avait peur de moi, il me lapida avec cette joie que les Hommes éprouvent à nuire aux autres lorsqu'ils sont en sûreté. Fort heureusement, le vilain garçon, outre qu'il était méchant, était très-maladroit,--on n'est pas parfait!--et j'en fus quitte pour quelques égratignures; d'ailleurs nous avons la vie dure, nous autres Crapauds; n'en soyez pas jaloux, vous autres! Dur veut dire solide, mais lourd à supporter aussi.
J'espérais bien au fond que la belle Sauterelle comprendrait ce que j'avais fait pour elle. En s'échappant, elle avait tourné la tête, m'avait vu écrasé, et nos regards s'étaient croisés. Elle avait tout compris en effet, ou du moins je me l'imaginai, car je l'aperçus bientôt escaladant les herbes et se dirigeant vers moi. Jamais je ne l'avais trouvée plus gracieuse, plus alerte. Il y a des gens que la reconnaissance rend joyeux sans doute. Elle était émue. J'eus un moment de vive espérance; ma patte cependant me faisait grand mal, mon sang coulait en abondance, mais je me disais à part moi: «Quel bonheur! elle va voir tout cela.»
Enfin elle s'arrêta, elle était accompagnée de plusieurs de ses amies, pimpantes et brillantes comme elle, venues là sans doute par curiosité. J'aurais bien préféré qu'elle fût seule, car j'avais déjà remarqué qu'isolément les gens sont meilleurs. Quand elles furent toutes là, je levai les yeux: il me sembla que le sort de ma vie allait se décider.
«C'est ce pauvre diable, dites-vous, ma chérie, qui s'est fait écraser tout à l'heure? murmura l'une de ces Sauterelles en s'adressant à la reine de mon cœur. Oh! mais il est très-touchant, voyez les plaies de ce pauvre misérable; c'est horrible, horrible! Si l'on n'était retenue par des sentiments élevés, véritablement on fuirait au plus vite. Ah! l'affreux monstre! est-ce singulier que l'héroïsme aille se nicher sous ces croûtes ignobles?»
En disant cela, elle se retourna vers ses compagnes qui se mirent à sourire en minaudant; je crois qu'elle leur avait fait signe que je devais sentir mauvais.
Ma bien-aimée s'adressant alors directement à moi, tout en caressant ses ailes: «Dis-moi, mon brave, pourquoi m'as-tu rendu le service de tout à l'heure? As-tu conscience d'avoir fait là une belle action?»
C'était le moment de me jeter à ses pieds, de laisser couler de mes yeux les larmes que j'avais dans le cœur, de m'écrier: «J'ai fait tout cela par amour pour vous, chère belle aimée;» mais elle m'avait parlé avec une telle confiance dans sa supériorité, d'une voix si sûre et si peu émue, que je ne trouvai pas d'abord un mot à lui répondre.
«Mais, dites-moi, mignonne, on rencontrerait ce monstre héroïque, le soir, au clair de lune, dans un petit chemin, que sur l'honneur on mourrait de peur, n'est-il pas vrai?
--A coup sûr il est effrayant.» Elles tournaient tout autour de moi et m'examinaient avec attention.
«Je le trouve moins effrayant que grotesque, à vous dire vrai, murmura ma bien-aimée. C'est la tête surtout qui est unique; il a un visage à faire jaunir les pâquerettes, à tarir les flaques. Avez-vous vu l'œil, mes belles?
--Oui, oui, firent-elles toutes ensemble; l'œil est impossible! ah! ah! ah! impossible.»
Ces petits rires aigus me traversaient le cœur, tout m'eût semblé préférable à ces moqueries; j'étais fait à la haine et au dégoût qu'inspirait ma personne; mais peu de gens avant cette aventure avaient songé à rire de moi, et d'ailleurs j'ai vu depuis dans le monde qu'on accepte plus facilement un rôle hideux qu'un rôle grotesque. La haine des autres vous blesse et vous excite, elle vous fait vivre. Le rire, au contraire, vous anéantit et vous écrase.
Bref, sous l'empire d'un sentiment d'orgueil dont j'ai honte aujourd'hui, je me soulevai sur ma patte sanglante, et m'adressant à la Sauterelle que j'aimais:
«Je ne vous demande ni pitié ni récompense, madame, lui dis-je; j'ai fait tout cela parce que...
--Écoutez donc, mes mignonnes aimées, fit la Sauterelle; mais il parle, il parle fort bien, et, si je ne me trompe, il a des dents. Oh! l'intéressante horreur! Ne vous approchez pas trop cependant, c'est plus sûr.
--Parce que..., poursuivis-je d'une voix faible,--je me sentais prêt à m'évanouir,--parce que je... vous aimais.»
Ces simples paroles furent d'un effet irrésistible; toutes les belles filles éclatèrent d'un rire argentin.
«Eh bien, mais..., ah! ah! ah!... c'est très-gentil cela..., ah! ah! ah!..., mon brave, d'aimer ses sembla..., ah! ah!..., ses semblables.» Ce dernier mot redoubla l'hilarité générale qui, au bout d'un instant, devint du délire. Alors toutes les Sauterelles, ne se contenant plus de joie, se prirent par la patte et dansèrent en rond autour de moi. De temps en temps elles s'arrêtaient toutes et s'écriaient en riant de bon cœur: «Salut l'amoureux, salut! votre servante, cœur sensible!»
Elles se sont bien amusées ce jour-là. Après tout elles avaient obéi à leur nature et moi j'étais sorti de la mienne. J'avais fait preuve d'idiotisme et de vanité; au moins ce fut l'opinion que m'exprima mon ami le Porc-Épic en me mettant le soir même à la porte de chez lui.
A partir de ce moment-là, je devins sombre et je pris les habitudes qu'ont tous ceux de notre espèce: je ne sortis plus guère que la nuit, je perdis la vue de toutes les belles choses qui m'avaient tant charmé, car il y a vraiment de belles choses en ce monde, il y a aussi des êtres heureux! Si ceux-là seulement voulaient consentir à donner de temps en temps une de leurs heures joyeuses pour distribuer aux pauvres diables qui ne rient jamais, comme tout irait mieux, je vous le demande! et comme la laideur s'effacerait peu à peu! car ce qui rend laid c'est la souffrance; mais je me trompe peut-être, mettons que je n'ai rien dit.
Peu à peu mes yeux s'habituèrent à distinguer dans l'obscurité. Plantes et gens, tout le monde dormait, l'air était frais et pur, le silence profond. Je marchais à la lueur des bonnes étoiles qui, chose étrange, ne m'ont jamais manifesté ni dégoût ni répulsion. Peut-être m'ont-elles vu de trop loin pour pouvoir me juger; le fait est que je ressentis parfois dans la nuit des sensations qui doivent ressembler au bonheur. Je jouissais d'être calme et aussi de pouvoir regarder en face sans crainte de gêner les autres. Et cependant je me souviens qu'un soir...--j'écris au courant de la plume et je raconte ici mes impressions à mesure qu'elles me viennent à l'esprit,--je me souviens que, cherchant mon souper dans un parc où je vivais depuis quelques mois, j'aperçus sur un banc une jeune fille toute mignonne assise près d'un gros monsieur fort laid. Devrais-je accuser les autres de laideur? qu'on me le pardonne! La jeune fille était adorable, les boucles de ses cheveux blonds caressaient ses joues, et timidement souriante, émue, les yeux baissés, elle regardait la jolie chaîne d'or qu'elle avait dans les mains.
Le gros homme, l'air assuré, le gilet gonflé, le bec en l'air, la voix ronflante et le chapeau de travers, lui disait: «Accepte, mon enfant, en souvenir de moi, car je t'aime.» Et il entoura la taille de la chère petite de son gros bras impertinent.
«C'est donc bien sûr que vous m'aimez? fit-elle en regardant toujours la chaîne.
--Je t'adore, ma belle, sur l'honneur;--il mit la main dans son gousset--et toi, ne m'aimes-tu pas?
--Mais si, fit-elle tout bas avec une grâce angélique,--elle se passa la chaîne au cou.
--En vérité, tu m'aimes? et pourquoi m'aimes-tu, voyons, te rends-tu compte, ma petite duchesse? dis, dis, pourquoi m'aimes-tu?
--Mais, dame, parce que...--elle souriait avec une finesse extrême et rougissait un peu,--parce que... vous... êtes joli garçon.»
En ce moment, m'ayant aperçu, elle ne put retenir un éclat de rire dont je ne compris pas le sens, mais qui bien certainement ne s'adressait pas qu'à moi.
«Tenez, voyez ce Crapaud; c'est donc la nuit qu'ils prennent du bon temps?
--Quelle bête hideuse!» fit l'Homme. Et de sa botte il m'envoya bien loin. Je pensais en me relevant au milieu des épines où j'étais tombé, je pensais: «Eh! mon Dieu, si j'avais seulement une chaîne d'or à donner à quelqu'un!» Et j'ajoutais, sachant qu'il n'y avait là personne pour rire de ma folie: «Ne suis-je pas riche aussi? n'ai-je pas, sous mon affreuse enveloppe, mon petit trésor d'amour, de poésie? Si l'on me laissait aimer, comme j'aimerais!»
«Mais fou que tu es, m'écriai-je tout à coup en m'adressant à moi-même, qui te dit que tu ne t'es point trompé, que tu n'as pas fait fausse route en demandant le bonheur aux êtres et aux choses qui ne pouvaient pas te le donner? Tu es un orgueilleux, l'ami. Parce qu'un grand poëte au cœur miséricordieux a chanté de sa voix divine tes infortunes et tes chagrins, tu ne vois dans l'univers qu'une victime qui est toi. Sois plus modeste et moins artiste, sois moins rêveur, regarde à terre, et tu trouveras là les petits bonheurs que la Providence y a mis pour toi.»
Cet éclair de bon sens traversa mon esprit. «Pourquoi vivre à part, me dis-je, cherchons dans mon espèce un être à aimer. Les filles de Crapaud sont-elles donc si repoussantes? Ote tes lunettes de poëte infortuné et regarde à l'œil nu, mon cher.»
A partir de ce moment, mes idées changèrent et mes habitudes aussi; je fréquentai les endroits où ceux et celles de mon espèce se réunissaient d'ordinaire, et je ne tardai pas à rencontrer une adorable enfant qui, par le plus pur des hasards, se trouvait être ma propre cousine à la mode de Bretagne. C'était la belle-fille du second mari de la sœur de... Mais il serait trop long de vous expliquer tout cela. Je demandai sa main et je l'obtins, quoique son père ne fût pas partisan des mariages entre Crapauds de la même famille. Peut-être avait-il raison; j'ai entendu émettre sur cette question les opinions les plus diverses. Quoi qu'il en soit, j'épousai ma cousine. J'aurais bien envie de vous faire son portrait, et tout autre que moi n'y résisterait peut-être pas, mais je me contiens; rien n'est sot comme de parler des siens. Qu'il suffise de savoir que je la trouvai belle et qu'elle me trouva à son gré. Père de famille,--ma chérie fut d'une fécondité surprenante,--je revins vers le ruisseau qui m'avait vu naître, et je fus tout surpris de trouver dans les souvenirs que j'avais maudits un charme qui me fit pleurer de tendresse.
Que de fois, mon Dieu, nous avons causé de toutes ces choses en nous promenant le soir, côte à côte, tandis que les petits folâtraient devant nous!
«Oh! que j'aurais voulu te connaître à cette époque-là, me disait-elle, alors que tu étais si malheureux! je t'aurais consolé, mon gros bijou.»
Ah! être appelé mon bijou, c'est la joie suprême.
«Tu es enfant, lui répondais-je; si je t'avais connue, je n'aurais pas été malheureux.»
Je souriais de bon cœur et je l'embrassais au front.
Il faut vous dire maintenant, quoiqu'il soit un peu niais de parler tant de soi, il faut vous dire que j'ai gagné beaucoup en prenant des années; j'ai acquis un embonpoint qui ne m'est point défavorable; mon regard en outre a plus de..., ma démarche aussi... Enfin je ne suis plus laid. Parole d'honneur, demandez à ma femme!
C'est mon pauvre beau-père qui n'embellit pas! Seigneur!
UN VIEUX CRAPAUD.
_Pour avoir mis les points et les virgules_,
GUSTAVE DROZ.
LE PREMIER
FEUILLETON
DE PISTOLET
MON CHER MAÎTRE,
VOUS devez être inquiet, surtout par ce temps de grandes chaleurs, quand toutes les murailles sont chargées de cris de: _Mort aux Caniches!_ de m'avoir vu sortir hier au soir sans muselière, sans collier et sans vous. Véritablement je serais tout à fait un ingrat, si je n'avais pas été poussé hors de la maison par ce je ne sais quoi d'irrésistible et de tout-puissant dont vous parlez si souvent dans vos conversations littéraires. Rappelez-vous d'ailleurs que, le jour de mon escapade, vous avez été passablement ennuyeux les uns et les autres, à propos d'art, de poésie, de Boileau, d'Aristote et des cinq unités.
J'avais beau vous écouter en bâillant et japper le plus gentiment du monde, comme si j'eusse entendu quelqu'un venir à la porte, je n'ai pas été assez heureux pour vous distraire, vous et Messieurs vos amis, un seul instant de cette savante dissertation. Je n'ai pu obtenir ni une caresse ni un coup d'œil; j'ai même été rudoyé lorsque j'ai sauté sur vos genoux, à l'instant même où vous disiez que les anciens étaient toujours... les _anciens_. Bref, vous étiez très-désagréable ce soir-là: moi, j'étais très-éveillé. Vous vouliez rester au logis, j'avais grande envie de courir les aventures. Ma foi, j'ai pris mon parti bien vite; et comme j'avais trouvé sur votre table une belle loge d'avant-scène pour le théâtre des Animaux savants, je me rendis en toute hâte en cette magnifique enceinte, toute resplendissante de l'éclat des lustres, et dans laquelle on n'attendait plus que vous... et moi.
Je ne vous décrirai pas, mon cher maître, toutes les magnificences de cette assemblée, d'abord parce que je suis un écrivain novice, ensuite parce que la description est le meilleur de votre gagne-pain. Que deviendriez-vous, en effet, sans la description? Comment remplir votre tâche et votre papier de chaque jour, si vous n'aviez pas sous la main les festons et les astragales de l'art dramatique? Oui-da! je serais un ingrat de venir m'emparer de vos domaines! Et d'ailleurs, à quoi vous servirait, à vous qui vivez de l'analyse, la plus splendide analyse? Vous avez une de ces imaginations savantes, c'est-à-dire blasées, qui ne racontent jamais mieux que ce qu'elles n'ont pas vu.
J'arrive donc au théâtre, à pied, car le temps était beau, la rue était propre, le boulevard était tout rempli des plus charmantes promeneuses qui s'en allaient le nez au vent. Le Bouledogue de la porte s'inclina à mon aspect. La loge s'ouvre avec un empressement plein de respect. Je m'étends nonchalamment dans un fauteuil, la patte droite appuyée sur le velours de l'avant-scène, les deux jambes étendues sur un second fauteuil, et dans l'attitude heureuse que vous prenez vous-même effrontément lorsque vous vous dites tout bas: «Bon! nous allons en avoir pour cinq heures d'horloge... cinq longs actes!» Et alors vous froncez le sourcil comme un des Lévriers de M. de Lamartine, attendant que son maître veuille enfin le promener au bois.
Pour moi, vous dirai-je toute la vérité, mon cher maître? cela ne me déplaisait pas de voir les Bassets des galeries et du parterre pressés, entassés, étouffés, écrasés dans un espace étroit, pendant que moi je me prélassais.
J'étais à peine assis depuis dix minutes, lorsque tout à coup l'orchestre fut envahi par les musiciens. Ces musiciens étaient les plus gais personnages qui se puissent voir: le bec de la flûte était au bec d'une jeune Oie, un Ane allait pincer de la harpe,--_Asinus ad lyram_, dirait le poëte,--un Dindon gloussait en _mi bémol_. Ici Marsyas écorchait Apollon,--_hic Marsyas Apollinem_.
La symphonie commença. Cela doit ressembler beaucoup à ces symphonies fantastiques dont vous parlez avec enthousiasme tous les hivers. Quand chacun eut gloussé sa petite partie en sommeillant, la toile se leva, et alors commença pour moi, pauvre feuilletoniste novice, un drame étrange et solennel.
Figurez-vous, mon maître, que les paroles de ce drame avaient été composées tout exprès pour la circonstance par un grand Lévrier à poil frisé, moitié Lévrier et moitié Bouledogue, moitié anglais et moitié allemand, qui a la prétention d'entrer à l'Institut des Chiens français avant qu'il soit huit jours.
Ce grand poëte dramatique, qui a nom Fanor, compose ses drames d'une façon qui m'a paru très-simple et très-commode. Il s'en va d'abord chez le Carlin de M. Scribe lui demander un sujet de drame. Quand il a son sujet de drame, il s'en va chez le Caniche de M. Bayard pour se le faire écrire. Quand le drame est écrit, il le fait appuyer au parterre par six Molosses sans oreilles et sans queue, tout griffes et tout dents, devant lesquels chaque spectateur baisse le museau, quoi qu'il en ait: si bien que tout le mérite du susdit Fanor consiste à accoupler deux imaginations qui ne sont pas les siennes, et à mettre son nom au chef-d'œuvre qu'il n'a pas écrit. Du reste, c'est un Animal actif, habile, bien peigné, à poil frisé sur le cou, à poil ras sur le dos, qui donne la patte à merveille; il saute pour le roi et pour la reine, il a des os à ronger pour toutes les Fouines de théâtre, et il règne en despote sur les étourneaux de la publicité.
Donc le drame commença. C'était, disait-on, un drame nouveau.
Je vous fais grâce des premières scènes. C'est toujours la même façon de faire expliquer par des suivantes et par des confidents les passions, les douleurs, les crimes, les vertus, les ambitions de leurs maîtres. On a beau dire que le susdit Fanor est un inventeur: il n'a encore rien imaginé de mieux, pour l'exposition de ses drames, que l'exposition de nos maîtres les Dogues romantiques, les Chiens de berger classiques, les Épagneuls tout disposés à l'intime union du drame, de la tragédie et du roman.
Voyez-vous, mon maître, on a peut-être eu tort d'ôter à nos poëtes la muselière classique: tout le malheur de la poésie aux grands aspects vient justement de l'absence de muselière. Les anciens poëtes, grâce à leur muselière, vivaient loin de la foule, des passions mauvaises, des colères soudaines. On ne les voyait pas, comme ceux d'aujourd'hui, fourrer insolemment leur nez souillé dans toutes les immondices de l'histoire. Muselés, ils étaient les bienvenus partout, dans le palais, dans le salon, sur les genoux des belles dames; muselés, ils étaient à l'abri de la rage, inexplicable maladie, à l'abri de la boulette municipale; muselés, ils restaient chastes, purs, bien élevés, élégants, corrects, fidèles, tout ce que doit être un poëte. Aujourd'hui, voyez ce qui arrive; voyez à quels excès les pousse la liberté nouvelle! à quels hurlements, à quelles révolutions. Et que vous avez bien raison de dire souvent, dans vos feuilles, que ces novateurs ne sont que plagiaires. Je les entends d'ici, s'écriant en latin: Mort à ceux qui ont dit avant nous ce que nous voulions dire: «_Pereant qui ante nos nostra dixerunt!_»
Cependant, peu à peu, l'action dramatique allait en s'élargissant, comme on dit aujourd'hui. Quand les Carlins à la suite eurent bien expliqué les affaires les plus secrètes de leurs maîtres, leurs sentiments les plus intimes, les maîtres vinrent à leur tour pour nous donner la paraphrase et le hoquet de leurs passions. Oh! si vous saviez combien ce sont là d'odieux personnages! Dans le théâtre des Chiens savants, les comédiens sont presque aussi ridicules que les auteurs. Figurez-vous de vieux Renards veufs de leurs queues et de vieux Loups endormis qui regardent tout sans rien comprendre. Voici des Ours épais et mal léchés qui dansent comme les autres marchent, des Belettes au museau effilé, à l'œil éraillé, à la patte gantée, mais sèche et maigre, même sous le gant qui la recouvre. Tout cela compose un personnel de vieux comédiens et de comédiennes déchirées qui ont passé, sans trop s'en inquiéter et sans en rien garder pour eux, à travers tous les crimes, toutes les vengeances, toutes les passions, tous les amours. Oh! les tristes créatures, vues du théâtre! et pourtant on ajoute que, hors du théâtre, ils se déchirent pour un gigot de mouton ou pour un cuissot de cheval. Mais j'oublie que la vie publique devrait être murée: donc je reviens à mon analyse par un détour.
Autant que j'ai pu comprendre le nouveau drame (il est écrit dans un jappement néo-chrétien qui ressemble plus à l'allemand anglaisé qu'au français,) il s'agissait, et ceci est le comble de l'abomination, de nous raconter les malheurs de la reine Zémire et de son amant Azor. Vous ne sauriez croire, mon maître, quelles singulières inventions ont été entassées dans cette hybride composition. Figurez-vous que la belle Zémire appartient tout simplement à la reine d'Espagne. Elle porte un collier de perles, elle passe sa vie dans le giron soyeux de sa royale maîtresse, elle mange dans sa main, elle boit dans son verre, elle est traînée par six chevaux fringants, elle la suit à la messe, à l'Opéra; en un mot, Zémire, petite-fille de Fox, arrière-petite-fille de Max, et qui compte parmi ses aïeux l'illustre, le célèbre, le royal César, frère de Laridon, Zémire est, après la reine d'Espagne, la seconde reine de l'Escurial!
Mais, d'autre part, dans les arrière-cuisines du château, et dans la roue ardente du tournebroche, un Animal tout pelé, tout galeux, bon enfant, du reste, nommé Azor, fait tourner la broche de la reine en pensant tout bas à Zémire. Il chante:
Belle Zémire, ô vous, blanche comme l'hermine! O mon bel ange à l'œil si doux! Quand donc à la fin prendrez-vous En pitié mon amour, au fond de la cuisine?
Vous dormez tout le jour aux pieds de notre reine, Et moi, vil marmiton, Je tourne tout le jour dans ma noire prison. Zémire, oh! tirez-moi de peine!
Laissez tomber, Madame, un regard favorable, Sur mon respect, sur mon amour. Ainsi l'astre à la fleur du soir est secourable Du haut de l'éternel séjour.
Je vous assure, maître, que ces vers improvisés à la pâle clarté de la lampe furent trouvés admirables. Les amis du poëte se récrièrent que cela était tout parfumé de passion. En vain les linguistes, les Roquets, les Griffons, les Serpents Boas et non Boas, voulurent critiquer la coupe de ces vers, et ces rimes féminines heurtant des rimes féminines, et ces mots: _cuisine_, _marmiton_, accolés aux _fleurs_, à l'_astre_, à l'_éternel séjour_, comme choses tout à fait dissemblables, il y eut clameur de haro sur ces malintentionnés, et même j'ai vu le moment où ils allaient être jetés à la porte à l'aide de Martin-Bâton, sous-chef de claque du théâtre. Dites seulement à un musicien du Jardin des Plantes de mettre ces petits vers en musique, et faites-les chanter par la Girafe au long cou, vous m'en direz de bonnes nouvelles:
Du haut de l'éternel séjour.