Vie privée et publique des animaux

Part 13

Chapter 133,927 wordsPublic domain

On ne sait pas le charme, l'ivresse qu'il y a à se sentir bercé, enveloppé, caressé par le courant qui file tranquillement en clapotant contre les petites pierres blanches. Lorsqu'un rayon de soleil, passant entre les saules, pénétrait dans l'eau, tout s'illuminait autour de nous; nous apercevions, au fond du ruisseau, des milliers de petits êtres étincelants que nous n'avions pas vus; les grains de sable s'animaient, les herbes, les petites plantes s'agitaient aussi dans ces flots de lumière, et je me ressentais si gai, si heureux de vivre et de dépenser ma vie, que je m'élançais avec ivresse au milieu de ces merveilles comme un Têtard qui a perdu la tête. (J'exagère peut-être; car, enfin, que resterait-il à un Têtard qui aurait perdu la tête?) Nous poursuivions ces nuées de petits Poissons microscopiques qui errent en bandes dans les eaux peu profondes, et nous nous croyions indomptables, lorsqu'au bout d'un instant la troupe effrayée avait disparu dans l'ombre. Alors nous déclarions la guerre à ces grandes Araignées d'eau qui, armées de leurs grandes pattes, glissent sur le courant et avalent tout ce qui se rencontre à la surface: c'étaient des personnes bien douces que ces grandes Araignées, et aimant à rire malgré leur activité. Nous allions tout doucement leur chatouiller les pattes de derrière, et, quand elles se retournaient tout à coup effrayées, nous nous échappions bien vite, un peu inquiets de notre audace, et nous ne retrouvions le calme que dans quelque caverne discrète et sombre, ou sous la large feuille flottante d'un nénufar doré. J'y ai passé des journées entières sous ces larges feuilles, sous ces beaux plafonds verts, suçant par-ci, humant par-là, examinant avec cette admiration profonde de l'enfance les délicatesses admirables de leur conformation. Je découvrais, dans chacun de ces pores, des milliers de petits êtres et de petites choses auxquels je n'osais toucher, tant j'étais ému. Elle me semblait si bonne, cette grosse plante, de laisser vivre en elle ce monde imperceptible, de le soutenir et de le cacher en le protégeant! Ces observations me rendirent curieux; je furetai partout; j'entrai dans le calice des fleurs qui dormaient en se baignant, je me faufilai entre les racines entrelacées des vieux arbres; j'examinai, et je vis partout la vie; je vis qu'autour des forts et des gros se groupaient en foule les faibles et les petits, et que ceux-ci, à leur tour, devaient protéger et partager la vie avec d'autres êtres plus petits encore et plus faibles qu'eux.

Je n'étais alors qu'un pauvre Têtard; eh bien! je vous jure qu'en découvrant cette solidarité des êtres et ce besoin de fraternité qui est comme la loi du monde je fus ému jusqu'aux larmes; peut-être même en versai-je une ou deux, mais je ne pus m'en apercevoir, étant au fond de l'eau.

Toutes ces choses me sont restées au cœur, parce que depuis j'y ai repensé souvent, et que j'ai vu qu'il y a des créatures qui semblent faire exception à cette bonne loi du bon Dieu, qu'il est en ce monde des pauvres malheureux sur la tête desquels on décharge les haines comme en un endroit maudit; j'ai été l'un de ces malheureux, je ne m'en plains pas pourtant, d'ailleurs il est trop tard.--Je reviens à mon enfance: c'est en me souvenant que j'ai guéri mes plaies.

J'étais heureux, je sentais mes forces grandir, et, dans ma grosse tête, de nouvelles pensées s'accumuler sans cesse. Est-ce le privilége des orphelins?--Je ne sais, mais je jouissais beaucoup des choses extérieures qui paraissaient être indifférentes à la plupart. Je me laissais bercer, et je vivais pour vivre dans le cher ruisseau qui pourvoyait à tout. Ignorant toute chose, je ne m'étais jamais demandé d'où je venais, qui j'étais; je me doutais bien que je devais ressembler à mes voisins, encore n'en étais-je pas sûr. Pour se mirer il ne faut point être dans le miroir, et j'y étais tout entier. Savais-je seulement si j'étais beau ou laid, grand ou petit, fleur ou poisson? J'aimais tout ce que je voyais: arbres et bêtes, ciel et terre; il me semblait bien aussi que tout le monde devait m'aimer, et à vrai dire je n'avais reçu que bon accueil et preuves de fraternité.

Cependant vers cette époque je sentis à la partie postérieure de ma personne une sorte d'engourdissement, de paralysie singulière. Ma queue, ma rame, mon gouvernail, devint tout à coup plus lente, tandis que dans tout mon corps je sentais des tiraillements, des lassitudes inaccoutumées et aussi un besoin de respirer qui jusqu'alors m'avait été inconnu. Faut-il le dire: mes pattes poussaient, mes poumons se formaient, je devenais crapaud. A cette transformation physique correspondit une transformation morale. Tout se décolora pour moi et il me sembla que mon esprit et mon cœur revêtaient aussi un habit de deuil: le châtiment commençait.

Un jour, il m'en souvient, j'aperçus au bord de l'eau une Cane et ses petits; je les avais vus souvent prendre leur bain quotidien, mais cette fois, en les apercevant, j'éprouvai une émotion particulière que je n'avais jamais ressentie. Les petits Canetons étaient couchés en tas sur une belle touffe d'herbe; on n'apercevait d'où j'étais qu'un amas confus de duvet blanc doré par le soleil. Par-ci par-là un petit bec jaunâtre dépassait, et l'on devinait à l'immobilité de ces bambins et à l'abandon de leur posture qu'ils étaient là, dans ce soleil, les Canetons les plus heureux du monde et qu'ils dormaient profondément. Cependant la mère Cane, qui ne dormait pas, inspectait sa couvée; il me sembla qu'elle jetait sur cette marmaille un regard de tendresse qui jamais ne m'avait effleuré. A un certain bruit qu'elle fit, toute la bande s'agita, mais lentement, les becs s'entr'ouvrirent, les petits yeux clignotants se tournèrent tous vers elle et j'entendis un ramage de kouic kouic joyeux.

«Bonjour, maman Cane, bonjour, semblaient-ils dire. Est-ce qu'il est l'heure du bain, maman Cane?

--Mais oui, petits paresseux, mais oui, mes amours, il est l'heure de se baigner. N'entendez-vous pas le ruisseau qui chante, ne sentez-vous pas le soleil de midi qui darde ses beaux rayons d'or? Vous allez attraper mal à la tête, mes enfants.»

Mais la marmaille ne bougeait guère et répondait: «Kouic kouic, maman Cane, on est si bien, couchés l'un sur l'autre, immobiles, engourdis, tandis que les insectes bourdonnent, que les clochettes des champs se penchent et se pâment, et que des haies d'aubépine s'élance une vapeur moirée qui se perd dans le bleu du ciel... Maman Cane, on est si bien!

--Fichus garnements! vous allez me faire sortir de mon caractère! Voulez-vous vous lever! kouac... kouac... Voyons, mes petits anges, un peu de courage, et levons-nous!»

Tous les Canetons sentirent bien alors qu'ils devaient obéir, et commencèrent à s'agiter; mais il fallait débrouiller toute cette confusion de pattes roses, d'ailes plucheuses, de becs dorés enchevêtrés les uns dans les autres et cachés sous le duvet. Ils étaient gauches, inhabiles, mais je compris que leur maman dût les aimer. A chaque effort ils chaviraient sur l'herbe, roulaient sur le dos, et alors, ne sachant plus que faire, agitaient leurs pattes en l'air comme des désespérés. La Cane enfin, qui se tenait à quatre pour ne pas éclater de rire, vint les aider un peu et tout le monde fut bientôt sur pied.

Alors ils descendirent lentement vers le bord, les pierrettes roulaient devant eux, et à chaque pas qu'ils faisaient on eût dit qu'ils allaient choir. Leur petite queue inquiète se dandinait de droite et de gauche, tandis que par derrière la maman les suivait en les encourageant de la voix. Enfin, après bien des hésitations, des bavardages, des petits frissons et mille poltronneries qui me parurent étranges, ils tendirent le bec en avant, et tous ensemble s'abandonnèrent au courant. Je me sentis soulevé par un flot immense.

«Cyprien, les pattes en dehors, la tête droite ou je me fâche,» disait la Cane.

«Alphonse, mon chéri, plus de calme, tu frétilles comme un goujon; voyons donc, grand nigaud, tu as peur! vois un peu, est-ce que j'ai peur, moi?»

A un certain moment les Canetons passèrent à côté de moi, et m'ayant aperçu, j'étais à fleur d'eau, ils me regardèrent avec étonnement et s'écartèrent bien vite; ils éprouvaient bien certainement un sentiment de répulsion.

Je ne saurais dire combien cela me fit de la peine, car je me sentais déjà disposé à les aimer. J'étais seul, isolé, et les voyant unis, je me disais: «Qui sait s'ils ne m'accepteraient pas comme un des leurs?» J'aurais aimé à m'étendre avec eux sur les belles touffes d'herbe et à entendre la bonne mère Cane me traiter comme un de ses enfants. C'était absurde, mais je ne savais rien du monde, et je croyais qu'on se faisait aimer des autres tout simplement en les aimant. Voilà pourquoi le regard des Canetons me fit tant de peine.

Après cette aventure, j'étais resté pensif; une grande Araignée d'eau avec laquelle j'avais joué cent fois passa au-dessus de ma tête et me sourit fort amicalement, mais il me fut impossible de trouver un sourire pour répondre au sien. Je me rapprochai de la rive vers laquelle un secret instinct m'attirait depuis quelque temps; j'avais besoin d'air et le gazon me faisait envie. Arrivé près du bord, je soulevai ma tête hors de l'eau.

«Que le diable t'emporte!» me cria quelqu'un qui était fort près de moi. Je me retournai, et j'aperçus entre les racines d'un saule une personne admirablement vêtue: sa cravate avait la couleur du soleil lorsqu'il s'endort, son dos et ses ailes étaient d'un beau bleu d'azur qui se transformait en vert émeraude au moindre miroitement de l'eau. Cette personne avait le bec fort long, les yeux noirs et peu bienveillants, les pattes rouges, la queue courte et impatiente; toute sa personne indiquait un caractère difficile. J'ai su depuis qu'il s'appelait _Martin-Pêcheur_.

«Qu'est-ce que tu fais là, grand niais, avec tes quatre pattes? me dit-il durement. Ne vois-tu pas que ta personne empoisonne la rivière? un peu plus et je te gobais comme un Goujon.» En disant cela il fit une grimace affreuse comme quelqu'un dont le cœur se soulève. «Sors d'ici et rondement, tu éloignes mes clients.»

Je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait me dire, mais ce que je sentais, c'était la dureté de ses paroles. «Que lui ai-je fait, pensais-je? Avoir une gorge qui ressemble au soleil, un dos de la couleur du ciel, et être aussi méchant! Cependant je n'osai rien dire parce qu'il était beaucoup plus gros que moi, et j'essayai de me traîner sur le sable, hors de l'eau, pour lui être agréable. Je fus tout surpris de pouvoir me soulever, grâce à ces quatre appendices qui m'étaient récemment sortis du corps: je veux parler de mes pattes. Mais comme je me trouvai lourd, gauche, impuissant, lorsque je n'eus plus la belle eau transparente pour me soutenir et me porter! Instinctivement je me retournai vers le ruisseau pour le voir et le remercier de m'avoir fait vivre en lui, mais tout à coup je restai pétrifié. Une petite masse informe et ressemblant à mon père était là, dans l'eau, à mes pieds. Je remuai la tête, cette masse s'anima et remua la tête aussi. Je me soulevai sur mes pattes, elle se souleva comme moi.

«Et par-dessus le marché il est coquet, l'animal!» s'écria le Martin-Pêcheur en éclatant de rire. Te trouves-tu joli, affreux monstre?

--Comment, ce que je vois là, c'est donc moi-même?

--Oui mon trésor, et tu peux te vanter d'avoir sous les yeux un joli spectacle.»

C'était pourtant vrai, le doute n'était pas possible, car je voyais dans l'eau, en même temps que ma propre image, celle des saules qui bordent la rive, celle des liserons et des clochettes; j'y apercevais le ciel lui-même et ses petits nuages blancs, les peupliers de la colline que le vent faisait frissonner, les canetons qui, là-bas, remontaient sur la rive, et derrière moi je distinguais aussi le Martin-Pêcheur bleu et rouge qui riait encore avec un air de mépris. Il était bien méchant, sans doute; mais comme il était bien habillé, ce Martin-Pêcheur! quel beau bec! quelles jolies pattes! comme tout cela était élégant et fin!... Je détournai la tête, j'étais horrible; et c'était mon ruisseau chéri, lui qui m'avait comblé de ses caresses et livré ses trésors, c'était lui qui me reprochait ma laideur et faisait naître la honte en moi. Se repentait-il de ses bontés, pour s'en payer aussi cruellement? Hier il était bon; aujourd'hui il est cruel, et cependant les Araignées et les Pucerons se promènent comme à l'ordinaire sur sa surface, les petits Poissons filent et jouent dans son eau, les fleurs s'y baignent, les herbes s'y désaltèrent... Je ne comprenais pas, mais j'étais malheureux.

«C'est fini, pensais-je, c'est fini, on ne veut plus de moi,» et je dis adieu à toutes ces choses et à tous ces êtres avec lesquels j'avais vécu. Pas un regard ne répondit au mien, je sentis que je ne laissais pas de vide; le ruisseau n'interrompit pas sa chanson pour me souhaiter bonne chance, les Canetons, qui s'étaient rendormis à leur place accoutumée, ne levèrent pas la tête, le nénufar resta immobile. Je fis un effort et je m'acheminai péniblement; mais tout à coup j'étais devenu honteux et humble et je demandais pardon aux herbes que, malgré moi, je courbais sous mon poids.

«Votre serviteur, murmurai-je au Martin-Pêcheur.

--Va au diable, Crapaud maudit!»

Je n'ai pas revu depuis cet oiseau; mais, en me rappelant ses dernières paroles, j'ai pensé qu'il avait une grande expérience de la vie.

Je me traînais plutôt que je ne marchais; j'étais encore très-faible et bien inexpérimenté dans le nouveau métier que m'imposait la Providence. Au bout de dix minutes j'étais exténué. Le jour commençait à baisser, les herbes et la terre se faisaient humides; je tombais de sommeil: je m'acheminai donc vers de gros arbres que j'apercevais à gauche, espérant trouver dans l'un de ces vieux troncs un trou, une cachette, pour y passer la nuit. «Je suis si petit, que le gros arbre ne me refusera pas l'hospitalité, pensai-je; d'ailleurs, s'apercevra-t-il seulement de ma présence?»

J'ai dit que j'étais d'un naturel rêveur et contemplatif; je n'ai point eu tort, car je me souviens que ce soir-là, en dépit de la fatigue, du sommeil et de la faim, je m'assis un instant sur mes pattes de derrière pour voir et entendre ce qui se passait autour de moi. Il y avait devant moi un petit bois derrière lequel le soleil se couchait, de sorte qu'à travers les arbres et les feuilles j'apercevais de longs rayons de soleil qui filaient comme des flèches et se perdaient au milieu des branches. Au-dessus de moi le ciel était tranquille, profond et d'une couleur vert-pomme dorée, si douce, si calme, si pleine de tendresse, que je me rappelai instinctivement le regard dont la bonne mère Cane enveloppait ses enfants. Oui vraiment, il me semblait que ce bon ciel me protégeait et me souhaitait courage. Ne dites pas: «Mais ce Crapaud est fou!» C'est dans cette folie-là que j'ai trouvé les seules joies de ma pauvre vie. Les déshérités de ce monde se consolent comme ils peuvent!... Tous les bruits avaient cessé; les fleurs et les herbes déjà couvertes d'une rosée délicieuse, dont je fus assez hardi pour boire quelques gouttes, s'affaissaient en s'endormant, et de tous côtés, sous les feuilles silencieuses et immobiles, les oiseaux se chantaient bonsoir en faisant leur toilette de nuit.

«Bonsoir, Fauvette! bonsoir, Pinson! bonsoir, mes mignons! bonsoir, mes amours!... tra deri dera!» Et tous ces gens heureux, aile contre aile, le sourire au bec, se donnaient de jolis petits baisers en lançant un dernier éclat de rire.

«Hé! là-bas, les enfants, un peu de silence,» s'écria un gros Merle ronfleur perché au sommet d'un arbre.

Ce Merle avait de l'autorité, car peu à peu le ramage cessa, et le sommeil s'étendit comme un voile.

Je regardai à terre. Tout autour de moi une foule de petits êtres que je n'avais jamais vus regagnaient leur demeure, actifs, pressés, fatigués, encore couverts de la poussière du jour. Ceux-ci rampaient, ceux-là marchaient au milieu de la mousse et des herbes, escaladant les feuilles mortes, tournant les mottes de terre; sans doute on les attendait chez eux... Dieu, que je me trouvai seul ce soir-là!...

Fort heureusement, j'aperçus tout près de moi un grand trou sombre entre deux racines; je m'en approchai avec prudence et j'y entrai timidement en longeant les murs. Tout à coup, j'entendis dans l'obscurité un bruit régulier, lent, monotone, qui ressemblait à un ronflement.

«Qui est-ce qui est là?» fit une voix bien timbrée.

Je ne répondis pas, j'étais tremblant.

«Mais qui est-ce qui est donc là?» poursuivit la voix avec un accent de plus en plus irrité.

J'allais me décider à répondre, car je sentais qu'au fond j'étais indiscret, lorsque je ressentis à la paroi abdominale une douleur aiguë qui m'arracha un cri. J'entendis un grand éclat de rire.

Voilà ce que c'est que d'entrer sans se faire annoncer! Qui es-tu?

«Je suis Crapaud, monsieur, mais tout petit, je sors de l'eau.

--Ah! l'horreur! cet animal chez moi!

--Je me retire, monsieur.» Et j'allais sortir en effet, lorsque mes yeux, s'habituant à l'obscurité, j'aperçus une boule énorme armée de pointes innombrables. J'étais chez un Porc-Épic.

Eh bien, voyez un peu, ce personnage redoutable fut excellent pour moi. Ce coup de pointe qui avait failli me tuer, je souffre encore de cette blessure et de bien d'autres, hélas! lorsque le temps est à l'orage; ce coup, dis-je, l'avait mis en belle humeur, et il me permit de passer ma nuit dans un coin, après m'avoir fait jurer toutefois que je ne ronflais pas.

Je parle de ce petit incident de ma vie parce que je lui dus, sinon un ami, du moins un voisin indulgent quoique fort rude. Ah! certes, il était fort rude, mon voisin le Porc-Épic, et mon cœur se gonfla bien souvent en l'entendant; il ne mâchait pas ses mots, comme on dit familièrement.

«Tu es laid, s'écriait-il en me foudroyant du regard; je ne dis pas assez, tu es horrible, tu es faible, tu es gluant, bavant, impotent, infirme, vil...

--Oui, monsieur, murmurai-je, car je sentais qu'il disait vrai.

--Eh bien, petit monstre infect, n'ajoute pas à tes infirmités en te battant les flancs pour avoir du cœur et de l'esprit. Tu n'es pas assez riche pour te payer ces petits plaisirs-là. On te haïra, tâche de haïr les autres; c'est une force, et quand on se sent fort on est joyeux. Si on t'approche, bave; si on te regarde, bave; tourne ton dos, exhibe tes croûtes, tes plaies, tes horreurs; fais fuir les gens, fais aboyer les chiens par le seul fait de ta laideur. Que la haine des autres soit un bouclier pour toi, tu n'as pas d'autre moyen de te tirer d'affaire, et si tu n'es pas une brute, eh bien, tu trouveras encore des joies dans ton métier de maudit. Sois fier de ton horrible enveloppe comme moi je suis fier de mes piquants pointus, et surtout fais comme moi: n'aime personne.

--Mais si vous ne m'aimiez pas un peu,--il éclata de rire--un tout petit peu, ajoutai-je timidement, si vous ne daigniez pas avoir pitié de moi, pourquoi me donneriez-vous ces conseils que vous croyez si bons, quoiqu'ils soient bien durs? Il riait toujours.

--Toi, mon ami! s'écria-t-il enfin, Dieu que tu es bête! tu m'amuses tout simplement parce que le rôle que tu vas jouer ressemble un peu à celui que je joue, que mes ennemis seront aussi les tiens, et qu'avant tout je pense leur être désagréable en t'armant contre eux. Bave, mon garçon; si tu ne baves pas, l'on t'écrase. Au reste, fais comme tu voudras, cela m'est complétement égal.»

Ces rudes maximes me semblent odieuses. Que voulez-vous? on ne se refait pas. J'aurais dû les suivre, mais je ne les suivis pas. Est-ce ma faute si, inspirant l'horreur, j'avais soif d'affection et de tendresse; si, laid et difforme, je me sentais attiré vers les jolies choses et les belles créatures; si, vivant dans la boue, j'adorais les étoiles; si, lourd et impotent, je rêvais la grâce et l'agilité? Non, certes, ce n'était pas ma faute. C'est ce qui fit que bientôt le Porc-Épic, me voyant incorrigible, me méprisa profondément et me mit rudement à la porte. Voici quelle fut la goutte d'eau qui fit déborder le verre.

Il me faut un certain courage, je vous jure, pour raconter ici mes chagrins; mon nom seul ne suffit-il pas à chasser la pitié du lecteur? Les peines d'un Crapaud! c'est à mourir de rire! Qui sait cependant si dans la foule qui lira ces pages il ne se trouvera pas quelque être laid et hideux comme moi, qui dira tout bas: «Je suis son frère,» et me plaindra un peu en songeant à lui? Mais je poursuis.

Je commençais à devenir adulte, lorsque je la vis pour la première fois. Il faisait grand soleil, l'herbe du pré était haute et répandait un parfum pénétrant qui m'enivra sans doute, car, en l'apercevant, je m'arrêtai tout net et je sentis que je l'aimais follement. Elle était élégante, allongée, souple, agile; tout son petit corps était de ce vert tendre qu'on ne voit qu'au printemps. D'un bond elle s'élança à des hauteurs immenses. Je la suivis de l'œil, je vis ses ailes s'étendre, ses pattes fines s'allonger, et toute son aérienne personne se détacher sur le ciel bleu; puis elle retomba sur le sommet d'une herbe qui la reçut en pliant, et pendant un moment l'herbe et la Sauterelle se balancèrent ainsi dans l'espace. Se balancer dans l'air, jouer avec les fleurs, les faire frissonner sur leur tige sans les meurtrir et les écraser, être élégant, gracieux, souple, agile, se mirer dans les flaques; de ses deux pattes souples caresser sa taille fine, avoir un corps vert-pomme, et supprimer l'espace d'un petit coup de jarret!... Je devins fou, et durant un instant je n'osai respirer, me sachant si impur et si vil que je craignais de vicier l'air où s'agitait cette belle personne. A un certain moment, elle tourna ses yeux vers moi; j'essayai de sourire, pensant qu'en souriant je serais moins horrible, mais je sentis bien que ma peau était trop rude, et qu'à travers mes yeux rien ne pouvait passer de ce que je ressentais en moi. Au reste, la Sauterelle ne me vit pas, ou peut-être me prit pour quelque motte de terre durcie par la pluie et cuite par le soleil. J'en fus presque content, et je restai immobile. Au moins je pouvais la voir! Elle était en train de caresser ses longues antennes avec ses deux pattes de devant, lorsque je sentis une grande ombre qui s'étendait sur moi. Je me retournai et j'aperçus un gros enfant joufflu. Il s'avançait avec prudence, armé d'un grand filet de gaze muni d'un long bâton. Je l'avais vu cent fois, errant dans la prairie poursuivant les Papillons et les Insectes dont il s'emparait à l'aide de son filet. Quand une de ces pauvres petites bêtes si jolies et si faibles lui avait échappé, je l'avais vu se mettre en colère et la poursuivre de plus belle comme un ennemi dangereux. Et je me disais: «Voilà qui est horrible! Est-ce donc un mal que d'échapper à la mort? Que lui ont-elles donc fait, ces pauvres petites bêtes qui n'ont même pas le tort d'être laides comme moi?» J'en rêvai une nuit, et dans mon rêve je voyais de gros Crapauds, devenus ingambes, emprisonnant dans leurs filets les petits enfants de l'Homme et les piquant sur les troncs d'arbres avec de longues épingles. C'était un mauvais rêve, parce que parmi les Hommes il y en a de bien bons; moi qui vous parle, j'en eus la preuve: mais je vous conterai cela tout à l'heure.