Vie privée et publique des animaux

Part 12

Chapter 123,568 wordsPublic domain

Un Nilgaud sibyllin nous apprit que les patriarches et les bonnes mères nourrices étaient d'excellents Renards et des Fouines compatissantes, voire même de vieilles Couleuvres, dont l'attraction pour les œufs éclos et à éclore était incontestable.

Un peu plus loin les Loups dévoraient des Agneaux, lesquels, pour que les pauvres Loups ne mourussent pas de faim, se laissaient croquer à belles dents.

Quelques-uns même, qui n'étaient pas mangés encore, semblaient attendre leur tour avec impatience.

«Quoi! leur dis-je, seriez-vous vraiment pressés d'être dévorés, et est-ce bien pour votre plaisir que vous attendez une pareille mort?

--Pourquoi non? me répondit un charmant petit Agneau, c'est une attraction comme une autre; s'il plaît à ceux-ci de vivre, il faut bien qu'il nous plaise de mourir.

--. . . . . Le ciel permit aux Loups D'en croquer quelques-uns...»

me dit un Singe qui avait entendu ma question.

«Ils les croquèrent tous,»

ajouta en riant dans sa barbe, et en trempant sa mouillette dans un œuf auquel il était supposé servir de père, un des Renards nourriciers que j'avais vus dans la première salle.

Mais où je vis le plus distinctement tout le parti qu'on pouvait tirer de la nouvelle doctrine, ce fut dans un séristère ou étable principale qui se trouvait au centre.

Sur un des panneaux de la porte on lisait:

SALLE D'ÉTUDE.--TRAVAIL ATTRAYANT.

L'assemblée était nombreuse, les travailleurs étaient couchés les uns sur les autres, les plus gros sur les plus petits, comme de juste.

Il y avait là des Sangliers civilisés qui ne manquaient pas de se coucher sur le dos quand ils étaient fatigués d'être sur le ventre, des Bœufs qui avaient abandonné leur charrue, et des Chameaux qui essayaient de faire porter leurs bosses à leurs voisins, lesquels auraient désiré sans doute que les bosses fussent plates, si en pleine phalange un phalanstérien pouvait avoir quelque chose d'impossible à désirer.

Ceux qui ne dormaient pas bâillaient ou allaient bâiller, ou avaient bâillé, et tous semblaient s'ennuyer profondément.

Au centre était assis un Singe, qui, tenant un de ses genoux dans ses mains, la tête un peu penchée en arrière, semblait absorbé dans ses réflexions et penser pour les autres, bien qu'à vrai dire il s'en souciât fort peu.

«Monsieur, lui dis-je, ces gens si tristes sont-ils vraiment heureux?

--J'ai bien peur que non, me répondit-il, quoiqu'ils n'aient rien de mieux à faire. Quant à moi, continua-t-il, je suis bien mal sur ce tabouret; si je n'étais pas chef de phalange, je me coucherais comme les autres.»

En nous en allant, nous passâmes devant la boutique d'un maréchal ferrant qui, comme tous ses confrères, s'était fait cordonnier et vendait aux chevaux qui avaient les pieds sensibles des escarpins, des brodequins et des pantoufles en tapisserie.

«Ma foi, dis-je à mon compagnon de route, j'en ai assez de l'île Heureuse et de cette promenade en harmonie. Ce serait à dégoûter du bonheur, si c'était là le bonheur.

--Quand les partisans de ce nouveau système n'auront plus rien à manger et à faire manger à leur système, j'espère bien qu'à moins qu'ils ne se mangent les uns les autres ils en viendront à...»

Je ne pus achever tant ce que je vis m'étonna.

Mon guide, que j'avais pu croire au-dessus de toute émotion, comme l'Oiseau dont parle le poëte: _Impavidum ferient ruinæ_; mon guide, jusque-là impassible, s'étant arrêté pour se désaltérer sur le bord d'une petite rivière, s'était mis tout à coup à donner les signes du plus violent désespoir.

«Que je suis malheureux! s'écriait-il; que je suis malheureux!»

Et il poussait de si profonds soupirs, que je courus à lui les larmes aux yeux.

«Pour Dieu! qu'avez-vous, mon bien cher ami? lui dis-je.

--Ce que j'ai? me répondit-il; et il me montrait sur l'autre rive un groupe de Canards musqués qui barbotaient avec beaucoup de fatuité autour d'une des plus belles Oies frisées que j'aie vues de ma vie. Ce que j'ai?... Je n'ai rien, sinon que j'ai aimé comme un fou cette dame que tu aperçois là-bas, et elle m'aimait aussi!!! mais hélas! un jour elle disparut. Jusqu'à présent j'avais eu le bonheur de la croire morte, et n'avais cessé de la pleurer; aussi n'ai-je pas été maître de mon émotion en la retrouvant ici dans cette sotte île, et en la voyant prodiguer ses faveurs à ces petits imbéciles de Canards musqués qui l'entourent.

--Consolez-vous, lui dis-je, ou du moins cherchez à vous consoler.

--Chercher à se consoler, me répondit-il en relevant la tête, c'est n'avoir point la patience d'attendre l'indifférence. On ne se console pas, on oublie. J'oublierai.»

Et s'étant couvert de ses ailes comme d'un sombre nuage, il se dirigea vers la mer, où nous arrivâmes sans qu'il eût prononcé un seul mot ni jeté un regard en arrière.

«Amour redoutable, pensai-je, faut-il donc croire tout le mal qu'on dit de toi? Comment cette Oie frisée a-t-elle pu tromper ce bon Oiseau? Qui m'assure que celle que j'aime?...»

Mais à quoi bon vous dire cela, cher lecteur?

XIII

L'île des Pingouins.

Deux jours après nous étions enfin dans l'île des Pingouins.

«Que veut dire ceci? dis-je en apercevant deux ou trois cents individus de mon espèce qui étaient rangés sur la côte et comme en bataille; est-ce pour nous faire honneur ou pour nous mal recevoir que ces Oiseaux, mes frères, bordent ainsi le rivage?

--Sois tranquille, me répondit mon ami, ces Pingouins, tes semblables, sont là pour ne rien faire, et nous n'avons rien à craindre. Ils ont, comme tant d'autres, l'habitude de se rassembler sans but, et ne font guère autre chose, tant que dure le jour, que de rester plantés les uns à côté des autres comme des piquets. Cela ne fait de mal à personne, et cela leur suffit.»

On nous reçut avec beaucoup de bonhomie, et les premiers que nous rencontrâmes nous conduisirent, avec toutes sortes de prévenances, vers un vieux Manchot, qu'ils nous dirent être le roi de l'île, et qui l'était en effet; ce qui ne nous étonna pas quand nous le vîmes, car c'était le plus gros Manchot qu'on pût voir, et nous ne pûmes nous empêcher de l'admirer.

Ce bon roi était assis sur une pierre qui lui servait de trône, et entouré de ses sujets, qui avaient tous l'air d'être au mieux avec lui.

«Illustres étrangers, s'écria-t-il du plus loin qu'il nous aperçut, vous êtes les bienvenus, et je suis enchanté de faire votre connaissance!»

Et comme la foule qui l'entourait nous empêchait d'arriver jusqu'à sa personne:

«Çà, dit-il, mes enfants, rangez-vous donc un peu pour laisser passer ces messieurs.»

Aussitôt les Dames se mirent à sa gauche, et les Pingouins à sa droite.

Puis, s'étant excusé de ce qu'il ne se dérangeait point, sur l'extrême difficulté qu'il éprouvait à marcher, ce bon Monarque nous fit signe d'approcher.

«Messieurs les étrangers, nous dit-il, faites ici comme chez vous, et si vous vous y trouvez bien, restez-y. Dieu merci, il y a de la place pour tout le monde dans mon petit royaume.»

Nous lui répondîmes qu'il était bien bon et que son petit royaume nous paraissait très-grand, ce qui le mit tout à fait en bonne humeur.

Cet excellent roi nous demanda alors d'où nous venions, et dès qu'il sut que nous avions beaucoup voyagé, il nous fit raconter l'histoire de nos voyages, qu'il écouta avec tant de plaisir, que lorsqu'il croyait que nous allions nous arrêter, il nous criait: «Encore!» ce qui nous redonnait beaucoup de courage.

Lorsque ce fut pour de bon fini, n'y pouvant plus tenir, il jeta par-dessus sa tête l'antique bonnet phrygien qui, de temps immémorial, servait de couronne aux rois de ce pays; il jeta aussi la marotte, symbole de sagesse qui lui tenait lieu de sceptre, ainsi que l'œuf vide qui, dans sa main, figurait l'univers, et, s'étant ainsi débarrassé, il nous ouvrit ses bras en nous disant:

«Embrassez-moi; vous êtes d'honnêtes Oiseaux que j'aime; et, s'il vous plaît, nous ne nous quitterons plus.

--Ma foi, Sire, lui dis-je, je crois que nous aurions tort de vous refuser; si donc mon ami pense comme moi, nous resterons.

--Qu'en dites-vous, monsieur le Fou? c'est à vous de parler. Regardez cette île, et si, parmi ces rochers qui dominent la mer, il y en a un qui vous convienne, il est à vous.

--Sire, répondit mon ami, des rois comme vous et des royaumes comme le vôtre sont très-rares, et je ne demande pas mieux que de vivre et de mourir chez vous.

--Bien dit, s'écria le roi; d'ailleurs, cher monsieur, ajouta-t-il, vous ne serez pas le seul Fou dans cette île, et vous savez... plus on est de fous, plus...»

Et comme la plaisanterie fut très-goûtée:

«Mes enfants, dit le prince au comble du bonheur, ces messieurs sont des nôtres, traitez-les bien.»

Chacun se mit alors à crier:

«Vive le roi! vive le roi!»

Et, ma foi! nous criâmes comme les autres, et plus fort que les autres:

«Vive le roi!»

Après quoi:

«Quant à vous, ajouta ce grand monarque, en s'adressant plus particulièrement à moi, ce n'est pas tout. J'ai une idée! êtes-vous marié?

--Sire, lui répondis-je, je suis garçon.

--Il est garçon! dit Sa Majesté en se retournant du côté des Dames; garçon!!!

--Lui garçon! s'écrièrent-elles toutes aussitôt; c'est un péché, il faut le marier.

--Vous l'avez dit, s'écria le roi en riant de tout son cœur, et j'étais sûr que vous le diriez!

--Mais, Sire, m'écriai-je, voyant enfin, mais trop tard, où il voulait en venir, mon cœur est...

--Ta, ta, ta, chansons; taisez-vous, me dit-il; votre cœur est bon, et vous ne me refuserez pas d'être mon gendre; je n'ai point de fils, vous m'en servirez, vous me succéderez, et je mourrai content. Qu'on aille bien vite me chercher la princesse!» ajouta-t-il.

Je m'attendais si peu à cette proposition, que je restai muet d'étonnement.

«Qui ne dit mot consent!» s'écria le roi.

Et je n'avais pas encore eu le temps de prendre un parti, que déjà la princesse, à laquelle on avait dit de quoi il s'agissait, était arrivée, toujours courant, de façon que, quand je levai les yeux sur elle, je rencontrai les siens, qui, hélas! ne me parurent point cruels.

«Regardez-la donc, me disait celui qui voulait devenir mon beau-père, et regardez-la bien. N'êtes-vous pas ravi? n'êtes-vous pas trop heureux? ne la trouvez-vous pas jolie?

--Bonté divine! pensai-je, elle jolie! elle qui me ressemble comme deux gouttes d'eau se ressemblent!

--Et si vous saviez quelle bonne fille cela fait, et quelle bonne grosse femme vous aurez là! disait le pauvre père en jetant sur la jeune princesse des regards attendris. Sans compter, ajouta-t-il, que pas une de mes sujettes n'a les pieds plus larges, la taille plus épaisse, les yeux plus petits, le bec plus jaune. Et sa robe, disait-il encore, n'est-elle pas superbe? et ses petits bras ne sont-ils pas aussi courts qu'on peut le désirer? et cette espèce de palatine qui s'arrondit gracieusement sur son dos, en avez-vous vu de plus belle?

--Hélas! dis-je tout bas à mon ami, il y a des siècles que les palatines sont passées de mode!

--Tu auras le meilleur beau-père qu'on puisse voir, me répondit-il.

--Mais ce n'est pas lui qui sera ma femme! lui dis-je.

--Le mariage est le meilleur des maux, reprit-il; si ce n'est déjà fait, oublie ta Mouette.

--Hélas! pensais-je, le souvenir nous tue; mais qui de nous voudrait oublier?»

Pendant ce temps-là:

«A quand la noce? disaient les jeunes gens.

--Cela fera un beau couple, disaient les vieillards.

--Et ils auront beaucoup d'enfants, ajoutaient les commères.

--Il n'est pas malheureux! disaient les jaloux. Pour un Pingouin de rien, né on ne sait où et d'un œuf inconnu, une princesse! je crois bien qu'il accepte!

--Mariez-vous! mariez-vous! mariez-vous!» me disait-on de tous côtés.

Je me mariai donc.

Le beau-père fit tous les frais de la noce: car, en Pingouinie, les rois ont, comme les plus pauvres de leurs sujets, de quoi marier et doter convenablement leurs filles.

Et voilà comment je devins fils de roi, et voilà comment on fait de sots mariages; et c'est ainsi que tous mes tourments finirent par un malheur: car ma femme se trouva n'être pas trop bonne, et je ne fus guère heureux.

Aussi n'oubliai-je rien.

XIV

Je pourrais en rester là; mais, puisque j'en ai tant dit, j'irai jusqu'au bout: car, aussi bien, j'ai encore un aveu à faire.

Je rêvai un jour que je revoyais celle que j'avais tant aimée, et qu'elle m'appelait.

Dans mon rêve je la revis si bien, ainsi que la place où je croyais la voir, que, quand je me réveillai, je me persuadai que si cette place existait quelque part, en cherchant bien je la trouverais.

Je résolus donc de partir, et après avoir fait quelques préparatifs et prétexté une mission diplomatique, je m'en allai laissant là ma femme et mes enfants, ce qui était fort mal.

Pendant deux ans tout au moins je courus le monde sans rien rencontrer de ce que je cherchais, et ne retirai aucun fruit de mes voyages, sinon que j'appris que les vagues de la Méditerranée sont plus courtes que celles de l'Océan, et qu'il y a sur ce globe sept fois plus de surface d'eau que de surface de terre, ce qui me donna, entre autres idées, une grande idée des poissons.

Mais tout d'un coup, et au moment où je commençais à désespérer, je retrouvai sur un banc de sable... et accroupie sur les restes immondes d'une Baleine échouée... et en compagnie d'un ignoble Cormoran, le plus lâche des Oiseaux de mer, cette Mouette éthérée, cette beauté parfaite, cette Péri, cette sylphide, dont la séduisante image avait obsédé ma vie.

Et c'est ainsi que j'appris que tout ce qui brille n'est pas or, et qu'avant de donner son cœur on ne ferait pas mal d'y regarder à deux fois; que dis-je? à cent fois, dût-on finir par y voir toujours trop clair, et ne le donner jamais.

O mon premier amour! combien il m'en coûta de rougir de vous! Que devins-je quand je découvris que j'avais couru après un fantôme, que j'avais adoré un faux dieu, et que cette Mouette sans égale n'était qu'une Mouette de la pire espèce.

L'habitude du malheur finit par rendre ingénieux à s'en consoler.

«Tout est bien! m'écriai-je; mieux vaut la dure vérité que le plus doux mensonge.»

Et je mis à la voile pour l'île des Pingouins, bien résolu cette fois de n'en plus sortir et de devenir à la fois bon époux, bon père et bon prince.

XV

Dès mon arrivée, j'allai visiter notre peuple qui se portait fort bien, et mon beau-père, qui, Dieu merci! se portait encore mieux que notre peuple; et puis ensuite je me mis en quête de ma chère femme que je retrouvai avec mes deux enfants,--_et... bénédiction céleste!... deux enfants de plus!_

XVI

Ce que voyant, je m'en allai trouver mon ami le Fou.

Le roi, qui avait su l'apprécier, avait voulu faire de lui son premier ministre, mais mon ami s'en était excusé sur sa santé, qui était en effet fort délabrée.

Un médecin, qu'on avait consulté, avait même paru craindre que sa poitrine ne fût attaquée.

«Mon ami, lui dis-je, vous n'avez pas bonne mine, il faudrait vous soigner.

--Bah! dit-il, chaque heure nous blesse; heureusement, la dernière nous tue.»

Il demeurait sur un rocher qui surpassait tous les autres en hauteur; il y vivait très-retiré, ne voyant personne ou presque personne, «parce que, disait-il, quand on est seul, on est encore avec ceux qu'on aime.»

L'Oiseau Anonyme, le Silencieux et le Solitaire faisaient toute sa société.

«Décidément, lui dis-je après lui avoir conté ce qui venait de m'arriver, je ne suis pas heureux.

--Et pourquoi diable le seriez-vous? me dit-il; avez-vous mérité de l'être? Voyons, qu'avez-vous trouvé? que tirez-vous de votre sac? Montrez-moi votre trésor. Avez-vous assez couru? vous êtes-vous assez remué? Êtes-vous trop puni? Enfin, me disait-il, aucun but valait-il donc la peine de tant d'efforts?

--Vous aurez beau dire, m'écriai-je, je n'aurais pas été fâché d'être heureux, ne fût-ce qu'un peu, pour savoir ce que c'est que le bonheur.

--Mille diables! reprit-il avec une incroyable vivacité, quel maudit entêtement! Mais où avez-vous appris, Pingouin que vous êtes, qu'on pouvait être heureux? Est-ce qu'on est heureux?

«Pour l'être, il faudrait préférer les nuages au soleil,--la pluie au beau temps,--la douleur au plaisir,--avoir grande envie de rire ou mettre son bonheur à pleurer,--n'avoir rien et se trouver trop riche de moitié,--prendre que tout ce qui se fait est bien fait,--que tout ce qui se dit est bien dit,--croire aux balivernes et que les vessies sont des lanternes,--se persuader qu'on vit quand on rêve,--qu'on rêve quand on vit,--adorer des prestiges, des apparences, des ombres,--avoir un pont pour toutes les rivières,--se payer de belles paroles,--nier le diable au milieu des diableries,--tout savoir et ne rien apprendre,--bouleverser la mappemonde, et mettre enfin chaque chose à l'envers.

«D'ailleurs, ajouta-t-il après avoir toutefois repris haleine, si vous êtes malheureux, attendez, le temps détruit tout.»

J'attends donc!

Si vous êtes malheureux, lecteur, faites comme moi: tout prend fin, même cette histoire.

P. J. STAHL.

DERNIÈRES PAROLES D'UN ÉPHÉMÈRE.

C'était l'opinion des savants philosophes de notre race qui ont vécu et fleuri longtemps avant le présent âge, que ce vaste monde ne pourrait pas subsister plus de dix-huit heures; et je pense que cette opinion n'était pas sans fondement, puisque par le mouvement apparent du grand luminaire qui donne la vie à toute la nature, et qui de mon temps a considérablement décliné vers l'océan qui borne cette terre, il faut qu'il termine son cours à cette époque, s'éteigne dans les eaux qui nous environnent, et livre le monde à des glaces et à des ténèbres qui amèneront nécessairement une mort et une destruction universelles. J'ai vécu sept heures dans ces dix-huit; c'est un grand âge; ce n'est pas moins de quatre cent vingt minutes; combien peu entre nous parviennent aussi loin! J'ai vu des générations naître, fleurir et disparaître. Mes amis présents sont les enfants et les petits-enfants des amis de ma jeunesse, qui, hélas! ne sont plus, et je dois bientôt les suivre; car, pour le cours ordinaire de la nature, je ne puis m'attendre, quoique en bonne santé, à vivre encore plus de sept à huit minutes. Que me servent à présent tous mes travaux, toutes mes fatigues, pour faire sur cette feuille une provision de miellée que pendant tout le reste de ma vie je ne pourrai consommer? Que me servent les débats politiques dans lesquels je me suis engagé pour l'avantage de mes compatriotes, habitants de ce buisson? Que me servent mes recherches philosophiques consacrées au bien de notre espèce en général? En politique, que peuvent les lois sans les mœurs? Le cours des minutes rendra la génération présente des éphémères aussi corrompue que celle des buissons plus anciens, et par conséquent, aussi malheureuse. Et en philosophie, que nos progrès sont lents! Hélas! l'art est long et la vie est courte. Mes amis voudraient me consoler par l'idée d'un nom qu'ils disent que je laisserai après moi. Ils disent que j'ai assez vécu pour ma gloire et pour la nature; mais que sert la renommée pour un éphémère qui n'existe plus? Et l'histoire, que deviendra-t-elle, lorsqu'à la dix-huitième heure le monde tout entier sera arrivé à sa fin pour n'être plus qu'un amas de ruines?

Pour moi, après tant de recherches actives, il ne me reste de bien réel que la satisfaction d'avoir passé ma vie dans l'intention d'être utile, la conversation aimable de quelques bonnes dames éphémères, et l'espérance de vivre encore quelques secondes dans leur souvenir, lorsque je ne serai plus.

BENJAMIN FRANKLIN.

LES DOLÉANCES

D'UN

VIEUX CRAPAUD

Mon père était fort âgé déjà et un peu obèse, lorsque les joies de la paternité lui revinrent au cœur pour la dernière fois. Hélas! il devait payer bien cher ce dernier élan de tendresse! Ma pauvre mère, qui n'était plus jeune, eut une ponte horrible, et finalement, en dépit des soins les plus tendres, succomba en me mettant au monde. Ce premier malheur pesa cruellement sur le reste de mon existence, et je lui dois sans doute cette sorte de mélancolie, ce penchant à la contemplation rêveuse qui, à vrai dire, est la base de mon caractère.

Les premiers jours de ma vie de Têtard sont trop confus dans ma mémoire pour que j'en puisse parler. Je cherche... non, rien; c'est un brouillard vague au milieu duquel cependant j'entrevois mon père arrêté sur le bord du ruisseau et me souriant de son gros œil à la fois doux et grave. Il était affaissé, abattu, marchait lentement, et déjà redoutait extrêmement l'eau dont il préservait soigneusement ses pattes... Puis, peu à peu, ses visites devinrent plus rares et bientôt cessèrent complétement.

J'ai honte à le dire: cette séparation ne laissa point de trace dans ma mémoire. Songez que nous avions trois semaines environ, mes frères et moi, et qu'insouciants, avides de connaître, comme on l'est à cet âge, nous nous élancions follement vers les premiers enivrements de la vie. Ah! mes joies d'alors; ah! chères heures de ma première enfance, qu'êtes-vous devenues? Qu'es-tu devenu, ruisseau bien-aimé, et vous, belles herbes de la rive, roseaux tremblotants, belle eau transparente, où j'errais à l'aventure dans un monde enchanté? Que de courses folles sous les grosses pierres noirâtres! Que de frayeurs enfantines lorsque nous rencontrions tout à coup une Anguille immobile dans quelque coin, ou que nous nous heurtions imprudemment contre les écailles argentées de quelque Carpe rêveuse! Parfois la grosse bête, troublée dans son sommeil, nous regardait d'un œil irrité; puis, nous voyant honteux et confus de notre folle escapade, souriait avec bonté, et nos jeux recommençaient.