Vie privée et publique des animaux

Part 11

Chapter 113,994 wordsPublic domain

Je commençai alors à me poser de la façon la plus sérieuse la question de ma destinée comme Pingouin, non pas que j'eusse la moindre prétention à la philosophie; mais quand on se trouve obligé de vivre, et qu'on n'en a pas l'habitude, il faut bien se dire quelque chose pour trouver les moyens d'en venir à bout.

Qu'est-ce que le bien?

Qu'est-ce que le mal?

Qu'est-ce que la vie?

Qu'est-ce qu'un Pingouin?

Je m'endormis avant d'avoir résolu une seule de ces graves questions.

Qu'il est bon de dormir!

IV

La faim me réveilla.

Oubliant mes résolutions, je ne me demandai pas: Qu'est-ce que la faim? et je fis mon premier repas de quelques coquillages qui me semblaient bâiller sur la plage à mon intention, avant de m'être livré à aucune dissertation préliminaire sur les dangers possibles de cet ancien usage.

J'en fus puni: car, dans ma candeur, ayant mangé trop vite, je faillis m'étrangler.

Je ne vous dirai pas comment il se fit que je pus apprendre successivement à boire, à manger, à marcher, à remuer, à aller à droite ou à gauche, à mesurer de l'œil les distances, à savoir qu'on ne tient pas tout ce qu'on voit, à descendre, à monter, à nager, à pêcher, à dormir debout, à me contenter de peu et quelquefois de rien, etc., etc. Il suffira que je vous dise que chacune de ces études fut pour moi l'objet de peines sans nombre, de mésaventures fabuleuses, d'épreuves inouïes!

Et c'est ainsi qu'il m'arriva de passer les plus beaux jours de ma vie, faisant tout à la sueur de mon front, et petit à petit devenant gros et gras, et d'une belle force pour mon âge.

V

Que penses-tu des Pingouins, Dieu suprême? Que feras-tu d'eux au jour du jugement? A quoi as-tu songé quand tu as promis la résurrection des corps?

Importait-il donc à ta gloire de créer un oiseau sans plumes, un poisson sans nageoires, un bipède sans pieds?

«Si c'est là vivre, me suis-je écrié bien souvent, je demande à rentrer dans mon œuf.»

Un jour qu'à force de méditer j'avais fini par m'endormir, il me sembla que j'entendais pendant mon sommeil un bruit qui n'était ni celui des vagues, ni celui des vents, ni aucun autre bruit que je connusse.

«Réveille-toi donc, me disait intérieurement cette partie active de notre âme qui semble ne dormir jamais, et que je ne sais quelle puissance tient constamment éveillée en nous pour notre salut ou pour notre perte; réveille-toi donc, ce que tu verras en vaut bien la peine, et ta curiosité sera satisfaite.

--Assurément je ne me réveillerai pas, répondait tout en dormant cette autre excellente partie de nous-mêmes à laquelle nous devons de dormir en toute circonstance; je ne suis point curieuse, et ne veux rien voir. Je n'ai que trop vu déjà.»

Et comme l'autre insistait:

«J'aurais bien tort, en vérité, de secouer pour si peu ce bon sommeil, reprenait la dormeuse; d'ailleurs je n'entends rien; vous voulez me tromper, ce bruit n'est pas un bruit; je dors, je rêve, et voilà tout. Laissez-moi donc dormir. Y a-t-il rien au monde qui vaille mieux qu'un bon somme?»

Et comme, à vrai dire, je tenais à dormir, je m'y obstinais, fermant les yeux de mon mieux et me cramponnant au sommeil qui allait m'échapper, avec tous ces petits soins qu'ont de leur repos les vrais dormeurs, pendant même qu'ils s'y livrent.

Mais il était sans doute écrit que je devais me réveiller. Hélas! hélas! je me réveillai donc!

Que devins-je, moi qui m'étais cru la Bête la plus considérable, et même la seule Bête de la création (je m'étais bien trompé!), que devins-je en apercevant une demi-douzaine au moins de charmantes créatures vivant, parlant, volant, riant, chantant, caquetant, ayant des plumes, ayant des ailes, ayant des pieds, tout ce que j'avais enfin, mais tout cela dans un degré de perfection telle, que je ne doutai pas un instant que ce ne fussent des habitants d'un monde plus parfait, de la lune par exemple, ou même du soleil, qu'un caprice inconcevable avait poussés pour un instant sur mon rocher!

Comme elles avaient l'air fort occupé, et elles l'étaient en effet, car elles jouaient et mettaient à leur jeu beaucoup d'ardeur, faisant de leur corps tout ce qu'elles voulaient, rasant tour à tour la terre et l'eau de leurs ailes légères, avec une souplesse et une vivacité dont je ne songeai même pas à être jaloux, tant elles dépassaient tout ce que j'aurais osé imaginer, elles ne me virent pas d'abord, et je restai coi dans le creux de mon rocher, jusqu'à ce qu'enfin, entraîné tout à la fois et par l'ardeur de mon âge, et surtout par cet élan irrésistible qui pousse tout ce qui vit vers le beau, lequel, j'ai pu le voir plus tard, est le vrai roi de la terre, je m'élançai éperdu au milieu d'elles.

«Oiseaux célestes! m'écriai-je, fées de l'air! déesses! Et comme j'avais beaucoup couru pour arriver jusqu'à elles et fait de violents efforts, pour courir sans tomber, il me fut impossible de dire un mot de plus, et force me fut de rester court.

--Un Pingouin! s'écria une des joueuses.

--Un Pingouin!» répéta toute la bande.

Et comme elles se mirent toutes à rire en me regardant, j'en conclus qu'elles n'étaient pas fâchées de me voir.

«Les aimables personnes!» pensais-je; et, le courage m'étant revenu, je les saluai avec respect, et prononçai alors le plus long discours que j'eusse encore prononcé de ma vie:

«Mesdemoiselles, leur dis-je, je viens de naître, j'ai laissé là-haut ma coquille, et comme j'ai vécu seul jusqu'à présent, je me vois avec plaisir en aussi belle compagnie; vous jouez: voulez-vous que je joue avec vous?

--Pingouin, mon ami, me dit celle qui me parut être la reine de la bande, et que je sus plus tard être une Mouette Rieuse, tu ne sais pas ce que tu demandes, mais tu vas le savoir; il ne sera pas dit qu'un aussi éloquent petit Pingouin aura essuyé de nous un refus. Tu veux jouer, joue donc, me dit-elle; et, cela dit, elle me poussa de l'aile au milieu de ses amies, une autre en fit autant, et puis une autre, et chacune me poussant, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, je jouai alors!!!

--Je ne veux plus jouer, dis-je dès qu'il me fut possible de prononcer un mot.

--Fi! le mauvais joueur!» s'écrièrent-elles toutes à la fois.

Et le jeu recommença, jusqu'à ce qu'enfin, épuisé, humilié, désespéré, je roulai par terre.

«Vous que je respectais! leur dis-je, vous que j'aimais! vous que j'adorais! vous que je trouvais superbes!...»

Et ce que je souffrais, comment le dire?

Celle-là même qui m'avait appelé Pingouin mon ami, et qui néanmoins m'avait le plus maltraité, me voyant tout penaud, se reprocha sa conduite:

«Pardonne-nous, mon pauvre Pingouin, me dit-elle; nous sommes des Mouettes, des Mouettes Rieuses, et ce n'est pas notre faute si nous ne valons rien, car nous ne sommes peut-être pas faites pour être bonnes.»

Et en me parlant ainsi, elle vint à moi d'un air si bon, que, quoi qu'elle m'en eût dit, je crus voir en elle la beauté et la bonté parfaites, et j'oubliai ses torts.

Mais la pitié n'est souvent qu'un remords de la dureté, et ce que j'avais pris pour un commencement d'affection n'était que le regret d'avoir mal fait. Aussi, dès qu'elle me vit consolé, s'envola-t-elle avec ses compagnes.

Ce brusque départ me surprit à un tel point, qu'il me fut impossible de trouver un geste ou une parole pour l'empêcher, et je recommençai à être seul.

C'est-à-dire que chaque jour triste avait son plus triste lendemain, car dès lors la solitude me devint insupportable.

VI

Pour tout dire, j'étais fou, car j'étais amoureux, et c'est tout un; je ne me pardonnais pas de n'avoir rien fait, pour la retenir, que souffrir!

«Il s'agissait bien de souffrir, me disais-je; tu n'es qu'un sot, il fallait te faire aimer... Mais faites-vous donc aimer, vous tous et vous toutes qu'on n'aime pas!»

Et les reproches que je me faisais étaient si vifs, et je sentais si bien que je ne les méritais que trop, que je fus je ne sais combien de temps à me remettre en paix avec moi-même.

J'avais tant de chagrin que je ne pouvais plus ni boire ni manger; je restais des jours entiers et des nuits entières à la même place et dans la même position, n'osant bouger ni respirer, parce qu'il me semblait que, s'il ne se faisait aucun bruit, l'ingrate que j'aimais pourrait peut-être bien revenir.

Quelquefois je fermais les yeux et les tenais fermés le plus longtemps possible.

«Peut-être, quand je les rouvrirai, sera-t-elle là, me disais-je; n'est-ce pas ainsi qu'elle m'apparut une première fois?»

Où j'étais encore le moins mal, c'était sur le bord de la mer; je trouve que nulle part on n'est aussi bien que là pour être très-triste.

Cette eau sans fin, au bout de laquelle il semble qu'il n'y ait rien, ne ressemble-t-elle pas, en effet, à ces douleurs dont on n'aperçoit pas le terme?

Je ne me lassais pas de regarder au loin, demandant à l'horizon ce que l'horizon m'avait emporté, et fixant dans l'espace le point où je l'avais vue disparaître.

«Reviens, m'écriais-je, car je t'aime!»

Et j'étais si fort persuadé que, quelle que soit la distance, ce qu'on demande ainsi doit être exaucé, que quand je voyais qu'elle ne revenait pas, et qu'elle ne reviendrait pas, je tombais à la renverse, et ne me relevais que pour l'appeler encore.

VII

«Je n'y puis plus tenir!» me dis-je un jour, et je me jetai à la mer.

VIII

Malheureusement je savais nager, de façon que mon histoire ne finit pas là.

IX

Quand je revins sur l'eau, on revient toujours une ou deux fois sur l'eau avant de se noyer définitivement, cédant à ma passion pour les monologues, je me laissai aller à me demander si j'avais bien le droit de disposer de ma vie, si le monde n'en irait pas plus mal quand il y aurait un Pingouin de moins dans la nature, si je trouverais mon ingrate au fond des eaux (parmi les perles), ou si, ne l'y trouvant pas, j'y trouverais au moins quelques compensations, etc., etc., etc., etc.

De sorte que le monologue fut très-long, et que j'eus le temps de faire sept cents lieues en allant toujours tout droit avant d'avoir pris aucun parti.

De temps en temps, de centaine de lieues en centaine de lieues, par exemple, il m'était bien arrivé, un peu pour l'acquit de ma conscience, je l'avoue, de m'abîmer de quelques pieds sous les flots, dans la louable intention d'aller tout au fond pour y rester; mais, pour une raison ou pour une autre, je me retrouvais bientôt à la surface, et, je dois le dire, après chaque nouvelle tentative, l'air me paraissait toujours meilleur à respirer.

Je venais de manquer mon septième ou huitième suicide, et j'étais bien décidé à en rester là et à vivre, puisque enfin je paraissais y tenir, quand, en revoyant la lumière, je trouvai tout d'un coup à mes côtés un Oiseau dont l'air simple, naïf et sensé me gagna le cœur tout d'abord.

«Qu'avez-vous donc été faire là-dessous, monsieur le Pingouin?» me dit-il en me faisant un beau salut.

Comme la question ne laissait pas que d'être embarrassante, je lui fis signe que je n'en savais rien.

«Et où allez-vous? ajouta-t-il.

--Je ne le sais pas davantage, lui répondis-je.

--Eh bien, alors, allons ensemble.»

J'acceptai bien volontiers; car, à vrai dire, j'en avais par-dessus la tête d'être seul.

Chemin faisant, je lui racontai mes malheurs, qu'il écouta avec beaucoup d'attention et sans m'interrompre.

Quand j'eus fini, il me demanda ce que je comptais faire; je lui dis alors que j'avais une demi-envie de courir après celle que j'aimais.

«Tant que vous courrez, cela ira bien, me répondit-il, car en amour mieux vaut poursuivre que tenir; mais s'il vous arrive de trouver celle que vous cherchez, vos misères recommenceront.»

Et, comme j'avais l'air surpris de cette singulière assertion:

«Comment voulez-vous qu'une Mouette vous aime? reprit-il; les Mouettes s'aiment entre elles, comme les Pingouins doivent s'aimer entre eux. Quelle idée vous a pris, à vous qui êtes un Oiseau plein d'embonpoint, d'aimer une de ces vivantes bouffées de plumes qui ne peuvent pas rester en place, et que le diable et le vent emportent toujours?

--Ma foi! m'écriai-je, si je sais quelque chose, ce n'est pas comment vient l'amour. Quant au mien, il m'est venu, ou plutôt il m'est tombé du ciel, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire.

--Du ciel! s'écria à son tour mon compagnon de route. Voilà bien le langage des amoureux! A les en croire, le ciel serait toujours de moitié dans leurs affaires.

--Vous m'avez l'air bien revenu de tout, lui dis-je, monsieur; que vous est-il donc arrivé? Est-ce que vous êtes malheureux?»

Mon nouvel ami ne répondit à ma question que par un sourire assez triste; il se trouvait là un rocher que la marée basse avait laissé à découvert, il y grimpa après m'avoir témoigné qu'il serait bien aise de se reposer un peu, et je fis comme lui.

Et comme il se taisait, je me tus aussi, me contentant de l'examiner en silence. Il avait l'air extrêmement préoccupé, et, par discrétion, je me tins à l'écart.

Au bout de quelques minutes il fit un mouvement, et je crus pouvoir me rapprocher de lui.

«A quoi pensez-vous? lui demandai-je.

--A rien, me répondit-il.

--Mais enfin qui donc êtes-vous, lui dis-je, Oiseau qui parlez et qui vous taisez comme un sage?

--Je suis, me répondit-il, de la famille des Palmipèdes totipalmes; mais de mon nom particulier on m'appelle Fou.

--Vous, Fou? m'écriai-je; allons donc!

--Mais oui, Fou, reprit-il. On nous appelle ainsi parce qu'étant forts nous ne sommes pas méchants, et, à un certain point de vue qui n'est pas le bon, on a raison.»

O justice!

X

«Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, me dit cet Oiseau véritablement sublime, parlons de vous. Il y a de par le monde, et pas bien loin d'ici, une île qu'on appelle l'île des Pingouins. Cette île est habitée par des Oiseaux de votre espèce, des Pingouins, des Manchots, des Macareux, tous Brachyptères comme vous; c'est là qu'il faut aller, mon ami. Dans cette île, vous ne serez pas plus laid qu'un autre, et il se peut même que relativement on vous y trouve très-beau.

--Mais je suis donc laid? lui dis-je.

--Oui, me répondit-il. Votre Mouette avec son élégant manteau bleu couleur du temps, son corps blanc comme neige et sa preste allure, vous paraissait-elle jolie?

--Une Fée! c'était une Fée! une perfection!

--Eh bien, me répondit-il, lui ressemblez-vous?

--Partons! m'écriai-je. Avec vous, ô le plus sage des Fous, j'irais au bout du monde.»

XI

Comment il se fit que, tout en cinglant vers l'île des Pingouins, nous nous trouvâmes, après des fatigues de tout genre, en vue d'une île qui n'était pas celle que nous cherchions, voilà ce qui n'étonnera que ceux qui ne se sont jamais trompés de chemin.

Comment il se fit encore qu'après être partis avec des vents favorables et par un temps superbe nous rencontrâmes sur notre route une grosse tempête, voilà ce qui n'étonnera personne non plus, si ce n'est pourtant ceux qui ne sont jamais sortis de leur coquille.

Du reste, tant que dura la tempête, qui fut horrible, cela alla bien. Soit que nous fussions au fond ou au-dessus de l'abîme, le calme de mon mentor ne se démentit point.

«O maître, lui dis-je quand la colère des flots fut apaisée, qui donc vous a appris à vivre tranquillement au milieu des orages?

--Quand on n'a rien à perdre, on n'a rien à sauver, et partant rien à craindre, me répondit mon compagnon de voyage en souriant une fois encore de ce triste sourire que je lui avais déjà vu.

--Mais nous pouvions mille fois perdre la vie! m'écriai-je.

--Bah! reprit-il, il faut bien mourir; qu'importe donc comment on meurt... pourvu qu'on meure!» ajouta-t-il après un moment de silence, mais tout bas et comme quelqu'un qui se parlerait à lui-même et oublierait qu'on peut l'entendre.

«Assurément, pensai-je, mon bon ami a dans le fond du cœur un grand chagrin qu'il me cache;» et j'allais, au risque d'être indiscret, le supplier de me raconter ses peines comme je lui avais raconté les miennes, et de se plaindre un peu à son tour, quand, reprenant tout d'un coup la conversation où il l'avait laissée:

«Tiendriez-vous donc maintenant à la vie, me dit-il, vous qui tout à l'heure encore pensiez à vous l'ôter?

--Hélas! lui dis-je, monsieur, j'en conviens, depuis que vous m'avez fait espérer qu'il pouvait y avoir un coin de terre où l'on ne me rirait pas au nez en me regardant, le courage m'est revenu, et je crois bien que je ne serais pas fâché de vivre encore un peu, ne fût-ce que par curiosité. Ai-je tort?

--Mon Dieu non,» me répondit-il.

XII

L'île Heureuse.

«Parbleu! s'écria mon guide quand nous eûmes mis pied à terre et que nous nous fûmes un peu secoués pour nous sécher, c'est inouï comme on vient quelquefois à bout de reculer sans faire un seul pas en arrière! voilà un coin de terre qui devrait être à cinq cents lieues derrière nous.»

Et comme je lui demandais où nous étions:

«Cette île est l'île Heureuse, reprit-il; son nom ne se trouve, que je sache, sur aucune carte, et elle n'est guère connue; mais en somme elle mérite de l'être, et pour un Pingouin de votre âge, un séjour de quelques heures dans ce pays peut n'être pas sans profit. Si donc vous le voulez, nous irons plus avant dans les terres.

--Si je le veux!» m'écriai-je.

Et déjà je baisais avec transport l'île fortunée qui avait pu mériter un si beau nom.

«Là, là, calmez-vous, me dit mon guide; ceci n'est encore ni le Pérou, ni le paradis des Pingouins; vous laisserez-vous donc toujours prendre à l'étiquette du sac?

«L'île Heureuse n'a été ainsi nommée que parce que ses habitants apportent tous en naissant une si furieuse envie d'être heureux, que leur vie tout entière se passe à essayer de satisfaire cette envie; si bien qu'ils se donnent plus de mal pour atteindre leur chimère qu'il ne saurait leur en coûter jamais pour être tout bonnement malheureux comme doit l'être et comme consent à l'être toute créature qui a tant soit peu d'expérience et de sens commun.

«Ces dignes insulaires ne peuvent pas se persuader qu'il est bon que dans le monde il y ait toujours quelque chose qui aille de travers, que le bien de tous se compose du mal de chacun, que, quoi qu'on fasse, on n'est jamais heureux qu'à ses propres dépens, et qu'enfin, s'il y a des heures heureuses, il n'y a pas de jours heureux.

«Comment, diable, des Animaux bien constitués, au moins en apparence, peuvent-ils s'imaginer qu'il y a place pour ce qu'il leur plaît d'appeler le bonheur entre le commencement et la fin d'une chose aussi facile à troubler que la vie?

«En vérité, tous ces braves gens qui, avec les meilleures intentions du monde, suent sang et eau pour ne rien faire, ne feraient-ils pas mieux de demeurer tranquilles en leur peau, comme l'a dit un sage?

«J'ai entendu dire qu'après avoir essayé sans succès des _différentes recettes pour être heureux_, qui étaient depuis longtemps connues et éventées, ils viennent, avec les débris des plus anciennes, d'en fabriquer une toute nouvelle.

«Et d'abord il a été convenu entre eux qu'on ne fait rien et qu'on n'a jamais rien fait que dans un intérêt tout personnel, et qu'en cela on a eu et on a raison.

«Dès lors l'amitié, les bons offices, le dévouement, le sacrifice, la reconnaissance, la vertu, le devoir et tout ce qui s'ensuit, comme la volonté, la liberté et la responsabilité, sont devenus des mots et des choses parfaitement inutiles partout ailleurs que dans le dictionnaire, et même dans le dictionnaire qu'il faudra refaire comme tout le reste et remplir de mots nouveaux qui auront sur ceux qu'ils auront remplacés l'avantage d'exprimer les mêmes idées avec beaucoup moins de clarté, de précision et d'élégance.

«Tout doit se faire pour le plaisir qu'on y trouve, et rien ne se doit faire de ce qu'on ferait sans une joie très-vive.

«Le travail sans fruit, c'est-à-dire le sang et l'eau répandus en vain sur une terre ingrate et pour des ingrats, ce travail-là, au moyen d'un certain mécanisme social, deviendra attrayant, et au besoin on ne manquerait pas de bras qui seraient trop heureux d'avoir à remplir le tonneau des Danaïdes ou à vider passionnellement les écuries d'Augias et autres écuries.

«Mais que dis-je? il n'y aura point de travail sans fruit, point d'effort inutile; aussi chacun deviendra-t-il si riche que ce qui lui manquera, ce sera l'appétit, et encore trouvera-t-on infailliblement le moyen de manger cinq ou six fois plus qu'on ne mange aujourd'hui.

«On restera jusqu'à un certain point libre de se dévouer, mais personne ne vous en saura gré, et il sera dit, par exemple, qu'un tel, en se tuant pour sauver la vie de son ami ou même celle de son ennemi, a cédé à un goût particulier qu'il a satisfait et à un simple mouvement d'égoïsme qu'il ne serait peut-être pas trop bon d'encourager.

«Il avait été écrit quelque part: «Aimez-vous les uns les autres;» ils ont écrit: «Aimez-vous vous-même!»

«Et de cet amour égoïste, et de ce bonheur solitaire, et de cette note unique que vous jouerez, vous unité, et sans vous soucier de l'ensemble, dans le grand concert de la nature, résultera le bonheur commun, l'harmonie universelle.

«Leur recette guérit tout.

«Plus de maladies de l'âme; plus de passions mauvaises, contradictoires, ennemies, plus de guerres non plus (si ce n'est toutefois entre les petits pâtés et les vol-au-vent); adieu enfin le cortége des petites et des grandes misères de la vie.

«On viendra au monde en chantant: _Amis, la matinée est belle_, ou bien: _Ah! quel plaisir d'être phalanstérien!_ et non en criant et en se lamentant comme cela s'est pratiqué à tort jusqu'à présent.

«On vivra sans souffrir, et après une vie heureuse on quittera le bonheur lui-même sans regrets; en un mot, on en viendra à mourir pour son plaisir.

«Sans quoi on ne mourrait plutôt pas.

«Nous allons voir quel peut être le résultat de ce nouveau spécifique.

«Voici là-bas une grande maison qui n'est pas trop belle, et dans laquelle ces nouveaux apôtres du bonheur sur la terre se livrent à leurs jeux innocents.

«Allons-y; peut-être en aurons-nous pour notre argent.»

Sur la porte on lisait:

PHALANSTÈRE

PREMIER CANTON D'ESSAI.--ASSOCIATION DE BAS DEGRÉ (HARMONIE HONGRÉE.)

C'est-à-dire, en langage vulgaire: _Nous sommes ici quatre cents tous heureux_.

Un immense avantage en éducation harmonienne, c'est de neutraliser l'influence des parents, qui ne peut que retarder et pervertir l'enfant[4].

[4] _Association composée_, Fourier. (Textuel.)

Dans une des salles d'entrée nous vîmes d'abord d'excellentes petites mères qui refusaient de couver leurs œufs.

«C'est déjà bien assez, s'écriaient-elles, qu'on soit obligé de les pondre soi-même!»

Après quoi elles s'en allaient modestement chercher et rejoindre dans les jardins, au beau milieu des groupes des choutistes, des ravistes et autres amis des légumes, leurs préférés amovibles ou amoureux.

Ou bien encore, si, tant bien que mal, les pauvres petits étaient éclos:

«Je vous ai pondus, et, qui plus est, je vous ai couvés, disaient-elles à leurs nouveau-nés; que d'autres vous nourrissent. Nous viendrons vous gâter plus tard si nous y pensons.»

Et vous croyez peut-être que les œufs et les petits restaient là?

Pas du tout.

Comme il a été reconnu que dans le système d'association composée les vrais pères et les vraies mères, ceux et celles que donnent la loi de la nature, la logique du cœur et le bon Dieu, ne valent pas le diable, l'association ne manque pas de leur substituer des individus qui, pour n'être que des pères adoptifs, n'en sont évidemment que meilleurs, puisqu'ils n'ont eu aucune raison pour le devenir.

De temps en temps arrivaient à quatre pattes de vieux patriarches et de bonnes mères nourrices qui s'emparaient des orphelins et s'en allaient leur donner gratis la becquée et les préparer à l'harmonie, chacun selon son degré d'âge ou de caractère, dans les salles destinées aux hauts poupons, mi-poupons, bas poupons et autres.