Vie privée et publique des animaux
Part 10
Tithymalia devait bien connaître les secrets de son propre gouvernement, et comme j'avais remarqué le plaisir qu'elle prenait à bavarder, je ne pouvais m'adresser à personne qui me donnât de meilleurs renseignements: le silence avec elle devait être aussi instructif que la parole. Plusieurs Abeilles vinrent m'examiner pour savoir si je ne portais pas sur moi quelque odeur dangereuse. La reine était tellement idolâtrée de ses sujettes, qu'on tremblait à l'idée de sa mort. Quelques instants après, la vieille reine Tithymalia vint se poser sur une fleur de pêcher où j'occupais une branche inférieure, et où, par habitude, elle prit quelque chose.
«Grande reine, lui dis-je, vous voyez un philosophe de l'ordre des Moineaux, voyageant pour comparer les gouvernements divers des animaux afin de trouver le meilleur. Je suis Français et troubadour, car le moineau français pense en chantant. Votre Majesté doit bien connaître les inconvénients de son système.
--Sage Moineau, je m'ennuierais beaucoup si je n'avais pas à pondre deux fois par an; mais j'ai souvent désiré n'être qu'une Ouvrière, mangeant la soupe aux choux des roses, allant et venant de fleur en fleur. Si vous voulez me faire plaisir, ne m'appelez ni majesté ni reine, dites-moi tout simplement princesse.
--Princesse, repris-je, il me semble que la mécanique à laquelle vous donnez le nom de peuple des Abeilles exclut toute liberté, vos Ouvrières font toujours absolument la même chose, et vous vivez, je le vois, d'après les coutumes égyptiennes.
--Cela est vrai, mais l'Ordre est une des plus belles choses. ORDRE PUBLIC, voilà notre devise, et nous la pratiquons; tandis que si les Hommes s'avisent de nous imiter, ils se contentent de graver ces mots en relief sur les boutons de leurs gardes nationaux, et les prennent alors pour prétexte des plus grands désordres. La monarchie, c'est l'ordre, et l'ordre est absolu.
--L'ordre à votre profit, princesse. Il me semble que les Abeilles vous font une jolie liste civile de bouillie perfectionnée, et ne s'occupent que de vous.
--Eh! que voulez-vous? l'État, c'est moi. Sans moi, tout périrait. Partout où chacun discute l'ordre, il fait l'ordre à son image, et comme il y a autant d'ordres que d'opinions, il s'ensuit un constant désordre. Ici, l'on vit heureux parce que l'ordre est le même. Il vaut mieux que ces intelligentes Bêtes aient une reine, que d'en avoir cinq cents comme chez les Fourmis par exemple. Le monde des Abeilles a tant de fois éprouvé le danger des discussions, qu'il ne tente plus l'expérience. Un jour, il y eut une révolte. Les Ouvrières cessèrent de recueillir la propolis, le miel, la cire. A la voix de quelques novatrices, on enfonça les magasins, chacune d'elles devint libre et voulut faire à sa guise. Je sortis, suivie de quelques fidèles de ma garde, de mes accoucheuses et de ma cour, et vins dans cette ruche. Eh bien, la ruche en révolution n'eut plus de bâtiments, plus de réserves. Chacune des citoyennes mangea son miel, et la nation n'exista plus. Quelques fugitifs vinrent chez nous transis de froid, et reconnurent leurs erreurs.
--Il est malheureux, lui dis-je, que le bien ne puisse s'obtenir que par une division cruelle en castes; mon bon sens de Moineau se révolte à cette idée de l'inégalité des conditions.
--Adieu, me dit la reine, que Dieu vous éclaire! De Dieu procède l'instinct, obéissons à Dieu. Si l'égalité pouvait être proclamée, ne serait-ce pas chez les Abeilles, qui sont toutes de même forme et de même grandeur, dont les estomacs ont la même capacité, dont les affections sont réglées par les lois mathématiques les plus rigoureuses? Mais, vous le voyez, ces proportions, ces occupations ne peuvent être maintenues que par le gouvernement d'une reine.
--Et pour qui faites-vous votre miel? pour l'Homme? lui dis-je. Oh! la liberté! Ne travailler que pour soi, s'agiter dans son instinct! ne se dévouer que pour tous, car tous, c'est encore nous-mêmes!
--Il est vrai que je ne suis pas libre, dit la reine, et que je suis plus enchaînée que ne l'est mon peuple. Sortez de mes États, philosophe parisien, vous pourriez séduire quelques têtes faibles.
--Quelques têtes fortes!» dis-je.
Mais elle s'envola. Je me grattai la tête quand la reine fut partie, et j'en fis tomber une Puce d'une espèce particulière.
«O philosophe de Paris, je suis une pauvre Puce venue de bien loin sur le dos d'un Loup, me dit-elle; je viens de t'entendre, et je t'admire. Si tu veux t'instruire, prends par l'Allemagne, traverse la Pologne, et, vers l'Ukraine, tu te convaincras par toi-même de la grandeur et de l'indépendance des Loups dont les principes sont ceux que tu viens de proclamer à la face de cette vieille radoteuse de reine. Le Loup, seigneur Moineau, est l'animal le plus mal jugé qui existe. Les naturalistes ignorent ses belles mœurs républicaines, car il mange les naturalistes assez osés pour venir au milieu d'une Section; mais ils ne pourront pas dévorer un Oiseau. Tu peux sans rien craindre te poser sur la tête du plus fier des Loups, d'un Gracchus, d'un Marius, d'un Régulus lupien, et tu contempleras les plus belles vertus animales pratiquées dans les steppes où se sont établies les républiques des Loups et des Chevaux. Les Chevaux sauvages, autrement dits les Tarpans, c'est Athènes; mais les Loups, c'est Sparte.
--Merci, Puceron! Que vas-tu faire?
--Sauter sur ce Chien de chasse assis au soleil, et d'où je suis sortie.»
Je volai vers l'Allemagne et vers la Pologne dont j'avais tant entendu parler dans la mansarde de mon philosophe, rue de Rivoli.
III
De la République lupienne.
O Moineaux de Paris, Oiseaux du monde, Animaux du globe, et vous, sublimes carcasses antédiluviennes, l'admiration vous saisirait tous, si, comme moi, vous aviez été visiter la noble république lupienne, la seule où l'on dompte la Faim! Voilà qui élève l'âme d'un Animal! Quand j'arrivai dans les magnifiques steppes qui s'étendent de l'Ukraine à la Tartarie, il faisait déjà froid, et je compris que le bonheur donné par la liberté pouvait seul faire habiter un tel pays. J'aperçus un Loup en sentinelle.
«Loup, lui dis-je, j'ai froid et vais mourir: ce serait une perte pour votre gloire, car je suis amené par mon admiration pour votre gouvernement, que je viens étudier pour en propager les principes parmi les Bêtes.
--Mets-toi sur moi, me dit le Loup.
--Mais tu me mangeras, citoyen?
--A quoi cela m'avancerait-il? répondit le Loup. Que je te mange ou ne te mange pas, je n'en aurai pas moins faim. Un Moineau pour un Loup, ce n'est pas même une seule graine de lin pour toi.»
J'eus peur, mais je me risquai, en vrai philosophe. Ce bon Loup me laissa prendre position sur sa queue, et me regarda d'un œil affamé sans me toucher.
«Que faites-vous là? lui dis-je pour renouer la conversation.
--Eh! me dit-il, nous attendons des propriétaires qui sont en visite dans un château voisin, et nous allons, quand ils en sortiront, probablement manger des Chevaux esclaves, de vils cochers, des valets et deux propriétaires russes.
--Ce sera drôle,» lui dis-je.
Ne croyez pas, Animaux, que j'aie voulu bassement flatter ce sauvage républicain qui pouvait ne pas aimer la contradiction: je disais là ma pensée. J'avais entendu tant maudire à Paris, dans les greniers et partout, l'abominable variété d'Hommes appelés _les propriétaires_, que, sans les connaître le moins du monde, je les haïssais beaucoup.
«Vous ne leur mangerez pas le cœur, repris-je en badinant.
--Pourquoi? me dit le citoyen Loup.
--J'ai ouï dire qu'ils n'en avaient point.
--Quel malheur! s'écria le Loup; c'est une perte pour nous, mais ce ne sera pas la seule.
--Comment! fis-je.
--Hélas! me dit le citoyen Loup, beaucoup des nôtres périront à l'attaque; mais la patrie avant tout! Il n'y a que six Hommes, quatre Chevaux et quelques effets potables; ce ne sera pas assez pour notre section des Droits du Loup, qui se compose d'un millier de Loups. Songe, Moineau, que nous n'avons rien pris depuis deux mois.
--Rien? lui dis-je; pas même un prince russe?
--Pas même un Tarpan! Ces gueux de Tarpans nous sentent de deux lieues.
--Eh bien, comment ferez-vous? lui dis-je.
--Les lois de la république ordonnent aux jeunes Loups et aux Loups valides de combattre et de ne pas manger. Je suis jeune, je laisserai passer les femmes, les petits et les anciens...
--Cela est bien beau, lui dis-je.
--Beau! s'écria-t-il; non, c'est tout simple. Nous ne reconnaissons pas d'autre inégalité que celle de l'âge et du sexe. Nous sommes tous égaux.
--Pourquoi?
--Parce que nous sommes tous également forts.
--Cependant vous êtes en sentinelle, monseigneur.
--C'est mon tour de garde, dit le jeune Loup, qui ne se fâcha point d'être monseigneurisé.
--Avez-vous une Charte? lui dis-je.
--Qu'est-ce que c'est que ça? dit le jeune Loup.
--Mais vous êtes de la section des Droits du Loup, vous avez donc des droits?
--Le droit de faire ce que nous voulons. Nous nous rassemblons dès qu'il y a péril pour tous les Loups; mais le chef que nous nous donnons redevient simple Loup après l'affaire. Il ne lui passerait jamais par la tête qu'il vaut mieux que le Loup qui a fait ses dernières dents le matin. Tous les Loups sont frères!
--Dans quelles circonstances vous rassemblez-vous?
--Quand il y a disette et pour chasser dans l'intérêt commun. On chasse par sections. Dans les jours de grande famine, on partage, et les parts se font strictement. Mais sais-tu, moutard de Moineau, que dans les circonstances les plus horribles, quand, par dix pieds de neige sur les steppes, par la clôture de toutes les maisons, quand il n'y a rien à croquer pendant des trois mois, on se serre le ventre, on se tient chaud les uns contre les autres! Oui, depuis que la république des Loups est constituée, jamais il n'est arrivé qu'un coup de dent ait été donné par un Loup sur un autre. Ce serait un crime de lèse-majesté: un Loup est un souverain. Aussi le proverbe, _les Loups ne se mangent point_, est-il universel et fait-il rougir les Hommes.
--Hé! lui dis-je pour l'égayer, les Hommes disent que les souverains sont des Loups. Mais alors il ne saurait y avoir de punitions?
--Si un Loup a commis une faute dans l'exercice de ses fonctions, s'il n'a pas arrêté le gibier, s'il a manqué à flairer, à prévenir, il est battu; mais il n'en est pas moins considéré parmi les siens. Tout le monde peut faillir. Expier sa faute, n'est-ce pas obéir aux lois de la république? Hors le cas de chasse pour raison de faim publique, chacun est libre comme l'air, et d'autant plus fort qu'il peut compter sur tous au besoin.
--Voilà qui est beau! m'écriai-je. Vivre seul et dans tous! vous avez résolu le plus grand problème. J'ai bien peur, pensai-je, que les Moineaux de Paris n'aient pas assez de simplicité pour adopter un pareil système.
--Hourrah!» cria mon ami le Loup.
Je volai à dix pieds au-dessus de lui. Tout à coup mille à douze cents Loups, d'un poil superbe et d'une incroyable agilité, arrivèrent aussi rapidement que s'ils eussent été des Oiseaux. Je vis de loin venir deux kitbikts attelés de deux Chevaux chacun; mais malgré la rapidité de leur course, en dépit des coups de sabre distribués aux Loups par les maîtres et par les valets, les Loups se firent écraser sous les roues avec une sublime abnégation de leur poil qui me parut le comble du stoïcisme républicain. Ils firent trébucher les Chevaux, et dès que ces Chevaux purent être mordus, ils furent morts! Si la meute perdit une centaine de Loups, il y eut une belle curée. Mon Loup, comme sentinelle, eut le droit de manger le cuir des tabliers. De vaillants Loups, n'ayant rien, mangeaient les habits et les boutons. Il ne resta que six crânes qui se trouvèrent trop durs, et que les Loups ne pouvaient ni casser ni mordre. On respecta les cadavres des Loups morts dans l'action: ce fut l'objet d'une spéculation excessivement habile. Des Loups affamés se couchèrent sous les cadavres. Des Oiseaux de proie vinrent se poser dessus, il y en eut de pris et de dévorés.
Émerveillé de cette liberté absolue qui existe sans aucun danger, je me mis à rechercher les causes de cette admirable égalité. L'égalité des droits vient évidemment de l'égalité des moyens. Les Loups sont tous égaux, parce qu'ils sont tous également forts, comme me l'avait fait pressentir mon interlocuteur. Le mode à suivre, pour arriver à l'égalité absolue de tous les citoyens, est de leur donner à tous, par l'éducation, comme font les Loups, les mêmes facultés. Dans les violents exercices auxquels s'adonnent ces républicains, tout être chétif succombe: il faut que le Louveteau sache souffrir et combattre, ils ont donc tous le même courage. On ne s'ennoblit point dans une position supérieure à celle d'autrui, on s'y dégrade dans la mollesse et le rien-faire. Les Loups n'ont rien et ont tout. Mais cet admirable résultat vient des mœurs. Quelle entreprise, que de réformer les mœurs d'un pays gâté par les jouissances! Je devinai pourquoi et comment il y avait à Paris des Moineaux qui mangeaient des vers, des graines, qui habitaient des oasis, et comment il y avait de pauvres Moineaux forcés de picorer par les rues. Par quels moyens convaincre les Moineaux heureux de se faire les égaux des Moineaux malheureux? Quel nouveau fanatisme inventer?
Les Loups s'obéissent tout aussi durement à eux-mêmes que les Abeilles obéissaient à leur reine, et les Fourmis à leurs lois. La liberté rend esclave du devoir, les Fourmis sont esclaves de leurs mœurs, et les Abeilles de leur reine. Ma foi! s'il faut être esclave de quelque chose, il vaut mieux n'obéir qu'à la raison publique, et je suis pour les Loups. Évidemment, Lycurgue avait étudié leurs mœurs, comme son nom l'indique. L'union fait la force, là est la grande charte des Loups, qui peuvent, seuls entre les Animaux, attaquer et dévorer les Hommes, les Lions, et qui règnent par leur admirable égalité. Maintenant, je comprends la Louve mère de Rome!
Après avoir profondément médité sur ces questions, je me promis, en revenant, de les dégosiller à mon grand écrivain. Je me promettais aussi de lui adresser quelques questions sur toutes ces choses. Avouons-le à ma honte ou à ma gloire! à mesure que je me rapprochais de Paris, l'admiration que m'avait inspirée cette race sauvage de héros lupiens se dissipait en présence des mœurs sociales, en pensant aux merveilles de l'esprit cultivé, en me souvenant des grandeurs où conduit cette tendance idéaliste qui distingue le Moineau français. La fière république des Loups ne me satisfaisait plus entièrement. N'est-ce pas, après tout, une triste condition, que de vivre uniquement de rapines? Si l'égalité entre Loups est une des plus sublimes conquêtes de l'esprit animal, la guerre du Loup à l'Homme, à l'Oiseau de proie, au Cheval et à l'Esclave, n'en reste pas moins en principe une abominable violation du droit des Bêtes.
«Les rudes vertus d'une république ainsi faite, me disais-je, ne subsistent donc que par la guerre? Sera-ce le meilleur gouvernement possible, celui qui ne vivra qu'à la condition de lutter, de souffrir, d'immoler sans cesse et les autres et soi-même? Entre mourir de faim en ne faisant aucune œuvre durable, ou mourir de faim en coopérant, comme le Moineau de Paris, à une histoire perpétuelle, à la trame continue d'une étoffe brodée de fleurs, de monuments et de rébus, quel Animal ne choisirait le _tout_ au _rien_, le _plein_ au _vide_, l'_œuvre_ au _néant_? Nous sommes tous ici-bas pour faire quelque chose!» Je me rappelai les Polypes de la mer des Indes, qui, fragment de matière mobile, réunion de quelques monades sans cœur, sans idée, uniquement douées de mouvement, s'occupent à faire des îles sans savoir ce qu'ils font. Je tombai donc dans d'horribles doutes sur la nature des gouvernements. Je vis que beaucoup apprendre, c'est amasser des doutes. Enfin, je trouvai ces Loups socialistes décidément trop carnassiers pour le temps où nous vivons. Peut-être pourrait-on leur enseigner à manger du pain, mais il faudrait alors que les Hommes consentissent à leur en donner.
Je devisais ainsi à tire-d'aile, arrangeant l'avenir à vol d'Oiseau, comme s'il ne dépendait pas des Hommes d'abattre les forêts et d'inventer les fusils, car je faillis être atteint par une de ces machines inexplicables! J'arrivai fatigué. Hélas! la mansarde est vide: mon philosophe est en prison pour avoir entretenu les riches des misères du peuple. Pauvres riches, quels torts vous font vos défenseurs! J'allai voir mon ami dans sa prison, il me reconnut.
«D'où viens-tu, cher petit compagnon? s'écria-t-il. Si tu as vu beaucoup de pays, tu as dû voir beaucoup de souffrances qui ne cesseront que par la promulgation du code de la Fraternité.»
GEORGE SAND.
VIE
ET
OPINIONS PHILOSOPHIQUES
D'UN PINGOUIN
Faut-il chercher le bonheur? demandai-je au Lièvre.--Cherchez-le, me répondit-il, mais en tremblant.
--L'OISEAU ANONYME.--
I
Si je n'étais pas né en plein midi, sous les rayons d'un soleil brûlant dont les ardeurs me firent éclore, et qui, par conséquent, fut bien autant mon père que le brave Pingouin qui avait abandonné dans le sable l'œuf (très-dur) que j'eus à percer en venant au monde... et si d'ailleurs j'étais d'humeur à faire, en si grave matière, une mauvaise plaisanterie, je dirais que je suis né sous une mauvaise étoile.
Mais étant né, comme je viens de le dire, en plein soleil, c'est-à-dire en l'absence de toute étoile, bonne ou mauvaise, je me contenterai d'avancer que je suis né dans un mauvais jour, et je le prouverai.
Quand je fus venu à bout de sortir de la coquille où j'étais emprisonné depuis longtemps, et fort à l'étroit, je vous assure, je restai pendant plus d'une heure comme abasourdi de ce qui venait de m'arriver.
Je dois l'avouer, la naissance a quelque chose de si imprévu et de si nouveau, qu'eût-on cent fois plus de présence d'esprit qu'on n'a l'habitude d'en avoir dans ces sortes de circonstances, on garderait encore de ce moment un souvenir extrêmement confus.
«Ma foi, me dis-je aussitôt que j'eus, non pas repris, mais pris mes sens, qui m'eût dit, il n'y a pas un quart d'heure, quand j'étais accroupi dans cette abominable coquille où tout mouvement m'était interdit, qui m'eût dit qu'après avoir été trop gros pour mon œuf, j'en viendrais à avoir trop de place quelque part?»
Je me confesse pour être franc. Je dirai donc que je fus étonné plutôt que ravi du spectacle qui s'offrit à ma vue, quand j'ouvris les yeux pour la première fois; et que je crus un instant, en voyant la voûte céleste s'arrondir tout autour de moi, que je n'avais fait que passer d'un œuf infiniment petit dans un œuf infiniment grand. J'avouerai aussi que je fus loin d'être enchanté de me voir au monde, bien qu'en cet instant ma première idée fût que tout ce que je voyais devait m'appartenir, et que la terre n'avait sans doute jamais eu d'autre emploi que celui de me porter, moi et mon œuf. Pardonnez cet orgueil à un pauvre Pingouin, qui depuis n'a eu que trop à en rabattre.
Lorsque j'eus deviné à quoi pouvaient me servir les yeux que j'avais, c'est-à-dire quand j'eus regardé avec soin ce qui m'entourait, je découvris que j'étais dans ce que je sus plus tard être le creux d'un rocher, pas bien loin de ce que je sus plus tard être la mer, et, du reste, aussi seul que possible.
Ainsi, des rochers et la mer, des pierres et de l'eau, un horizon sans bornes, l'immensité enfin, et moi au milieu comme un atome, voilà ce que je vis d'abord.
Ce qui me frappa davantage, ce fut que cela était en vérité bien grand, et je me demandai aussitôt: «Pourquoi l'univers est-il si grand?»
II
Cette question, la première que je m'adressai, combien de fois me la suis-je adressée depuis, et combien de fois me l'adresserai-je encore?
Et, en effet, à quoi sert donc que le monde soit si grand?
Est-ce qu'un petit monde, tout petit, dans lequel il n'y aurait de place que pour des amis, que pour ceux qui s'aiment, ne vaudrait pas cent fois mieux que ce grand monde, que ce grand gouffre dans lequel tout se perd, dans lequel tout se confond, où il y a de l'espace, non-seulement pour des créatures qui se détestent, mais encore pour des peuples entiers qui se volent, qui se frappent, qui se tuent, qui se mangent; pour des espèces ennemies, et l'une sur l'autre acharnées; pour des appétits contraires; pour des passions incompatibles enfin, et, qui pis est, pour des Animaux qui doivent, après avoir respiré le même air, vu la même lune, et le même soleil, et les mêmes astres, mourir sottement, après s'être, par-dessus le marché, ignorés toute leur vie?
Je vous le demande à vous tous, Pingouins qui me lisez, Pingouins mes bons amis, est-ce qu'une petite terre par exemple, une terre sur laquelle il n'y aurait qu'une petite montagne, pas bien haute, qu'un petit bois planté d'arbres très en vie, chargés de feuilles, et poussant à merveille, et se couvrant à plaisir de ces belles fleurs et de ces beaux fruits qui font la gloire et la joie des branches qui les portent, et dans ce petit bois une ou deux douzaines de nids charmants, bien habités par de bons et joyeux Oiseaux élégamment vêtus, riches en santé, en couleurs, en beauté, en grâces, en tout enfin, et non pas de pauvres diables de Pingouins comme vous et moi; est-ce que dans chacun de ces nids un cœur ou plusieurs cœurs ne faisant qu'un, et tout au fond quelques œufs chaudement et tendrement couvés, je vous le demande, est-ce qu'une petite terre ainsi faite ne ferait pas votre affaire, et l'affaire de tout le monde?
Qui donc réclamerait, je vous prie, contre cette douce petite terre, contre ce petit bois, contre ces beaux arbres, contre ces rares oiseaux s'aimant tous, se chérissant tous, tous amis, qui donc?
Certes, ce ne serait pas moi, qui écris ces lignes, et si ce devait être vous qui les lisez, je vous dirais, quoi qu'il pût m'en coûter: «Allez au diable; vous m'avez trompé, vous n'êtes pas même un Pingouin, fermez ce livre et brouillons-nous.»
Mais pardon, ami lecteur, pardon; l'habitude d'être seul m'a rendu maussade, grossier même, et je m'oublie, et j'oublie qu'on n'a pas le droit de s'oublier quand on est face à face avec vous, puissant lecteur!
III
Je dois dire que, comme je ne savais pas alors grand'chose, pas même compter jusqu'à deux, je ne m'étonnais pas d'être seul, tant je croyais peu qu'il fût possible de ne l'être pas!
Je ne me permis donc aucune lamentation sur les malheurs de la solitude qui était mon partage.
L'occasion était bonne pourtant; un peu plus tard, je ne l'aurais pas laissée échapper.
Cela semble si bon de se plaindre, que j'ai cru quelquefois que c'était là tout le bonheur.
Je n'existais pas depuis une heure, que j'avais déjà connu le froid et le chaud, la vie tout entière; le soleil avait disparu tout d'un coup, et, de brûlant qu'il était, mon rocher était devenu aussi froid que s'il se fût changé subitement en une montagne de glace.
N'ayant rien de mieux à faire, j'entrepris alors de remuer.
Je sentais à mes épaules et sous mon corps quelque chose que je supposais n'être pas là pour rien. J'agitai comme je le pus ces espèces de petits bras, ces espèces de petites ailes, ces quasi-jambes que venait de me donner la nature (laquelle vit depuis trop longtemps, selon moi, sur sa bonne réputation de tendre mère, aimant également tous ses enfants), et je fis si bien qu'après de longs efforts je réussis enfin... à rouler du haut de mon rocher.
C'est ainsi que je fis mon premier pas dans la vie, lequel fut une chute, comme on voit.
On dit qu'il n'y a que le premier pas qui coûte: que ne dit-on vrai!
J'arrivai à terre plus mort que vif, et tout meurtri.
Comme un vrai enfant que j'étais, je frappai de mon pauvre bec le sol insensible contre lequel je m'étais blessé, et me blessai davantage, ce qui me donna à penser.
«Évidemment, me dis-je, il faut se défier de son premier mouvement, et avant d'agir réfléchir.»