Part 9
Depuis longtemps en Russie, les vieux croyants, qu'on nommait les _sectateurs_, pratiquaient opiniâtrément, malgré les persécutions, la non-obéissance à l'État et refusaient de reconnaître la légitimité du pouvoir[268]. Après les désastres de la guerre russo-japonaise, cet état d'esprit n'eut pas de peine à se propager dans le peuple des campagnes. Les refus de service militaire se multiplièrent; et plus ils furent cruellement réprimés, plus la révolte grossit au fond des coeurs.--D'autre part, des provinces, des races entières, sans connaître Tolstoï, avaient donné l'exemple du refus absolu et passif d'obéissance à l'État: les Doukhobors du Caucase, dès 1898, les Géorgiens de la Gourie, vers 1905. Tolstoï agit beaucoup moins sur ces mouvements qu'ils n'agirent sur lui; et l'intérêt de ses écrits est justement qu'en dépit de ce qu'ont prétendu les écrivains du parti de la révolution, comme Gorki[269], il fut la voix du vieux peuple russe.
L'attitude qu'il garda, vis-à-vis des hommes qui mettaient en pratique, au péril de leur vie, les principes qu'il professait[270], fut très modeste et très digne. Pas plus avec les Doukhobors et les Gouriens qu'avec les soldats réfractaires, il ne se pose en maître qui enseigne.
_Celui qui ne supporte aucune épreuve ne peut rien apprendre à celui qui en supporte[271]._
Il implore «le pardon de tous ceux que ses paroles et ses écrits ont pu conduire aux souffrances[272]». Jamais il n'engage personne à refuser le service militaire. C'est à chacun de se décider soi-même. S'il a affaire à quelqu'un qui hésite, «il lui conseille toujours d'entrer au service et de ne pas refuser l'obéissance, tant que ce ne lui sera pas moralement impossible». Car, si l'on hésite, c'est que l'on n'est pas mûr; et «mieux vaut qu'il y ait un soldat de plus qu'un hypocrite ou un renégat, ce qui est le cas avec ceux qui entreprennent des oeuvres au-dessus de leurs forces[273]». Il se défie de la résolution du réfractaire Gontcharenko. Il craint «que ce jeune homme n'ait été entraîné par l'amour-propre et par la gloriole, non par l'amour de Dieu[274]». Aux Doukhobors, il écrit de ne pas persister dans leur refus d'obéissance, par orgueil et par respect humain, mais, «s'ils en sont capables, de délivrer des souffrances leurs faibles femmes et leurs enfants. Personne ne les condamnera pour cela». Ils ne doivent s'obstiner «que si l'esprit du Christ est ancré en eux, parce qu'alors ils seront heureux de souffrir[275]». En tout cas, il prie ceux qui se font persécuter «de ne rompre, à aucun prix, leurs rapports affectueux avec ceux qui les persécutent[276]». Il faut aimer Hérode, comme il l'écrit, dans une belle lettre à un ami:
_Vous dites: «On ne peut aimer Hérode».--Je l'ignore, mais je sens, et vous aussi, qu'il faut l'aimer. Je sais, et vous aussi, que si je ne l'aime pas, je souffre, qu'il n'y a pas en moi la vie[277]._
Divine pureté, ardeur inlassable de cet amour, qui finit par ne plus se contenter des paroles mêmes de l'Évangile: «_Aime ton prochain comme toi-même_», parce qu'il y trouve encore un relent d'égoïsme[278]!
Amour trop vaste, au gré de certains, et si dégagé de tout égoïsme humain qu'il se dilue dans le vide!--Et pourtant, qui plus que Tolstoï se défie de «_l'amour abstrait_»?
_Le plus grand péché d'aujourd'hui: l'amour abstrait des hommes, l'amour impersonnel pour ceux qui sont quelque part, au loin.... Aimer les hommes qu'on ne connaît pas, qu'on ne rencontrera jamais, c'est si facile! On n'a besoin de rien sacrifier. Et en même temps, on est si content de soi! La conscience est bernée.--Non. Il faut aimer le prochain,--celui avec qui l'on vit, et qui vous gêne[279]._
Je lis dans la plupart des études sur Tolstoï que sa philosophie et sa foi ne sont pas originales. Il est vrai: la beauté de ces pensées est trop éternelle pour qu'elle paraisse jamais une nouveauté à la mode.... D'autres relèvent leur caractère utopique. Il est encore vrai: elles sont utopiques, comme l'Évangile. Un prophète est un utopiste; il vit dès ici-bas de la vie éternelle; et que cette apparition nous ait été accordée, que nous ayons vu parmi nous le dernier des prophètes, que le plus grand de nos artistes ait cette auréole au front,--c'est là, me semble-t-il, un fait plus original et d'importance plus grande pour le monde qu'une religion de plus, ou une philosophie nouvelle. Aveugles, ceux qui ne voient pas le miracle de cette grande âme, incarnation de l'amour fraternel dans un siècle ensanglanté par la haine!
Sa figure avait pris les traits définitifs, sous lesquels elle restera dans la mémoire des hommes: le large front que traverse l'arc d'une double ride, les broussailles blanches des sourcils, la barbe de patriarche, qui rappelle le Moïse de Dijon. Le vieux visage s'était adouci, attendri; il portait la marque de la maladie, du chagrin, de l'affectueuse bonté. Comme il avait changé, depuis la brutalité presque animale des vingt ans et la raideur empesée du soldat de Sébastopol! Mais les yeux clairs ont toujours leur fixité profonde, cette loyauté de regard, qui ne cache rien de soi, et à qui rien n'est caché.
* * * * *
Neuf ans avant sa mort, dans la réponse au Saint-Synode (17 avril 1901), Tolstoï disait:
_Je dois à ma foi de vivre dans la paix et la joie, et de pouvoir aussi, dans la paix et la joie, m'acheminer vers la mort._
Je songe, en l'entendant, à la parole antique: «_que l'on ne doit appeler heureux aucun homme avant qu'il soit mort_».
Cette paix et cette joie, qu'alors il se vantait d'avoir, lui sont-elles restées fidèles?
Les espérances de la «grande Révolution» de 1905 s'étaient évanouies. Des ténèbres amoncelées, la lumière attendue n'était point sortie. Aux convulsions révolutionnaires succédait l'épuisement. A l'ancienne injustice rien n'avait changé, sinon que la misère avait encore grossi. Déjà en 1906, Tolstoï a perdu un peu confiance dans la vocation historique du peuple slave de Russie; et sa foi obstinée cherche, au loin, d'autres peuples qu'il puisse investir de cette mission. Il pense au «grand et sage peuple chinois». Il croit «que les peuples d'Orient sont appelés à retrouver cette liberté, que les peuples d'Occident ont perdue presque sans retour», et que la Chine, à la tête des Asiatiques, accomplira la transformation de l'humanité dans la voie du _Tao_, de la Loi éternelle[280].
Espoir vite déçu: la Chine de Lao-Tse et de Confucius renie sa sagesse passée, comme déjà l'avait fait le Japon avant elle, pour imiter l'Europe[281]. Les Doukhobors persécutés ont émigré au Canada; et là, ils ont aussitôt, au scandale de Tolstoï, restauré la propriété[282]. Les Gouriens, à peine délivrés du joug de l'État, se sont mis à assommer ceux qui ne pensaient pas comme eux; et les troupes russes, appelées, ont tout fait rentrer dans l'ordre. Il n'est pas jusqu'aux Juifs,--eux, «dont la patrie jusqu'alors, la plus belle que pût désirer un homme, était le Livre[283]»,--qui ne tombent dans la maladie du Sionisme, ce mouvement faussement national, «qui est la chair de la chair de l'européanisme contemporain, son enfant rachitique[284]».
Tolstoï est triste, mais il n'est pas découragé. Il fait crédit à Dieu, il croit en l'avenir[285]:
_Ce serait parfait, si on pouvait faire pousser une forêt, en un clin d'oeil. Malheureusement, c'est impossible, il faut attendre que la semence germe, fasse venir des pousses, puis des feuilles, puis la tige qui se transforme enfin en arbre[286]._
Mais il faut beaucoup d'arbres pour faire une forêt; et Tolstoï est seul. Glorieux, mais seul. On lui écrit, du monde entier: des pays mahométans, de la Chine, du Japon, où l'on traduit _Résurrection_, et où se répandent ses idées sur «la restitution de la terre au peuple[287]». Les journaux américains l'interviewent; des Français le consultent sur l'art, ou sur la séparation des Églises et de l'État[288]. Mais il n'a pas trois cents disciples, et il en convient. D'ailleurs, il ne s'est pas soucié d'en faire. Il repousse les tentatives de ses amis pour former des groupes de Tolstoïens:
_Il ne faut pas aller à la rencontre l'un de l'autre, mais aller tous à Dieu.... Vous dites: «Ensemble, c'est plus facile...»--Quoi?--Labourer, faucher, oui. Mais s'approcher de Dieu, on ne le peut qu'isolément... Je me représente le monde comme un énorme temple dans lequel la lumière tombe d'en haut et juste au milieu. Pour se réunir, tous doivent aller à la lumière. Là, nous tous, venus de divers côtés, nous nous trouverons ensemble avec des hommes que nous n'attendions pas: en cela est la joie[289]._
Combien se sont-ils trouvés ensemble sous le rayon qui tombe de la coupole?--Qu'importe! Il suffit d'un seul, avec Dieu.
_De même qu'une matière en combustion peut seule communiquer le feu à d'autres matières, seules la vraie foi et la vraie vie d'un homme peuvent se communiquer à d'autres hommes et répandre la vérité[290]._
Peut-être; mais jusqu'à quel point cette foi isolée a-t-elle pu assurer le bonheur à Tolstoï?--Qu'il est loin, à ses derniers jours, de la sérénité volontaire d'un Goethe! On dirait qu'il la fuit, qu'elle lui est antipathique.
_Il faut remercier Dieu d'être mécontent de soi. Puisse-t-on l'être toujours! Le désaccord de la vie avec ce qu'elle devrait être est précisément le signe de la vie, le mouvement ascendant du plus petit au plus grand, du pire au mieux. Et ce désaccord est la condition du bien. C'est un mal, quand l'homme est tranquille et satisfait de soi-même[291]._
Et il imagine ce sujet de roman, qui montre curieusement que l'inquiétude persistante d'un Levine ou d'un Pierre Besoukhov n'était pas morte en lui.
_Je me représente souvent un homme élevé dans les cercles révolutionnaires, et d'abord révolutionnaire, puis populiste, socialiste, orthodoxe, moine au Mont Athos, ensuite athée, bon père de famille, et enfin Doukhobor. Il commence tout, sans cesse abandonne tout: les hommes se moquent de lui, il n'a rien fait, et meurt oublié, dans un hospice. En mourant, il pense qu'il a gâché sa vie. Et cependant, c'est un saint[292]._
Avait-il donc des doutes encore, lui, si plein de sa foi?--Qui sait? Chez un homme resté robuste, de corps et d'esprit, jusque dans sa vieillesse, la vie ne pouvait s'arrêter à un point de la pensée. Il fallait qu'elle marchât.
_Le mouvement, c'est la vie[293]._
Bien des choses avaient dû changer en lui, au cours des dernières années. Son opinion à l'égard des révolutionnaires n'avait-elle pas été modifiée? Qui peut même dire si sa foi en la non-résistance au mal n'avait pas été un peu ébranlée?--Déjà, dans _Résurrection_, les relations de Nekhludov avec les condamnés politiques changent complètement ses idées sur le parti révolutionnaire russe.
_Jusque-là, il avait de l'aversion pour leur cruauté, leur dissimulation criminelle, leurs attentats, leur suffisance, leur contentement de soi, leur insupportable vanité. Mais quand il les voit de plus près, quand il voit comme ils étaient traités par l'autorité, il comprend qu'ils ne pouvaient être autres._
Et il admire leur haute idée du devoir, qui implique le sacrifice total.
Mais depuis 1900, la vague révolutionnaire s'était étendue; partie des intellectuels, elle avait gagné le peuple, elle remuait obscurément des milliers de misérables. L'avant-garde de leur armée menaçante défilait sous la fenêtre de Tolstoï, à Iasnaïa-Poliana. Trois récits, publiés par le _Mercure de France_[294], et qui comptent parmi les dernières pages écrites par Tolstoï, font entrevoir la douleur et le trouble que ce spectacle jetait dans son esprit. Où était-il le temps où, dans la campagne de Toula, passaient les pèlerins, simples d'esprit et pieux? Maintenant, c'est une invasion d'affamés errants. Il en vient, chaque jour. Tolstoï, qui cause avec eux, est frappé de la haine qui les anime; ils ne voient plus, comme autrefois, dans les riches, «des gens qui font le salut de leur âme en distribuant l'aumône, mais des bandits, des brigands, qui boivent le sang du peuple travailleur». Beaucoup sont des gens instruits, ruinés, à deux doigts du désespoir qui rend l'homme capable de tout.
_Ce n'est pas dans les déserts et dans les forêts, mais dans les bouges des villes et sur les grandes routes que sont élevés les barbares qui feront de la civilisation moderne ce que les Huns et les Vandales ont fait de l'ancienne._
Ainsi disait Henry George. Et Tolstoï ajoute:
_Les Vandales sont déjà prêts en Russie, et ils seront particulièrement terribles parmi notre peuple profondément religieux, parce que nous ne connaissons pas ces freins: les convenances et l'opinion publique, qui sont si développées chez les peuples européens._
Tolstoï recevait souvent des lettres de ces révoltés, protestant contre ses doctrines de la non-résistance et disant qu'à tout le mal que les gouvernants et les riches faisaient au peuple, on ne pouvait que répondre: «Vengeance! Vengeance! Vengeance!»--Tolstoï les condamne-t-il encore? On ne sait. Mais quand il voit, quelques jours après, saisir dans son village, chez les pauvres qui pleurent, leur samovar et leurs brebis, devant les autorités indifférentes, il a beau faire, lui aussi, il crie vengeance contre les bourreaux, contre «ces ministres et leurs acolytes, qui sont occupés au commerce de l'eau-de-vie, ou à apprendre aux hommes le meurtre, ou à prononcer les condamnations à la déportation, à la prison, au bagne ou à la pendaison,--ces gens, tous parfaitement convaincus que les samovars, les brebis, les veaux, la toile, qu'on enlève aux miséreux, trouvent leur meilleur placement dans la distillation de l'eau-de-vie qui empoisonne le peuple, dans la fabrication des armes meurtrières, dans la construction des prisons, des bagnes, et surtout dans la distribution des appointements à leurs aides et à eux.»
Il est triste, quand on a vécu, toute sa vie, dans l'attente et l'annonce du règne de l'amour, de devoir fermer les yeux, parmi ces visions menaçantes, et de s'en sentir troublé.--Il l'est encore davantage, quand on a la conscience véridique d'un Tolstoï, de se dire qu'on n'a pas mis d'accord tout à fait sa vie avec ses principes.
* * * * *
Ici, nous touchons au point le plus douloureux de ses dernières années,--faut-il dire, de ses trente dernières années?--et il ne nous est permis que de l'effleurer d'une main pieuse et craintive: car cette douleur, dont Tolstoï s'efforça de garder le secret, n'appartient pas seulement à celui qui est mort, mais à d'autres qui vivent, qu'il aima, et qui l'aiment.
Il n'était pas arrivé à communiquer sa foi à ceux qui lui étaient les plus chers, à sa femme, à ses enfants. On a vu que la fidèle compagne, qui partageait vaillamment sa vie et ses travaux artistiques, souffrait de ce qu'il avait renié sa foi dans l'art pour une autre foi morale, qu'elle ne comprenait pas. Tolstoï ne souffrait pas moins de se voir incompris de sa meilleure amie.
_Je sens par tout mon être_, écrivait-il à Ténéromo, _la vérité de ces paroles: que le mari et la femme ne sont pas des êtres distincts, mais ne font qu'un... Je voudrais ardemment pouvoir transmettre à ma femme une partie de cette conscience religieuse, qui me donne la possibilité de m'élever parfois au-dessus des douleurs de la vie. J'espère quelle lui sera transmise, non par moi, sans doute, mais par Dieu, bien que cette conscience ne soit guère accessible aux femmes[295]._
Il ne semble pas que ce voeu ait été exaucé. La comtesse Tolstoï admirait et aimait la pureté de coeur, l'héroïsme candide, la bonté de la grande âme «qui ne faisait qu'une» avec elle; elle apercevait qu'«il marchait devant la foule et montrait le chemin que doivent suivre les hommes[296]»; quand le Saint-Synode l'excommuniait, elle prenait bravement sa défense et réclamait sa part du danger qui le menaçait. Mais elle ne pouvait faire qu'elle crût ce qu'elle ne croyait pas; et Tolstoï était trop sincère pour l'obliger à feindre,--lui qui haïssait la feintise de la foi et de l'amour, plus que la négation de la foi et de l'amour[297]. Comment donc eût-il pu l'obliger, ne croyant pas, à modifier sa vie, à sacrifier sa fortune et celle de ses enfants?
Avec ses enfants, le désaccord était plus grand encore. M. A. Leroy-Beaulieu, qui vit Tolstoï dans sa famille, à Iasnaïa Poliana, dit qu'«à table, lorsque le père parlait, les fils dissimulaient mal leur ennui et leur incrédulité[298]». Sa foi n'avait effleuré que ses trois filles, dont l'une, sa préférée Marie, était morte[299]. Il était moralement isolé parmi les siens. «Il n'avait guère que sa dernière fille et son médecin[300]» pour le comprendre.
Il souffrait de cet éloignement de pensée, il souffrait des relations mondaines qu'on lui imposait, de ces hôtes fatigants, venus du monde entier, de ces visites d'Américains et de snobs, qui l'excédaient; il souffrait du «luxe» où sa vie de famille le contraignait à vivre. Modeste luxe, si l'on en croit les récits de ceux qui l'ont vu dans sa simple maison, d'un ameublement presque austère, dans sa petite chambre, avec un lit de fer, de pauvres chaises et des murailles nues! Mais ce confort lui pesait: c'était un remords perpétuel. Dans le second des récits publiés par le _Mercure de France_, il oppose amèrement au spectacle de la misère environnante celui du luxe de sa propre maison.
_Mon activité_, écrivait-il déjà en 1903, _quelque utile qu'elle puisse paraître à certains hommes, perd la plus grande partie de son importance, parce que ma vie n'est pas entièrement d'accord avec ce que je professe_[301].
Que n'a-t-il donc réalisé cet accord! S'il ne pouvait obliger les siens à se séparer du monde, que ne s'est-il séparé d'eux et de leur vie,--évitant ainsi les sarcasmes et le reproche d'hypocrisie, que lui ont jetés ses ennemis, trop heureux de son exemple et s'en autorisant pour nier sa doctrine!
Il y avait pensé. Depuis longtemps, sa résolution était prise. On a retrouvé et publié[302] une admirable lettre que, le 8 juin 1897, il écrivait à sa femme. Il faut la reproduire presque en entier. Rien ne livre mieux le secret de cette âme aimante et douloureuse:
_Depuis longtemps, chère Sophie, je souffre du désaccord de ma vie avec mes croyances. Je ne puis vous forcer à changer ni votre vie ni vos habitudes. Je n'ai pas pu davantage vous quitter jusqu'à présent, car je pensais que, par mon éloignement, je priverais les enfants, encore très jeunes, de cette petite influence que je pourrais avoir sur eux, et que je vous ferais à tous beaucoup de peine. Mais je ne puis continuer à vivre comme j'ai vécu pendant ces seize dernières années[303], tantôt luttant contre vous et vous irritant, tantôt succombant moi-même aux influences et aux séductions auxquelles je suis habitué et qui m'entourent. J'ai résolu de faire maintenant ce que je voulais faire depuis longtemps: m'en aller.... De même que les Hindous, arrivés à la soixantaine, s'en vont dans la forêt, de même que chaque homme vieux et religieux désire consacrer les dernières années de sa vie à Dieu et non aux plaisanteries, aux calembours, aux potins, au lawn-tennis, de même moi, parvenu à ma soixante-dixième année, je désire de toutes les forces de mon âme le calme, la solitude, et, sinon un accord complet, du moins pas ce désaccord criant entre toute ma vie et ma conscience. Si je m'en étais allé ouvertement, c'eût été des supplications, des discussions, j'eusse faibli, et peut-être n'aurais-je pas mis à exécution ma décision, tandis quelle doit être exécutée. Je vous prie donc de me pardonner, si mon acte vous attriste. Et principalement toi, Sophie, laisse-moi partir, ne me cherche pas, ne m'en veuille point et ne me blâme pas. Le fait que je t'ai quittée ne prouve pas que j'aie des griefs contre toi.... Je sais que_ tu ne pouvais pas, tu ne pouvais pas _voir et penser comme moi; c'est pourquoi tu n'as pas pu changer ta vie et faire un sacrifice à ce que tu ne reconnais pas. Aussi, je ne te blâme point; au contraire, je me souviens avec amour et reconnaissance des trente-cinq longues années de notre vie commune, et surtout de la première moitié de ce temps, quand, avec le courage et le dévouement de ta nature maternelle, tu supportais vaillamment ce que tu regardais comme ta mission. Tu as donné à moi et au monde ce que tu pouvais donner. Tu as donné beaucoup d'amour maternel et fait de grands sacrifices.... Mais, dans la dernière période de notre vie, dans les quinze dernières années, nos routes se sont séparées. Je ne puis croire que ce soit moi le coupable; je sais que si j'ai changé, ce n'est ni pour mon plaisir, ni pour le monde, mais parce que je ne pouvais faire autrement. Je ne peux pas t'accuser de ne m'avoir point suivi, et je te remercie, et je me rappellerai toujours avec amour ce que tu m'as donné.--Adieu, ma chère Sophie. Je t'aime._
«_Le fait que je t'ai quittée...._» Il ne la quitta point.--Pauvre lettre! Il lui semble qu'il lui suffit de l'écrire, pour que sa résolution soit accomplie.... Après l'avoir écrite, il avait épuisé déjà toute sa force de résolution.--«_Si je m'en étais allé ouvertement; c'eût été des supplications, j'eusse faibli...._» Il ne fut pas besoin de «_supplications_», de «_discussions_», il lui suffit de voir, un moment après, ceux qu'il voulait quitter: il sentit _qu'il ne pouvait pas, il ne pouvait pas_ les quitter; la lettre qu'il avait dans sa poche, il l'enfouit dans un meuble, avec cette suscription:
_Transmettre ceci, après ma mort, à ma femme Sophie Andréievna._
Et à cela se borna son projet d'évasion.
Était-ce là sa force? N'était-il pas capable de sacrifier sa tendresse à son Dieu?--Certes, il ne manque pas, dans les fastes chrétiens, de saints au coeur plus ferme qui n'hésitèrent jamais à fouler intrépidement aux pieds leurs affections et celles des autres.... Qu'y faire? Il n'était point de ceux-là. Il était faible. Il était homme. Et c'est pour cela que nous l'aimons.
Plus de quinze ans auparavant, dans une page d'une douleur déchirante, il se demandait à lui-même:
--_Eh bien, Léon Tolstoï, vis-tu selon les principes que tu prônes?_
Et il répondait, accablé:
_Je meurs de honte, je suis coupable, je mérite le mépris... Pourtant, comparez ma vie d'autrefois à celle d'aujourd'hui. Vous verrez que je cherche à vivre selon la loi de Dieu. Je n'ai pas fait la millième partie de ce qu'il faut faire, et j'en suis confus, mais je ne l'ai pas fait, non parce que je ne l'ai pas voulu, mais parce que je ne l'ai pas pu.... Accusez-moi, mais n'accusez pas la voie que je suis. Si je connais la route qui conduit à ma maison, et si je la suis en titubant, comme un homme ivre, cela veut-il dire que la route soit mauvaise? Ou indiquez-m'en une autre, ou soutenez-moi sur la vraie route, comme je suis prêt à vous soutenir. Mais ne me rebutez pas, ne vous réjouissez pas de ma détresse, ne criez pas, avec transport: «Regardez! Il dit qu'il va à la maison, et il tombe dans le bourbier!» Non, ne vous réjouissez pas, mais aidez-moi, soutenez-moi!... Aidez-moi! Mon coeur se déchire de désespoir que nous nous soyons tous égarés; et lorsque je fais tous mes efforts pour sortir de là, vous, à chacun de mes écarts, au lieu d'avoir compassion, vous me montrez du doigt, en criant: «Voyez, il tombe avec nous dans le bourbier[304]!»_
Plus près de la mort, il répétait: