Vie de Tolstoï

Part 3

Chapter 33,656 wordsPublic domain

Rien de pareil n'était à craindre. Le temps, qui use l'énergie des hommes ordinaires, n'a fait que tremper celle de Tolstoï. Mais, sur le moment, les épreuves de la patrie, la prise de Sébastopol, réveillèrent, avec un sentiment de douloureuse piété, le regret de sa franchise trop dure. Dans le troisième récit,--_Sébastopol en août 1855_,--racontant une scène d'officiers qui jouent et se querellent, il s'interrompt et dit:

_Mais baissons vite le voile sur ce tableau. Demain, aujourd'hui peut-être, chacun de ces hommes ira joyeusement à la rencontre de la mort. Au fond de l'âme de chacun couve la noble étincelle qui fera de lui un héros._

Et si cette pudeur n'enlève rien de sa force au réalisme du récit, le choix des personnages montre assez les sympathies de l'auteur. L'épopée de Malakoff et sa chute héroïque se symbolisent en deux figures touchantes et fières: deux frères, dont l'un, l'aîné, le capitaine Kozeltzov, a quelques traits de Tolstoï[62]; l'autre, l'enseigne Volodia, timide et enthousiaste, avec ses fiévreux monologues, ses rêves, les larmes qui lui montent aux yeux pour un rien, larmes de tendresse, larmes d'humiliation, ses transes des premières heures qu'il passe au bastion (le pauvre petit a encore la peur de l'obscurité, et, quand il est couché, il se cache la tête dans sa capote), l'oppression que lui cause le sentiment de sa solitude et de l'indifférence des autres, puis, quand l'heure est venue, sa joie dans le danger. Celui-ci appartient au groupe des poétiques figures d'adolescents (Pétia de _Guerre et Paix_, le sous-lieutenant d'_Incursion_) qui, le coeur plein d'amour, font la guerre en riant et se brisent soudain, sans comprendre, à la mort. Les deux frères tombent frappés, le même jour,--le dernier jour de la défense.--Et la nouvelle se termine par ces lignes, où gronde une rage patriotique:

_L'armée quittait la ville. Et chaque soldat, en regardant Sébastopol abandonné, avec une amertume indicible dans le coeur, soupirait et montrait le poing à l'ennemi[63]._

Quand, sorti de cet enfer, où pendant une année il avait touché le fond des passions, des vanités et de la douleur humaine, Tolstoï se retrouva, en novembre 1855, parmi les hommes de lettres de Pétersbourg, il éprouva pour eux un sentiment d'écoeurement et de mépris. Tout lui semblait en eux mesquin et mensonger. Ces hommes, qui de loin lui apparaissaient dans une auréole d'art,--Tourgueniev, qu'il avait admiré et à qui il venait de dédier la _Coupe en forêt_,--vus de près, le déçurent amèrement. Un portrait de 1856 le représente au milieu d'eux: Tourgueniev, Gontcharov, Ostrovsky, Grigorovitch, Droujinine. Il frappe, dans le laisser-aller des autres, par son air ascétique et dur, sa tête osseuse, aux joues creusées, ses bras croisés avec raideur. Debout, en uniforme, derrière ces littérateurs, «il semble, comme l'écrit spirituellement Suarès, plutôt garder ces gens que faire partie de leur société: on le dirait prêt à les reconduire en prison[64]».

Cependant, tous s'empressaient autour du jeune confrère qui leur arrivait, entouré de la double gloire de l'écrivain et du héros de Sébastopol. Tourgueniev, qui avait «pleuré et crié: Hourra!» en lisant les scènes de _Sébastopol_, lui tendait fraternellement la main. Mais les deux hommes ne pouvaient s'entendre. Si tous deux voyaient le monde avec la même clarté de regard, ils mêlaient à leur vision la couleur de leurs âmes ennemies: l'une, ironique et vibrante, amoureuse et désenchantée, dévote de la beauté; l'autre, violente, orgueilleuse, tourmentée d'idées morales, grosse d'un Dieu caché.

Surtout, ce que Tolstoï ne pardonnait point à ces littérateurs, c'était de se croire une caste élue, la tête de l'humanité. Il entrait dans son antipathie pour eux beaucoup de l'orgueil du grand seigneur et de l'officier vis-à-vis de bourgeois écrivassiers et libéraux[65]. C'était aussi un trait caractéristique de sa nature,--il le reconnaît lui-même,--de «s'opposer d'instinct à tous les raisonnements généralement admis[66]». Une méfiance des hommes, un mépris latent pour la raison humaine, lui faisaient partout flairer la duperie de soi-même ou des autres, le mensonge.

_Il ne croyait jamais à la sincérité des gens. Tout élan moral lui semblait faux, et il avait l'habitude, avec son regard extraordinairement pénétrant, de cingler l'homme qui, lui paraissait-il, ne disait pas la vérité....[67]_

_Comme il écoutait! Comme il regardait son interlocuteur, du fond de ses yeux gris enfoncés dans les orbites! Avec quelle ironie se serraient ses lèvres[68]!_

_Tourgueniev disait qu'il n'avait jamais rien senti de plus pénible que ce regard aigu, qui, joint à deux ou trois mots d'une observation venimeuse, était capable de mettre en fureur.[69]_

De violentes scènes éclatèrent, dès leurs premières rencontres, entre Tolstoï et Tourgueniev[70]. De loin, ils s'apaisaient et tâchaient de se rendre justice. Mais le temps ne fit qu'accuser la répulsion de Tolstoï pour son milieu littéraire. Il ne pardonnait pas à ces artistes le mélange de leur vie dépravée et de leurs prétentions morales.

_J'acquis la conviction que presque tous étaient des hommes immoraux, mauvais, sans caractère, bien inférieurs à ceux que j'avais rencontrés dans ma vie de bohême militaire. Et ils étaient sûrs d'eux-mêmes et contents, comme peuvent l'être des gens tout à fait sains. Ils me dégoûtèrent[71]._

Il se sépara d'eux. Toutefois, il garda quelque temps encore leur foi intéressée dans l'art[72]. Son orgueil y trouvait son compte. C'était une religion grassement rétribuée; elle procurait «des femmes, de l'argent, de la gloire...».

_De cette religion, j'étais un des pontifes. Situation agréable et bien avantageuse...._

Pour mieux s'y consacrer, il donna sa démission de l'armée (novembre 1856).

Mais un homme de sa trempe ne pouvait se fermer longtemps les yeux. Il croyait, il voulait croire au progrès. Il lui semblait «que ce mot signifiait quelque chose». Un voyage à l'étranger,--du 29 janvier au 30 juillet 1857,--en France, en Suisse et en Allemagne, fit s'écrouler cette foi.[73] A Paris, le 6 avril 1857, le spectacle d'une exécution capitale «lui montra le néant de la superstition du progrès...».

_Quand je vis la tête se détacher du corps et tomber dans le panier, je compris, par toutes les forces de mon être, qu'aucune théorie sur la raison de l'ordre existant ne pouvait justifier un tel acte. Si même tous les hommes de l'univers, s'appuyant sur quelque théorie, trouvaient cela nécessaire, je saurais, moi, que c'est mal: car ce n'est pas ce que disent et font les hommes qui décide de ce qui est bien ou mal, mais mon coeur[74]._

A Lucerne, le 7 juillet 1857, la vue d'un petit chanteur ambulant, à qui les riches Anglais, hôtes du Schweizerhof, refusaient l'aumône, lui fait inscrire dans son _Journal du prince D. Nekhludov_[75] son mépris pour toutes les illusions chères aux libéraux, pour ces gens «qui tracent des lignes imaginaires sur la mer du bien et du mal...».

_Pour eux la civilisation, c'est le bien; la barbarie, le mal; la liberté, le bien; l'esclavage, le mal. Et cette connaissance imaginaire détruit les besoins instinctifs, primordiaux, les meilleurs. Et qui me définira ce qu'est la liberté, ce qu'est le despotisme, ce qu'est la civilisation, ce qu'est la barbarie? Où donc ne coexistent pas le bien et le mal? Il n'y a en nous qu'un seul guide infaillible, l'Esprit universel qui nous souffle de nous rapprocher les uns des autres._

De retour en Russie, à Iasnaïa, de nouveau il s'occupa des paysans.[76] Ce n'était pas qu'il se fît non plus illusion sur le peuple. Il écrit:

_Les apologistes du peuple et de son bon sens ont beau dire, la foule est peut-être bien l'union de braves gens; mais alors ils ne s'unissent que par le côté bestial, méprisable, qui n'exprime que la faiblesse et la cruauté de la nature humaine[77]._

Aussi n'est-ce pas à la foule qu'il s'adresse: c'est à la conscience individuelle de chaque homme, de chaque enfant du peuple. Car là est la lumière. Il fonde des écoles, sans trop savoir qu'enseigner. Pour l'apprendre, il fait un second voyage en Europe, du 3 juillet 1860 au 23 avril 1861[78].

Il étudie les divers systèmes pédagogiques. Est-il besoin de dire qu'il les rejette tous? Deux séjours à Marseille lui montrèrent que la véritable instruction du peuple se faisait en dehors de l'école, qu'il trouva ridicule, par les journaux, les musées, les bibliothèques, la rue, la vie, qu'il nomme «l'école inconsciente» ou «spontanée». L'école spontanée, par opposition à l'école obligatoire, qu'il regarde comme néfaste et niaise, voilà ce qu'il veut fonder, ce qu'il essaye, à son retour, à Iasnaïa Poliana[79]. Son principe est la liberté. Il n'admet point qu'une élite, «la société privilégiée libérale», impose sa science et ses erreurs au peuple, qui lui est étranger. Elle n'y a aucun droit. Cette méthode d'éducation forcée n'a jamais pu produire, dans l'Université, «des hommes dont l'humanité a besoin, mais des hommes dont a besoin la société dépravée: des fonctionnaires, des professeurs fonctionnaires, des littérateurs fonctionnaires, ou des hommes arrachés sans aucun but à leur ancien milieu, dont la jeunesse a été gâtée, et qui ne trouvent pas de place dans la vie: des libéraux irritables, maladifs[80]». Au peuple de dire ce qu'il veut! S'il ne tient pas «à l'art de lire et d'écrire que lui imposent les intellectuels», il a ses raisons pour cela: il a d'autres besoins d'esprit plus pressants et plus légitimes. Tâchez de les comprendre et aidez-le à les satisfaire!

Ces libres théories d'un conservateur révolutionnaire, comme il fut toujours, Tolstoï tâcha de les mettre en pratique, à Iasnaïa, où il se faisait beaucoup plus le condisciple que le maître de ses élèves[81]. En même temps, il s'efforçait d'introduire dans l'exploitation agricole un esprit plus humain. Nommé en 1861 arbitre territorial, dans le district de Krapivna, il fut le défenseur du peuple contre les abus de pouvoir des propriétaires et de l'État.

Mais il ne faudrait pas croire que cette activité sociale le satisfît et le remplît tout entier. Il continuait d'être la proie de passions ennemies. En dépit qu'il en eût, il aimait le monde, toujours, et il en avait besoin. Le plaisir le reprenait, par périodes; ou c'était le goût de l'action. Il risquait de se faire tuer dans des chasses à l'ours. Il jouait de grosses sommes. Il lui arrivait même de subir l'influence du milieu littéraire de Pétersbourg, qu'il méprisait. Au sortir de ces aberrations, il tombait dans des crises de dégoût. Les oeuvres de cette époque portent fâcheusement les traces de cette incertitude artistique et morale. _Les Deux Hussards_ (1856)[82] ont des prétentions à l'élégance, un air fat et mondain, qui choque chez Tolstoï. _Albert_, écrit à Dijon en 1857[83], est faible et bizarre, dénué de la profondeur et de la précision qui lui sont habituelles. Le _Journal d'un Marqueur_ (1856)[84], plus frappant, mais hâtif, semble traduire l'écoeurement que Tolstoï s'inspire à lui-même. Le prince Nekhludov, son _Doppelgänger_, son double, se tue dans un tripot:

_Il avait tout: richesse, nom, esprit, aspirations élevées; il n'avait commis aucun crime; mais il avait fait pire: il avait tué son coeur, sa jeunesse; il s'était perdu, sans même avoir une forte passion pour excuse, mais faute de volonté._

L'approche même de la mort ne le change pas...

_La même inconséquence étrange, la même hésitation, la même légèreté de pensée...._

La mort.... A cette époque, elle commence à hanter l'âme de Tolstoï. _Trois Morts_ (1858-9)[85] annoncent déjà la sombre analyse de _la Mort d'Ivan Iliitch_, la solitude du mourant, sa haine pour les vivants, ses: «Pourquoi?» désespérés. Le triptyque des trois morts--la dame riche, le vieux postillon phtisique et le bouleau abattu--a de la grandeur; les portraits sont bien tracés, les images assez frappantes, bien que l'oeuvre, trop vantée, soit d'une trame un peu lâche, et que la mort du bouleau manque de la poésie précise qui fait le prix des beaux paysages de Tolstoï. Dans l'ensemble, on ne sait encore ce qui l'emporte de l'art pour l'art ou de l'intention morale.

Tolstoï l'ignorait lui-même. Le 4 février 1859, pour son discours de réception à la _Société Moscovite des Amateurs des Lettres russes_, il faisait l'apologie de l'art pour l'art[86]; et c'était le président de la Société, Khomiakov, qui, après avoir salué en lui «le représentant de la littérature proprement artistique», prenait contre lui la défense de l'art social et moral[87].

Un an plus tard, la mort de son frère chéri, Nicolas, emporté par la phtisie[88], à Hyères, le 19 septembre 1860, bouleversait Tolstoï, au point «d'ébranler sa foi dans le bien, en tout», et lui faisait renier l'art:

_La vérité est horrible.... Sans doute, tant qu'existe le désir de la savoir et de la dire, on tâche de la savoir et de la dire. C'est la seule chose qui me soit restée de ma conception morale. C'est la seule chose que je ferai, mais pas sous la forme de votre art. L'art, c'est le mensonge, et je ne peux plus aimer le beau mensonge[89]._

Mais, moins de six mois après, il revenait au «beau mensonge», avec _Polikouchka_[90], qui est peut-être son oeuvre la plus dénuée d'intentions morales, à part la malédiction latente qui pèse sur l'argent et sur son pouvoir néfaste; oeuvre purement écrite pour l'art; un chef-d'oeuvre d'ailleurs, auquel on ne peut reprocher que sa richesse excessive d'observation, une abondance de matériaux qui auraient pu suffire à un grand roman, et le contraste trop dur, un peu cruel, entre l'atroce dénouement et le début humoristique[91].

De cette époque de transition, où le génie de Tolstoï tâtonne, doute de lui-même et semble s'énerver, «sans forte passion, sans volonté directrice», comme le Nekhludov du _Journal d'un Marqueur_, sort l'oeuvre la plus pure qui soit jamais née de lui, _le Bonheur Conjugal_ (1859)[92]. C'est le miracle de l'amour.

Depuis de longues années, il était ami de la famille Bers. Il avait été amoureux tour à tour de la mère et des trois filles[93]. Ce fut définitivement de la seconde qu'il s'éprit. Mais il n'osait l'avouer. Sophie-Andréievna Bers était encore une enfant: elle avait dix-sept ans; lui, avait plus de trente ans: il se regardait comme un vieux homme, qui n'avait pas le droit d'associer sa vie usée, souillée, à celle d'une innocente jeune fille. Il résista, trois ans[94]. Plus tard, il a conté dans _Anna Karénine_ comment il fit sa déclaration à Sophie Bers et comment elle y répondit,--en dessinant tous deux, avec de la craie sur une table, les initiales des mots qu'ils n'osaient dire. Comme Levine dans _Anna Karénine_, il eut la cruelle loyauté de remettre son _Journal_ intime à sa fiancée, afin qu'elle n'ignorât rien de ses hontes passées; et, comme Kitty dans _Anna_, Sophie en ressentit une amère souffrance. Le 23 septembre 1862 se fit leur mariage.

Mais depuis trois ans déjà, ce mariage était fait dans la pensée du poète, écrivant _Bonheur Conjugal_[95]. Depuis trois ans, il avait déjà vécu par avance les ineffables jours de l'amour qui s'ignore, et les jours enivrés de l'amour qui se découvre, et, l'heure où les divines paroles attendues se murmurent, les larmes «d'un bonheur qui s'envole pour toujours et ne reviendra jamais»; et la réalité triomphante des premiers temps du mariage, l'égoïsme amoureux, «la joie incessante et sans cause»; puis, la fatigue qui vient, le mécontentement vague, l'ennui de la vie monotone, les deux âmes unies qui doucement se disjoignent et s'éloignent l'une de l'autre, la griserie dangereuse du monde pour la jeune femme,--coquetteries, jalousie, malentendus mortels,--l'amour voilé, perdu; enfin le tendre et triste automne du coeur, la figure de l'amour qui reparaît, pâlie, vieillie, plus touchante par ses larmes, ses rides, le souvenir des épreuves, le regret du mal que l'on se fit et des années perdues,--sérénité du soir, passage auguste de l'amour à l'amitié et du roman de la passion à la maternité.... Tout ce qui devait venir, tout, Tolstoï l'avait rêvé, goûté par avance. Et afin de le mieux vivre, il l'avait vécu en elle, en la bien-aimée. Pour la première fois,--l'unique fois peut-être dans l'oeuvre de Tolstoï,--le roman se passe dans le coeur d'une femme et est raconté par elle. Avec quelle délicatesse! Beauté de l'âme qui s'enveloppe d'un voile de pudeur.... L'analyse de Tolstoï a renoncé, pour cette fois, à sa lumière un peu crue; elle ne s'acharne pas, avec fièvre, à mettre à nu la vérité. Les secrets de la vie intérieure se laissent deviner, plutôt qu'ils ne sont livrés. Le coeur et l'art de Tolstoï sont attendris. Équilibre harmonieux de la forme et de la pensée: _Bonheur conjugal_ a la perfection d'une oeuvre racinienne.

Le mariage, dont Tolstoï pressentait avec une clarté profonde la douceur et les troubles, devait être son salut. Il était las, malade, dégoûté de lui et de ses efforts. Aux succès éclatants qui avaient accueilli ses premières oeuvres avait succédé le silence complet de la critique[96] et l'indifférence du public. Hautainement, il affectait de s'en réjouir.

_Ma réputation a beaucoup perdu de sa popularité, qui m'attristait. Maintenant, je suis tranquille, je sais que j'ai à dire quelque chose et que j'ai la force de le dire très haut. Quant au public, qu'il pense ce qu'il voudra!_[97]

Mais il se vantait: de son art, lui-même n'était pas sûr. Sans doute, il était maître de son instrument littéraire; mais il ne savait qu'en faire. Comme il le disait, à propos de _Polikouchka_, «c'était un bavardage sur le premier sujet venu, par un homme qui sait tenir sa plume[98]». Ses oeuvres sociales avortaient. En 1862, il démissionna de sa charge d'arbitre territorial. La même année, la police vint perquisitionner à Iasnaïa Poliana, bouleversa tout, ferma l'école. Tolstoï était alors absent, surmené; il craignait la phtisie.

_Les querelles d'arbitrage m'étaient devenues si pénibles, le travail de l'école si vague, mes doutes qui provenaient du désir d'instruire les autres en cachant mon ignorance de ce qu'il fallait enseigner m'étaient si écoeurants que je tombai malade. Peut-être serais-je arrivé alors au désespoir où je faillis succomber quinze ans plus tard, s'il n'y avait pas eu pour moi un côté inconnu de la vie qui me promettait le salut: c'était la vie de famille[99]._

Il en jouit d'abord, avec la passion qu'il mettait à tout[100]. L'influence personnelle de la comtesse Tolstoï fut précieuse pour l'art. Bien douée littérairement[101], elle était, ainsi qu'elle le dit, «une vraie femme d'écrivain», tant elle prenait à coeur l'oeuvre de son mari. Elle travaillait avec lui, écrivait sous sa dictée, recopiait ses brouillons[102]. Elle tâchait de le défendre contre son démon religieux, ce redoutable esprit qui soufflait déjà, par moments, la mort de l'art. Elle tâchait que sa porte fût close aux utopies sociales[103]. Elle réchauffait en lui le génie créateur. Elle fit plus: elle apporta à ce génie la richesse nouvelle de son âme féminine. A part de jolies silhouettes dans _Enfance_ et _Adolescence_, la femme est à peu près absente des premières oeuvres de Tolstoï, ou elle reste au second plan. Elle apparaît dans _Bonheur conjugal_, écrit sous l'influence de l'amour pour Sophie Behrs. Dans les oeuvres qui suivent, les types de jeunes filles et de femmes abondent et ont une vie intense, supérieure même à celle des hommes. On aime à croire que la comtesse Tolstoï a non seulement servi de modèle à son mari pour Natacha, dans _Guerre et Paix_[104], et pour Kitty, dans _Anna Karénine_, mais que, par ses confidences et sa vision propre, elle put lui être une précieuse et discrète collaboratrice. Certaines pages d'_Anna Karénine_[105] me semblent déceler une main de femme.

Grâce au bienfait de cette union, Tolstoï goûta, pendant dix ou quinze ans, une paix et une sécurité qui lui étaient depuis longtemps inconnues[106]. Alors il put, sous l'aile de l'amour, rêver et réaliser à loisir les chefs-d'oeuvre de sa pensée, monuments colossaux qui dominent tout le roman du XIXe siècle: _Guerre et Paix_ (1864-1869) et _Anna Karénine_ (1873-1877).

* * * * *

_Guerre et Paix_ est la plus vaste épopée de notre temps, une _Iliade_ moderne. Un monde de figures et de passions s'y agite. Sur cet Océan humain aux flots innombrables plane une âme souveraine, qui soulève et refrène les tempêtes avec sérénité. Plus d'une fois, en contemplant cette oeuvre, j'ai pensé à Homère et à Goethe, malgré les différences énormes et d'esprit et de temps. Depuis, j'ai vu qu'en effet, à l'époque où il y travaillait, la pensée de Tolstoï se nourrissait d'Homère et de Goethe[107]. Bien plus, dans des notes de 1865 où il classe les divers genres littéraires, il inscrit comme étant de la même famille: «_Odyssée_, _Iliade_, _1805_[108]...» Le mouvement naturel de son esprit l'entraînait du roman des destinées individuelles au roman des armées et des peuples, des grands troupeaux humains où se fondent les volontés des millions d'êtres. Ses tragiques expériences du siège de Sébastopol l'acheminaient à comprendre l'âme de la nation russe et sa vie séculaire. L'immense _Guerre et Paix_ ne devait être, dans ses projets, que le panneau central d'une série de fresques épiques, où se déroulerait le poème de la Russie, de Pierre le Grand aux Décembristes[109].

Il faut, pour bien sentir la puissance de l'oeuvre, se rendre compte de son unité cachée[110]. La plupart des lecteurs français, un peu myopes, n'en voient que les milliers de détails, dont la profusion les émerveille et les déroute. Ils sont perdus dans cette forêt de vie. Il faut s'élever au-dessus et embrasser du regard l'horizon libre, le cercle des bois et des champs; alors on percevra l'esprit homérique de l'oeuvre, le calme des lois éternelles; le rythme imposant du souffle du destin, le sentiment de l'ensemble auquel tous les détails sont liés, et, dominant son oeuvre, le génie de l'artiste, comme le Dieu de la Genèse qui flotte sur les eaux.

D'abord, la mer immobile. La paix, la société russe à la veille de la guerre. Les cent premières pages reflètent, avec une exactitude impassible et une ironie supérieure, le néant des âmes mondaines. Vers la centième page seulement, s'élève le cri d'un de ces morts vivants,--le pire d'entre eux, le prince Basile:

_Nous péchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dépassé la cinquantaine, mon ami... Tout finit par la mort... La mort, quelle terreur!_

Parmi ces âmes fades, menteuses et désoeuvrées, capables de toutes les aberrations et des crimes, s'esquissent certaines natures plus saines:--les sincères, par naïveté maladroite comme Pierre Besoukhov, par indépendance foncière, par sentiment vieux-russe, comme Marie Dmitrievna, par fraîcheur juvénile, comme les petits Rostov;--les âmes bonnes et résignées, comme la princesse Marie;--et celles qui ne sont pas bonnes, mais fières, et que tourmente cette existence malsaine, comme le prince André.