Part 2
_La nuit dernière[33], j'ai à peine dormi... Je me suis mis à prier Dieu. Il m'est impossible de décrire la douceur du sentiment que j'éprouvais en priant. J'ai récité les prières habituelles, et ensuite je suis resté longtemps encore à prier. Je désirais quelque chose de très grand, de très beau.... Quoi? je ne puis le dire. Je voulais me fondre avec l'Être infini, je lui demandais de me pardonner mes fautes... Mais non, je ne le demandais pas, je sentais que, puisqu'il m'accordait ce moment bienheureux, il me pardonnait. Je demandais, et en même temps je sentais que je n'avais rien à demander et que je ne pouvais pas, que je ne savais pas demander. Je l'ai remercié, mais non en paroles, non en pensée... Une heure à peine s'était écoulée que j'écoutais la voix du vice. Je me suis endormi en rêvant de la gloire et des femmes: c'était plus fort que moi.--N'importe! Je remercie Dieu pour ce moment de bonheur, pour ce qu'il m'a montré ma petitesse et ma grandeur. Je veux prier, mais je ne sais pas; je veux comprendre, mais je n'ose pas. Je m'abandonne à Ta Volonté[34]!_
La chair n'était pas vaincue (elle ne le fut jamais); la lutte se poursuivait dans le secret du coeur, entre les passions et Dieu. Tolstoï note, dans le _Journal_, les trois démons qui le dévorent:
_1º Passion du jeu._ Lutte possible.
_2º Sensualité._ Lutte très difficile.
_3º Vanité._ La plus terrible de toutes.
Dans l'instant qu'il rêvait de vivre pour les autres et de se sacrifier, des pensées voluptueuses ou futiles l'assiégeaient: l'image de quelque femme cosaque, ou «le désespoir qu'il aurait si sa moustache gauche se soulevait plus que la droite[35]».--«N'importe!» Dieu était là, il ne le quittait plus. Le bouillonnement de la lutte même était fécond, toutes les puissances de vie en étaient exaltées.
_Je pense que l'idée si frivole que j'ai eue d'aller faire un voyage au Caucase m'a été inspirée d'en haut. La main de Dieu m'a guidé. Je ne cesse de l'en remercier. Je sens que je suis devenu meilleur ici, et je suis fermement persuadé que tout ce qui peut m'arriver ne sera que pour mon bien, puisque c'est Dieu lui-même qui l'a voulu...[36]._
C'est le chant d'actions de grâces de la terre au printemps. Elle se couvre de fleurs. Tout est bien, tout est beau. En 1852, le génie de Tolstoï donne ses premières fleurs: _Enfance_, _la Matinée d'un Seigneur_, _l'Incursion_, _Adolescence_; et il remercie l'Esprit de vie qui l'a fécondé[37].
_Histoire de mon Enfance_ fut commencée, dans l'automne de 1851, à Tiflis, et terminée, le 2 juillet 1852, à Piatigorsk, au Caucase. Il est curieux que dans le cadre de cette nature qui l'enivrait, en pleine vie nouvelle, au milieu des risques émouvants de la guerre, occupé à découvrir un monde de caractères et de passions qui lui étaient inconnus, Tolstoï soit revenu, dans cette première oeuvre, aux souvenirs de sa vie passée. Mais quand il écrivit _Enfance_, il était malade, son activité militaire se trouvait brusquement arrêtée; et, durant les longs loisirs de sa convalescence, seul et endolori, il était dans une disposition d'esprit sentimentale, où le passé se déroulait devant ses yeux attendris[38]. Après la tension épuisante des ingrates dernières années, il lui était doux de revivre «la période merveilleuse, innocente, poétique et joyeuse» du premier âge, et de se refaire un «coeur d'enfant, bon, sensible et capable d'amour». Au reste, avec l'ardeur de la jeunesse et ses projets illimités, avec le caractère cyclique de son imagination poétique, qui concevait rarement un sujet isolé, et dont les grands romans ne sont que les anneaux d'une longue chaîne historique, les fragments de vastes ensembles qu'il ne put jamais exécuter[39], Tolstoï, à ce moment, ne voyait dans les récits d'_Enfance_ que les premiers chapitres d'une _Histoire de quatre Époques_, qui devait aussi comprendre sa vie au Caucase et sans doute aboutir à la révélation de Dieu par la nature.
Tolstoï a été très sévère plus tard pour ses récits d'_Enfance_, auxquels il a dû une partie de sa popularité.
--«C'est si mauvais, disait-il à M. Birukov, c'est écrit avec si peu d'honnêteté littéraire!... Il n'y a rien à en tirer.»
Il fut le seul de son avis. L'oeuvre manuscrite, envoyée sans nom d'auteur à la grande revue russe le _Sovrémennik_ (_le Contemporain_), fut aussitôt publiée (6 septembre 1852) et eut un succès général que tous les publics d'Europe ont confirmé. Cependant, malgré son charme poétique, sa finesse de touche, sa délicate émotion, on comprend qu'elle ait déplu à Tolstoï, plus tard.
Elle lui a déplu, pour les raisons mêmes qui firent qu'elle plaisait aux autres. Il faut bien le dire: sauf dans la notation de certains types locaux et dans un petit nombre de pages, qui frappent par le sentiment religieux ou par le réalisme dans l'émotion[40], la personnalité de Tolstoï s'y accuse très peu. Il y règne une douce, tendre sentimentalité, qui lui fut toujours antipathique, par la suite, et qu'il proscrivit de ses autres romans. Nous la reconnaissons, nous reconnaissons cet humour et ces larmes; ils viennent de Dickens. Parmi ses lectures favorites, entre quatorze et vingt et un ans, Tolstoï indique dans son _Journal_: «Dickens: _David Copperfield_. Influence considérable.» Il relit encore le volume, au Caucase.
Deux autres influences, qu'il signale: Sterne et Toeppfer. «J'étais alors, dit-il, sous leur inspiration[41].»
Qui eût pensé que les _Nouvelles Genevoises_ avaient été le premier modèle de l'auteur de _Guerre et Paix_? Et pourtant, il suffit de le savoir pour retrouver, dans les récits d'_Enfance_, leur bonhomie affectueuse et narquoise, transplantée dans une nature plus aristocratique.
Tolstoï, à ses débuts, se trouvait donc être pour le public une figure de connaissance. Mais sa personnalité ne tarda pas à s'affirmer. _Adolescence_ (1853), moins pure et moins parfaite qu'_Enfance_, dénote une psychologie plus originale, un sentiment très vif de la nature, et une âme tourmentée, dont Dickens et Toeppfer eussent été bien en peine. Dans _la Matinée d'un Seigneur_ (octobre 1852)[42], le caractère de Tolstoï paraît nettement formé, avec l'intrépide sincérité de son observation et sa foi dans l'amour. Parmi les remarquables portraits de paysans qu'il peint dans cette nouvelle, on trouve déjà l'esquisse d'une des plus belles visions de ses _Contes populaires_: le vieillard au rucher[43], le petit vieux sous le bouleau, les mains étendues, les yeux levés, sa tête chauve luisante au soleil, autour, les abeilles dorées, volant sans le piquer, lui faisant une couronne....
Mais les oeuvres-types de cette période sont celles qui enregistrent immédiatement ses émotions présentes: les récits du Caucase. Le premier, _l'Incursion_ (terminé le 24 décembre 1852), s'impose par la magnificence des paysages: un lever de soleil au milieu des montagnes, sur le bord d'une rivière; un étonnant tableau nocturne, ombres et bruits notés avec une intensité saisissante; et le retour, le soir, tandis qu'au loin les cimes neigeuses disparaissent dans le brouillard violet et que les belles voix des soldats qui chantent montent dans l'air transparent. Plusieurs types de _Guerre et Paix_ s'y essaient à la vie: le capitaine Khlopov, le vrai héros, qui ne se bat point pour son plaisir, mais parce que c'est son devoir, «une de ces physionomies russes, simples, calmes, qu'il est très facile et très agréable de regarder droit dans les yeux». Lourd, gauche, un peu ridicule, indifférent à ce qui l'entoure, lui seul ne change pas dans la bataille, où tous les autres changent; «il est exactement comme on l'a toujours vu: les mêmes mouvements tranquilles, la même voix égale, la même expression de simplicité sur son visage naïf et lourd». Auprès de lui, le lieutenant joue les héros de Lermontov, et, très bon, fait mine de sentiments féroces. Et le pauvre petit sous-lieutenant, tout joyeux de sa première affaire, débordant de tendresse, prêt à sauter au cou de chacun, adorable et risible, se fait stupidement tuer, comme Pétia Rostov. Au milieu du tableau, la figure de Tolstoï, qui observe, sans se mêler aux pensées de ses compagnons; déjà il fait entendre son cri de protestation contre la guerre:
_Les hommes ne peuvent-ils donc vivre à l'aise, dans ce monde si beau, sous cet incommensurable ciel étoilé? Comment peuvent-ils, ici, conserver des sentiments de méchanceté, de vengeance, la rage de détruire leurs semblables? Tout ce qu'il y a de mauvais dans le coeur humain devrait disparaître au contact de la nature, cette expression la plus immédiate du beau et du bien[44]._
D'autres récits du Caucase, observés à cette époque, n'ont été rédigés que plus tard: en 1854-5, _la Coupe en forêt_[45], d'un réalisme exact, un peu froid, mais plein de notations curieuses pour la psychologie du soldat russe,--des notes pour l'avenir;--en 1856, une _Rencontre au Détachement avec une connaissance de Moscou_[46], un homme du monde, déchu, sous-officier dégradé, poltron, ivrogne et menteur, qui ne peut se faire à l'idée d'être tué comme un de ces soldats qu'il méprise et dont le moindre vaut cent fois mieux que lui.
Au-dessus de toutes ces oeuvres s'élève, cime la plus haute de cette première chaîne de montagnes, un des plus beaux romans lyriques que Tolstoï ait écrits, le chant de sa jeunesse, le poème du Caucase, _les Cosaques_[47]. La splendeur des montagnes neigeuses qui déroulent leurs nobles lignes sur le ciel lumineux remplit de sa musique le livre tout entier. L'oeuvre est unique par cette fleur du génie, «le tout-puissant dieu de la jeunesse, comme dit Tolstoï, cet élan qui ne se retrouve plus». Quel torrent printanier! Quelles effusions d'amour!
«_J'aime, j'aime tant!... Braves! Bons!..._» _répétait-il, et il voulait pleurer. Pourquoi? qui était brave? qui aimait-il? Il ne le savait pas bien[48]._
Cette ivresse du coeur coule, désordonnée. Le héros, Olénine, est venu, comme Tolstoï, se retremper au Caucase, dans la vie d'aventures; il s'éprend d'une jeune Cosaque et s'abandonne au tohu-bohu de ses aspirations contradictoires. Tantôt il pense que «le bonheur, c'est de vivre pour les autres, de se sacrifier», tantôt que «le sacrifice de soi n'est que sottise»; alors, il n'est pas loin de croire, avec le vieux cosaque Erochka, que «tout se vaut. Dieu a fait tout pour la joie de l'homme. Rien n'est péché. S'amuser avec une belle fille n'est pas un péché, c'est le salut.» Mais qu'a-t-il besoin de penser? Il suffit de vivre. La vie est tout bien, tout bonheur, la vie toute-puissante, universelle: la Vie est Dieu. Un naturisme brûlant soulève et dévore l'âme. Perdu dans la forêt, au milieu de «la végétation sauvage, de la multitude de bêtes et d'oiseaux, des nuées de moucherons, dans la verdure sombre, dans l'air parfumé et chaud, parmi de petits fossés d'eau trouble qui partout clapotaient sous le feuillage», à deux pas des embûches de l'ennemi, Olénine «est pris tout à coup par un tel sentiment de bonheur sans cause que, par une habitude d'enfance, il se signe et se met à remercier quelqu'un». Comme un fakir hindou, il jouit de se dire qu'il est seul et perdu dans ce tourbillon de vie qui l'aspire, que des myriades d'êtres invisibles guettent en ce moment sa mort, cachés de tous côtés, que ces milliers d'insectes bourdonnent autour de lui, s'appelant:
--«_Par ici, par ici, camarades! voici quelqu'un à piquer!_»
_Et il était clair pour lui qu'ici il n'était plus un gentilhomme russe, de la société de Moscou, ami et parent de tel ou tel, mais simplement un être comme le moucheron, le faisan, le cerf, comme ceux qui vivaient, qui rôdaient maintenant autour de lui._
--«_Comme eux, je vivrai, je mourrai. Et l'herbe poussera dessus...._»
Et son coeur est joyeux.
Tolstoï vit, à cette heure de jeunesse, dans un délire de force et d'amour de la vie. Il étreint la Nature et se fond avec elle. En elle, il verse, il endort, il exalte ses chagrins, ses joies et ses amours[49]. Mais cette ivresse romantique ne porte jamais atteinte à la lucidité de son regard. Nulle part plus qu'en ce poème ardent, les paysages ne sont peints avec une telle puissance, ni les types avec plus de vérité. L'opposition de la nature et du monde, qui fait le fond du livre, et qui sera, toute sa vie, un des thèmes favoris de la pensée de Tolstoï, un article de son _Credo_, lui fait déjà trouver, pour fustiger la comédie du monde, quelques âpres accents de la _Sonate à Kreutzer_[50]. Mais il n'est pas moins véridique pour ceux qu'il aime; et les êtres de la nature, la belle Cosaque et ses amis, sont vus en pleine lumière, avec leur égoïsme, leur cupidité, leur fourberie, leurs vices.
Surtout, le Caucase révélait à Tolstoï les profondeurs religieuses de son être. On ne saurait assez mettre en lumière cette première Annonciation de l'Esprit de Vérité. Lui-même s'en est confié, sous le sceau du secret, à sa confidente de jeunesse, sa jeune tante Alexandra Andrejewna Tolstoï. Dans une lettre du 3 mai 1859, il lui fait sa «Profession de foi»[51]:
«Enfant, dit-il, je croyais avec passion et sentimentalité, sans penser. Vers quatorze ans, je commençai à réfléchir sur la vie; et, la religion ne s'accordant pas avec mes théories, je considérai comme un mérite de la détruire... Tout était clair pour moi, logique, bien distribué en des compartiments; et pour la religion, il n'y avait aucune place... Puis, vint le temps où la vie ne m'offrait plus aucun secret, mais où elle commença à perdre tout son sens. _En ce temps--c'était au Caucase--j'étais solitaire et malheureux. Je tendis toutes les forces de mon esprit, comme on ne peut le faire qu'une fois en sa vie... C'était un temps de martyre et de félicité. Jamais, ni avant, ni après, je n'ai atteint à une telle hauteur de pensée, je n'ai vu aussi profond que pendant ces deux années. Et tout ce que j'ai trouvé alors restera ma conviction..._ En ces deux ans de travail spirituel persistant, j'ai découvert une simple, une vieille vérité, mais que je sais maintenant, comme personne ne le sait: je découvris qu'il y a une immortalité, qu'il y a un amour, et qu'on doit vivre pour les autres, afin d'être éternellement heureux. Ces découvertes me jetèrent dans l'étonnement, par leur ressemblance avec la religion chrétienne; et, au lieu de chercher à découvrir plus avant, je me mis à chercher dans l'Évangile. Mais je trouvai peu. Je ne trouvai ni Dieu, ni le Sauveur, ni les Sacrements, rien... Mais je cherchais, de toutes, toutes, toutes les forces de mon âme, et je pleurais, et je me torturais, et je ne désirais rien que la vérité... Ainsi, je suis resté seul, avec ma religion[52].»
En novembre 1853, la guerre avait été déclarée à la Turquie. Tolstoï se fit nommer à l'armée de Roumanie, puis il passa à l'armée de Crimée et arriva le 7 novembre 1854 à Sébastopol. Il brûlait d'enthousiasme et de foi patriotique. Il fit bravement son devoir et fut souvent en danger, surtout en avril-mai 1855, où il était, un jour sur trois, de service à la batterie du 4e bastion.
A vivre pendant des mois dans une exaltation et un tremblement perpétuels, en tête-à-tête avec la mort, son mysticisme religieux se raviva. Il a des entretiens avec Dieu. En avril 1855, il note dans son _Journal_ une prière à Dieu, pour le remercier de sa protection dans le danger et pour le supplier de la lui continuer, «afin d'atteindre le but éternel et glorieux de l'existence, qui m'est inconnu encore...». Ce but de sa vie, ce n'était point l'art, c'était déjà la religion. Le 5 mars 1855, il écrivait:
_J'ai été amené à une grande idée, à la réalisation de laquelle je me sens capable de consacrer toute ma vie. Cette idée, c'est la fondation d'une nouvelle religion, la religion du Christ, mais purifiée des dogmes et des mystères.... Agir en claire conscience, afin d'unir les hommes par la religion[53]._
Ce sera le programme de sa vieillesse.
Cependant, pour se distraire des spectacles qui l'entouraient, il s'était remis à écrire. Comment put-il trouver la liberté d'esprit nécessaire pour composer, sous la grêle d'obus, la troisième partie de ses Souvenirs: _Jeunesse_? Le livre est chaotique, et l'on peut attribuer aux conditions dans lesquelles il prit naissance son désordre et parfois une certaine sécheresse d'analyses abstraites, avec des divisions et des subdivisions à la manière de Stendhal[54]. Mais on admire sa calme pénétration du fouillis de pensées et de rêves confus qui se pressent dans un jeune cerveau. L'oeuvre est d'une rare franchise avec soi-même. Et, par instants, que de fraîcheur poétique, dans le joli tableau du printemps à la ville, dans le récit de la confession et de la course au couvent pour le péché oublié! Un panthéisme passionné donne à certaines pages une beauté lyrique, dont les accents rappellent les récits du Caucase. Ainsi, la description de cette nuit d'été:
_L'éclat tranquille du lumineux croissant. L'étang brillant. Les vieux bouleaux, dont les branches chevelues s'argentaient d'un côté, au clair de lune, et, de l'autre, couvraient de leurs ombres noires les buissons et la route. Le cri de la caille derrière l'étang. Le bruit à peine perceptible de deux vieux arbres qui se frôlent. Le bourdonnement des moustiques et la chute d'une pomme qui tombe sur les feuilles sèches, les grenouilles qui sautent jusque sur les marches de la terrasse, et dont le dos verdâtre brille sous un rayon de lune.... La lune monte; suspendue dans le ciel clair, elle remplit l'espace; l'éclat superbe de l'étang devient encore plus brillant; les ombres se font plus noires, la lumière plus transparente.... Et moi, humble vermisseau, déjà souillé de toutes les passions humaines, mais avec toute la force immense de l'amour, il me semblait en ce moment que la nature, la lune et moi, nous n'étions qu'un[55]._
Mais la réalité présente parlait plus haut que les rêves du passé; elle s'imposait, impérieuse. _Jeunesse_ resta inachevée; et le capitaine en second comte Léon Tolstoï, dans le blindage de son bastion, au grondement de la canonnade, au milieu de sa compagnie, observait les vivants et les mourants, et notait leurs angoisses et les siennes dans ses inoubliables récits de _Sébastopol_.
Ces trois récits--_Sébastopol en décembre 1854_, _Sébastopol en mai 1855_, _Sébastopol en août 1855_,--sont confondus d'ordinaire dans le même jugement. Cependant, ils sont bien différents entre eux. Surtout le second récit, par le sentiment et l'art, se distingue des deux autres. Ceux-ci sont dominés par le patriotisme: sur le second plane une implacable vérité.
On dit qu'après avoir lu le premier récit[56], la tsarine pleura et que le tsar ordonna, dans son admiration, de traduire ces pages en français et d'envoyer l'auteur à l'abri du danger. On le comprend aisément. Rien ici qui n'exalte la patrie et la guerre. Tolstoï vient d'arriver; son enthousiasme est intact; il nage dans l'héroïsme. Il n'aperçoit encore chez les défenseurs de Sébastopol ni ambition ni amour-propre, nul sentiment mesquin. C'est pour lui une épopée sublime, dont les héros «sont dignes de la Grèce». D'autre part, ces notes ne témoignent d'aucun effort d'imagination, d'aucun essai de représentation objective; l'auteur se promène à travers la ville; il voit avec lucidité, mais raconte dans une forme qui manque de liberté: «Vous voyez.... Vous entrez... Vous remarquez....» C'est du grand reportage, avec de belles impressions de nature.
Tout autre est la seconde scène: _Sébastopol en mai 1855_. Dès les premières lignes, on lit:
_Des milliers d'amours-propres humains se sont ici heurtés, ou apaisés dans la mort...._
Et plus loin:
_... Et comme il y avait beaucoup d'hommes, il y avait beaucoup de vanités.... Vanité, vanité, partout la vanité, même à la porte du tombeau! C'est la maladie particulière à notre siècle.... Pourquoi les Homère et les Shakespeare parlent-ils de l'amour, de la gloire, des souffrances, et pourquoi la littérature de notre siècle n'est-elle que l'histoire sans fin des vaniteux et des snobs?_
Le récit, qui n'est plus une simple relation de l'auteur, mais qui met en scène directement les passions et les hommes, montre ce qui se cache sous l'héroïsme. Le clair regard désabusé de Tolstoï fouille au fond des coeurs de ses compagnons d'armes; en eux ainsi qu'en lui, il lit l'orgueil, la peur, la comédie du monde qui continue de se jouer, à deux doigts de la mort. Surtout la peur est avouée, dépouillée de ses voiles et montrée toute nue. Ces transes perpétuelles[57], cette obsession de la mort sont analysées sans pudeur, sans pitié, avec une terrible sincérité. A Sébastopol, Tolstoï a appris à perdre tout sentimentalisme, «cette compassion vague, féminine, pleurnicheuse», comme il dit avec dédain. Et jamais son génie d'analyse, dont on a vu s'éveiller l'instinct pendant ses années d'adolescence et qui prendra parfois un caractère presque morbide[58], n'a atteint à l'intensité suraiguë et hallucinée du récit de la mort de Praskhoukhine. Il y a là deux pages entières consacrées à décrire ce qui se passe dans l'âme du malheureux, pendant la seconde où la bombe est tombée et siffle avant d'éclater,--et une page sur ce qui se passe en lui, après qu'elle a éclaté et qu'«il a été tué sur le coup par un éclat reçu en pleine poitrine[59]»!
Comme des entr'actes d'orchestre au milieu du drame, s'ouvrent dans ces scènes de bataille de larges éclaircies de nature, des trouées de lumière, la symphonie du jour qui se lève sur le splendide paysage où agonisent des milliers d'hommes. Et le chrétien Tolstoï, oubliant le patriotisme de son premier récit, maudit la guerre impie:
_Et ces hommes, des chrétiens qui professent la même grande loi d'amour et de sacrifice, en regardant ce qu'ils ont fait, ne tombent pas à genoux, repentants, devant Celui qui, en leur donnant la vie, a mis dans l'âme de chacun, avec la peur de la mort, l'amour du bien et du beau! Ils ne s'embrassent pas, avec des larmes de joie et de bonheur, comme des frères!_
Au moment de terminer cette nouvelle, dont l'accent a une âpreté qu'aucune de ses oeuvres encore n'avait montrée, Tolstoï se sent pris d'un doute. A-t-il eu tort de parler?
_Un doute pénible m'étreint. Peut-être ne fallait-il pas dire cela. Peut-être ce que je dis est une de ces méchantes vérités qui, cachées inconsciemment dans l'âme de chacun, ne doivent pas être exprimées pour ne pas devenir nuisibles, comme la lie qu'il ne faut pas agiter, sous peine de gâter le vin. Où est l'expression du mal qu'il faut éviter? Où l'expression du beau qu'il faut imiter? Qui est le malfaiteur et qui est le héros? Tous sont bons et tous sont mauvais...._
Mais il se ressaisit fièrement:
_Le héros de ma nouvelle, que j'aime de toutes les forces de mon âme, que je tâche de montrer dans toute sa beauté, et qui toujours fut, est et sera beau, c'est la Vérité._
Après avoir lu ces pages[60], le directeur du _Sovrémennik_, Nekrasov, écrivait à Tolstoï:
_Voilà précisément ce qu'il faut à la société russe d'aujourd'hui: la vérité, la vérité, dont, depuis la mort de Gogol, il est si peu resté dans la littérature russe.... Cette vérité que vous apportez dans notre art est quelque chose de tout à fait nouveau chez nous. Je n'ai peur que d'une chose: que le temps et la lâcheté de la vie, la surdité et le mutisme de tout ce qui nous entoure fassent de vous ce qu'ils ont fait de la plupart d'entre nous,--qu'ils ne tuent en vous l'énergie[61]._