Part 15
[184] On remarquera que, dans le reproche qu'il adresse à Tolstoï, M. de Vogüé, à son insu, reprend, pour son compte les expressions mêmes de Tolstoï. «A tort ou à raison, disait-il, pour notre châtiment peut-être, nous avons reçu du ciel ce mal nécessaire et superbe: la pensée... Jeter cette croix est une révolte impie.» (_Le Roman russe_, 1886.)--Or Tolstoï écrivait à sa tante, la comtesse A.-A. Tolstoï, en 1883: «Chacun doit porter sa croix... La mienne, c'est le travail de la pensée, mauvais, orgueilleux, plein de séduction.» (_Corresp. inéd._ p. 4.)
[185] _Que devons-nous faire?_ p. 378-9.
[186] Il en arrivera même à justifier la souffrance,--non seulement la souffrance personnelle, mais la souffrance des autres. «Car c'est le soulagement des souffrances des autres qui est l'essence de la vie rationnelle. Comment donc l'objet du travail pourrait-il être un objet de souffrance pour le travailleur? C'est comme si le laboureur disait qu'une terre non labourée est une souffrance pour lui.» (_De la Vie_, ch. XXXIV-XXXV.)
[187] 23 février 1860. _Corresp. inédite_, p. 19-20.--C'est en quoi l'art «mélancolique et dyspeptique» de Tourgueniev lui déplaisait.
[188] Cette lettre du 4 octobre 1887 a paru dans les _Cahiers de la quinzaine_, 1902, et dans la _Correspondance inédite_, 1907.
_Qu'est-ce que l'art?_ parut en 1897-98; mais Tolstoï y pensait depuis quinze ans, soit depuis 1882.
[189] Je reviendrai sur ce point à propos de _la Sonate à Kreutzer_.
[190] Son intolérance s'était accrue depuis 1886. Dans _Que devons-nous faire?_ il n'osait pas encore toucher à Beethoven (ni à Shakespeare). Bien plus, il reprochait aux artistes contemporains d'oser s'en réclamer. «L'activité des Galilée, des Shakespeare, des Beethoven n'a rien de commun avec celle des Tyndall, des Victor Hugo, des Wagner. De même que les Saints Pères renieraient toute parenté avec les papes.» (_Que devons-nous faire?_ p. 375.)
[191] Encore voulait-il partir avant la fin du premier. «Pour moi, la question était résolue. Je n'avais plus de doute. Il n'y avait rien à attendre d'un auteur capable d'imaginer des scènes comme celles-ci. On pouvait affirmer d'avance qu'il n'écrirait jamais rien qui ne fût mauvais.»
[192] On sait que, pour faire un choix parmi les poètes français des écoles nouvelles, il a cette idée admirable de «_copier, dans chaque volume, la poésie qui se trouvait à la page 28_»!
[193] _Shakespeare_, 1903.--L'ouvrage fut écrit, à l'occasion d'un article d'Ernest Crosby sur _Shakespeare et la classe ouvrière_.
[194] (Exactement:) «La _Neuvième Symphonie_ n'unit pas tous les hommes, mais seulement un petit nombre d'entre eux, qu'elle sépare des autres.»
[195] «C'était là un de ces faits qui se produisent souvent, sans attirer l'attention de personne, ni intéresser--je ne dis pas l'univers--mais même le monde militaire français...»
Et plus loin:
«Il fallut quelques années, avant que les hommes s'éveillassent de leur hypnotisme et comprissent qu'ils ne pouvaient nullement savoir si Dreyfus était coupable on non, et que chacun a d'autres intérêts plus importants et plus immédiats que l'Affaire Dreyfus.» (_Shakespeare_, trad. Bienstock, p. 116-118.)
[196] «_Le Roi Lear_ est un drame très mauvais, très négligemment fait, qui ne peut inspirer que du dégoût et de l'ennui.»--_Othello_, pour lequel Tolstoï montre quelque sympathie, sans doute parce que l'oeuvre s'accordait avec ses pensées d'alors sur le mariage et sur la jalousie, «tout en étant le moins mauvais drame de Shakespeare, n'est qu'un tissu de paroles emphatiques». Le personnage d'Hamlet n'a aucun caractère; «c'est un phonographe de l'auteur, qui répète toutes ses idées, à la file». Pour _la Tempête_, _Cymbeline_, _Troïlus_, etc., Tolstoï ne les mentionne qu'à cause de leur «ineptie». Le seul personnage de Shakespeare qu'il trouve naturel est celui de Falstaff, «précisément parce qu'ici la langue de Shakespeare, pleine de froides plaisanteries et de calembours ineptes, s'accorde avec le caractère faux, vaniteux et débauché de cet ivrogne répugnant».
Tolstoï n'avait pas toujours pensé ainsi. Il avait plaisir à lire Shakespeare, entre 1860 et 1870, surtout à l'époque où il avait l'idée d'écrire un drame historique sur Pierre I. Dans ses notes de 1869, on voit même qu'il prenait _Hamlet_ pour modèle et pour guide. Après avoir mentionné ses travaux achevés, _Guerre et Paix_, qu'il rapprochait de l'idéal homérique, Tolstoï ajoute:
«HAMLET et mes futurs travaux: poésie du romancier dans la peinture des caractères.»
[197] Il range dans «l'art mauvais» ses «oeuvres d'imagination». (_Qu'est-ce que l'Art?_)--Il n'excepte pas de sa condamnation de l'art moderne ses propres pièces de théâtre, «dénuées de cette conception religieuse qui doit former la base du drame de l'avenir.»
[198] (Ou, plus exactement:) «C'est la direction du cours du fleuve.»
[199] Dès 1873, Tolstoï écrivait: «Pensez ce que vous voudrez, mais de telle façon que chaque mot puisse être compris du charretier qui transporte les livres de l'imprimerie. On ne peut rien écrire de mauvais dans une langue tout à fait claire et simple.»
[200] Tolstoï a donné l'exemple. Ses quatre _Livres de lectures_, pour les enfants des campagnes, ont été adoptés dans toutes les écoles de Russie, laïques et ecclésiastiques. Ses _Premiers contes populaires_ sont l'aliment de milliers d'âmes. «Dans le bas peuple, écrit Stephan Anikine, ancien député à la Douma, le nom de Tolstoï se confond avec l'idée de «livre». On peut souvent entendre un petit villageois demander naïvement, dans une bibliothèque: «Donnez-moi un bon livre, un tolstoïen!» (Il veut dire un livre épais).--(_A la mémoire de Tolstoï_, lectures faites à l'Aula de l'Université de Genève, le 7 décembre 1910.)
[201] Cet idéal de l'union fraternelle entre les hommes ne marque point pour Tolstoï le terme de l'activité humaine; son âme insatiable lui fait concevoir un idéal inconnu, au delà de l'amour: «Peut-être la science découvrira-t-elle, un jour, à l'art un idéal encore plus élevé, et l'art le réalisera.»
[202] A ces mêmes années appartient, comme date de publication et sans doute d'achèvement, une oeuvre qui fut écrite, en réalité, au temps heureux des fiançailles et des premières années du mariage: la belle histoire d'un cheval, _Kholstomier_ (1861-1886). Tolstoï en parle dans une lettre à Fet, de 1863. (_Corresp. inéd._, p. 35).--L'art du début, avec ses paysages fins, sa sympathie pénétrante des âmes, son humour, sa jeunesse, a de la parenté avec les oeuvres de la maturité (_Bonheur conjugal_, _Guerre et Paix_). La fin macabre, les dernières page sur les cadavres comparés du vieux cheval et de son maître, sont d'une brutalité de réalisme qui sont les années après 1880.
[203] _Sonate à Kreutzer_, _Puissance des Ténèbres_.
[204] _Le Temps_, 29 août 1901.
[205] «Pour le style, lui disait son ami Droujinine, en 1856, vous êtes fortement illettré, parfois comme un novateur et un grand poète, parfois comme un officier qui écrit à son camarade. Ce que vous écrivez avec amour est admirable. Aussitôt que vous êtes indifférent, votre style s'embrouille et devient épouvantable.» (Trad. Bienstock, _Vie et OEuvre_.)
[206] _Vie et OEuvre._--Pendant l'été de 1879, Tolstoï fut très intime avec les paysans; et Strakov nous dit qu'en dehors de la religion, «il s'intéressait beaucoup à la langue. Il commençait à sentir fortement la beauté de la langue du peuple. Chaque jour, il découvrait de nouveaux mots, et chaque jour il maltraitait davantage la langue littéraire.»
[207] Dans ses notes de lectures, entre 1860 et 1870, Tolstoï a écrit:
«Les Bylines... impression très grande.»
[208] _Les Deux Vieillards_ (1885).
[209] _Où l'amour est, Dieu est_ (1885).
[210] _De quoi vivent les hommes_ (1881);--_Les Trois Vieillards_ (1884);--_Le Filleul_ (1886).
[211] Ce récit porte aussi le titre: _Faut-il beaucoup de terre pour un homme?_ (1886).
[212] _Feu qui flambe ne s'éteint plus_ (1885).
[213] _Le Cierge_ (1885);--_Histoire d'Ivan l'Imbécile._
[214] _Le Filleul_ (1886).
Ces récits populaires ont été publiée dans le t. XIX des _OEuvres complètes_.
[215] Il avait été pris assez tardivement par le goût du théâtre. Ce fut une découverte qu'il fit, pendant l'hiver de 1869-1870; et, selon son habitude, il s'enflamma aussitôt pour elle.
«Tout cet hiver, je me suis occupé exclusivement du drame; et, comme il arrive toujours aux hommes qui, jusqu'à l'âge de quarante ans, n'ont pas réfléchi à un certain sujet, tout à coup ils font attention à ce sujet négligé, et il leur paraît qu'ils y voient beaucoup de choses nouvelles.... J'ai lu Shakespeare, Goethe, Pouchkine, Gogol et Molière.... Je voudrais lire Sophocle et Euripide.... J'ai longtemps gardé le lit, étant malade; et quand je suis ainsi, les personnages dramatiques ou comiques commencent à se démener en moi. Et ils le font très bien....»
Lettres à Fet, 17-21 février 1870. (_Corresp. inéd._, p. 63-65.)
[216] Variante de l'acte IV.
[217] Il s'en faut que la création de ce drame angoissant ait été pour Tolstoï une peine. Il écrit à Ténéromo: «Je vis bien et joyeusement. J'ai travaillé tout ce temps à mon drame (_La Puissance des Ténèbres_). Il est achevé.» (Janvier 1887, _Corresp. inéd._, p. 159.)
[218] La première traduction exacte de cette oeuvre en français a été publiée par M. J. W. Bienstock, dans _le Mercure de France_ (mars et avril 1912).
[219] La traduction française de cette _Postface_ par M. Halpérine-Kaminsky a paru sous le titre: _Des relations entre les sexes_, dans le volume: _Plaisirs vicieux_.
[220] Noter que Tolstoï n'a jamais eu la naïveté de croire que l'idéal de célibat et de chasteté absolue soit réalisable pour l'humanité actuelle. Mais, selon lui, un idéal est irréalisable, par définition: c'est un appel aux énergies héroïques de l'âme.
«La conception de l'idéal chrétien, qui est l'union de toutes les créatures vivantes dans l'amour fraternel, est inconciliable avec la pratique de la vie qui exige un effort continu vers un idéal inaccessible, mais qui ne suppose pas l'avoir jamais atteint.»
[221] A la fin de la _Matinée d'un Seigneur_.
[222] _Guerre et Paix._--Je ne parle pas d'_Albert_ (1857), cette histoire d'un musicien de génie. La nouvelle est très faible.
[223] Voir dans _Jeunesse_ le récit humoristique de la peine qu'il se donna pour apprendre à jouer du piano.--«Le piano m'était un moyen de charmer les demoiselles par ma sentimentalité.
[224] Il s'agit de 1876-77.
[225] S.-A. Bers, _Souvenirs sur Tolstoï_ (Voir _Vie et OEuvre_).
[226] I, 381 (éd. Hachette).
[227] Mais jamais il ne cessa de l'aimer. Un de ses amis des derniers jours fut un musicien, Goldenveiser, qui passa l'été de 1910 près de Iasnaïa. Il venait, presque chaque jour, faire de la musique à Tolstoï, pendant sa dernière maladie. (_Journal des Débats_, 18 novembre 1910.)
[228] Lettre du 21 avril 1861.
[229] Camille Bellaigue, _Tolstoï et la musique_ (_le Gaulois_, 4 janvier 1911).
[230] Qu'on ne dise pas qu'il s'agit là seulement des dernières oeuvres de Beethoven. Même à celles du début qu'il consent à regarder comme «artistiques», Tolstoï reproche «leur forme artificielle».--Dans une lettre à Tschaikovsky, il oppose de même à Mozart et Haydn, «la manière artificielle de Beethoven, Schumann et Berlioz, qui calculent l'effet.»
[231] Cf. la scène racontée par M. Paul Boyer: «Tolstoï se fait jouer du Chopin. A la fin de la quatrième Ballade, ses yeux se remplissent de larmes.--«Ah! l'animal!» s'écrie-t-il. Et brusquement il se lève et s'en va.» (_Le Temps_, 2 novembre 1902.)
[232] _Maître et Serviteur_ (1895) est comme une transition entre les lugubres romans qui précèdent et _Résurrection_, où se répand la lumière de la divine charité. Mais on y sent plus encore le voisinage de _la Mort d'Ivan Iliitch_ et des _Contes Populaires_ que de _Résurrection_, qu'annonce seulement, vers la fin, la sublime transformation d'un homme égoïste et lâche, sous la poussée d'un élan de sacrifice. La plus grande partie de l'histoire est le tableau, très réaliste, d'un maître sans bonté et d'un serviteur résigné, qui sont surpris, dans la steppe, la nuit, par une tourmente de neige, et perdent leur chemin. Le maître, qui d'abord tâche de fuir en abandonnant son compagnon, revient et, le trouvant à demi gelé, se jette sur lui, le couvre de son corps, le réchauffe en se sacrifiant, d'instinct; il ne sait pas pourquoi; mais les larmes lui remplissent les yeux: il lui semble qu'il est devenu celui qu'il sauve, Nikita, et que sa vie n'est plus en lui, mais en Nikita.--«Nikita vit; je suis donc encore vivant, moi.»--Il a presque oublié qui il était, lui, Vassili. Il pense: «Vassili ne savait pas ce qu'il fallait faire... ne savait pas, et moi, je sais, maintenant!...» Et il entend la voix de Celui qu'il attendait (ici son rêve rappelle un des _Contes Populaires_), de Celui qui, tout à l'heure, lui a donné l'ordre de se coucher sur Nikita. Il crie, tout joyeux: «Seigneur, je viens!» Et il sent qu'il est libre, que rien ne le retient plus... Il est mort.
[233] Tolstoï prévoyait une quatrième partie, qui n'a pas été écrite.
[234] I, p. 379.--Je cite la traduction de Teodor de Wyzewa.--Une édition intégrale de _Résurrection_ doit former les t. XXXVI et XXXVII des _OEuvres complètes_.
[235] I, p. 129.
[236] Au contraire, il avait été mêlé à tous les mondes qu'il peint dans _Guerre et Paix_, _Anna Karénine_, _les Cosaques_, ou _Sébastopol_: salons aristocratiques, armée, vie rurale. Il n'avait qu'à se souvenir.
[237] T. II, p. 20.
[238] «Les hommes portent en eux le germe de toutes les qualités humaines, et, tantôt ils en manifestent une, tantôt une autre, se montrant souvent différents d'eux-mêmes, c'est-à-dire de ce qu'ils ont l'habitude de paraître. Chez certains, ces changements sont particulièrement rapides. A cette classe d'hommes appartenait Nekhludov. Sous l'influence de causes physiques et morales, de brusques et complets changements se produisaient en lui.» (T. I, p. 858.)
Tolstoï s'est peut-être souvenu de son frère Dmitri, qui, lui aussi, épousa une Maslova. Mais le tempérament violent et déséquilibré de Dmitri était différent de celui de Nekhludov.
[239] «Plusieurs fois dans sa vie, il avait procédé à des _nettoyages de conscience_. Il appelait ainsi des crises morales où, apercevant soudain le ralentissement et parfois l'arrêt de sa vie intérieure, il se décidait à balayer les ordures qui obstruaient son âme. Au sortir de ces crises, il ne manquait jamais de s'imposer des règles qu'il se jurait de suivre toujours. Il écrivait un journal, il recommençait une nouvelle vie. Mais à chaque fois, il ne tardait pas à retomber au même point, ou plus bas encore qu'avant la crise.» (T. I, p. 138.)
[240] En apprenant que la Maslova a encore fait des siennes avec un infirmier, Nekhludov est plus décidé que jamais à «sacrifier sa liberté pour racheter le péché de cette femme». (T. I, p. 382.)
[241] Tolstoï n'a jamais dessiné un personnage, d'un crayon aussi robuste et sûr que le Nekhludov du début. Voir l'admirable description du lever et de la matinée de Nekhludov, avant la première séance au Palais de Justice.
[242] Lettre de la comtesse Tolstoï, 1884.
[243] _Le Temps_, 2 novembre 1902.
[244] «Ne me reprochez pas, écrit-il à sa tante, la comtesse Alexandra A. Tolstoï, de m'occuper encore de ces futilités, au seuil de la tombe! Ces futilités remplissant mon temps libre et me procurent le repos des pensées vraiment sérieuses dont mon âme est surchargée.» (26 janvier 1903).
[245] Tolstoï le regardait comme une de ses oeuvres capitales:
«Un de mes livres,--_Pour tous les jours_,--auquel j'ai la suffisance d'attacher une grande importance...» (Lettre à Jan Styka, 27 juillet-9 août 1909).
[246] Ces oeuvres ont été publiées depuis la mort de Tolstoï. La liste en est longue. Nous relevons, parmi les principales: _Le journal posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_, _Le père Serge_, _Hadji-Mourad_, _Le Diable_, _Le Cadavre vivant_, drame en douze tableaux, _Le faux coupon_, _Alexis le Pot_, _Le journal d'un fou_, _La lumière luit dans les ténèbres_, drame en cinq actes, _Toutes les qualités viennent d'elle_, petite pièce populaire, et une série d'excellentes nouvelles: _Après le Bal_, _Ce que j'ai vu en rêve_, _Khodynka_, etc.
Voir page 206, la _Note sur les oeuvres posthumes de Tolstoy_.
Mais l'oeuvre essentielle est le _Journal intime_ de Tolstoï. Il embrasse une quarantaine d'années de sa vie, depuis l'époque du Caucase jusqu'à la veille de sa mort; et il paraît un des livres de Confessions les plus impitoyables qui ait été écrit par un grand homme. Paul Birukoff en a publié, en français, deux volumes: la période de 1846 à 1852, et celle de 1895 à 1899.
[247] Le titre russe de cette oeuvre est: _Une seule chose est nécessaire_ (Saint-Luc, XI, 41.)
[248] La plupart ont été, de son vivant, gravement mutilées par la censure, ou totalement interdites. L'oeuvre circulait en Russie, jusqu'à la Révolution, sous la forme de copies manuscrites, cachées sous le manteau. Même aujourd'hui, il s'en faut que tout soit publié; et la censure bolchevike n'a pas moins été tyrannique que la censure tsariste.
[249] L'excommunication de Tolstoï par le Saint-Synode est du 22 février 1901. Elle fut motivée par un chapitre de _Résurrection_ relatif à la messe et à l'Eucharistie. Ce chapitre, nous le regrettons, a été supprimé dans la traduction française de Wyzewa.
[250] Sur la nationalisation du sol (Voir _le Grand Crime_, 1905).
[251] «Par Russe de la vieille Moscovie, dit M. A. Leroy-Beaulieu, Grand-Russien au sang slave, mâtiné de finnois, physiquement un type du peuple plus que de l'aristocratie». (_Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1910.)
[252] 1857.
[253] 1862.
[254] La _Fin d'un Monde_ (1905-janvier 1906).
Cf. le télégramme adressé par Tolstoï à un journal américain:
«L'agitation des Zemstvos a pour objet de limiter le pouvoir despotique et d'établir un gouvernement représentatif. Qu'ils réussissent ou non, le résultat certain sera l'ajournement de la véritable amélioration sociale. L'agitation politique, en donnant l'illusion funeste de cette amélioration par des moyens extérieurs, arrête le vrai progrès, comme on peut le constater par l'exemple de tous les États constitutionnels: France, Angleterre, Amérique.» (_Le mouvement social en Russie._--M. Bienstock a introduit cet article dans la préface du _Grand Crime_, trad. française, 1905.)
Dans une longue et intéressante lettre à une dame, qui lui demandait de faire partie d'un _Comité de propagation de la lecture et de l'écriture parmi le peuple_, Tolstoï exprime d'autres griefs contre les libéraux: Ils ont toujours joué le rôle de dupes; ils se font les complices, par peur, de l'autocratie; leur participation au gouvernement donne à celui-ci un prestige moral, et les habitue à des compromis, qui font d'eux rapidement les instruments du pouvoir. Alexandre II disait que tous les libéraux étaient à vendre pour des honneurs, sinon pour de l'argent. Alexandre III a pu anéantir sans risques l'oeuvre libérale de son père: «Les libéraux chuchotaient entre eux que cela ne leur plaisait pas, mais ils continuaient à prendre part aux tribunaux, au service de l'État, à la presse; dans la presse, ils faisaient allusion aux choses pour lesquelles l'allusion était permise, mais ils se taisaient pour ce dont il était défendu de parler, et ils inséraient tout ce qu'on leur ordonnait d'insérer». Ils font de même sous Nicolas II. «Quand ce jeune homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien, répond avec effronterie et avec manque de tact aux représentants du peuple, les libéraux protestent-ils? Nullement... De tous côtés, on envoie au jeune tsar de lâches et flatteuses félicitations.» (_Corresp. inédite_, p. 283-306.)
[255] _Guerre et Révolution._
Dans _Résurrection_, lors de l'examen en cassation du jugement de la Maslova, au Sénat, c'est un Darwiniste matérialiste qui est le plus opposé à la révision, parce qu'il est choqué secrètement de ce que Nekhludov veuille épouser par devoir une prostituée: toute manifestation du devoir et, plus encore, du sentiment religieux, lui fait, l'effet d'une injure personnelle. (I, p. 359.)
[256] Cf., comme types, dans _Résurrection_, Novodvorov, le meneur révolutionnaire, dont la vanité et l'égoïsme excessifs ont stérilisé la grande intelligence. Nulle imagination; «absence totale des qualités morales et esthétiques qui produisent le doute».--A sa suite, attaché à ses pas, comme son ombre, Markel, l'ouvrier devenu révolutionnaire par humiliation et par désir de vengeance, adorateur passionné de la science qu'il ne comprend pas, anticlérical avec fanatisme, et ascétique.
On trouvera aussi, dans _Encore trois morts_, ou le _Divin et l'Humain_ (trad. franç. parue dans le volume intitulé _les Révolutionnaires_, 1906), quelques spécimens de la nouvelle génération révolutionnaire: Romane et ses amis, qui méprisent les anciens terroristes, et prétendent arriver scientifiquement à leurs fins, en transformant le peuple agriculteur en peuple industriel.
[257] Lettre au Japonais Izo-Abe, fin 1904 (_Corresp. inédite_).--Voir, page 219, le chapitre: _La Réponse de l'Asie à Tolstoy_.
[258] _Les paroles vivantes de L. N. Tolstoy_, notes de Ténéromo (chap. Socialisme), (publié en trad. franç. dans _Révolutionnaires_, 1906).
[259] _Ibid._
[260] Conversation avec M. Paul Boyer (_Le Temps_, 4 novembre 1902).
[261] _La Fin d'un Monde._
[262] Dès 1863, Tolstoï écrivait ces paroles annonciatrices de la grande tourmente sociale:
«_La propriété, c'est le vol_, reste, aussi longtemps qu'existe une humanité, une vérité plus grande que la Constitution anglaise... La mission historique de la Russie consiste en ce qu'elle apportera au monde l'idée de la socialisation de la terre. La Révolution russe ne peut être fondée que sur ce principe. Elle ne se fera point contre le tsar et contre le despotisme; elle se fera contre la propriété du sol.
[263] «Le plus cruel des esclavages est d'être privé de la terre. Car l'esclave d'un maître est l'esclave d'un seul; mais l'homme privé du droit à la terre est l'esclave de tout le monde.» (_La Fin d'un monde_, chap. VII.)
[264] La Russie était en effet dans une situation spéciale; et si le tort de Tolstoï a été de généraliser d'après elle à l'ensemble des États européens, on ne peut s'étonner qu'il ait été surtout sensible aux souffrances qui le touchaient de plus près.--Voir, dans _le Grand Crime_, ses conversations, sur la route de Toula, avec les paysans, qui tous manquent de pain, parce que la terre leur manque, et qui tous, au fond du coeur, attendent que la terre leur revienne. La population agricole de la Russie forme les 80 p. 100 de la nation. Une centaine de millions d'hommes, dit Tolstoï, meurent de faim par suite de la mainmise des propriétaires fonciers sur le sol. Quand on vient leur parler, pour remédier à leur mal, de la liberté de la presse, de la séparation de l'Église et de l'État, de la représentation nationale, et même de la journée de huit heures, on se moque d'eux, impudemment:
«Ceux qui ont l'air de chercher partout des moyens d'améliorer la situation des masses populaires, rappellent ce qui se passe au théâtre, quand tous les spectateurs voient parfaitement l'acteur qui est caché, tandis que ses partenaires qui le voient très bien aussi, feignent de ne pas voir, et s'efforcent à distraire mutuellement leur attention.»
Nul autre remède que de rendre la terre au peuple qui travaille. Et, pour la solution de cette question foncière, Tolstoï préconise la doctrine de Henry George, son projet d'un impôt unique sur la valeur du sol. C'est son Évangile économique, il y revient inlassablement, et se l'est si bien assimilé que souvent, dans ses oeuvres, il reprend jusqu'à des phrases entières de Henry George.