Part 14
[93] Quand il était enfant, il avait, dans un accès de jalousie, fait tomber d'un balcon celle qui devait devenir madame Bers,--sa petite camarade de jeux, alors âgée de neuf ans. Elle en resta longtemps boiteuse.
[94] Voir dans _Bonheur Conjugal_ la déclaration de Serge:
«Supposez un monsieur A, un homme vieux qui a vécu, et une dame B, jeune, heureuse, qui ne connaît encore ni les hommes ni la vie. Par suite de diverses circonstances de famille, il l'aimait comme une fille, et ne pensait pas pouvoir l'aimer autrement..., etc.»
[95] Peut-être mettait-il aussi dans son oeuvre les souvenirs d'un roman d'amour, ébauché à Iasnaïa en 1856, avec une jeune fille, très différente de lui, très frivole et mondaine, qu'il finit par laisser, bien qu'ils fussent sincèrement épris l'un de l'autre.
[96] De 1857 à 1861.
[97] _Journal_, octobre 1857, trad. Bienstock.
[98] Lettre à Fet, 1863 (_Vie et OEuvre de Tolstoï_).
[99] _Confessions_, trad. Bienstock.
[100] «Le bonheur de famille m'absorbe tout entier.» (5 janvier 1863.)--«Je suis si heureux! si heureux! Je l'aime tant!» (8 février 1863.)--Voir _Vie et OEuvre_.
[101] Elle avait écrit quelques nouvelles.
[102] Elle recopia, dit-on, sept fois _Guerre et Paix_.
[103] Aussitôt après son mariage, Tolstoï suspendit ses travaux pédagogiques, écoles et revue.
[104] Ainsi que sa soeur Tatiana, intelligente et artiste, dont Tolstoï aimait beaucoup l'esprit et le talent musical.
Tolstoï disait: «J'ai pris Tania (Tatiana), je l'ai pilée avec Sonia (Sophie Bers, comtesse Tolstoï), et il en est sorti Natacha». (Cité par Birukov.)
[105] L'installation de Dolly dans la maison de campagne délabrée;--Dolly et les enfants;--beaucoup de détails de toilette;--sans parler de certains secrets de l'âme féminine, que l'intuition d'un homme de génie n'eût peut-être pas suffi à pénétrer, si une femme ne les lui avait trahis.
[106] Indice caractéristique de la mainmise sur l'esprit de Tolstoï par le génie créateur: son _Journal_ s'interrompt, treize ans, depuis le 1er novembre 1865, en pleine composition de _Guerre et Paix_. L'égoïsme artistique fait taire le monologue de la conscience.--Cette époque de création est aussi une époque de forte vie physique. Tolstoï est fou de la chasse. «A la chasse, j'oublie tout...» (Lettre de 1864.)--A une de ces chasses à cheval, il se cassa le bras (septembre 1864), et ce fut pendant sa convalescence qu'il dicta les premières parties de _Guerre et Paix_.--«En revenant de mon évanouissement, je me suis dit: «Je suis un artiste.» Et je le suis, mais un artiste isolé.» (Lettre à Fet, 23 janvier 1865.) Toutes les lettres de cette époque, écrites à Fet, exultent de joie créatrice. «Je regarde comme un essai de plume, dit-il, tout ce que j'ai publié jusqu'à ce jour.» (_Ibid._)
[107] Déjà, parmi les oeuvres qui exercèrent une influence sur lui, entre vingt et trente-cinq ans, Tolstoï indique:
«Goethe: _Hermann et Dorothée_... Influence très grande.
Homère: _Iliade_ et _Odyssée_ (en russe)... Influence très grande.»
En juin 1863, il note dans son _Journal_:
«Je lis Goethe, et plusieurs idées naissent en moi.»
Au printemps de 1865, Tolstoï relit Goethe, et il nomme _Faust_ «la poésie de la pensée, la poésie qui exprime ce que ne peut exprimer aucun autre art.»
Plus tard, il sacrifia Goethe, comme Shakespeare, à son Dieu. Mais il resta fidèle à son admiration pour Homère. En août 1857, il lisait, avec un égal saisissement, l'_Iliade_ et l'_Évangile_. Et, dans un de ses derniers livres, le pamphlet contre _Shakespeare_ (1903), c'est Homère qu'il oppose à Shakespeare, comme exemple de sincérité, de mesure et d'art vrai.
[108] Les deux premières parties de _Guerre et Paix_ parurent en 1865-66, sous le titre de _l'Année 1805_.
[109] Tolstoï commença l'oeuvre, en 1863, par _les Décembristes_, dont il écrivit trois fragments (publiés dans le t. VI des _OEuvres complètes_). Mais il s'aperçut que les fondations de son édifice n'étaient pas suffisamment assurées; et, creusant plus avant, il arriva à l'époque des guerres napoléoniennes, et écrivit _Guerre et Paix_. La publication commença en janvier 1865 dans le _Rousski Viestnik_; le sixième volume fut terminé en automne 1869. Alors Tolstoï remonta le cours de l'histoire; et il conçut le projet d'un roman épique sur Pierre le Grand, puis d'un autre: _Mirovitch_, sur le règne des impératrices du XVIIIe siècle et de leurs favoris. Il y travailla, de 1870 à 1873, s'entourant de documents, ébauchant plusieurs scènes; mais ses scrupules réalistes l'y firent renoncer: il avait conscience de n'arriver jamais à ressusciter d'une façon assez véridique l'âme de ces temps éloignés.--Plus tard, en janvier 1876, il eut l'idée d'un nouveau roman sur l'époque de Nicolas I; puis il se remit aux _Décembristes_, avec passion, en 1877, recueillant les témoignages des survivants et visitant les lieux de l'action. Il écrit, en 1878, à sa tante, la comtesse A.-A. Tolstoï: «Cette oeuvre est pour moi si importante! Vous ne pouvez vous imaginer combien c'est important pour moi; aussi important que l'est pour vous votre foi. Je voudrais dire: encore plus.» (_Corresp. inédite_, p. 9.)--Mais il s'en détacha, à mesure qu'il approfondissait le sujet: sa pensée n'y était plus. Déjà, le 17 avril 1879, il écrivait à Fet: «Les Décembristes? Dieu sait où ils sont!... Si j'y pensais, si j'écrivais, je me flatte de l'espoir que l'odeur seule de mon esprit serait insupportable à ceux qui tirent sur les hommes, pour le bien de l'humanité.» (_Ibid._, p. 132.)--A cette heure de sa vie, la crise religieuse était commencée: il allait brûler toutes ses idoles anciennes.
[110] La première traduction française de _Guerre et Paix_, composée à Saint-Pétersbourg, date de 1879. Mais la première édition française est de 1885, en 3 volumes, chez Hachette. Tout récemment, une nouvelle traduction, intégrale, en 6 volumes, vient d'être publiée dans les _OEuvres complètes_ (t. VII-XII).
[111] Pierre Besoukhov, qui a épousé Natacha, sera un Décembriste. Il a fondé une société secrète pour veiller au bien général, une sorte de _Tugendbund_. Natacha s'associe à ses projets, avec exaltation. Denissov ne comprend rien à une révolution pacifique; mais il est tout prêt à une révolte armée. Nicolas Rostov a gardé son loyalisme aveugle de soldat. Lui, qui disait, après Austerlitz: «Nous n'avons qu'une chose à faire: remplir notre devoir, nous battre et ne jamais penser», il s'irrite contre Pierre, et il dit: «Mon serment avant tout! Si on m'ordonnait de marcher contre toi, avec mon escadron, je marcherais et je frapperais.» Sa femme, la princesse Marie, l'approuve. Le fils du prince André, le petit Nicolas Bolkonsky, âgé de quinze ans, délicat, maladif et charmant, aux grands yeux, aux cheveux d'or, écoute fiévreusement la discussion; tout son amour est pour Pierre et pour Natacha; il n'aime guère Nicolas et Marie; il a un culte pour son père, qu'il se rappelle à peine; il rêve de lui ressembler, d'être grand, d'accomplir quelque chose de grand,--quoi? il ne sait... «Quoi qu'ils disent, je le ferai... Oui, je le ferai. Lui-même m'aurait approuvé.»--Et l'oeuvre se termine par un rêve de l'enfant, qui se voit sous la forme d'un grand homme de Plutarque, avec l'oncle Pierre, précédé de la Gloire, et suivi d'une armée.--Si _les Décembristes_ avaient été écrits alors, nul doute que le petit Bolkonsky n'en eût été un des héros.
[112] J'ai dit que les deux familles Rostov et Bolkonski, dans _Guerre et Paix_, rappellent par beaucoup de traits la famille paternelle et maternelle de Tolstoï. Nous avons vu aussi s'annoncer dans les récits du Caucase et de Sébastopol plusieurs types de soldats et d'officiers de _Guerre et Paix_.
[113] Lettre du 2 février 1868, citée par Birukov.
[114] Notamment, disait-il, celui du prince André, dans la première partie.
[115] Il est regrettable que la beauté de la conception poétique soit quelquefois ternie par les bavardages philosophiques, dont Tolstoï surcharge son oeuvre, surtout dans les dernières parties. Il tient à exposer sa théorie de la fatalité de l'histoire. Le malheur est qu'il y revient sans cesse et qu'il se répète obstinément. Flaubert, qui «poussait des cris d'admiration», en lisant les deux premiers volumes, qu'il déclarait «sublimes» et «pleins de choses à la Shakespeare», jeta d'ennui le troisième volume:--«Il dégringole affreusement. Il se répète, et il philosophise. On voit le monsieur, l'auteur et le Russe, tandis que jusque-là on n'avait vu que la Nature et l'Humanité.» (Lettre à Tourgueniev, janvier 1880.)
[116] La première traduction française d'_Anna Karénine_ parut en deux volumes, 1886, chez Hachette. Dans les _OEuvres complètes_, la traduction intégrale remplit quatre volumes (t. XV-XVIII).
[117] Lettre à sa femme (archives de la comtesse Tolstoï), citée par Birukov (_Vie et OEuvre_).
[118] Le souvenir de cette terrible nuit se retrouve dans _le Journal d'un Fou_, 1883. (OEuvres posthumes.)
[119] Pendant qu'il termine _Guerre et Paix_, dans l'été de 1869, il découvre Schopenhauer, et il s'en enthousiasme: «Schopenhauer est le plus génial des hommes.» (Lettre à Fet, 30 août 1869.)
[120] Cet _Abécédaire_, énorme manuel de 700 à 800 pages, divisé en quatre livres, comprenait, à côté de méthodes d'enseignement, de très nombreux récits. Ceux-ci ont formé plus tard _Les Quatre Livres de Lecture_ dont M. Charles Salomon vient de publier la première traduction française intégrale, 1928.
[121] Il y a, dit-il encore, entre Homère et ses traducteurs, la différence de «l'eau bouillie et distillée, et de l'eau de source froide, à faire mal aux dents, éclatante, ensoleillée, qui parfois charrie du sable, mais qui en est plus pure et plus fraîche». (Lettre à Fet, déc. 1870.)
[122] _Corresp. inéd._
[123] Archives de la comtesse Tolstoï (_Vie et OEuvre_).
[124] Le roman fut terminé en 1877. Il parut--sauf l'épilogue,--dans le _Rousski Viestniki_.
[125] La mort de trois enfants (18 novembre 1873, février 1875, fin novembre 1875), de la tante Tatiana, sa mère adoptive (20 juin 1874), de la tante Pélagie (22 décembre 1875).
[126] Lettre à Fet, 1er mars 1876.
[127] «La femme est la pierre d'achoppement de la carrière d'un homme. Il est difficile d'aimer une femme et de rien faire de bon; et la seule façon de n'être pas constamment gêné, entravé par l'amour, c'est de se marier.» (Trad. Hachette, t. I, p. 312.)
[128] T. I, p. 86.
[129] T. I, p. 149.
[130] Devise, en tête du livre.
[131] Noter aussi, dans l'épilogue, l'esprit nettement hostile à la guerre et au nationalisme, au panslavisme.
[132] «Le mal, c'est ce qui est raisonnable pour le monde. Le sacrifice, l'amour, c'est l'insanité.» (II, 244.)
[133] II, 79.
[134] II, 346.
[135] II, 353.
[136] «Maintenant, je m'attelle de nouveau à l'ennuyeuse et vulgaire _Anna Karénine_, avec le seul désir de m'en débarrasser au plus vite...» (Lettres à Fet, 26 août 1875, _Corresp. inéd._ p. 95.)
«Il me faut achever le roman qui m'ennuie». (_Ibid._ 1er mars 1876.)
[137] Dans les _Confessions_ (1879). t. XIX des _OEuvres complètes_.
[138] Je résume ici plusieurs pages des _Confessions_, en conservant les expressions de Tolstoï.
[139] Cf. _Anna Karénine_: «Et Levine aimé, heureux, père de famille, éloigna de sa main toute arme, comme s'il eût craint de céder à la tentation de mettre fin à son supplice» (II, 339). Cet état d'esprit n'était pas spécial à Tolstoï et à ses héros. Tolstoï était frappé du nombre croissant de suicides, chez les classes aisées de toute l'Europe, et particulièrement en Russie. Il y fait souvent allusion dans ses oeuvres de ce temps. On dirait qu'a passé sur l'Europe de 1880 une grande vague de neurasthénie, qui a submergé des milliers d'êtres. Ceux qui étaient adolescents alors en gardent, comme moi, le souvenir; et pour eux, l'expression par Tolstoï de cette crise humaine a une valeur historique. Il a écrit la tragédie cachée d'une génération.
[140] _Confessions_, p. 67.
[141] Ses portraits de cette époque accusent ce caractère populaire. Une peinture de Kramskoï (1873) représente Tolstoï en blouse de moujik, la tête penchée, l'air d'un Christ allemand. Le front commence à se dégarnir aux tempes; les joues sont creuses et barbues.--Dans un autre portrait de 1881, il a l'air d'un contre-maître endimanché: les cheveux coupés, la barbe et les favoris qui s'étalent; la figure paraît beaucoup plus large du bas que du haut; les sourcils sont froncés, les yeux moroses, le nez aux grosses narines de chien, les oreilles énormes.
[142] _Confessions_, p. 93-95.
[143] A vrai dire, ce n'était pas la première fois. Le jeune volontaire au Caucase, l'officier de Sébastopol, Olenine des _Cosaques_, le prince André et Pierre Besoukhov, dans _Guerre et Paix_, avaient eu des visions semblables. Mais Tolstoï était si passionné que, chaque fois qu'il découvrait Dieu, il croyait que c'était pour la première fois et qu'il n'y avait eu avant que la nuit et le néant. Il ne voyait plus dans son passé que les ombres et les hontes. Nous qui, par son _Journal_, connaissons, mieux que lui-même, l'histoire de son coeur, nous savons combien ce coeur fut toujours, même dans ses égarements, profondément religieux. Au reste, il en convient, dans un passage de la préface à la _Critique de la théologie dogmatique_: «Dieu! Dieu! j'ai erré, j'ai cherché la vérité où il ne le fallait point. Je savais que j'errais. Je flattais mes mauvaises passions, en les sachant mauvaises; _mais je ne t'oubliais jamais. Je t'ai senti toujours, même quand je m'égarais_».--La crise de 1878-9 fut seulement plus violente que les autres, peut-être sous l'influence des deuils répétés et de l'âge qui venait; et sa seule nouveauté fut en ceci qu'au lieu que la vision de Dieu s'évanouit sans laisser de traces, après que la flamme d'extase était tombée, Tolstoï, averti par l'expérience passée, se hâta de «marcher, tandis qu'il avait la lumière», et de déduire de sa foi tout un système de vie. Non qu'il ne l'eût déjà tenté. (On se souvient de ses _Règles de vie_, conçues quand il était étudiant.) Mais, à cinquante ans, il avait moins de chances de se laisser distraire de sa route par les passions.
[144] Le sous-titre des _Confessions_ est _Introduction à la Critique de la Théologie dogmatique et à l'Examen de la doctrine chrétienne_.
[145] «Moi, qui plaçais la vérité dans l'unité de l'amour, je fus frappé de ce fait que la religion détruisait elle-même ce qu'elle voulait produire.» (_Confessions_, p. 111.)
[146] «Et je me suis convaincu que l'enseignement de l'Église est, théoriquement, un mensonge astucieux et nuisible, pratiquement, un composé de superstitions grossières et de sorcelleries, sous lequel disparaît absolument le sens de la doctrine chrétienne.» (_Réponse au Saint-Synode_, 4-17 avril 1901.)
Voir aussi _l'Église et l'État_ (1883).--Le plus grand crime que Tolstoï reproche à l'Église, c'est son «alliance impie» avec le pouvoir temporel. Il lui a fallu affirmer la sainteté de l'État, la sainteté de la violence. C'est «l'union des brigands avec les menteurs».
[147] A mesure qu'il avançait en âge, ce sentiment de l'unité de la vérité religieuse à travers l'histoire humaine, et de la parenté du Christ avec les autres sages, depuis Bouddha jusqu'à Kant et à Emerson, ne fît que s'accentuer, au point que Tolstoï se défendait, dans ses dernières années, d'avoir «aucune prédilection pour le christianisme». Tout particulièrement importante, en ce sens, est une lettre, écrite le 27 juillet-9 août 1909 au peintre Jan Styka, et récemment reproduite dans _le Théosophe_ du 16 janvier 1911. Suivant son habitude, Tolstoï, tout plein de sa conviction nouvelle, a une tendance à oublier un peu trop son état d'âme ancien et le point de départ de sa crise religieuse, qui était purement chrétien:
«La doctrine de Jésus, écrit-il, n'est pour moi qu'une des belles doctrines religieuses que nous avons reçues de l'antiquité égyptienne, juive, hindoue, chinoise, grecque. Les deux grands principes de Jésus: l'amour de Dieu, c'est-à-dire de la perfection absolue, et l'amour du prochain, c'est-à-dire de tous les hommes sans aucune distinction, ont été prêchés par tous les sages du monde: Krishna, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, Socrate, Platon, Epïctète, Marc-Aurèle, et parmi les modernes, Rousseau, Pascal, Kant, Emerson, Channing, et beaucoup d'autres. La vérité religieuse et morale est partout et toujours la même... Je n'ai aucune prédilection pour le christianisme. Si j'ai été particulièrement intéressé par la doctrine de Jésus, c'est: 1º parce que je suis né et que j'ai vécu parmi les chrétiens; 2º parce que j'ai trouvé une grande jouissance d'esprit à dégager la pure doctrine des surprenantes falsifications opérées par les Églises.»
Nous étudions, dans un chapitre spécial, à la fin du volume, la vaste synthèse religieuse de Tolstoï, où fraternisent toutes les grandes religions du monde.--Voir p. 214: _la Réponse de l'Asie à Tolstoy_.
[148] Tolstoï proteste qu'il n'attaque pas la vraie science, qui est modeste et connaît ses limites. (_De la Vie_, ch. IV, trad. franç. de la comtesse Tolstoï.)
[149] _Ibid._, ch. X.
[150] Tolstoï relit fréquemment les _Pensées_ de Pascal, pendant la période de crise, qui précède les _Confessions_. Il en parle dans ses lettres à Fet (14 avril 1877, 3 août 1879); il recommande à son ami de les lire.
[151] Dans une lettre _sur la raison_, écrite le 26 novembre 1894 à la baronne X... (lettre reproduite dans le volume intitulé _les Révolutionnaires_, 1906), Tolstoï dit de même:
«L'homme n'a reçu directement de Dieu qu'un seul instrument de la connaissance de soi-même et de son rapport avec le monde; il n'y en a pas d'autres. Cet instrument, c'est la raison. La raison vient de Dieu. Elle est non seulement la qualité supérieure de l'homme, mais l'instrument unique de la connaissance de la vérité.»
[152] _De la Vie_, ch. X, XIV-XXI.
[153] _De la Vie_, XXII-XXV.--Comme pour la plupart de ces citations, je résume plusieurs chapitres en quelques phrases caractéristiques.
[154] Cette pensée religieuse a certainement évolué au sujet de plusieurs questions, notamment en ce qui touche la conception de la vie future.
[155] Je cite la traduction parue dans _le Temps_ du 1er mai 1901.
[156] «J'avais passé jusque-là toute ma vie hors de la ville...» (_Que devons-nous faire?_)
[157] _Ibid._
[158] Tolstoï a exprimé, maintes fois, son antipathie à l'égard des «ascètes qui agissent pour eux seuls, en dehors de leurs semblables». Il les met dans le même sac que les révolutionnaires ignorants et orgueilleux, «qui prétendent faire du bien aux autres, sans savoir ce qu'il leur faut à eux-mêmes... J'aime d'un même amour, dit-il, les hommes de ces deux catégories, mais je hais leurs doctrines de la même haine. La seule doctrine est celle qui ordonne une activité constante, une existence qui réponde aux aspirations de l'âme et cherche à réaliser le bonheur des autres. Telle est la doctrine chrétienne. Également éloignée du quiétisme religieux et des prétentions hautaines des révolutionnaires, qui cherchent à transformer le monde, sans savoir en quoi consiste le vrai bonheur.» (Lettre à un ami, publiée dans le volume intitulé _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halpérine-Kaminsky.)
[159] T. XXVI des _OEuvres complètes_.
[160] Photographie de 1885, reproduite dans l'édition de _Que devons-nous-faire?_ des _OEuvres complètes_.
[161] _Que devons-nous faire?_ p. 213.
[162] Toute cette première partie (les quinze premiers chapitres) qui fourmille de types, fut supprimée par la censure russe.
[163] «La vraie cause de la misère, ce sont les richesses accumulées dans les mains de ceux qui ne produisent pas, et concentrées dans les villes. Les riches se groupent dans les villes, pour jouir et pour se défendre. Et les pauvres viennent se nourrir des miettes de la richesse. Il est surprenant que plusieurs d'entre eux restent des travailleurs, et qu'ils ne se mettent pas tous à la chasse d'un gain plus facile: commerce, accaparement, mendicité, débauche, escroqueries,--voire même cambriolage.»
[164] «Le pivot du mal est la propriété. La propriété n'est que le moyen de jouir du travail des autres.»--La propriété, dit encore Tolstoï, c'est ce qui n'est pas à nous, ce sont les autres. «L'homme appelle sa propriété sa femme, ses enfants, ses esclaves, ses objets; mais la réalité lui montre son erreur; et il doit y renoncer, ou souffrir et faire souffrir.»
Tolstoï pressent déjà la Révolution russe: «Depuis trois ou quatre ans, dit-il, on nous invective dans les rues, on nous appelle fainéants. La haine et le mépris du peuple écrasé grandissent.» (_Que devons-nous faire?_ p. 419.)
[165] Le paysan révolutionnaire Bondarev eût voulu que cette loi fût reconnue comme une obligation universelle. Tolstoï subissait alors son influence ainsi que celle d'un autre paysan, Sutaiev: «Pendant toute ma vie, deux penseurs russes ont eu sur moi une grande action morale, ont enrichi ma pensée, m'ont expliqué ma propre conception du monde: c'étaient deux paysans, Sutaiev et Bondarev.» (_Que devons-nous faire?_ p. 404.)
Dans le même livre Tolstoï fait le portrait de Sutaiev, et note une conversation avec lui.
[166] _L'Alcool et le Tabac_ (trad. de Halpérine-Kaminsky, publiée sous le titre: _Plaisirs vicieux_, 1895). Titre russe: _Pourquoi les gens s'enivrent_.
[167] _Plaisirs cruels_, 1895 (_Les Mangeurs de viande_; _la Guerre_; _la Chasse_), trad. de Halpérine-Kaminsky. Titres russes: (Pour _Les Mangeurs de viande_): _Le premier degré_.--_La Guerre_ est un extrait d'un ouvrage volumineux: _Le royaume de Dieu est en nous_ (chap. VI).
[168] Il est remarquable que Tolstoï ait eu tant de peine à s'en défaire. C'était chez lui une passion atavique: il la tenait de son père. Il n'était pas sentimental, et il semble n'avoir jamais fait dépense de beaucoup de pitié pour les bêtes. Ses yeux pénétrants se sont à peine arrêtés sur les yeux, si éloquents parfois, de nos humbles frères,--à l'exception du cheval, pour qui, en grand seigneur, il a une prédilection. Il n'était pas sans un fond de cruauté native. Après avoir raconté la mort lente d'un loup, qu'il avait tué, en le frappant d'un bâton à la racine du nez, il dit: «Je ressentais une volupté, au souvenir des souffrances de l'animal expirant.» Le remords s'éveilla tard.
[169] Été 1878. Voir _Vie et OEuvre_.
[170] 18 novembre 1878. _Ibid._
[171] Novembre 1879. _Ibid._, trad. Bienstock.
[172] 5 octobre 1881. _Vie et OEuvre_.
[173] 14 octobre 1881, _ibid._
[174] Mars 1882.
[175] 1882.
[176] 23 octobre 1884, _Vie et OEuvre_.
[177] «Le prétendu droit des femmes est né et ne pouvait naître que dans une société d'hommes qui se sont écartés de la loi du vrai travail. Aucune femme d'ouvrier sérieux ne demande le droit de partager son travail dans les mines ou dans les champs. Elles ne demandent que le droit de participer au travail imaginaire de la classe riche.»
[178] Ce sont les dernières lignes de _Que devons-nous faire?_ Elles sont datées du 14 février 1886.
[179] Lettre à un ami, publiée sous le titre: _Profession de foi_, dans le volume intitulé _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halpérine-Kaminsky.
[180] La réconciliation eut lieu au printemps de 1878. Tolstoï écrivit a Tourgueniev pour lui demander pardon. Tourgueniev vint à Iasnaïa-Poliana en août 1878. Tolstoï lui rendit sa visite en juillet 1881. Tout le monde fut frappé de son changement de manières, de sa douceur, de sa modestie. Il était «_comme régénéré_».
[181] Lettre à Polonski (citée par Birukov).
[182] Lettre écrite de Bougival, 28 juin 1883.
[183] Chap. XII de l'édition russe. Le traducteur français en a fait l'introduction.