Vie de Tolstoï

Part 11

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Il a quitté sa femme, parce qu'il sent qu'il lui fait du mal et qu'elle ne lui fait pas de bien. Il la laisse à un ami dont elle est aimée, qu'elle aimait sans se l'avouer, et qui lui ressemble. Il disparaît dans les bas-fonds de la bohême; et tout est bien ainsi: les deux autres sont heureux, et lui,--autant qu'ils peuvent l'être. Mais la société ne permet point qu'on se passe de son consentement; elle accule stupidement Fedia au suicide, s'il ne veut pas que ses deux amis soient condamnés pour bigamie.--Cette oeuvre étrange, si profondément russe, et qui reflète le découragement des meilleurs après les grandes espérances de la Révolution, brisées, est simple, sobre, sans aucune déclamation. Les caractères sont tous vrais et vivants, même les personnages de second plan: (la jeune soeur intransigeante et passionnée dans sa conception morale de l'amour et du mariage; la bonne figure compassée du brave Karenine, et sa vieille maman, pétrie de nobles préjugés, conservatrice, autoritaire en paroles, accommodante en actes); jusqu'aux silhouettes fugitives des tsiganes et des avocats.

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J'ai laissé de côté quelques oeuvres, où l'intention dogmatique et morale prime la libre vie de l'oeuvre--bien qu'elle ne fasse jamais tort à la lucidité psychologique de Tolstoy:

_Le faux coupon_: un long récit, presque un roman, qui veut montrer l'enchaînement, dans le monde, de tous les actes individuels, bons ou mauvais. Un faux, commis par deux collégiens, déclenche toute une suite de crimes, de plus en plus horribles,--jusqu'à ce que l'acte de résignation sainte d'une pauvre femme qu'assassine une brute agisse sur l'assassin et, par lui, de proche en proche, remonte jusqu'aux premiers auteurs de tout le mal, qui se trouvent ainsi rachetés par leurs victimes. Le sujet est superbe, et touche à l'épopée; l'oeuvre aurait pu atteindre à la grandeur fatale des tragédies antiques. Mais le récit est trop long, trop morcelé, sans ampleur; et bien que chaque personnage soit justement caractérisé, ils restent tous indifférents.

_La sagesse enfantine_ est une suite de vingt et un dialogues entre des enfants, sur tous les grands sujets: religion, art, science, instruction, patrie, etc. Ils ne sont pas sans verve; mais le procédé fatigue vite, tant de fois répété.

_Le jeune tsar_, qui rêve des malheurs qu'il cause malgré lui, est une des oeuvres les plus faibles du recueil.

Enfin, je me contente d'énumérer quelques esquisses fragmentaires: _Deux pèlerins_,--_Le pope Vassili_,--_Quels sont les assassins?_ etc.

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Dans l'ensemble de ces oeuvres, on est frappé de la vigueur intellectuelle, conservée par Tolstoy jusqu'à son dernier jour[335]. Il peut sembler verbeux, quand il expose ses idées sociales; mais toutes les fois qu'il est en face d'une action, d'un personnage vivant, le rêveur humanitaire disparaît, il ne reste plus que l'artiste au regard d'aigle, qui d'un coup va au coeur. Jamais il n'a perdu cette lucidité souveraine. Le seul appauvrissement que je constate, pour l'art, c'est du côté de la passion. A part de courts instants, on a l'impression que ses oeuvres ne sont plus pour Tolstoy l'essentiel de sa vie; elles sont, ou un passe-temps nécessaire, ou un instrument pour l'action. Mais c'est l'action qui est son véritable objet, et non plus l'art. Quand il lui arrive de se laisser reprendre par cette illusion passionnée, il semble qu'il en ait honte; il coupe court ou peut-être, comme pour _Le journal posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_, il abandonne complètement l'oeuvre qui risquerait de resouder les chaînes qui l'attachaient à l'art... Exemple unique d'un grand artiste, en pleine force créatrice et tourmenté par elle, qui lui résiste et qui l'immole à son Dieu.

R. R.

Avril 1913.

LA RÉPONSE DE L'ASIE A TOLSTOY

Au temps où paraissaient les premières éditions de ce livre, nous ne pouvions mesurer encore le retentissement de la pensée de Tolstoy dans le monde. Le grain était en terre. Il fallait attendre l'été.

Aujourd'hui, la moisson est levée. Et de Tolstoy a surgi un arbre de Jessé. Sa parole s'est faite acte. Au Saint Jean le Précurseur d'Iasnaïa-Poliana a succédé le Messie de l'Inde, qu'il avait consacré: Mahâtmâ Gandhi.

Admirons la magnifique économie de l'histoire humaine, où, malgré les disparitions apparentes des grands efforts de l'esprit, rien ne se perd d'essentiel, et le flux et le reflux des réactions mutuelles forment un courant continu, qui s'enrichit sans cesse, en fécondant la terre.

A dix-neuf ans, en 1847, le jeune Tolstoy, malade à l'hôpital de Kazan, avait pour voisin de lit un prêtre lama bouddhiste, blessé grièvement à la face par un brigand, et il recevait de lui la première révélation de la loi de Non-Résistance, que le torrent de sa vie devait, trente ans, recouvrir.

Soixante-deux ans après, en 1909, le jeune Indien Gandhi recevait des mains de Tolstoy mourant cette sainte lumière, que le vieil apôtre russe avait couvée en lui, réchauffée de son amour, nourrie de sa douleur; et il en faisait le flambeau qui a illuminé l'Inde: la réverbération en a touché toutes les parties de la terre.

Mais, avant d'en arriver au récit de ce baptême dans le Jourdain, nous voulons rapidement retracer l'ensemble des rapports de Tolstoy avec l'Asie. Une _Vie de Tolstoy_ serait, sans cette étude, incomplète aujourd'hui. Car l'action de Tolstoy sur l'Asie aura, dans l'histoire, plus d'importance peut-être que l'action sur l'Europe. Il a été la première grande Voie de l'esprit qui relie, de l'Est à l'Ouest, tous les membres du Vieux-Continent. Maintenant la sillonnent, en l'un et l'autre sens, deux rivières de pèlerins.

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Nous avons maintenant tous les moyens de connaître le sujet: car Paul Birukoff, pieux disciple du maître, a rassemblé en un volume sur _Tolstoy et l'Orient_ les documents conservés[336].

L'Orient l'attira toujours. Tout jeune étudiant à l'Université de Kazan, il avait choisi d'abord la faculté des langues orientales arabo-turques. Dans ses années de Caucase, il fut en contact prolongé avec la culture mahométane, et il en subit fortement l'impression. Peu après 1870 commencent à paraître, dans ses recueils de Récits et Légendes pour les Écoles primaires, des contes arabes et indiens. Quand vint l'heure de sa crise religieuse, la Bible ne lui suffit point; il ne tarda pas à consulter les religions d'Orient. Il lut considérablement[337]. Bientôt lui vint l'idée de faire profiter l'Europe de ses lectures, et il rassembla, sous le titre: _Les pensées des hommes sages_, un recueil, où l'Évangile, Bouddhâ, Laotse, Krishna fraternisaient. Il s'était convaincu, dès le premier coup d'oeil, de l'unité fondamentale des grandes religions humaines.

Mais ce qu'il cherchait surtout, c'était le rapport direct avec les hommes d'Asie. Et dans les dix dernières années de sa vie, un réseau serré de correspondance se tressa entre Iasnaïa et tous les pays d'Orient.

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De tous, c'était la Chine, dont la pensée lui était le plus proche. Et ce fut elle qui se livra le moins. Dès 1884, il étudiait Confucius et Laotse; ce dernier était son préféré, parmi les sages de l'antiquité[338]. Mais, en fait, Tolstoy dut attendre jusqu'en 1905 pour échanger sa première lettre avec un compatriote de Laotse, et il ne paraît avoir eu que deux correspondants chinois. Il est vrai qu'ils sont de marque. L'un était un savant, _Tsien Huang-t'ung_; l'autre ce grand lettré _Ku-Hung-Ming_, dont le nom est bien connu en Europe[339], et qui, professeur d'Université à Pékin, chassé par la Révolution, a dû s'exiler au Japon.

Dans les lettres qu'il adresse à ces deux Chinois d'élite, et particulièrement dans celle, très longue, à Ku-Hung-Ming, qui a la valeur d'un manifeste (octobre 1906), Tolstoy exprime l'attachement et l'admiration qu'il éprouve pour le peuple chinois. Ces sentiments ont été renforcés par les épreuves que la Chine a subies, avec une noble mansuétude, en ces dernières années où les nations d'Europe ont fait assaut contre elle d'ignobles brutalités. Il l'engage à persévérer dans cette sereine patience et prophétise qu'elle lui devra la victoire finale. L'exemple de Port-Arthur, dont l'abandon par la Chine à la Russie a coûté si cher à la Russie (guerre russo-japonaise), assure qu'il en sera de même pour l'Allemagne à Kiautschau et pour l'Angleterre à Wei-ha-Wei. Les voleurs finissent toujours par se voler entre eux.--Mais Tolstoy est inquiet d'apprendre que, depuis peu, l'esprit de violence et de guerre s'éveille chez les Chinois; il les conjure d'y résister. S'ils se laissaient gagner par la contagion, ce serait un désastre, non seulement dans le sens où l'entendait «_un des plus grossiers et ignares représentants de l'Occident, le Kaiser d'Allemagne_», qui redoutait pour l'Europe le péril jaune,--mais dans l'intérêt supérieur de l'humanité. Car, avec la vieille Chine disparaîtrait le point d'appui de la vraie sagesse populaire et pratique, paisible et laborieuse, qui, de l'Empire du Milieu, doit s'étendre progressivement à tous les peuples. Tolstoy croit le moment venu d'une transformation capitale dans la vie de l'humanité; il a la conviction que la Chine est appelée à y jouer le premier rôle, à la tête des peuples d'Orient. La tâche de l'Asie est de montrer au reste du monde le vrai chemin à la vraie liberté; et ce chemin, dit Tolstoy, n'est autre que le _Tao_. Surtout que la Chine se garde de vouloir se réformer sur le plan et l'exemple de l'Occident,--c'est-à-dire en remplaçant son despotisme par un régime constitutionnel, une armée nationale et la grande industrie! Qu'elle considère le tableau lamentable de ces peuples d'Europe, avec l'enfer de leur prolétariat, avec leurs luttes de classes, leur course aux armements et leurs guerres sans fin, leur politique de rapine coloniale,--la banqueroute sanglante de toute une civilisation! L'Europe est un exemple,--oui!--de ce qu'il ne faut pas faire. Et comme la Chine ne peut, d'autre part, rester dans l'état présent, où elle se voit livrée à toutes les agressions, une seule voie lui est ouverte: celle de la Non-Résistance absolue vis-à-vis de son gouvernement et de tous les gouvernements. Qu'elle poursuive, impassible, sa culture de la terre, en se soumettant à la seule loi de Dieu! L'Europe se trouvera désarmée devant la passivité héroïque et sereine de 400 millions d'hommes. Toute la sagesse humaine et le secret du bonheur sont dans la vie de travail paisible sur son champ, en se guidant d'après les principes des trois religions de Chine: le Confucianisme, qui libère de la force brutale; le Taoïsme, qui prescrit de ne pas faire aux autres ce qu'on ne veut pas que les autres vous fassent; et le Bouddhisme, qui est tout abnégation et amour.

Des conseils de Tolstoy, nous voyons ce que la Chine d'aujourd'hui paraît faire; et il ne semble pas que son docte correspondant, Ku-Hung-Ming, en ait beaucoup profité: car son traditionalisme, distingué mais borné, offre pour toute panacée à la fièvre du monde moderne en travail une _Grande Charte de Fidélité_ à l'ordre établi par le passé[340].--Mais il ne faut point juger de l'immense Océan par ses vagues de surface. Et qui peut dire si le peuple de Chine n'est pas beaucoup plus près des pensées de Tolstoy, qui s'accordent avec la millénaire tradition de ses sages, que ne le feraient supposer ces guerres de partis et ces révolutions, qui passent et qui meurent sur son éternité?

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Tout au contraire des Chinois, les Japonais, avec leur vitalité fébrile, leur curiosité affamée de toute pensée nouvelle dans l'univers, furent les premiers d'Asie avec qui Tolstoy entra en relations (dès 1890, ou peu après). Il se méfiait d'eux, de leur fanatisme national et guerrier, surtout de leur prodigieuse souplesse à s'adapter à la civilisation d'Europe et à en épouser sur-le-champ tous les abus. On ne peut dire que sa méfiance ait été entièrement injustifiée: car la correspondance assez abondante qu'il entretint avec eux lui apporta plus d'un mécompte. Tel qui se disait son disciple, tout en ayant la prétention de concilier son enseignement avec le patriotisme, le désavoua publiquement, comme le jeune _Jokai_, rédacteur en chef du journal _Didaitschoo-lu_, en 1904, au moment de la guerre du Japon avec la Russie. Encore plus décevant fut le jeune _H. S. Tamura_ qui, d'abord bouleversé jusqu'aux larmes par la lecture d'un article de Tolstoy sur la guerre russo-japonaise[341], tremblant de tout son corps, et criant, transporté, que «Tolstoy est l'unique prophète de notre temps», se laisse quelques semaines après rouler par la vague de délire patriotique, après la destruction de la flotte russe par les Japonais, à Tsusima, et finit par publier contre Tolstoy un mauvais livre qui l'attaque...

Plus solides et sincères--mais si loin de la vraie pensée de Tolstoy--ces social-démocrates japonais, protestataires héroïques contre la guerre[342], qui écrivent à Tolstoy, en septembre 1904, et à qui Tolstoy, en les remerciant, exprime sa condamnation absolue, à la fois de la guerre et du socialisme[343].

Mais l'esprit de Tolstoy pénétrait, malgré tout, le Japon et le labourait jusqu'au fond. Lorsqu'en 1908, pour son quatre-vingtième anniversaire, ses amis russes s'adressèrent à tous les amis du monde, afin de publier un livre de témoignages, _Naoshi Kato_ envoya un intéressant Essai, qui montre l'influence considérable de Tolstoy au Japon. La plupart de ses livres religieux y avaient été traduits; vers 1902-1903, ils produisirent, dit Kato, une révolution morale, non seulement chez les chrétiens japonais, mais chez les bouddhistes; et de cette commotion, un renouvellement du bouddhisme est sorti. Jusqu'alors, la religion était un ordre établi et une loi du dehors. Elle prit (ou reprit) un caractère intérieur. «_Conscience religieuse_» devint, depuis, le mot à la mode. Et certes, ce réveil du _moi_ n'était pas sans dangers. Il pouvait mener,--il mena, en nombre de cas,--vers de tout autres fins que l'esprit de sacrifice et d'amour fraternel--à la jouissance égoïste, à l'indifférentisme, au désespoir, et même au suicide: il y eut des catastrophes chez ce peuple vibrant qui, dans ses crises de passion, porte toutes les doctrines aux ultimes conséquences. Mais il se forma ainsi, particulièrement près de Kioto, de petits groupes tolstoyens qui travaillaient leur champ et professaient le pur Évangile de l'amour[344]. D'une façon générale, on peut dire que la vie spirituelle au Japon a subi, en partie, l'empreinte de la personnalité de Tolstoy. Encore aujourd'hui, subsiste au Japon une _Société Tolstoy_, qui publie une revue mensuelle de soixante-dix pages, intéressante et nourrie[345].

Le plus aimable exemple de ces disciples japonais est le jeune _Kenjiro Tokutomi_, qui contribua aussi au livre du jubilé de 1908. Il avait écrit, de Tokio, une lettre enthousiaste à Tolstoy, dans les premiers mois de 1906, et Tolstoy y avait aussitôt répondu. Mais Tokutomi n'avait pas eu la patience d'attendre la réponse: il s'était embarqué sur le premier bateau, pour aller le voir. Il ne savait pas un mot de russe et très peu d'anglais. Il arriva à Iasnaïa en juillet, y demeura cinq jours, reçu avec une bonté paternelle, et repartit directement pour le Japon, couvant, tout le reste de sa vie, les grands souvenirs de cette semaine et le lumineux «sourire» du vieillard. Il l'évoque dans ses charmantes pages de 1908, où parle son coeur simple et pur:

«_Je vois son sourire, à travers le brouillard des 730 jours passés depuis que je l'ai vu, et par-dessus les 10 000 kilomètres qui nous séparent._

_Maintenant je vis dans une petite campagne, dans une chétive maison, avec ma femme et mon chien. Je plante des légumes, j'arrache la mauvaise herbe, qui repousse sans cesse. Toute mon énergie et toutes mes journées se dépensent à arracher, arracher, arracher... Peut-être cela tient-il à ma nature d'esprit, peut-être à ce temps imparfait. Mais je suis, pleinement heureux... Seulement, c'est bien triste, quand on ne sait qu'écrire, dans une occasion pareille!..._»

Le petit Japonais a su, par ces simples lignes d'une humble vie heureuse, de sagesse et de labeur, réaliser beaucoup mieux l'idéal de Tolstoy et parler à son coeur que tous les doctes collaborateurs au livre du Jubilé[346].

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En sa qualité de Russe, Tolstoy avait de nombreuses occasions de connaître les mahométans,--puisque l'empire de Russie en comptait vingt millions de sujets. Aussi tiennent-ils une large place dans sa correspondance. Mais ils n'y apparaissent guère avant 1901. Et ce fut, au printemps de cette année, sa réponse au Saint-Synode et son excommunication qui les lui conquirent. La haute et ferme parole traversa le monde musulman comme le char d'Élie. Ils n'en retinrent que l'affirmation monothéiste, où leur semblait se répercuter la voix de leur Prophète, et ils tâchèrent naïvement de l'annexer. Des Baschkirs de Russie, des muftis indiens, des musulmans de Constantinople lui écrivent qu'ils ont «_pleuré de joie_», en lisant le démenti public infligé par sa main à toute la chrétienté; et ils le félicitent de s'être enfin délivré «_de la sombre croyance à la Trinité_». Ils l'appellent leur «_frère_» et s'efforcent de le convertir tout à fait. Avec une comique inconscience, l'un d'eux, un mufti de l'Inde, _Mohammed Sadig_, de Kadiam, Gurdaspur, se réjouit de lui faire connaître que son nouveau Messie islamique (un certain Chazrat Mirza Gulam Achmed) vient d'anéantir le mensonge chrétien de la Résurrection en retrouvant au Kaschmir le tombeau de «Ijuz Azaf» (Jésus), et il lui en envoie une photo, avec le portrait de son saint réformateur.

On ne saurait imaginer l'admirable tranquillité, à peine teintée d'ironie (ou de mélancolie), avec laquelle Tolstoy reçoit ces étranges avances. Qui ne l'a point vu dans ces controverses ne connaît point la souveraine modération où sa nature impérieuse était arrivée. Jamais il ne se départit de sa courtoisie et de son calme bon sens. C'est l'interlocuteur mahométan qui s'emporte, qui lui prête, irrité, «_un reste des préjugés chrétiens du moyen age_[347]» ou qui, à son refus de croire en le nouveau Messie musulman, lui oppose la classification menaçante que le saint homme fait, en trois compartiments, des hommes recevant la lumière de la vérité:

«... _Les uns la reçoivent par leur propre raison. Les autres par les signes visibles et les miracles. Les troisièmes par la force de l'épée._ (Exemple: le Pharaon, à qui Moïse a dû faire boire la mer Rouge, pour le convaincre de son Dieu.) Car «_le Prophète envoyé par Dieu doit enseigner au monde entier_[348]...»

Tolstoy ne suit pas ses correspondants agressifs sur le terrain de combat. Son noble principe est que les hommes, aimant la vérité, ne doivent jamais appuyer sur les différences entre les religions et sur leurs manques, mais sur ce qui les unit et ce qui fait leur prix.--«_C'est à quoi je m'efforce_, dit-il, _envers toutes les religions, et notamment envers l'Islam_[349].»--Il se contente de répondre au bouillant mufti que «_le devoir de quiconque possède un sentiment vraiment religieux est de donner l'exemple d'une vie vertueuse_.» C'est là tout ce dont nous avons besoin[350]. Il admire Mahomet, et certaines de ses paroles l'ont ravi[351]. Mais Mahomet n'est qu'un homme, comme le Christ. Pour que le Mahométisme ainsi que le Christianisme deviennent une religion juste, il faudra qu'ils renoncent à la croyance aveugle en un homme et un livre; qu'ils admettent seulement ce qui est en accord avec la conscience et la raison de tous les hommes.--Même sous la forme mesurée dont il revêt sa pensée, Tolstoy s'inquiète toujours de ne pas froisser la foi de celui qui lui parle:

«_Pardonnez si j'ai dû vous blesser. On ne peut pas dire la vérité à moitié. On doit la dire toute, ou pas du tout[352]._»

Inutile d'ajouter qu'il ne convainc point ses interlocuteurs.

Du moins, il en trouve d'autres, mahométans éclairés, libéraux, qui sympathisent pleinement avec lui:--au premier rang, le célèbre grand-mufti d'Égypte, le cheikh réformateur _Mohammed Abdou_[353], qui lui adresse, du Caire, en 1904 (le 8 avril), une noble lettre, le félicitant de l'excommunication dont il était l'objet: car l'épreuve est la divine récompense pour les élus. Il dit que la lumière de Tolstoy réchauffe et rassemble les chercheurs de vérité, que leurs coeurs sont dans l'attente de tout ce qu'il écrit. Tolstoy répond, avec une chaude cordialité.--Il reçoit aussi l'hommage de l'ambassadeur de Perse à Constantinople, prince _Mirza Riza Chan_, délégué à la première conférence de la Paix, à La Haye, en 1901.

Mais il est surtout attiré par le mouvement Béhaïste (ou Bâbiste), dont il entretient constamment ses correspondants. Il entre en relations personnelles avec certains Béhaïstes, comme le mystérieux _Gabriel Sacy_, qui lui écrit d'Égypte (1901), et qui aurait été, dit-on, un Arabe de naissance, converti au Christianisme, puis passé au Béhaïsme. Sacy lui expose son _Credo_, Tolstoy répond (10 août 1901) que le «_Bâbisme l'intéresse depuis longtemps et qu'il a lu tout ce qui lui était accessible à ce sujet_»; il n'attache aucune importance à sa base mystique et à ses théories; mais il croit à son grand avenir en Orient, comme enseignement moral: «_tôt ou tard, le Béhaïsme se fondra avec l'anarchisme chrétien_.» Ailleurs, il écrit à un Russe qui lui envoie un livre sur le Béhaïsme qu'il a la certitude de la victoire «_de tous les enseignements religieux rationalistes, qui surgissent actuellement des diverses confessions: Brahmanisme, Bouddhisme, Judaïsme, Christianisme_». Il les voit allant toutes «_vers le confluent d'une religion unique, universellement humaine_[354]».--Il a le contentement d'apprendre que le courant béhaïste a pénétré en Russie, chez des Tatares de Kazan, et il invite chez lui leur chef, Woissow, dont l'entretien avec lui a été noté par Gussev (février 1909)[355].

Dans le livre du jubilé, en 1908, l'Islam est représenté par un juriste de Calcutta, _Abdullah-al-Mamun-Suhrawardy_, qui élève à Tolstoy un majestueux monument. Il l'appelle _yogi_ et souscrit à ses enseignements de la Non-Violence, qu'il ne juge pas opposés à ceux de Mahomet; mais «_il faut lire le Coran, comme Tolstoy a lu la Bible, sous la lumière de la vérité, et non dans la nuée de la superstition_». Il loue Tolstoy de n'être pas un surhomme, un _Uebermensch_, mais le frère de tous, non pas la lumière de l'Occident ou de l'Orient, mais lumière de Dieu, lumière pour tous. Et, dans une lueur prophétique, il annonce que la prédication de Tolstoy pour la Non-Violence, «_mêlée aux enseignements des sages de l'Inde, produira peut-être en notre temps de nouveaux Messies_».

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C'était de l'Inde en effet que devait sortir le Verbe agissant, dont Tolstoy fut l'annonciateur.