Vie de Rancé

Part 4

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«Outre tous ces libelles, il en parut un autre composé par un huguenot, sous ce titre: _Les Motifs de la conversion de l’abbé de la Trappe_. Mais l’auteur des _Homélies familières_ sur les Commandements de Dieu, tome III, page 378, le réfute admirablement par ces paroles: Je sais qu’un ministre hérétique a fait ce qu’il a pu pour décrier un saint abbé; mais je sais bien aussi que toute la France et les pays circonvoisins ont regardé ce misérable livre comme un libelle diffamatoire et son auteur comme un imposteur, qui fonde toutes ses calomnies sur des jugements les plus téméraires qui se puissent imaginer: comme si, pour détruire les vertus les plus éclatantes et les plus solides, il n’y avait qu’à dire témérairement qu’elles n’ont point d’autres sources que l’orgueil de celui qui les pratique.» Le Nain se débarrasse ainsi de la réponse. Les amplifications de l’auteur des _Homélies familières_ sont naturelles, mais elles ne détruisent aucune assertion.

Sur le fait isolé lâché par une plume protestante, il est tombé une avalanche de malédictions. Colère à part, on peut nier les erreurs avancées sur la jeunesse de Rancé, mais on ne peut nier des relations qu’atteste toute l’histoire. On a craint sans doute, en montrant Rancé pécheur, d’ébranler l’autorité des exemples de sa vertu. Cependant saint Jérôme et saint Augustin n’ont-ils pas puisé leurs dernières forces dans leurs premières faiblesses? Un aveu franc aurait délivré Rancé pour toujours des calomnies. On ne l’accusait pas directement de la faute, il est vrai, car il eût fallu accuser toute la terre; mais on s’en prenait à la vie entière d’un homme pour se soulager de ce qu’il taisait. Il faut le dire, néanmoins le silence de Rancé est effrayant, et il jette un doute dans les esprits. Un silence si long, si profond, si entier, est devant vous comme une barrière insurmontable. Quoi! un homme n’a pu se démentir un seul instant! Quoi! le silence pourrait passer pour une vérité! Cet empire d’un esprit sur lui-même fait peur: Rancé ne dira rien, il emportera toute sa vie dans son tombeau.

Ainsi ni ceux qui rejettent l’anecdote de Larroque, ni ceux qui l’accueillent, n’apportent aucune preuve de leur négation ou de leur affirmation. Les incrédules n’ont pour eux que l’invraisemblance du cercueil trop court: il était si facile en effet de l’allonger pour donner l’espace nécessaire à cette belle tête qui s’était si souvent inclinée sur le sein de la vie! Mais supposez avec Saint-Simon, comme il l’insinue, que la décollation ne fut que l’œuvre d’une étude anatomique, tout s’expliquera.

Tous les poètes ont adopté la version de Larroque, tous les religieux l’ont repoussée; ils ont eu raison, puisqu’elle blessait la susceptibilité de leurs vertus, puisqu’ils ne pouvaient pas détruire le récit de Larroque par un démenti appuyé d’un document irrécusable. Mais au lecteur indifférent il est permis, à défaut de preuves positives, d’examiner des preuves négatives. J’ai déjà fait remarquer que Marsollier se tait sur madame de Montbazon, silence favorable à l’opinion de Larroque. Ce même chanoine, Marsollier, ajoute cette réflexion à son silence: «La mort et la disgrâce de plusieurs personnes avec lesquelles Rancé avait de forts attachements le touchèrent. Un vide affreux, dit-il, occupait mon cœur toujours inquiet et toujours agité, jamais content. Je fus touché de _la mort de quelques personnes_ et de l’insensibilité où je les vis dans ce moment terrible qui devait décider de leur éternité. Je me résolus de me retirer dans un lieu où je pusse être inconnu au reste des hommes.»

Dans les corridors de la Trappe, entre diverses inscriptions, on lisait celle-ci empruntée de saint Augustin: _Retinebam nugæ nugarum et vanitates vanitatum antiquæ amicæ meæ._ Dans une de ses pensées, Rancé remarque que: «ceux qui meurent, bien ou mal, meurent souvent plus pour ceux qu’ils laissent dans le monde que pour eux-mêmes.»

Bossuet, transmettant à Rancé les oraisons funèbres de la reine d’Angleterre et de madame Henriette, lui mande: «J’ai laissé l’ordre de vous faire passer deux oraisons funèbres qui, parce qu’elles font voir le néant du monde, peuvent avoir place parmi les livres d’un solitaire, et qu’en tous cas il peut regarder comme deux têtes de mort assez touchantes.» Bossuet connaissait-il ce que l’on racontait de madame de Montbazon? faisait-il allusion à la tête de cette femme, en envoyant deux autres têtes s’entretenir avec elle?

La sorte de plaisanterie formidable qu’il se permet ne semble-t-elle pas avoir des rapports avec la légèreté de la première vie de Rancé et la sévérité de sa seconde vie?

On prétend qu’on montrait à la Trappe la tête de madame de Montbazon dans la chambre des successeurs de Rancé; ce que les solitaires de la Trappe ressuscitée rejettent: les souvenirs conservés autrefois ne voyaient peut-être pas le front de la victime aussi dépouillé que la mort l’avait fait. On trouve ce passage dans le récit des courses du chevalier de Bertin: «Nous voici maintenant à Anet. La petite statue de Diane de Poitiers en pied n’est point sans doute aussi intéressante que la tête même de madame de Montbazon apportée à la Trappe par l’abbé de Rancé et conservée dans la chambre de ses successeurs.»

Enfin, les indications des poètes ne sont pas à négliger. La muse n’a pas manqué aux traditions de la Trappe: madame de Tencin, née en 1681 (et qui par conséquent avait vécu dix-neuf ans contemporaine de Rancé), écrivit les _mémoires du comte de Comminges_, à travers lesquels passent des souvenirs: madame de Montbazon est changée en cette Adélaïde, solitaire mystérieux qui se fait reconnaître à l’ardeur avec laquelle il creuse son tombeau. Qui avait donné naissance à ce genre d’idées? Ce sont là d’autres ressorts que les inventions forcenées et les idées difformes qui font maintenant des contorsions dans les ténèbres. Le nom de Comminges est emprunté de celui de l’évêque avec lequel Rancé se promenait sur les Pyrénées. Il arrive souvent qu’on rappelle des personnages étrangers pour cacher des rapports directs; un nom qui tourmente la mémoire s’y glisse sous mille déguisements. On a une aventure contée par Maupeou, de deux frères épris de la même femme, et qui, après s’être battus, vécurent plusieurs années à la Trappe sans se reconnaître; on a une romance de Florian sur Lainval et Arsène; on a une héroïde de Colardeau qui trace la mort de madame la duchesse de Montbazon:

Je fuis vers ma demeure, éperdu, tourmenté: La tête et le cercueil étaient à mon côté.

Rancé avait fait peindre à la Trappe saint Jean Climaque poussant des gémissements, et sainte Marie égyptienne assistée par saint Sozyme. Il composa pour ces deux tableaux des inscriptions. Dans l’épigramme de douze vers latins adressée à la pénitente, on lisait:

Ecce, columba gemens, sponsi jam sanguine lota.

Il faut ajouter à ces semi-indications le désespoir de Rancé, et ce sera au lecteur à se former une opinion. Les annales humaines se composent de beaucoup de fables mêlées à quelques vérités: quiconque est voué à l’avenir a au fond de sa vie un roman, pour donner naissance à la légende, mirage de l’histoire.

Dès le jour de la mort de madame de Montbazon, Rancé prit la poste et se retira à Veretz: il croyait trouver dans la solitude des consolations qu’il ne trouvait dans aucune créature. La retraite ne fit qu’augmenter sa douleur: une noire mélancolie prit la place de sa gaieté, les nuits lui étaient insupportables; il passait les jours à courir dans les bois, le long des rivières, sur les bords des étangs, appelant par son nom celle qui ne lui pouvait répondre.

Lorsqu’il venait à considérer que cette créature, qui brilla à la cour avec plus d’éclat qu’aucune femme de son siècle, n’était plus, que ses enchantements avaient disparu, que c’en était fait pour jamais de cette personne qui l’avait choisi entre tant d’autres, il s’étonnait que son âme ne se séparât de son corps.

Comme il avait étudié les sciences occultes, il essaya les moyens en usage pour faire revenir les morts. L’amour reproduisait à sa mémoire ornée le sacrifice de Simeth, cherchant à rappeler un infidèle par un des noms d’un passereau consacré à Vénus; il invoquait la nuit et la lune. Il eut toutes les angoisses et toutes les palpitations de l’attente: madame de Montbazon était allée à l’infidélité éternelle; rien ne se montra dans ces lieux sombres et solitaires que les esprits se plaisent à fréquenter[7].

[7] Dom Gervaise: _Jugement critique, mais équitable, des Vies de feu M. l’abbé de Rancé_, pag. 160 et suiv.

Toutefois, si Rancé n’eut pas les visions des poètes de la Grèce, il eut une vision chrétienne: il se promenait un jour dans l’avenue de Veretz; il lui sembla voir un grand feu qui avait pris aux bâtiments de la basse-cour: il y vole; le feu diminue à mesure qu’il en approche; à une certaine distance, l’embrasement disparaît et se change en un lac de feu au milieu duquel s’élève à demi-corps une femme dévorée par les flammes. La frayeur le saisit; il reprend en courant le chemin de la maison; en arrivant, les forces lui manquent, il se jette sur un lit: il était tellement hors de lui qu’on ne put dans le premier moment lui arracher une parole[8].

[8] Maupeou.

Ces convulsions de l’âme se calmèrent: il n’en resta à Rancé que l’énergie d’où sortent les vigoureuses résolutions.

Dom Jean-Baptiste de Latour, prieur de la Trappe, avait écrit une vie de Rancé: il était resté de ce travail quelques copies manuscrites, dont on a cité des passages, entre autres celui-ci: «Pendant que je suivais l’égarement de mon cœur (c’est Rancé qui parle), j’avalais non seulement l’iniquité comme de l’eau, mais tout ce que je lisais et entendais du péché ne servait qu’à me rendre plus coupable. Enfin le temps bienheureux arriva où il plut au Père des miséricordes de se tourner vers moi. Je vis à la naissance du jour le monstre infernal avec lequel j’avais vécu; la frayeur dont je fus saisi à cette terrible vue fut si prodigieuse que je ne puis croire que j’en revienne de ma vie.»

Rancé eut recours à la pénitence: la mère Louise, religieuse de la Visitation de Tours, lui indiqua pour directeur le Père _Séguenot_.

Cette mère Louise était Louise Roger de la Mardelière, appelée la _belle Louison_. «Louison, dit mademoiselle de Montpensier parlant de son enfance, était brune, bien faite, agréable de visage et de beaucoup d’esprit. Je dis à madame de Saint-Georges: «Si Louison n’est pas sage, je ne la veux point voir, quoique mon papa l’aime.» Madame de Saint-Georges me répondit qu’elle l’était tout à fait.»

C’était à cette mère Louise que Rancé s’adressa d’abord. Partout, dans le changement de mœurs qui s’opérait, des pénitentes échappées du monde avaient dressé des embûches pour s’emparer des repentirs, comme il y avait des pécheresses qui cherchaient à retenir les déserteurs. A la Visitation se trouvaient les écueils d’une première existence: la mère Louise possédait plus de deux cents lettres de Rancé, lettres qui étaient sans doute la partie de la vie de Rancé sur laquelle il serait si curieux d’avoir des renseignements. De la direction du P. Séguenot, Rancé passa sous la conduite du P. de Mouchy, homme instruit et bien né.

Des avertissements sous différentes formes arrivaient de toutes parts à Rancé. Dans les _Obligations des chrétiens_, il raconte cette agréable histoire:

«Un jour je joignis un berger qui conduisoit un troupeau dans une grande campagne, par un temps qui l’avoit obligé à se retirer à l’abri d’un grand arbre pour se mettre à couvert de la pluie et de l’orage. Il me dit que ce lui étoit une consolation de conduire ses bêtes simples et innocentes, et qu’il ne voudroit pas quitter la terre pour aller dans le ciel, s’il ne croyoit y trouver des campagnes et des troupeaux à conduire.»

A Veretz, au lieu de se plaire dans l’ancienne maison de ses délices, Rancé fut choqué de sa magnificence. Les meubles éclataient d’argent et d’or, les lits étaient superbes. La Mollesse même s’y serait trouvée trop à l’aise, dit un classique du temps. Les salons étaient ornés de tableaux de prix, les jardins délicieusement dessinés. C’était trop pour un homme qui ne voyait plus rien qu’à travers ses larmes. Il mit la réforme partout. La frugalité remplaça le luxe de sa table; il congédia la plupart de ses domestiques, renonça à la chasse, et s’abstint du dessin, art qu’il aimait. On avait des paysages de sa façon et des cartes de géographie[9].

[9] Dom Gervaise.

Quelques amis, revenus de même que Rancé à des pensées chrétiennes, s’associèrent à lui pour commencer ces mortifications dont il devait donner de si grands exemples; il semblait jouer à la pénitence pour l’apprendre avant de la pratiquer: on assiste avec intérêt à cette conquête de l’homme sur l’homme: «Ou l’Évangile me trompe, répétait-il, ou cette maison est celle d’un réprouvé.»

Rappelé un moment à Paris pour une affaire, il se logea à l’Oratoire. C’était un travail continuel pour lui d’échapper à ces pensées qu’il avait nourries si long-temps: un grand solitaire en fut atteint dans des sépulcres; saint Jérôme portait, pour noyer ses pensées dans ses sueurs, des fardeaux de sable le long des steppes de la mer Morte. Je les ai parcourues moi-même, ces steppes, sous le poids de mon esprit. Deux tentatrices cherchèrent Rancé. Elles lui dirent qu’elles n’étaient point à comparer à la belle personne qu’il pleurait, mais qu’elles avaient pour lui des sentiments qui ne le cédaient en vivacité à aucun de ceux qu’il avait inspirés. Rancé se munit d’un crucifix, et s’enfuit.

On conseilla à Rancé de se consacrer aux missions, aller aux Indes, errer dans les rochers de l’Himalaya, et il y avait là des analogies avec la grandeur et la tristesse du génie de Rancé; mais il était appelé ailleurs.

Poussé par ses malheurs, retenu par ses habitudes, Rancé n’avait point encore renoncé à ses emplois. Le temps de son quartier de service, comme aumônier du duc d’Orléans, était revenu; il se rendit à Blois. Il avait déjà hasardé auprès du prince des idées de retraite: l’entrée en religion de la mère Louise avait mûri dans Gaston ces idées. La maîtresse convertie priait à la Visitation, à Tours, pour faire une violence à la miséricorde de Dieu. Il fut convenu que Gaston se retirerait au château de Chambor avec douze de ses plus fidèles serviteurs. Rancé fut choisi pour accompagner le prince.

Le Bouthillier possédait, près du parc de Chambor, un prieuré de l’ordre de Grammont. Ce prieuré était desservi par sept ou huit religieux. On n’apercevait pas de cet endroit le faîte de l’édifice qui devait éclater du rire immortel de Molière. «Le roi, dit le chevalier d’Arvieux, ayant voulu faire un voyage à Chambor pour y prendre le divertissement de la chasse, voulut donner à sa cour celui d’un ballet; et comme l’idée des Turcs qu’on venait de voir à Paris était encore toute récente, il crut qu’il serait bon de les faire paraître sur la scène. Sa Majesté m’ordonna de me joindre à MM. de Molière et de Lulli pour composer une pièce de théâtre où l’on pût faire entrer quelque chose des habillements et des manières des Turcs. Je me rendis pour cet effet au village d’Auteuil, où M. de Molière avait une maison fort jolie. Ce fut là que nous travaillâmes à cette pièce de théâtre que l’on voit dans les œuvres de Molière, sous le titre du _Bourgeois gentilhomme_.»

Cette pièce fut en effet jouée à Chambor devant Louis XIV, pour la première fois, le 14 octobre 1670.

Quand on arrive à Chambor, on pénètre dans le parc par une de ses portes abandonnées; elle s’ouvre sur une enceinte décrépite et plantée de violiers jaunes; elle a sept lieues de tour. Dès l’entrée on aperçoit le château au fond d’une allée descendante. En avançant sur l’édifice, il sort de terre dans l’ordre inverse une bâtisse placée sur une hauteur, laquelle s’abaisse à mesure qu’on en approche. François Ier, arrière-petit-fils de Valentine de Milan, s’était enseveli dans les bois de la France, à son retour de Madrid; il disait comme son aïeule: _Tout ne m’est rien, rien ne m’est plus._ Chambor rappelle les idées qui occupaient le roi-soldat dans sa prison: femmes, solitudes, remparts.

Quand le roi sortit de France, En malheur il en sortit: Il en sortit le dimanche, Et le lundi il fut pris.

Chambor n’a qu’un escalier double, afin de descendre et monter sans se voir: tout y est fait pour les mystères de la guerre et de l’amour. L’édifice s’épanouit à chaque étage; les degrés s’élèvent accompagnés de petites cannelures comme des marches dans les tourelles d’une cathédrale. La fusée, en éclatant, forme des dessins fantastiques qui semblent avoir retombé sur l’édifice: cheminées carrées ou rondes enjolivées de fétiches de marbre, semblables aux poupées que j’ai vu retirer des fouilles à Athènes. De loin l’édifice est une arabesque; il se présente comme une femme dont le vent aurait soufflé en l’air la chevelure; de près cette femme s’incorpore dans la maçonnerie et se change en tours; c’est alors Clorinde appuyée sur des ruines. Le caprice d’un ciseau volage n’a pas disparu; la légèreté et la finesse des traits se retrouvent dans le simulacre d’une guerrière expirante. Quand vous pénétrez en dedans, la fleur de lis et la salamandre se dessinent dans les plafonds. Si jamais Chambor était détruit, on ne trouverait nulle part le style premier de la Renaissance, car à Venise il s’est mélangé.

Ce qui rendait à Chambor sa beauté, c’était son abandon: par les fenêtres j’apercevais un parterre sec, des herbes jaunes, des champs de blé noir: retracements de la pauvreté et de la fidélité de mon indigente patrie. Lorsque j’y passai, il y avait un oiseau brun de quelque grosseur qui volait le long du Cosson, petite rivière inconnue.

L’abbé Le Bouthillier se logea parmi les moines de son prieuré: de quelque côté qu’on ouvrît une fenêtre, on ne voyait que des bois. Le château, près duquel n’a pas même pu se former un village, est frappé de malédiction. Touché par le vainqueur de Marignan prisonnier à Madrid, par nos soldats dispersés après Waterloo, par les marques de notre attachement à nos rois avant les journées de Juillet, on aperçoit partout des traces de gloire et de malheur. Les chiffres de la duchesse d’Étampes, devancière de la comtesse de Châteaubriand, attirent les yeux, traces périssables de beautés évanouies. François Ier, qui sentait l’inanité de ses plaisirs, avait gravé avec la pointe d’un diamant ces deux vers sur un carreau de vitre:

Souvent femme varie. Mal habil qui s’y fie.

Jeux d’un prince qui avait fait déterrer Laure pour la regarder. Où est le carreau de vitre? Des Français s’associèrent dans le dessein d’acquérir pour Henri, non encore banni, un parc abandonné dans un royaume conquis par ses pères. Courier éleva la voix contre l’acquisition, et le jeune homme innocent, auquel il avait voulu arracher Chambor, a survécu.

Cet orphelin vient de m’appeler à Londres; j’ai obéi à la lettre close du malheur. Henri m’a donné l’hospitalité dans une terre qui fuit sous ses pas. J’ai revu cette ville témoin de mes rapides grandeurs et de mes misères interminables, ces places remplies de brouillards et de silence, d’où émergèrent les fantômes de ma jeunesse. Que de temps déjà écoulé depuis le jour où je rêvais René dans Kinsington jusqu’à ces dernières heures! Le vieux banni s’est trouvé chargé de montrer à l’orphelin une ville que mes yeux peuvent à peine reconnaître.

Réfugié en Angleterre pendant huit années, ensuite ambassadeur à Londres, lié avec lord Liverpool, avec M. Canning et avec M. Croker, que de changements n’ai-je pas vus dans ces lieux, depuis Georges IV qui m’honorait de sa familiarité jusqu’à cette Charlotte que vous verrez dans mes Mémoires. Que sont devenus mes frères en bannissement? Les uns sont morts, les autres ont subi diverses destinées: ils ont vu comme moi disparaître leurs proches et leurs amis. Sur cette terre où l’on ne nous apercevait pas, nous avions cependant nos fêtes et surtout notre jeunesse. Des adolescentes, qui commençaient la vie par l’adversité, apportaient le fruit semainier de leur labeur afin de s’éjouir à quelques danses de la patrie. Des attachements se formaient; nous priions dans des chapelles que je viens de revoir et qui n’ont point changé. Nous faisions entendre nos pleurs le 21 janvier, tout émus que nous étions d’une oraison funèbre prononcée par le curé émigré de notre village. Nous allions aussi, le long de la Tamise, voir entrer au port des vaisseaux chargés des richesses du monde, admirer les maisons de campagne de Richmond, nous si pauvres, nous privés du toit paternel! Toutes ces choses étaient de véritables félicités. Reviendrez-vous, félicités de ma misère? Ah! ressuscitez, compagnons de mon exil, camarades de la couche de paille, me voici revenu! Rendons-nous encore dans les petits jardins d’une taverne dédaignée pour boire une tasse de mauvais thé en parlant de notre pays: mais je n’aperçois personne; je suis resté seul.

Rancé va quitter Chambor, il faut donc que je quitte aussi cet asile où je crains de m’être trop oublié. Je vais retrouver la Loire non loin du parc abandonné; elle ne voit point la désolation de ses bords: les fleuves ne s’embarrassent point de leurs rives. Ne demandez pas à la Loire le nom des Guise, dont elle a pourtant roulé les cendres. A cent cinquante lieues d’ici, je rencontrai, il y a huit mois, en terre étrangère, près du jeune orphelin, M. le duc de Lévis, qui remonte au compagnon de Simon de Montfort. Mirepoix était _maréchal de la Foi_, titre qui semble avoir passé à son dernier neveu. J’ai retrouvé aussi madame la duchesse de Lévis, du grand nom d’Aubusson; elle aurait pu écrire l’histoire de Philippine-Hélène, si elle n’avait des malheurs moins romanesques à pleurer. Je n’étais pas, dans mon dernier voyage à Londres, reçu dans un grenier de Holborn par un de mes cousins émigrés, mais par l’héritier des siècles. Cet héritier se plaisait à me donner l’hospitalité dans les lieux où je l’avais long-temps attendu. Il se cachait derrière moi comme le soleil derrière des ruines. Le paravent déchiré qui me servait d’abri me semblait plus magnifique que les lambris de Versailles. Henri était mon dernier garde-malade: voilà les revenants-bons du malheur. Quand l’orphelin entrait, j’essayais de me lever; je ne pouvais lui prouver autrement ma reconnaissance. A mon âge on n’a plus que les impuissances de la vie. Henri a rendu sacrées mes misères; tout dépouillé qu’il est, il n’est pas sans autorité: chaque matin, je voyais une Anglaise passer le long de ma fenêtre; elle s’arrêtait, elle fondait en larmes aussitôt qu’elle avait aperçu le jeune Bourbon: quel roi sur le trône aurait eu la puissance de faire couler de pareilles larmes? Tels sont les sujets inconnus que donne l’adversité.

A peine retourné de Chambor, un courrier dépêché de Blois vint apprendre à Rancé la maladie du duc d’Orléans. L’abbé se remit en route: Gaston était en danger, ce prince si peu digne à Castelnaudary de la valeur du Béarnais, le parleur de la Fronde ne trouva pas un mot sur ses lèvres à dire à la mort: un spectre se tenait debout au pied de son lit; Montmorency sans tête lui demandait le talion.

Rancé écrivit à Arnauld d’Andilly la lettre qu’on va lire, et que je dois encore à la politesse de M. de Montmerqué.

Blois, 8 février 1660.