Chapter 9
Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences des grands principes que le judaïsme avait posés, mais que les classes officielles de la nation tendaient de plus en plus à méconnaître. La prière grecque et romaine fut presque toujours un verbiage plein d'égoïsme. Jamais prêtre païen n'avait dit au fidèle: «Si, en apportant ton offrande à l'autel, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton offrande devant l'autel, et va premièrement te réconcilier avec ton frère; après cela viens et fais ton offrande.[259]» Seuls dans l'antiquité, les prophètes juifs, Isaïe surtout, dans leur antipathie contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que l'homme doit à Dieu. «Que m'importe la multitude de vos victimes? J'en suis rassasié; la graisse de vos béliers me soulève le coeur; votre encens m'importune; car vos mains sont pleines de sang. Purifiez vos pensées; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la justice, et venez alors.[260]» Dans les derniers temps, quelques docteurs, Siméon le Juste,[261] Jésus, fils de Sirach,[262] Hillel,[263] touchèrent presque le but, et déclarèrent que l'abrégé de la Loi était la justice. Philon, dans le monde judéo-égyptien, arrivait en même temps que Jésus à des idées d'une haute sainteté morale, dont la conséquence était le peu de souci des pratiques légales.[264] Schemaïa et Abtalion, plus d'une fois, se montrèrent aussi des casuistes fort libéraux.[265] Rabbi Iohanan allait bientôt mettre les oeuvres de miséricorde au-dessus de l'étude même de la Loi![266] Jésus seul, néanmoins, dit la chose d'une manière efficace. Jamais on n'a été moins prêtre que ne le fut Jésus, jamais plus ennemi des formes qui étouffent la religion sous prétexte de la protéger. Par là, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs; par là, il a posé une pierre éternelle, fondement de la vraie religion, et, si la religion est la chose essentielle de l'humanité, par là il a mérité le rang divin qu'on lui a décerné. Une idée absolument neuve, l'idée d'un culte fondé sur la pureté du coeur et sur la fraternité humaine, faisait par lui son entrée dans le monde, idée tellement élevée que l'église chrétienne devait sur ce point trahir complètement ses intentions, et que, de nos jours, quelques âmes seulement sont capables de s'y prêter.
Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque instant des images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes; d'autres fois, leur forme vive tenait à l'heureux emploi de proverbes populaires. «Comment peux-tu dire à ton frère: Permets que j'ôte cette paille de ton oeil, toi qui as une poutre dans le tien? Hypocrite! ôté d'abord la poutre de ton oeil, et alors tu penseras à ôter la paille de l'oeil de ton frère.[267]»
Ces leçons, longtemps renfermées dans le coeur du jeune maître, groupaient déjà quelques initiés. L'esprit du temps était aux petites églises; c'était le moment des Esséniens ou Thérapeutes. Des rabbis ayant chacun leur enseignement, Schemaïa, Abtalion, Hillel, Schammaï, Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les maximes ont composé le Talmud[268], apparaissaient de toutes parts. On écrivait très-peu; les docteurs juifs de ce temps ne faisaient pas de livres: tout se passait en conversations et en leçons publiques, auxquelles on cherchait à donner un tour facile à retenir[269]. Le jour où le jeune charpentier de Nazareth commença à produire au dehors ces maximes, pour la plupart déjà répandues, mais qui, grâce à lui, devaient régénérer le monde, ce ne fut donc pas un événement. C'était un rabbi de plus (il est vrai, le plus charmant de tous), et autour de lui quelques jeunes gens avides de l'entendre et cherchant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du temps pour être forcée. Il n'y avait pas encore de chrétiens; le vrai christianisme cependant était fondé, et jamais sans doute il ne fut plus parfait qu'à ce premier moment. Jésus n'y ajoutera plus rien de durable. Que dis-je? En un sens, il le compromettra; car toute idée pour réussir a besoin de faire des sacrifices; on ne sort jamais immaculé de la lutte de la vie.
Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas; il faut le faire réussir parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont nécessaires. Certes, si l'Évangile se bornait à quelques chapitres de Matthieu et de Luc, il serait plus parfait et ne prêterait pas maintenant à tant d'objections; mais sans miracles eût-il converti le monde? Si Jésus fût mort au moment où nous sommes arrivés de sa carrière, il n'y aurait pas dans sa vie telle page qui nous blesse; mais, plus grand aux yeux de Dieu, il fût resté ignoré des hommes; il serait perdu dans la foule des grandes âmes inconnues, les meilleures de toutes; la vérité n'eût pas été promulguée, et le monde n'eût pas profité de l'immense supériorité morale que son Père lui avait départie. Jésus, fils de Sirach, et Hillel avaient émis des aphorismes presque aussi élevés que ceux de Jésus. Hillel cependant ne passera jamais pour le vrai fondateur du christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, dire n'est rien, faire est tout. L'idée qui se cache sous un tableau de Raphaël est peu de chose; c'est le tableau seul qui compte. De même, en morale, la vérité ne prend quelque valeur que si elle passe à l'état de sentiment, et elle n'atteint tout son prix que quand elle se réalise dans le monde à l'état de fait. Des hommes d'une médiocre moralité ont écrit de fort bonnes maximes. Des hommes très-vertueux, d'un autre côté, n'ont rien fait pour continuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est à celui qui a été puissant en paroles et en oeuvres, qui a senti le bien, et au prix de son sang l'a fait triompher. Jésus, à ce double point de vue, est sans égal; sa gloire reste entière et sera toujours renouvelée.
NOTES:
[204] C'est l'expression de Marc, VI, 3. Cf. Matth., XIII, 85. Marc ne connaît pas Joseph; Jean et Luc, au contraire, préfèrent l'expression «fils de Joseph.» Luc, III, 23; IV, 22; Jean, i, 45; IV, 42.
[205] Jean, II, 1; IV, 46. Jean seul est renseigné sur ce point.
[206] J'admets comme probable le sentiment qui identifie Cana de Galilée avec _Kana el-Djélil._ On peut cependant faire valoir des arguments pour _Kefr-Kenna,_ à une heure ou une heure et demie N.-N.-E. de Nazareth.
[207] Maintenant _el-Buttauf._
[208] Jean, II, 11; IV, 46. Un ou deux disciples étaient de Cana. Jean, XXI, 2; Matth., X, 4; Marc, III, 18.
[209] Marc, VI, 3; Justin, _Dial. cum Tryph_., 88.
[210] Par exemple, «Rabbi Iohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac le Forgeron.»
[211] _Act_., XVIII, 3.
[212] Voir ci-dessous, p. 151-152.
[213] Luc, VII, 37 et suiv.; Jean, IV, 7 et suiv.; VIII, 3 et suiv.
[214] Les discours que le quatrième évangile prête à Jésus renferment déjà un germe de théologie. Mais ces discours étant en contradiction absolue avec ceux des évangiles synoptiques, lesquels représentent sans aucun doute les _Logia_ primitifs, ils doivent compter pour des documents de l'histoire apostolique, et non pour des éléments de la vie de Jésus.
[215] Voir Matth., IX, 9, et les autres récits analogues.
[216] Voir, par exemple, Jean, XXI, 15 et suiv.
[217] La belle âme de Philon se rencontra ici, comme sur tant d'autres points, avec celle de Jésus. _De confus. ling_., § 14; _De migr. Abr_., § I; _De somniis_, II, § 41; _De agric. Noë,_ § 12; _De mutatione nominum_, § 4. Mais Philon est à peine juif d'esprit.
[218] Saint Paul, _ad Galatas_, IV, 6.
[219] Le mot «ciel,» dans la langue rabbinique de ce temps, est synonyme du nom de «Dieu,» qu'on évitait de prononcer. Comp. Matth., XXI, 25; Luc, XV, 18; XX, 4.
[220] Cette expression revient à chaque page des évangiles synoptiques, des Actes des Apôtres, de saint Paul. Si elle ne paraît qu'une fois en saint Jean (III, 3 et 5), c'est que les discours rapportés par le quatrième évangile sont loin de représenter la parole vraie de Jésus.
[221] Dan., II, 44; VII, 43, 14, 22, 27.
[222] Mischna, _Berakoth_, II, 1, 3; Talmud de Jérusalem, _Berakoth_, II, 2; _Kidduschin_, i, 2; Talm. de Bab., _Berakoth_, 15 _a_; _Mekilta,_ 42 _b_; Siphra, 170 _b_. L'expression revient souvent dans les _Midraschim_.
[223] Matth., VI, 33; XII, 28; XIX, 12; Marc, XII, 34; Luc, XII, 31.
[224] Luc, XVII, 20-21.
[225] La grande théorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est en effet réservée, dans les synoptiques, pour les chapitres qui précèdent le récit de la passion. Les premières prédications, surtout dans Matthieu, sont toutes morales.
[226] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 2 et suiv.; Jean, VI, 42.
[227] La tradition sur la laideur de Jésus (Justin, _Dial. cum Tryph.,_ 85, 88, 100) vient du désir de voir réalisé en lui un trait prétendu messianique (Is.., LIII, 2).
[228] Les _Logia_ de saint Matthieu réunissent plusieurs de ces axiomes ensemble, pour en former de grands discours. Mais la forme fragmentaire se fait sentir à travers les sutures.
[229] Les sentences des docteurs juifs du temps sont recueillies dans le petit livre intitulé: _Pirké Aboth_.
[230] Les rapprochements seront faits ci-dessous, au fur et à mesure qu'ils se présenteront. On a parfois supposé que, la rédaction du Talmud étant postérieure à celle des Évangiles, des emprunts ont pu être faits par les compilateurs juifs à la morale chrétienne. Mais cela est inadmissible; un mur de séparation existait entre l'église et la synagogue. La littérature chrétienne et la littérature juive n'ont eu avant le XIIIe siècle presque aucune influence l'une sur l'autre.
[231] Matth., VII, 12; Luc, VI, 31. Cet axiome est déjà dans le livre de _Tobie_, IV, 16. Hillel s'en servait habituellement (Talm. de Bab., _Schabbath_, 31 _a_), et déclarait comme Jésus que c'était là l'abrégé de la Loi.
[232] Matth., V, 39 et suiv.; Luc, VI, 29. Comparez Jérémie, _Lament_., III, 30.
[233] Matth., V, 29-30; XVIII, 9; Marc, IX, 46.
[234] Matth., V, 44; Luc, VI, 27. Comparez Talmud de Babylone, _Schabbath_, 88 _b_; _Joma_, 23 _a_.
[235] Matth., VII, 1; Luc, VI, 37. Comparez Talmud de Babylone, _Kethuboth_, 105 _b_.
[236] Luc, VI, 37. Comparez _Lévit_., XIX, 18; _Prov_., XX, 22; _Ecclésiastique_, XXVIII, 1 et suiv.
[237] Luc, VI, 36; Siphré, 54 _b_ (Sultzbach, 1802).
[238] Parole rapportée dans les _Actes_, XX, 33.
[239] Matth., XXIII, 12; Luc, XIV, 11; XVIII, 14. Les sentences rapportées par saint Jérôme d'après l' «Évangile selon les Hébreux» (Comment, in _Epist. ad Ephes_., V, 4; in Ezech., XVIII; _Dial_. _adv_. _Pelag_., III, 2), sont empreintes du même esprit.
[240] _Deutér_., XXIV, XXV, XXVI, etc.; Is., LVIII, 7; _Prov_., XIX, 17; _Pirké Aboth, i_; Talmud de Jérusalem, _Peah, i_, 1; Talmud de Babylone, _Schabbath_, 63 _a_.
[241] Matth., V, 20 et suiv.
[242] Matth., V, 22.
[243] Matth., V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, _Sanhédrin_, 22 _a_.
[244] Matth., V, 33 et suiv.
[245] Matth., V, 38 et suiv.
[246] Matth., V, 42. La Loi l'interdisait aussi (_Deutér_., XV, 7-8), mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et suiv.).
[247] Matth., XXVII, 28. Comparez Talmud, _Masseket Kalla_ (édit. Fürth, 1793), fol. 34 _b_.
[248] Matth., V, 23 et suiv.
[249] Matth., V, 45 et suiv. Comparez _Lévit_., xi, 44; XIX, 2.
[250] Comparez Philon, _De migr. Abr_., § 23 et 24; _De vita contemplativa_, en entier.
[251] Matth., XV, 11 et suiv.; Marc, VII, 6 et suiv.
[252] Marc, VII, 6 et suiv.
[253] Matth., VI, 4 et suiv. Comparez _Ecclésiastique_ XVII, 18; XXIX, 15; Talm. de Bab., _Chagiga_, 5 _a_; _Baba Bathra_, 9 _b_.
[254] Matth., VI, 5-8.
[255] Matth., XIV, 23; Luc, IV, 42; V, 16; VI, 12.
[256] Matth., VI, 9 et suiv; Luc, xi, 2 et suiv.
[257] C'est-à-dire du démon.
[258] Luc, xi, 5 et suiv.
[259] Matth., V, 23-24.
[260] Isaïe, i, 11 et suiv. Comparez _ibid_., LVIII entier; Osée, VI, 6; Malachie, i, 40 et suiv.
[261] _Pirké Aboth_, i, 2.
[262] _Ecclésiastique_, XXXV, 1 et suiv.
[263] Talm. de Jérus., _Pesachim_, VI, I; Talm. de Bab., même traité, 66 _a_; _Schabbath_, 34 _a_.
[264] _Quod Deus immut_., § 1 et 2; _De Abrahamo_, § 22; _Quis rerum divin. hæres_, § 13 et suiv., 55, 58 et suiv.; _De profugis_, 7 et 8; _Quod omnis probus liber_, en entier; _De vita contemplativa_, en entier.
[265] Talm. de Bab., _Pesachim_, 67 _b_.
[266] Talmud de Jérusalem, _Peah_, i, 1.
[267] Matth., VII, 4-5. Comparez Talmud de Babylone, _Baba Bathra_, 15 _b_; _Erachin_, 16 _b_.
[268] Voir surtout _Pirké Aboth_, ch. 1.
[269] Le Talmud, résumé de ce vaste mouvement d'écoles, ne commença guère à être écrit qu'au deuxième siècle de notre ère.
CHAPITRE VI
JEAN-BAPTISTE.--VOYAGE DE JÉSUS VERS JEAN ET SON SEJOUR AU DÉSERT DE JUDÉE.--IL ADOPTE LE BAPTÊME DE JEAN.
Un homme extraordinaire, dont le rôle, faute de documents, reste pour nous en partie énigmatique, apparut vers ce temps et eut certainement des relations avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt à faire dévier de sa voie le jeune prophète de Nazareth; mais elles lui suggérèrent plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en tout cas elles fournirent a ses disciples une très-forte autorité pour recommander leur maître aux yeux d'une certaine classe de Juifs.
Vers l'an 28 de notre ère (quinzième année du règne de Tibère), se répandit dans toute la Palestine la réputation d'un certain Iohanan ou Jean, jeune ascète plein de fougue et de passion. Jean était de race sacerdotale[270] et né, ce semble, à Jutta près d'Hébron ou à Hébron même[271]. Hébron, la ville patriarcale par excellence, située à deux pas du désert de Judée et à quelques heures du grand désert d'Arabie, était dès cette époque ce qu'elle est encore aujourd'hui, un des boulevards de l'esprit sémitique dans sa forme la plus austère. Dès son enfance, Jean fut _Nazir,_ c'est-à-dire assujetti par voeu à certaines abstinences[272]. Le désert dont il était pour ainsi dire environné l'attira de bonne heure[273]. Il y menait la vie d'un yogui de l'Inde, vêtu de peaux ou d'étoffes de poil de chameau, n'ayant pour aliments que des sauterelles et du miel sauvage[274]. Un certain nombre de disciples s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie et méditant sa sévère parole. On se serait cru transporté aux bords du Gange, si des traits particuliers n'eussent révélé en ce solitaire le dernier descendant des grands prophètes d'Israël.
Depuis que la nation juive s'était prise avec une sorte de désespoir à réfléchir sur sa destinée, l'imagination du peuple s'était reportée avec beaucoup de complaisance vers les anciens prophètes. Or, de tous les personnages du passé, dont le souvenir venait comme les songes d'une nuit troublée réveiller et agiter le peuple, le plus grand était Élie. Ce géant des prophètes, en son âpre solitude du Carmel, partageant la vie des bêtes sauvages, demeurant dans le creux des rochers, d'où il sortait comme un foudre pour faire et défaire les rois, était devenu, par des transformations successives, une sorte d'être surhumain, tantôt visible, tantôt invisible, et qui n'avait pas goûté la mort. On croyait généralement qu'Élie allait revenir et restaurer Israël[275]. La vie austère qu'il avait menée, les souvenirs terribles qu'il avait laissés, et sous l'impression desquels l'Orient vit encore[276], cette sombre image qui, jusqu'à nos jours, fait trembler et tue, toute cette mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous les enfantements populaires. Quiconque aspirait à une grande action sur le peuple devait imiter Élie, et comme la vie solitaire avait été le trait essentiel de ce prophète, on s'habitua à envisager «l'homme de Dieu» comme un ermite. On s'imagina que tous les saints personnages avaient eu leurs jours de pénitence, de vie agreste, d'austérités[277]. La retraite au désert devint ainsi la condition et le prélude des hautes destinées.
Nul doute que cette pensée d'imitation n'ait beaucoup préoccupé Jean[278]. La vie anachorétique, si opposée à l'esprit de l'ancien peuple juif, et avec laquelle les voeux dans le genre de ceux des Nazirs et des Réchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes parts invasion en Judée. Les Esséniens ou Thérapeutes étaient groupés près du pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte[279]. On s'imaginait que les chefs de sectes devaient être des solitaires, ayant leurs règles et leurs instituts propres, comme des fondateurs d'ordres religieux. Les maîtres des jeunes gens étaient aussi parfois des espèces d'anachorètes[280] assez ressemblants aux _gourous_[281] du brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une influence éloignée des _mounis_ de l'Inde? Quelques-uns de ces moines bouddhistes vagabonds, qui couraient le monde, comme plus tard les premiers Franciscains, prêchant de leur extérieur édifiant et convertissant des gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourné leurs pas du côté de la Judée, de même que certainement ils l'avaient fait du côté de la Syrie et de Babylone[282]? C'est ce que l'on ignore. Babylone était devenue depuis quelque temps un vrai foyer de bouddhisme; Boudasp (Bodhisattva) était réputé un sage Chaldéen et le fondateur du sabisme. Le _sabisme_ lui-même, qu'était-il? Ce que son étymologie indique[283]: le _baptisme_ lui-même, c'est-à-dire la religion des baptêmes multipliés, la souche de la secte encore existante qu'on appelle «chrétiens de Saint-Jean» ou Mendaïtes, et que les Arabes appellent _el-Mogtasila_, «les baptistes[284].» Il est fort difficile de démêler ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judaïsme, le christianisme, le baptisme et le sabisme, que l'on trouve dans la région au delà du Jourdain durant les premiers siècles de notre ère[285], présentent à la critique, par suite de la confusion des notices qui nous en sont parvenues, le problème le plus singulier. On peut croire, en tout cas, que plusieurs des pratiques extérieures de Jean, des Esséniens[286] et des précepteurs spirituels juifs de ce temps venaient d'une influence récente du haut Orient. La pratique fondamentale qui donnait à la secte de Jean son caractère, et qui lui a valu son nom, a toujours eu son centre dans la basse Chaldée et y constitue une religion qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.
Cette pratique était le baptême ou la totale immersion. Les ablutions étaient déjà familières aux Juifs, comme à toutes les religions de l'Orient[287]. Les Esséniens leur avaient donné une extension particulière[288]. Le baptême était devenu une cérémonie ordinaire de l'introduction des prosélytes dans le sein de la religion juive, une sorte d'initiation[289]. Jamais pourtant, avant notre baptiste, on n'avait donné à l'immersion cette importance ni cette forme. Jean avait fixé le théâtre de son activité dans la partie du désert de Judée qui avoisine la mer Morte[290]. Aux époques où il administrait le baptême, il se transportait aux bords du Jourdain[291], soit à Béthanie ou Béthabara[292], sur la rive orientale, probablement vis-à-vis de Jéricho, soit à l'endroit nommé _Ænon_ ou «les Fontaines[293],» près de Salim, où il y avait beaucoup d'eau[294]. Là des foules considérables, surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient baptiser[295]. En quelques mois, il devint ainsi un des hommes les plus influents de la Judée, et tout le monde dut compter avec lui.
Le peuple le tenait pour un prophète[296], et plusieurs s'imaginaient que c'était Élie ressuscité[297]. La croyance à ces résurrections était fort répandue[298]; on pensait que Dieu allait susciter de leurs tombeaux quelques-uns des anciens prophètes pour servir de guides à Israël vers sa destinée finale[299]. D'autres tenaient Jean pour le Messie lui-même, quoiqu'il n'élevât pas une telle prétention[300]. Les prêtres et les scribes, opposés à cette renaissance du prophétisme, et toujours ennemis des enthousiastes, le méprisaient. Mais la popularité du baptiste s'imposait à eux, et ils n'osaient parler contre lui[301]. C'était une victoire que le sentiment de la foule remportait sur l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefs des prêtres à s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort[302].
Le baptême n'était du reste pour Jean qu'un signe destiné à faire impression et à préparer les esprits à quelque grand mouvement. Nul doute qu'il ne fût possédé au plus haut degré de l'espérance messianique, et que son action principale ne fût en ce sens. «Faites pénitence, disait-il, car le royaume de Dieu approche[303].» Il annonçait une «grande colère,» c'est-à-dire de terribles catastrophes qui allaient venir[304], et déclarait que la cognée était déjà à la racine de l'arbre, que l'arbre serait bientôt jeté au feu. Il représentait son Messie un van à la main, recueillant le bon grain, et brûlant la paille. La pénitence, dont le baptême était la figure, l'aumône, l'amendement des moeurs[305], étaient pour Jean les grands moyens de préparation aux événements prochains. On ne sait pas exactement sous quel jour il concevait ces événements. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il prêchait avec beaucoup de force contre les mêmes adversaires que Jésus, contre les prêtres riches, les pharisiens, les docteurs, le judaïsme officiel en un mot, et que, comme Jésus, il était surtout accueilli par les classes méprisées[306]. Il réduisait à rien le titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils d'Abraham avec les pierres du chemin[307]. Il ne semble pas qu'il possédât même en germe la grande idée qui a fait le triomphe de Jésus, l'idée d'une religion pure; mais il servait puissamment cette idée en substituant un rite privé aux cérémonies légales, pour lesquelles il fallait des prêtres, à peu près comme les Flagellants du moyen âge ont été des précurseurs de la Réforme, en enlevant le monopole des sacrements et de l'absolution au clergé officiel. Le ton général de ses sermons était sévère et dur. Les expressions dont il se servait contre ses adversaires paraissent avoir été des plus violentes[308]. C'était une rude et continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas étranger à la politique. Josèphe, qui le toucha presque par son maître Banou, le laisse entendre à mots couverts[309], et la catastrophe qui mit fin à ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient une vie fort austère[310], jeûnaient fréquemment et affectaient un air triste et soucieux. On voit poindre par moments la communauté des biens et cette pensée que le riche est obligé de partager ce qu'il a[311]. Le pauvre apparaît déjà comme celui qui doit bénéficier en première ligne du royaume de Dieu.